Chapitre 28

28| ℍ𝕠𝕞𝕞𝕖 𝕕𝕖 𝕗𝕠𝕚

9–14 minutes

𝕃a délicieuse odeur qui s’infiltre dans mes narines titille mes sens et achève de me tirer du sommeil. D’un geste nonchalant, je repousse la couverture, m’étire avec la grâce d’un ogre, puis glisse une main sous ma tête. L’autre dégage mollement mes locks de mon visage tandis que je hume ce parfum sucré.

Même après toutes ces années, je reconnaîtrais entre mille l’arôme subtil des beignets au sucre glace. Rien qu’à l’idée d’en croquer un, ma bouche se met à saliver. Mais je prends le temps de sortir du coaltar et ne descends au rez-de-chaussée qu’après un passage rapide par la salle de bains.

En bas, je trouve Akim en pleine action dans la cuisine. Concentré sur le plan de travail, il s’active avec une précision presque maniaque. Des bols remplis d’ingrédients, et d’autres débordant de beignets bien dorés, entourent une assiette qu’il saupoudre méticuleusement de sucre.

Malgré sa concentration, il dodeline légèrement de la tête en suivant le rythme de la louange diffusée par son téléphone. Je m’arrête dans l’encadrement de la porte et croise les bras en esquissant un sourire face à ce spectacle rare.

— Salut.

Akim sursaute. Pris au dépourvu, il me jette un regard un peu penaud, puis s’essuie les mains sur son tablier avant de baisser le volume de son téléphone.

— Séraphin, bonjour ! Je ne t’ai pas entendu descendre. J’espère ne pas t’avoir réveillé.

— C’était plutôt l’odeur des beignets, ce qui n’est pas forcément une mauvaise chose.

— Oh, vas-y, je t’en prie.

Il me tend une assiette vide et m’enjoint à me servir. Je suis conquis à la première bouchée.

— Ils sont délicieux.

— La recette de ma mère ne rate jamais, se réjouit-il. Au départ, je voulais en faire pour le petit-déjeuner. Puis je me suis dit qu’on pourrait aussi en ramener chez tes parents. Ils ne seront jamais de trop.

En effet, ces petites douceurs locales font toujours fureur. Mais vu l’heure matinale et la quantité qui s’amoncelle autour de lui, il a dû se lever aux aurores.

— T’as réussi à dormir un peu ? m’enquiers-je en m’appuyant à ses côtés contre le plan de travail.

Il lève à nouveau la tête vers moi, un frêle sourire accroché aux lèvres.

— Oui, ne t’en fais pas.

Ses cernes disent tout le contraire.

La veille, mes parents se sont imposés au dîner. Un moment mémorable, mêlant gêne ambiante et langue de bois. Par chance, ils sont partis assez tôt pour boucler les préparatifs de Juneteenth. Akim m’a alors demandé de l’aider à déplacer quelques-uns des cartons contenant les affaires de Thys. Il a prétendu vouloir faire le tri immédiatement, dans l’idée de rapporter certains objets à ma mère et d’en donner d’autres à la communauté.

J’ignore où il en est dans ce tri, mais, étant dans la chambre voisine, je sais qu’il a veillé tard et que ses larmes ont coulé plus d’une fois.

***

Nous arrivons chez mes parents sur les coups de dix heures. La maison familiale, fidèle à mes souvenirs, est décorée aux couleurs de Juneteenth. Des guirlandes rouges, vertes et noires serpentent autour des poutres, enjambent les arbres du jardin et ornent la grande cour.

Ralentis par des convives, tous plus enjoués les uns que les autres, nous progressons péniblement le long du buffet généreux qui nourrit bien des discussions. Consciente de combien ces bienséances m’insupportent, Améthyste me couvre d’un regard compatissant et m’encourage à tenir bon.

L’air est saturé des arômes enivrants de barbecue, de pain de maïs et de gombo. S’y même la chaleur écrasante du mois de juin et les rires qui s’élèvent par-dessus la musique entraînante émanant des enceintes posées sur le porche. Les tables, parées d’ornements de la même teinte que les décorations, débordent de plats typiques qui éveillent mon appétit. Mais avant de pouvoir me délecter, nous devons trouver ma mère.

Contournant la piscine gonflable installée pour les enfants, nous nous dirigeons donc vers la cuisine.

— Les garçons ! exulte ma mère en nous voyant arriver, visiblement toujours monopolisée par ses préparatifs. Je suis si heureuse que vous soyez parmi nous aujourd’hui.

— Le plaisir est partagé, Parfaite.

Elle attire Akim dans une étreinte maternelle avant de lui faire la bise. Il s’écarte ensuite avec un large sourire, me laissant subir le même sort.

— Tu ne t’es toujours pas rasé, mon grand, constate-t-elle, sourcils froncés.

Je pense à grogner une réponse qui ne manquerait pas de lui déplaire, au risque de m’attirer ses foudres à peine arrivé, mais Akim intervient pour détourner son attention en annonçant :

— Tiens, nous avons ramené des beignets faits maison et quelques boissons supplémentaires.

— Merci, mon chéri.

Mum pose les beignets sur la table de la cuisine et m’enjoint à ranger les boissons au frigo. Je roule des yeux en voyant Akim jouer les fayots, à s’excuser pour notre prétendu retard alors qu’il n’y avait pas vraiment d’heure précise pour arriver. Ma mère lui assure que ce n’est rien, avant de se donner pour mission de nous traîner à travers la maison en vue de me présenter à tout le monde.

— Voilà mon fils, Séraphin, déclare-t-elle d’un enthousiasme débordant qui me pousse à soupirer. Il a quitté la région il y a de cela des années et n’a eu que peu d’occasions de revenir nous rendre visite à cause de son travail. C’est vraiment un miracle qu’il ait pu se libérer pour célébrer Juneteenth avec nous cette année. Je suppose que nous devons remercier notre Eliakim pour cette œuvre.

Elle accroche Akim par le bras, conquérant ses interlocutrices avec son rire communicatif. Nous n’avons d’autre choix que de la suivre et d’écouter son discours, qu’elle adapte en boucle en fonction des personnes auprès de qui elle me trimbale : nouvelles têtes ou anciennes connaissances.

Il n’y a pas à dire, Akim est bien plus dévoué que moi à ce jeu-là. En fonction de mon humeur ou des enjeux, je suis quand même assez doué pour feindre une attitude sociable, mais rarement avec autant d’entrain. La plupart des invités me saluent chaleureusement, je leur rends un sourire de circonstance. Pourtant, un poids persiste dans ma poitrine. Et je sais exactement pourquoi.

Assis sur la causeuse du porche, un verre de limonade à la main, mon père m’observe en chien de faïence. Il prend un malin plaisir à me dévisager, comme s’il cherchait à me transpercer à distance, sans jamais m’adresser le moindre mot. Ça fait dix-huit piges qu’il me punit de ce silence. Depuis le jour où je leur ai annoncé mon départ de NOLA, en fait.

Honnêtement, je crois que je préfère encore ce mutisme plutôt que l’entendre me couvrir de dédain.

L’arrivée fanfaronne de Javier Día achève de m’agacer. Fier comme un coq, et très impliqué dans la communauté, il salue tout le monde comme s’il détenait les clés de la ville. Trop concentré à suivre ses moindres faits et gestes, je n’écoute plus du tout les babillages de ma mère. Mon sang bouillonne lorsque cette enflure sort une bouteille de rhum de son sac en papier après avoir serré la main de mon père. Ce dernier reste en suspend, l’air interloqué.

« Dites-moi que je rêve ! » s’emporte Améthyste, debout en retrait derrière nous.

Mon père jette un regard confus dans notre direction, sûrement à la recherche du soutien de sa femme, car il doit savoir que j’ai expressément demandé à Mum de s’assurer qu’il n’y ait pas d’alcool à cette fête. C’était la seule condition pour que j’accepte de ramener Akim ici. Et mon père la respecte, puisqu’il semble avoir beaucoup plus d’affection pour son gendre que pour moi. Malheureusement, il témoigne un peu trop de respect à Javier, ce qui le met dans une situation gênante.

— C’est gentil, Javier, bafouille-t-il, mais nous ne comptions pas servir d’alcool aujourd’hui.

— Pourquoi donc ?

Javier nous lance à son tour un regard.

— Est-ce à cause de mon fils ?

Nous ne sommes qu’à quelques mètres et un petit groupe d’adolescents a coupé la musique le temps de se disputer concernant la prochaine playlist. Je l’entends donc parfaitement à cette distance, comme Akim, et toutes les personnes autour de lui. Ça n’empêche en rien sa condescendance, bien au contraire.

— Nous n’allons quand même pas priver tout le monde pour une seule personne. Une fête créole ne s’organise pas sans une bonne bouteille de rhum et l’appel du vice est sans aucun doute moins tonitruant ici qu’au Texas. Eliakim est un homme de foi. Il demandera au Seigneur la force de continuer à résister à la tentation.

Et voilà ! Les messes basses entre convives commencent autour de sa remarque. Améthyste enrage, son humeur orageuse est contagieuse. L’attitude et les œillades provocatrices de Javier me rentrent sous la peau. J’amorce un pas en avant, prêt à intervenir, mais suis coupé dans mon élan par Akim. Il m’attire à l’écart tandis que ma mère se précipite pour remercier Javier tout en délestant mon père de la bouteille, qu’elle emporte avec elle dans la maison. Thys la suit, non sans fustiger son beau-père bien qu’elle sache qu’il ne l’entend pas.

— Séraphin…

Akim regagne mon attention. Le regard qu’il m’adresse reflète pour le coup une autorité calme assez déroutante.

— Ignore-le, m’intime-t-il d’un ton tranquille. Mon père ne cherche qu’à prouver combien j’ai eu tort de partir jusqu’au Texas pour me soigner. Je ne lui donnerai pas cette satisfaction. Tu ne devrais pas, toi non plus.

— OK, grogné-je en toisant brièvement le concerné. Je laisse couler, mais je veux que tu viennes me voir si tu sens poindre la moindre envie.

Il esquisse un sourire qui souligne la double interprétation de ma demande. Je ravale le besoin de préciser que je parlais d’envie d’alcool, ce serait stupide et deux fois plus gênant.

— Entendu, je viendrai t’en aviser. De ton côté, essaie de gérer au mieux tout ces « trucs de famille ».

— C’est pas gagné.

Mon dépit lui tire un léger rire, mais voir ressortir son côté joueur est loin de me vexer.

— Ravi que ça t’amuse, renchéris-je de bon gré.

Il esquisse un de ces sourires sincères qui font ressortir ses fossettes.

— Tu me vois désolé de rire à tes dépends. Je sais qu’être ici te demande pas mal d’efforts. Je t’en remercie, et sache que je suis content que tu aies accepté de m’accompagner.

J’opine.

Nous continuons à discuter un moment, puis d’autres personnes viennent nous rejoindre pour prendre des nouvelles d’Akim. Je finis assez vite par le laisser bavarder avec toutes ces pipelettes. Après m’être assuré que Mum s’est bien débarrassé de la bouteille de Javier, ma journée consiste à flâner d’un coin à l’autre de la cour. Sans jamais laisser Akim quitter mon champ de vision, je réponds aux remarques d’Améthyste quand je peux, évite soigneusement certaines personnes et les discussions à rallonge. Jusqu’à ce que ma gourmandise me jette dans les filets d’une des amies de ma mère.

— Oh, tu es le fils de Parfaite et Honoré ! Laisse-moi me rappeler… Séraphin, c’est bien ça ?

Après plusieurs heures de ce manège, mon niveau de bonne volonté bienséante arrive à saturation. Je retiens un soupir et acquiesce en terminant de me resservir de la soupe de gombo.

— C’est ça.

— Tu te souviens de moi ?

— Bien sûr, Madame DeLille.

Comment oublier celle qui me réprimandait sans cesse au catéchisme ?

— Tu as une bonne mémoire ! rit-elle, son éventail à la main. Ce n’est plus toujours mon cas, à mon grand âge, mais je me souviens de toi lorsque tu étais haut comme ça.

Elle mesure ma taille d’ado d’une main et enchaîne.

— Tu as bien grandi, depuis. Te voilà un homme beau et robuste.

La vieille DeLille attend sans doute une réaction de ma part. Voyant que je me focalise sur le pain de maïs, elle poursuit :

— J’ai appris que tu étais devenu policier après être parti de Louisiane. Ça fait quoi, près d’une vingtaine d’années ? C’est fou comme le temps file ! J’imagine que tu es aujourd’hui un heureux mari et père de charmants enfants.

— Tout le monde n’aspire pas à fonder une famille, Madame DeLille. Sur ce, je dois y aller. Il me semble qu’on m’appelle ailleurs.

— Par Dieu, le temps n’a visiblement eu aucune incidence sur ton impertinence !

— Visiblement, le temps à lui seul ne gomme pas les comportements parasites. Je vous souhaite quand même un joyeux Juneteenth, lui lancé-je avec un sourire factice.

Je croque mon morceau de pain à pleines dents tout en tournant le dos à la mégère. Quand Améthyste apparaît subitement devant moi, je sursaute et déglutis de travers.

« Eli vient de confronter le pasteur Dupré, m’annonce-t-elle dans tous ses états. Il est sur le point de craquer. »

Bon sang ! Mon excuse bidon n’a pas tardé à devenir vérité.

— Où est-il ?

« Dans ta chambre. »

J’abandonne mon assiette sur une table au passage et m’enfonce dans la maison au pas de course. Me faufilant entre les invités, j’évolue machinalement dans les couloirs de mon enfance et arrive vite à mon ancienne chambre. À travers la porte entrouverte, j’aperçois Akim affalé sur une chaise, les épaules voûtées et les coudes posés sur le bureau. Son regard se perd dans le verre de liqueur ambrée qu’il tient entre ses mains.

« Tu arrives trop tard » souffle Améthyste dans mon dos.

« Tu arrives trop tard » souffle Améthyste dans mon dos

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