29 | 𝔼𝕣𝕣𝕖𝕦𝕣 𝕕𝕖 𝕛𝕦𝕘𝕖𝕞𝕖𝕟𝕥
𝕋entant de maîtriser la floppée de jurons qui accompagne ma désillusion, je continue à fixer Akim à travers la porte entrouverte. L’air désabusé imprimé sur ses traits me retient toutefois de débarquer dans la pièce en irradiant la frustration.
« Je n’ai été distraite que quelques minutes, déplore Améthyste. Lorsque j’ai senti la colère d’Eli, il se disputait déjà avec le pasteur Dupré. Cet homme est si… perfide ! Il n’a rien à faire à la tête d’une église. »
— Je veux savoir ce qui s’est passé, murmuré-je.
Je détourne à peine les yeux d’Akim. Ma main reste en suspens, tendue vers ma sœur. Un regard en coin dans sa direction m’indique qu’elle observe mon geste, visiblement confuse quant à ma requête.
— Son accrochage avec Dupré, souligné-je en lui lançant un regard franc. Montre-moi.
Thys secoue la tête, hésitante. Ses prunelles baignées d’inquiétude s’accrochent aux miennes. Elle sait combien mes visions peuvent être puissantes et entraînent parfois des douleurs physiques. Le souvenir de ce désaccord sera cependant le sien et non celui d’Akim. Il ne devrait pas être trop pesant et, de toute façon, j’ai besoin de savoir ce que Dupré a bien pu dire pour le pousser à replonger.
— Ne t’en fais pas, ça va aller. Vas-y.
Elle acquiesce, résignée. Sa réticence transparaît toutefois dans la lenteur de son mouvement lorsqu’elle tend la main. Ses doigts fantomatiques saisissent les miens et une sensation glaciale me traverse la peau alors que son souvenir infiltre mon esprit.
***
— Beaucoup de personnes se plaignent de ne plus se sentir les bienvenues, ni même de se reconnaître à travers vos messes.
— Ces personnes n’ont alors pas leur place parmi nous, réplique Joshua Dupré, sans l’ombre d’une hésitation.
Cet homme arbore une attitude hautaine exécrable ! Eli serre les poings. La tension le raidit tout entier et la veine gonflée sur son cou trahit l’effort qu’il fournit pour contenir son indignation.
— Donc non seulement vous clamez haut et fort fermer les portes à certains fidèles, mais vous trouvez aussi normal d’empoisonner l’esprit des autres avec vos prêches misogynes ?
Le pasteur Dupré ajuste son col avec arrogance, ses yeux plantés dans ceux d’Eliakim.
— Je n’invente rien, répond-il, presque détaché. Les brebis égarées qui choisissent de vivre dans le péché et d’offenser le Seigneur en bafouant ses volontés n’ont pas leur place dans son jardin. Elles n’y seront bienvenues que lorsqu’elles accepteront la repentance et s’engageront dans une vie vertueuse.
Il marque une pause, guettant la réaction d’Eliakim avant de continuer, sa voix affable mais tranchante :
— Il en va de même pour les femmes, qui doivent respect et obéissance à leurs époux. Je pense sincèrement que le rappel de ces bases fondamentales est le remède à la décadence qui frappe la société moderne.
« Mais quel rustre ! »
J’enrage sur place. De son côté, Eli secoue lentement la tête, marquant sa désapprobation.
— Vous confirmez exactement ce qui m’a été rapporté. Vos idées sont discriminatoires et destructrices.
Les lèvres du pasteur Dupré s’étirent en un sourire inflexible. Il joint les mains devant lui dans une posture qui se veut humble, mais son ton reste condescendant :
— Ce ne sont pas mes idées, Révérend Día. Une fois encore, je n’invente rien. Je ne suis pas un imposteur, moi. Je ne fais qu’appliquer les préceptes des Saintes Écritures.
— Des préceptes d’un autre temps ! réplique Eliakim, sa voix brisée par l’émotion. Nous sommes au XXIᵉ siècle.
Dupré a clairement le toupet de remettre en doute son intégrité. Eli poursuit avec ferveur.
— Nos communautés et notre société ont fort heureusement évolué ! L’église de la Clarté Divine prône des valeurs d’amour et de respect mutuel, quelle que soit l’orientation romantique ou l’identité de genre de ses fidèles. Je n’accepterai pas qu’il en soit autrement dans ma congrégation !
Ses mots résonnent avec autorité, teintés d’une colère qu’il ne parvient plus à contenir. Dupré y reste pourtant impassible. C’est avec un dédain non dissimulé qu’il réplique :
— Croyez bien que cela me désole de devoir vous le rappeler, Eliakim, mais vous n’êtes plus à la tête de cette congrégation. Et vous en êtes seul fautif.
La brutalité de ce coup bas laisse mon pauvre Eliakim sans voix. Il vacille, incapable d’ajouter quoi que ce soit, et mon cœur se serre de tristesse pour lui.
Le pasteur Dupré avance d’un pas, en profitant pour poser une main pesante sur son épaule.
— Si votre foi se fondait sur les valeurs des textes originels, plutôt que sur des utopies progressistes, peut-être ne serait-elle pas si facilement ébranlée…
Impuissant, Eli reste planté là, la respiration hachée et les épaules tremblantes sous le poids de l’humiliation.
Un sourire venimeux étire les lèvres de son confrère. Insatisfait de son coup de grâce, il tapote l’épaule d’Eli en ajoutant :
— Je prierai pour votre salut, frère Eliakim.
Sans attendre de réponse, il se détourne et s’éloigne dans le couloir d’un pas tranquille, comme s’il n’avait pas piétiné l’honneur d’un homme déjà à genoux.
***
Le visage effondré d’Akim s’estompe pour laisser place au décor qui m’entoure. L’indignation et la colère qu’Améthyste a ressenties face à cette scène coulent encore en moi comme un torrent. Une migraine sourde s’installe, je plisse le front en me frottant la tempe.
« Ça va, Séra ? »
— Oui, marmonné-je.
Inquiète, Améthyste me frictionne gentiment le bras.
« Je sais que tu dois être déçu par sa rechute, mais il l’est tout autant. Alors, ne sois pas trop dur avec lui. »
Je laisse échapper un soupir.
— OK… Laisse-moi gérer ça seul.
Elle me fixe, mitigée.
« Es-tu sûr de- »
— Toi aussi, tu m’as fait une promesse, Thys.
Ses traits se figent brièvement, puis elle opine. À contrecœur, elle recule d’un pas et disparaît.
Je prends une profonde inspiration, et expire pour me débarrasser de ma négativité avant d’ouvrir lentement la porte. Je traverse ensuite la chambre à pas mesurés afin qu’Akim remarque mon approche. Elle paraît bien plus petite que dans mes souvenirs.
Akim m’entend arriver, mais ne lève pas pour autant les yeux de son verre. Sans un mot, je me penche pour lui prendre sa boisson des mains. Il ne résiste pas, ses doigts se referment mollement sur le vide qu’elle laisse. Je m’appuie contre le bureau et porte le verre à mon nez. L’odeur perçante de l’alcool s’insinue dans mes narines, désagréable mais pourtant si familière.
Je demande d’un ton neutre :
— C’est du Bayou ?
Il acquiesce faiblement, sans relever la tête.
— Au moins t’as bon goût, commenté-je avant de boire cul sec.
Un ange passe, puis je poursuis doucement, les yeux fixés sur lui.
— C’est la bouteille que ton père a ramenée ?
— Je suppose…
— Tu l’as trouvé où ?
— Un des placards de la salle à manger. Parfaite cache la clé au même endroit depuis que je la connais.
— Tu sais pourtant ce que tu risques, si tu te retrouves encore en état d’ébriété.
Akim garde les yeux baissés, les mains à présent croisées sur le bureau.
— Je le sais… et je tente tout de même le Diable. N’est-ce pas pitoyable ?
Sa voix faibli sous le coup de l’émotion. Je doute qu’il attende vraiment une réponse, alors j’élude.
— Tu veux me dire ce qui s’est passé ?
Il soupire, le regard toujours fuyant :
— Il s’est passé que j’ai sombré dans la fureur. Pas seulement envers Dupré, ni même mon père, mais surtout contre moi-même… C’est triste à dire, mais à 34 ans, j’ignore encore comment gérer mes émotions les plus intenses. Il n’aura suffit que d’une divergence d’opinion avec mon successeur pour me faire flancher. Je me suis dit que tout serait plus facile si je me noyais au fond d’un verre. C’est toujours ce sentiment qui me pousse à rechuter. Je sais pourtant pertinemment que cet engrenage produit l’effet inverse.
Il marque une pause, ses mains se serrent légèrement.
— Je n’ai bu qu’une gorgée, mais qu’importe. Il m’aura fallu à peine vingt-quatre heures pour ruiner un mois d’efforts et de sobriété. Je te demande pardon, Séraphin. J’aurais dû t’écouter et rester loin de NOLA.
— Non, c’est ma faute.
Je repose le verre derrière moi en m’efforçant de contenir mon agacement, dirigé autant contre lui que contre moi-même.
— J’ai commis une erreur de jugement en acceptant que tu reviennes ici. C’était beaucoup trop tôt.
Le pire, c’est que je le savais. C’était naïf de penser que ce séjour lui serait bénéfique. Je l’ai pourtant laissé faire, parce que je ne voulais pas le contrarier et risquer une fois de plus de me le mettre à dos. Me voilà aujourd’hui obligé de subir un rappel vicieux ; museler mon bon sens et fermer les yeux sur des évidences, dans le simple but de faire plaisir, ce n’est pas rendre service.
Akim relève à peine les yeux vers moi.
— Tu n’as fait que m’accorder ta confiance, murmure-t-il. C’est moi qui me suis fourvoyé en me convainquant qu’être avec ma famille était ce dont j’avais besoin pour me sentir mieux. Dans le fond, aucun d’entre eux ne comprends ce que je traverse. Espérer qu’ils parviennent un jour à me soutenir dans ce calvaire est peine perdue.
— T’as essayé de te confier ? hasardé-je. À un ami, ma mère ou même ta tante ?
Il secoue la tête en une réponse négative, un sourire amer fiché sur ses lèvres.
— Je n’ai plus vraiment d’amis. J’ai réussi à tous les éloigner, ces dernières années, à cause de mon comportement inapproprié. Quant à Parfaite et tante Odessa…
Il hésite, baisse les yeux, puis poursuit d’une voix lassée.
— Je savais déjà ce qu’elles diraient : que ce ne sont que des épreuves supplémentaires du Seigneur. Qu’Il ne m’impose que ce qu’Il sait que je peux surmonter. Je l’ai entendu mille fois, et cela m’épuise… Je voulais encore moins qu’on te reproche l’incident du restaurant. Mon père et ma tante n’attendent qu’une excuse pour discréditer ma décision de partir.
Je hoche lentement la tête.
— Je vois… Alors, qu’est-ce qu’on fait ? Une gorgée, un verre ou une bouteille, c’est pareil. C’est pas anodin.
— J’en ai conscience.
Akim ferme les yeux et inspire profondément. Il marque une pause, sans doute le temps de mettre de l’ordre dans ses pensées, et glisse nerveusement ses mains sur ses cuisses avant de rouvrir les yeux.
— Je n’ai pas trop envie de déranger Jacqueen avec mes histoires aujourd’hui, mais j’aimerais assister à une réunion. Je vais me renseigner pour voir s’il y en a dans le coin.
Lèvres pincées, je le jauge avec attention. Une part de moi lui en veut d’avoir craqué, mais d’un autre côté, il ne m’a pas caché ses difficultés. J’aurais dû être plus vigilent pour éviter qu’il en arrive là.
Un nouveau soupire m’échappe.
— C’est un bon début. Tu devras aussi mettre le docteur Huang au courant et il pourrait décider d’en informer le juge qui a signé ton accord. Mais ça aussi, tu le sais.
— Parfaitement.
Ses réponses placides m’insupportent. Je serre la mâchoire, retenant des reproches inutiles. Même si je le voulais, je pourrais pas le sortir de la merde à chaque fois qu’il perd pied. Et la simple idée qu’il échoue sa réhabilitation me contrarie davantage.
Akim reprend d’une voix basse, pourtant empreinte de certitude.
— Je devine aussi combien tu culpabilises, mais je ne suis pas ta croix à porter, Séraphin.
Il lève enfin la tête, et ses yeux, brillants d’une intensité désarmante, accrochent les miens. Pris au dépourvu, je tressaille lorsqu’il pose sa main sur la mienne.
— Tu m’aides de ton mieux, et je t’en suis infiniment reconnaissant. J’ai toutefois conscience que je dois prendre mes responsabilités. Assumer mes actes, mes décisions… C’est la seule façon de garder le contrôle de ma vie.
Sa sensibilité brute me déstabilise bien plus que je ne l’aurais jamais imaginé. Il serre légèrement mes doigts et continue :
— Ta présence, comme celle de Jacqueen ou du docteur Huang, est évidemment essentielle à ma réhabilitation. Vous êtes les phares qui m’éclairent dans l’obscurité. Mais c’est à moi, et à moi seul, qu’il incombe d’arriver à quai en suivant vos lumières.
Je reste interdit, cherchant des mots qui ne viennent pas.
Des bruits de pas brisent soudain l’étrange intimité de notre échange. Avant que je puisse retrouver mes moyens, Javier surgit dans la pièce, son regard brûlant de mépris.
— Je savais que ce sodomite ferait tout son possible pour te garder dans le péché !

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