Chapitre 18

18 | 𝕃𝕖𝕤 𝕗𝕝𝕒𝕞𝕞𝕖𝕤 𝕕𝕖 𝕝’𝕖𝕟𝕗𝕖𝕣

9–13 minutes

𝕌n bruit de verre brisé me tire brusquement de ma torpeur.

Allongé sur le canapé, dans une position pour le moins inconfortable, je commençais tout juste à somnoler. La répétition d’un son indistinct achève de m’éveiller. Je comprends que quelqu’un erre dans la maison et pense en toute logique que ça pourrait être Eliakim, ou même Strawberry. Mais le fait que les lumières soient encore éteintes met à mal cette hypothèse, exacerbant par la même occasion ma méfiance.

Alerte, je déplace le livre abandonné sur mon buste vers la table basse, puis m’empare du Smith & Wesson calé entre ma cuisse et l’assise du fauteuil.

Certains soirs, en fonction de la teneur de ma journée ou au gré de mon instinct, je ressens la nécessité de dormir avec mon flingue à portée de main.

Malgré toutes les précautions imaginables, je sais ne pas être à l’abri qu’une personne sur qui j’ai enquêté, ou alors proche d’un suspect inculpé grâce à moi, décide de se faire vengeance. Je l’ai appris assez tôt dans ma carrière. L’éventualité la plus plausible ce soir, en dehors de mes invités, serait que les trois lascars d’Arlington centre m’aient suivis jusqu’ici. J’ai toutefois pris garde de l’éviter en scrutant minutieusement mes rétroviseurs sur le chemin du retour. Je n’écarte pas non plus la possibilité de représailles liées à ma dernière infiltration ; les gardiens de prison corrompus étant aussi vicieux que les criminels qu’ils sont censés superviser.

J’avance donc à pas feutrés dans la pénombre du salon, à l’affût du moindre mouvement. Seuls l’orbe posé sur la table basse et les éclats de la lune, qui filtrent par les fenêtres dépourvues de rideaux, tamisent la pièce.

« Fais attention ! » me prévient soudain Améthyste.

La surprise me tire un sursaut.

— Putain de m-

Ma chère petite sœur apparaît toujours dans l’ombre au meilleur moment. Je ravale la fin de mon juron et souffle entre mes dents :

— Attention à quoi ? Qu’est-ce qui se passe ?

« Rien de grave, du moins je l’espère. Navrée se je t’ai effrayé. J’ai un peu paniqué en voyant ton arme et, afin d’éviter un regrettable accident, je préfère simplement t’avertir qu’il ne s’agit d’Eli dans la cuisine. »

La tension dans mes épaules se dénoue. Je quitte ma posture furtive et me redresse, me gardant de faire remarquer à Thys que je ne suis pas du genre à tirer à l’aveuglette à la moindre frayeur.

Elle poursuit :

« Il s’est réveillé en sursaut, les yeux rivés vers la fenêtre de la chambre. Ensuite, il s’est levé du lit en marmonnant et s’est dirigé vers la cuisine, où il a renversé son verre quand il s’est subitement penché aux fenêtres. J’ai eu l’impression qu’il voyait quelque chose à l’extérieur. Quelque chose qui le rend nerveux. J’ai donc décidé de sortir vérifier, mais il n’y a rien.»

L’inquiétude émanant de son résumé des faits me laisse perplexe. Je me dirige vers l’entrée de la cuisine, histoire d’évaluer moi-même la situation, et tombe sur la silhouette à demi éclairée d’un Eliakim pour le moins agité. De dos, occupé à je-ne-sais-trop quoi sur le plan de travail, il semble s’affairer de manière étrange. Plusieurs placards au-dessus de sa tête sont grands ouverts, comme s’il avait farfouillé dedans à la va-vite.

— Il n’a pas l’air dans son état normal, concédé-je à voix basse. Il sort peut-être d’une de ses terreurs nocturnes.

« Je suis d’accord ! Cela dit, tu paraissais si épuisé que je ne voulais plus te déranger. Alors j’ai dû me résigner à seulement l’observer, comme avant. »

Constater à quel point ma petite sœur est affectée par son impuissance m’attriste. Assez, d’ailleurs, pour que je veuille agir à sa place.

— OK… Eliakim, tout va bien ?

Le concerné fait volte face, l’air effaré.

— Non, ça ne va pas ! Ils m’ont suivis jusqu’ici. Comment ça pourrait aller ?

Thys se place à ses côtés, troublée par sa déclaration. Je fronce moi aussi les sourcils, complètement largué.

— De qui parles-tu ?

— Des chiens de l’Enfer ! éructe-t-il.

« Mais enfin, que lui arrive-t-il ? » se dépite Améthyste, le regard déjà larmoyant.

Allant se baisser devant l’évier, comme s’il craignait d’être aperçu par la fenêtre juste au-dessus, Akim pointe du doigt la pelouse qui borde mon allée.

— Ils sont là, regarde, murmure-t-il d’une voix terrifiée. Ils ont la bave aux lèvres et la fureur dans les yeux. N’entends-tu pas leurs grondements de sommation ?

Son effroi est si palpable qu’un frisson d’angoisse me parcours le corps.

En mettant de côté l’aspect délirant de son discours, je suis censé être celui de nous deux qui voit des esprits. Par acquis de conscience, je regarde par la fenêtre. Améthyste avait raison, il n’y a absolument rien d’autre que le calme et les ombres de la nuit à l’extérieur.

— Ils veulent m’attraper entre leurs horribles crocs et m’arracher à la vie terrestre ! insiste Akim, les yeux exorbités de crainte. C’est parce qu’ils savent ce qu’on a fait. Je suis sûr qu’ils te prendront aussi. Pour te punir d’être un pécheur. Nous sommes tous les deux des pécheurs, destinés à expier nos fautes en brûlant dans les flammes éternelles !

Wow, OK… Je vois le délire.

« Fais quelque chose, Séra ! » s’impatiente ma sœur.

— Que veux-tu que je fasse ? m’agacé-je sous sa sollicitation désespérée.

Akim scrute autour de nous, tellement déphasé que je ne m’inquiète même plus de m’adresser à un fantôme en sa présence.

« Je n’en sais rien, moi. Essayer de le rasséréner, tout au moins ! »

— Il est bourré, Améthyste. D’ailleurs, comment c’est possible ? T’étais censée le garder à l’œil.

« Et je l’ai fait ! Je te jure qu’il n’a rien bu d’autre que de l’eau. Je ne l’ai pas quitté des yeux depuis que tu l’as déposé. »

C’est vrai qu’il n’empeste pas l’alcool. Pourtant, vu son comportement, ça reste la seule explication concevable à mon niveau. Ce qui voudrait dire que j’ai loupé quelque chose.

Eh, merde ! Je n’arrive pas à croire que ce con ait replongé, sous ma foutue responsabilité, quelques jours seulement après son arrivée.

Je n’aurai jamais dû croire à nouveau à une de ses promesses.

Pour couronner le tout, il est tellement torché qu’il pourrait révéler notre petit secret aux oreilles de sa défunte femme d’une seconde à l’autre.

« Fais quelque chose ! » m’invective encore cette dernière, dont l’émotion montante soulève un léger courant d’air dans la pièce.

— Eliakim, tout va bien, m’efforcé-je donc d’intervenir. Personne ne brûlera dans les flammes de l’enfer ce soir. Viens, je te raccompagne à ta chambre.

Après avoir rangé mon arme sous mon t-shirt, entre mon dos et l’élastique de mon jogging, je joins le geste à la parole. Je m’approche de façon à le guider gentiment vers le couloir. Seulement Akim me repousse d’un tour de bras, avant même qu’il n’y ai contact, et fait un bond en arrière en braillant :

— Ne me touche pas !

Améthyste se plaque les mains sur la bouche pour retenir un cri de surprise. Je lève les mains en signe de non-agression, leur montrant à tous les deux que je ne tenterais plus rien. Akim se calme un peu et reprend sa frénésie en retournant vers le bol d’eau qu’il a abandonné sur le plan de travail.

« Par pitié, Séraphin, je vois bien combien il est instable, mais essaie de gérer la situation sans le blesser davantage. Je t’en supplie. »

Je pousse un soupir, offensé qu’elle pense que je le blesserais sciemment. Puis, m’assurant de ne pas réduire la distance qui nous sépare pour éviter de le brusquer, je souffle :

— Akim…

— J’étais censé dévouer ma vie à la servitude de Dieu, m’interrompt-il, au prêche de sa parole. J’ai bafoué cet engagement. Je mérite mon jugement. Il est peut-être trop tard pour épargner mon âme, mais pas la tienne. Pas si tu te repens.

Impuissants, Thys et moi le regardons psalmodier devant son bol d’eau. Il nous surprend toutefois lorsqu’il se retourne pour m’asperger à trois reprises, je cite : « Au nom du Père, du fils et du Saint Esprit ».

— Répète après moi, m’ordonne-t-il ensuite avec une détermination déconcertante, « Seigneur tout-puissant, pardonne mes péchés et accueille-moi dans ta lumière » !

— Qu’est-ce qui se passe ?

Mon regard quitte la folie biblique d’Eliakim pour se poser sur Strawberry, debout à l’entrée du salon. Soucieuse de la situation, elle se blottit sur elle-même, le col déboutonné de la chemise de Sawyer glissant sur son épaule.

Je ne suis pas certain d’avoir la réponse à son interrogation. Ce dont je suis sûr, c’est qu’arracher Akim à son délire psychotique s’annonce ardu. La situation pourrait empirer, et je refuse d’exposer la petite à un quelconque danger.

— Quoi qu’il se passe, reste à l’écart, lancé-je calmement.

Elle opine à la hâte.

— Tu avais raison, Séraphin, décrète soudain Akim. Je dois cesser de fuir face à mes responsabilités. Pour que vous soyez épargnés, il me faut accepter d’être châtié.

Il se détourne de moi et se précipite dans le salon. Paré à toutes les éventualités, je lui emboîte machinalement le pas. Strawberry pousse un cri strident en le voyant foncer dans sa direction, mais se voit déboussolée lorsqu’il bifurque vers la porte. Mon cœur rate un battement.

— Eliakim, stop !

« Reste à la maison, Eli ! »

Ma voix se mêle à celle de ma sœur. Animée par la même ardeur, elle me devance et se place sur le chemin de son mari pour l’arrêter. Oubliant sans doute que son corps spectral ne changera rien à la donne ; Akim passe à travers comme un forcené.

Le rattrapant in-extremis pendant qu’il ouvre la porte, je le tire par le bras et utilise son élan contre lui pour inverser nos positions. Bien décidé à débouler pieds nus dans les rues du quartier, il ne se laisse pas faire. Je prends alors appui contre la porte et la ferme tout en le ceinturant par les épaules. Cerise sur le gâteau, le dispositif de sécurité de la maison se déclenche à défaut d’avoir été désactivé dans le temps imparti. L’alarme résonne allègrement dans nos oreilles, et sans doute dans celles des voisins de tout le pâté de maison.

Ce raffut ne fait qu’agiter Akim. Je ne veux pas raviver les douleurs liées à son accident, mais il continue à divaguer et gesticuler dans tous les sens. Je suis contraint de le maintenir plaqué contre moi, les bras repliés sur son buste pour restreindre ses mouvements le temps de le calmer.

— Tout va bien, Eliakim. Rien ni personne ne te punira, le rassuré-je, ma joue pressée contre sa tempe.

Il tente encore de se débattre, durant d’interminables minutes, mais finit par s’essouffler et lâcher prise. Lorsqu’il n’oppose plus aucune résistance, je nous écarte de la porte et glisse au sol en position assise, dos contre le mur.

— Comment on arrête ce boucan d’enfer ? hurle Strawberry.

Mes poils se hérissent à l’idée insoutenable que l’entente de ce mot ne déclenche à nouveau la psychose d’Akim. Je suis soulagé qu’il reste immobile, et crie le code à Berry en retour. Elle parvient à couper l’alarme après quelques insultes et autant de coups de frustration portés au pavé numérique.

— Du calme et du repos, marmonne-t-elle ensuite en partant s’affaler dans le fauteuil. Mon cul, oui !

— Je… Je suis désolé, hoquette difficilement Akim, encore assis entre mes jambes.

Son souffle est d’autant plus erratique que son attèle au nez l’empêche de respirer normalement. La tête à présent renversée sur mon épaule, il poursuit, le regard vitreux.

— Je ne voulais pas te causer tant de problèmes. Je sais que tu ne veux pas de moi sous ton toit. Tu m’y tolères, seulement en mémoire d’Ami…

« Oh, mon pauvre amour. »

Effondrée à nos côtés, Améthyste sanglote et continue à babiller d’une voix chevrotante.

— Chut, soufflé-je à l’oreille de son veuf. Ne te torture pas l’esprit. Ça ira mieux, Akim, je te le promets.

Désormais tremblant, il se recroqueville dans mes bras avant de fondre en larmes. Ce retournement de situation me prend tellement au dépourvu que l’adrénaline chute en flèche. Je reste figé, sujet à une tachycardie subite. Mon visage s’échauffe à cause de sa proximité et ma respiration se saccade, perturbée par ses sanglots.

Sur le moment, je suis peu sûr de comprendre pourquoi mon cœur, déjà en miettes à cause de cet homme, continue de se briser pour lui. Je voudrais le haïr de me faire éprouver cet élan de compassion, mais j’en suis tout bonnement incapable… Alors je serre celui qui m’a brisé dans une étreinte protectrice, jusqu’à ce que la patrouille envoyée par la société de sécurité n’arrive.

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