11 | Œ𝕚𝕝 𝕔𝕠𝕞𝕡𝕝𝕒𝕚𝕤𝕒𝕟𝕥
𝕄on élan s’arrête net.
Je reste assis sur mon matelas, les yeux plissés.
— Il est encore au lit ?
« Oui », opine-t-elle, les mains croisées sur son ventre, mais agitées tant elle est soucieuse.
— Endormi ?
« Oui ! »
— Alors où est l’urgence ? grogné-je, mécontent d’être sollicité pour si peu.
« Je viens de te le dire ! Il est plongé dans un de ses cauchemars récurrents. Mon cœur s’émiette d’autant plus à l’observer souffrir de la sorte en me sachant dans l’incapacité de le soulager. Mais tu le peux ! Alors, s’il te plait, Séra, va le réveiller. »
Rongeant mon frein, je me lève mollement, pas vraiment pressé d’arriver à la chambre d’ami.
Une fois devant, je toque à la porte close. Ce qui émule l’impatience de Thys.
« Il dort, Séra. Ouvre ! »
Je m’exécute en retenant un soupir. Mon regard tombe directement sur son mari, allongé dans le grand lit installé à l’angle des murs.
Selon mon aide à domicile, leur couleur mocaccino se marie parfaitement avec les draps perle dans lesquels Akim est emmitouflé. C’est toutefois sa peau, luisante de sueur sous les rayons de lune filtrant à travers les rideaux de la fenêtre, qui capte malgré moi mon attention.
Je ravale un grondement malvenu, agacé de constater à quel point même dans cet état, il parvient à jouer avec mon esprit.
— Eliakim ? l’appelé-je d’un ton ferme, sans bouger de l’encadrement.
Plongé dans un sommeil tourmenté, il continue de gesticuler, marmonner et geindre tout azimut.
« Mais enfin, ne sois pas si rustre ! Tu es censé le réveiller en le rassurant, pas en lui hurlant dessus depuis la porte. »
Et puis quoi encore…
Je jette à ma sœur une œillade en coin et reprends deux tons plus fort :
— Akim ! Réveille-toi.
Le tour est joué. Le dormeur se redresse en sursaut.
« L’habitude de n’en faire qu’à ta tête te colle vraiment à la peau ! » peste Améthyste avant d’accourir vers lui.
Glissant les mains dans les poches de mon short, je roule des yeux alors que Thys s’installe auprès de son mec. Je suis sûr qu’elle le bercerait comme un gosse si elle en avait la possibilité. À la place, elle lui susurre des mots réconfortants alors qu’il y a très peu de chance qu’il les perçoivent ; eux ou sa présence. Mais à le voir haleter, le T-shirt trempé, les yeux complètement exorbités et l’air hagard, je conçois parfaitement l’élan protecteur d’Améthyste.
— Ça va ? m’enquiers-je d’une voix neutre une fois Akim à peu près calmé.
Il lève brusquement la tête, ne semblant se rendre compte de ma présence qu’à cet instant, et fronce ses sourcils en bougonnant :
— J’ai l’air d’aller comment ?
— En toute honnêteté ? On dirait un zombi tout droit sorti de la série Walking Dead. Tu veux que je te ramène une bouteille d’eau, ou tu préfères de la chair fraîche ?
Contre toute attente, Akim pouffe d’un léger rire avant de répondre posément :
— L’eau fera l’affaire.
J’opine, sans rien ajouter, et traverse le salon pour aller lui chercher une bouteille au frigo de la cuisine. Quand je reviens dans la modeste chambre qu’il occupe temporairement, Thys n’a pas bougé d’un pouce. Assise en demi tailleur derrière Eliakim, elle le cajole vainement et m’adresse un sourire reconnaissant lorsque je lui tends l’eau.
— Merci, souffle-t-il, encore un peu troublé par sa terreur nocturne. Pourrais-tu juste… te couvrir un peu plus décemment en ma présence ?
Mh, finalement, son problème est tout autre.
Tandis qu’il ouvre sa bouteille, le visage détourné de ma charmante personne, je baisse les yeux vers mon buste dénudé et réplique, l’air faussement navré.
— Oh ? Oui, bien sûr. Je prévois d’ailleurs de m’acheter une longue toge aujourd’hui, histoire de m’assurer de ne plus porter une tenue qui te mette mal à l’aise quand je déambule chez moi.
J’insiste bien sur ces deux derniers mots. Akim soupire et se renfrogne, à vue d’œil agacé par mon sarcasme, mais il ne rétorque rien. Pas de remontrance du côté de Thys non plus, elle se contente de me fixer avec une moue blasée.
— Je retourne me coucher, annoncé-je en tournant les talons.
— Attends, accorde-moi une minute de plus, s’il te plait.
Son excès de politesse me met tout de suite la puce à l’oreille. Je reste cependant à l’écoute de ce que je suspecte d’être une nouvelle requête absurde.
Les yeux rivés sur ses draps défaits, il se râcle légèrement la gorge avant de poursuivre :
— Je n’ai pas réussi à dormir une nuit complète depuis mon arrivée ici. Je pense… avoir besoin d’un peu plus de temps, pour me faire à mon départ de Louisiane, prendre mes marques ici, m’adapter à notre cohabitation d’infortune… Alors, je me disais qu’on pourrait peut-être reporter mes obligation du jour à, disons, début de semaine prochaine.
— Tu veux dire ton premier rendez-vous avec le docteur Huang et ta séance aux AA ?
— Comme je l’ai dit, je viens tout juste d’arriver et je–
— On est rentrés y’a deux jours. Je t’ai laissé t’installer tranquillement hier, mais t’es au Texas dans un but bien précis. Ce ne sont pas des vacances.
— J’en ai conscience ! Je suis d’ailleurs sobre depuis bientôt 5 jours. Je peux bien attendre encore deux jours de plus avant d’aller aux réunions de ce week-end.
Je peine à retenir un rire dédaigneux.
— Je te signale que t’avais pas d’autre choix que la sobriété pendant que t’étais dans les vapes. Presque deux jours, allongé inconscient dans un lit d’hôpital après un accident causé par ta énième cuite. Accident qui a bien failli coûter la vie à une personne innocente, souligné-je en le fixant.
Ses doigts se crispent sur sa bouteille en plastique, qui émet un couinement dramatique tandis qu’il grogne :
— C’est bon, j’ai compris. Tu aurais simplement pu dire « Non ».
— J’aurais pu. Tout comme tu aurais pu t’abstenir de me demander ça. Tu sais pertinemment que tu dois commencer un suivi complet le plus tôt possible.
Akim coupe court à toute discussion en se refermant comme une huître. Il se débarrasse de la bouteille sur la table de nuit avant de se recoucher et se recouvre en me donnant le dos.
Grand bien lui fasse.
Je me détourne de cette scène digne d’un caca nerveux et m’éclipse en refermant nonchalamment derrière moi.
Sans surprise, Améthyste traverse la porte en chêne pour me faire une de ses leçons de morale existentielles.
« Cet homme vient tout juste de quitter toute sa famille et la seule communauté qu’il n’ait jamais connu dans le seul but de se reprendre en main. Est-ce trop te demander de le ménager ? »
Plus que saoulé par ses réflexions biaisées, je me tourne vers elle et la prend entre quatre yeux.
— Avant de soumettre son dossier au procureur, je l’ai peaufiné étape par étape. Réunions aux alcooliques anonymes, entretiens avec des professionnels pour l’accompagner dans son parcours de désintoxication et son deuil, activités caritatives afin de confirmer sa réinsertion parmi les bons citoyens de notre beau pays… J’ai sélectionné avec soin toutes les démarches qui favoriseraient l’acceptation d’une sentence clémente mais surtout sa réhabilitation. Et je compte m’y tenir. Si tu voulais que ton mec reste enfoncé jusqu’au cou dans sa merde, sous l’œil complaisant de ses proches, fallait pas me demander d’intervenir.
Après m’avoir considéré une longue minute, comme si elle peinait à comprendre mon exposé de la situation, Améthyste plisse le front, la main posée sur sa poitrine.
« Je te savais pragmatique, mais quand es-tu devenu si froid, Séraphin ? »
Sans doute la énième fois que mon cœur a été piétiné sans remords par une personne en qui je plaçais une confiance aveugle.
— J’en ai peut-être pas l’air, mais moi aussi, je manque de sommeil, conclus-je pourtant d’un ton plus doux. Bonne nuit, Thys.


Laisser un commentaire