Chapitre 30

30 | 𝔻𝕠𝕦𝕔𝕙𝕖 𝕗𝕣𝕠𝕚𝕕𝕖

8–12 minutes

𝕁avier s’impose dans l’entrée, le visage déformé par la rage. Sa posture menaçante me renvoie inévitablement des années en arrière. Je le revois nous rouer de coups sur le plancher de la chambre de son fils. Mes poings se serrent et mes muscles se bandent en réponse.

Akim m’a lâché à la seconde où son père a débarqué. Je me lève lentement du bureau, les yeux plantés sur Javier alors qu’il avance d’un pas.

— Moi qui étais prêt à te prendre en pitié quand Joshia Dupré m’a averti que tu lui semblais égaré… J’imagine que c’est pour ça que tu as si vite accepté de suivre cet homme au Texas ! Dieu seul sait à quelles ignominies vous vous adonnez depuis un mois, sous couvert de ta soi-disant désintoxication.

Ses accusations ne me font pas ciller. Focalisé sur ses moindres gestes, je me tiens prêt à le maîtriser au moindre signe d’agression. Mais, à ma grande surprise, Akim se place devant moi lorsque son père avance à nouveau pendant qu’il vocifère. L’espace d’une seconde, je me demande s’il pense naïvement me protéger ou plutôt à m’empêcher de foutre une raclée à son daron. Puis, Javier commence à l’insulter et cette interrogation n’a plus la moindre importance.

Mon espagnol n’est pas fluent, juste assez pour comprendre la nature de ses propos. Je monte en pression à chacun de ses mots, alors que le principal concerné ne cherche même pas à se défendre. Il se contente d’encaisser sans broncher et je ne crois pas le supporter très longtemps.

— Tu n’as pas à subir ça, grondé-je entre mes dents. On ferait mieux d’y aller.

Akim me lance un coup d’œil par-dessus son épaule et finit par opiner. Le positionnement de Javier semble toutefois le dissuader d’avancer. Je prends donc les devants et l’entraine dans mon sillage en l’accrochant par le bras.

— On s’en va.

Mon annonce à l’attention de Javier ne laisse aucune place à la discussion. Il plisse les yeux, sans doute outré qu’on les ignore, lui et son venin. Je m’engage vers la sortie avec la détermination un bulldozer. Comprenant vite qu’il a plutôt intérêt à dégager le passage de son plein gré, il s’écarte. Non sans continuer à déblatérer.

— Le Seigneur te voit, fils. Penses-tu un jour redevenir un homme respectable si tu choisis de te vautrer ainsi dans la luxure ?

Je suis en ébullition ! Je me canalise néanmoins afin de rester prudent et décale Akim du côté opposé avant de passer devant son père, histoire d’éviter que ce dernier l’empoigne inopinément.

Dans la maison et dehors, les festivités battent encore leur plein. Akim se borne à regarder en arrière lors de notre départ, cherchant je-ne-sais-qui parmi les invités. Sa distraction ralenti son pas. Je résiste difficilement à l’envie de le traîner jusqu’à la voiture quand il m’incite à m’arrêter sous le porche.

— Nous devrions prévenir Parfaite et Honoré que nous nous en allons.

— Je crois pas que ce soit une priorité, souligné-je d’un ton blasé.

Sa mine déconfite témoignage de son état d’esprit.

« Que se passe-t-il ? » se tracasse Améthyste, qui apparaît à nos côtés.

Il est évident que je ne peux lui répondre dans l’immédiat. Mon affliction ne fait qu’augmenter quand Javier nous rattrape.

— Eliakim ! Mírame cuando te hablo* !

Interpelé en grande pompe, ce dernier se retourne machinalement vers son père. De même, les invités qui perçoivent ses éclats de voix malgré la musique tournent leur attention vers nous.

— Javier, tes cris ne nous impressionnent plus, finis-je par m’agacer. T’as peut-être envie de te rabattre sur la violence physique ?

Oui, je le provoque.

Pour être honnête, je n’attends qu’une chose, c’est qu’il fasse un faux pas. Il ne se détache de mon regard implacable que pour poser ses yeux mitrailleurs sur son fils, lorsque celui-ci s’exprime enfin.

— Peu importe ce que tu penses à mon sujet, Séraphin est une personne intègre. Il a choisi de vivre en accord avec les valeurs qui résonnent en lui et le Seigneur ne l’en aime pas moins. Car Il connait son cœur, et Lui seul peut juger l’âme des Hommes. Mais permets-moi de te poser une question, papa… Outre m’accabler de critiques, que fais-tu pour m’aider à vaincre mon addiction ?

Akim crache ces derniers mots comme des coups de poignard. Les yeux de Javier s’écarquillent de stupeur. Sa mâchoire se serre, et, dans un geste inconsidéré, il lève la main vers le visage de son fils.

Alerte, je repousse Akim du coude. Dans le même mouvement, j’intercepte le poignet de Javier. Je l’agrippe par la chemise et lui retourne le bras dans le dos ; un geste des plus aisés tant il est devenu instinctif chez moi. Sans ménagement, j’éjecte ensuite cet enfoiré du porche. Il atterrit dans la piscine gonflable dans un éclaboussement retentissant. Les balles de mousse colorées se dispersent sur le sol, emportées par le fracas de l’eau, tandis que les cris interloqués d’Améthyste et des quelques témoins présents percent le soudain silence.

— Une douche froide suffira peut-être à te calmer, craché-je en toisant Javier, qui se relève de la piscine avec difficulté.

La musique, arrêtée d’un coup, laisse place aux murmures de la foule. Les mains plaquées sur sa bouche, Thys nous fixe tour à tour, médusée. En faisant fi, je m’enquiers auprès d’Eliakim.

— Ça va ?

Prostré par ce qui vient de se passer, il m’adresse un regard dépassé et opine sans rien pouvoir articuler.

— C’est le fils Parfaite, lance la vieille DeLille.

— Quel malotru ! s’indigne l’autre commère à ses côtés.

— Javier allait tout de même frapper le Révérend Eliakim. Même s’il s’agit de son fils, c’est malvenu. Qu’importe leur différend.

— Aller, viens, Akim.

Je passe à peine la main dans son dos pour l’inciter à bouger quuand quelqu’un m’empoigne le bras.

— Ki sa ki te genyen ou fè yon bagay konsa ?* hurle ma mère en furie. Èske ou pèdi tèt ou ?

Ses yeux perçants me transpercent. Furieux qu’elle n’hésite pas à défendre ce sale type, alors qu’elle n’a absolument aucune idée de la situation, je décide que mon attitude conciliante a assez durée. Je me dégage en rétorquant à mon tour en créole :

— Faut croire. Parce que seul un fou reviendrait auprès de personnes qui n’ont strictement aucune considération à son égard.

Les bras repliés contre sa poitrine, comme si je venais de lui planter un couteau dans le cœur, elle me lance à présent ce regard. Celui que je n’arrivais pas à déchiffrer étant ado. L’expérience de la vie m’a appris qu’il s’agit tout bonnement de l’ombre de la déception.

— N’as-tu donc pas honte de te comporter ainsi devant nos amis et la famille ?

— Moi, je devrais avoir honte ?

Sidéré, je lève les yeux au ciel, incapable de retenir un rire cathartique après lequel je reprends d’un ton placide.

— Tu sais, pendant longtemps, je me suis demandé si je méritais vraiment que mes propres parents me dédaignent. Je bénis le jour où j’ai enfin compris que je n’étais en rien responsable de la façon dont vous avez décidé de me traiter. Alors, au risque de vous décevoir une fois de plus, je n’aurai plus jamais honte d’être celui que je suis, et je ne m’excuserai pas de n’avoir aucun respect envers des personnes qui ne m’en témoignent pas. Ce qui me ferait crever de honte, c’est d’accorder plus d’importance au maintient des apparences qu’au bien être de mes proches. Il faut croire que je ne suis pas assez religieux pour maîtriser ce degré d’hypocrisie.

Ma mère hoquette de surprise, les yeux ronds comme des soucoupes. Je me détourne d’elle, ignorant royalement le souffle d’indignation qui vente soudain dans la cour, et conclus :

— Sur ce, amusez vous bien. Eliakim et moi, on quitte le cirque.

Le tollé n’en devient que plus fort. Pourtant, leurs avis m’indifférent. J’accepte d’avoir le mauvais rôle cette fois encore, puisque ça semble être l’histoire de ma vie. Ça m’emmerde juste pour Akim. Lui qui n’aime pas les esclandres, il a été servi. Je lui lance un nouveau coup d’œil. Il acquiesce et se met en mouvement vers la sortie sans répondre aux curieux qui cherchent à connaitre le fin mot de l’histoire.

Nous arrivons assez vite à ma voiture et y grimpons prestement, mais une fois à bord, je suis incapable de démarrer. Le contre-coup de mon accrochage avec ma mère se fait sentir de manière inattendue. Mes doigts se resserrent sur le cuir du volant, mon estomac se tord, et mon cœur essaie de s’échapper de ma poitrine.

— Es-tu en état de conduire ? s’inquiète doucement Akim.

En pleine lutte contre la boule qui remonte dans ma gorge, je hoche la tête. Lorsque je parviens à déglutir, ce n’est que pour marmonner :

— Oui. Donne-moi juste… deux minutes, pour redescendre.

Je ferme ensuite les yeux et m’efforce de réguler mon souffle, attaché à garder sous contrôle la tempête qui déferle en moi.

Ça fait des années que je me suis détaché de mes parents. Cet incident ne devrait donc pas m’affecter outre mesure. La tension dans mes muscles rechigne pourtant à se relâcher.

Je sursaute quand je sens la main d’Eliakim se poser sur mon bras. Le contact avec sa paume fraîche est cependant si apaisant que je ne cherche pas à connaître ses motivations. Ainsi, je me laisse même faire lorsqu’il m’incite à me tourner vers lui.

Il saisit mon visage d’une main tendre et nos regards se croisent enfin, sous la lumière orangée du soleil couchant. Ses yeux bruns me couvrent avec les échos d’une affection lointaine. L’espace d’une fraction de seconde, les miens s’égarent et admirent ses lèvres pulpeuses.

Las de résister à mes sentiments, je me penche vers Eliakim et niche mon visage dans le creux de son cou. Je n’ai pas l’impression que mon initiative le désarçonne, aussi impulsive soit-elle.

Le silence flotte quelques instants dans l’habitacle du RAM, puis Akim murmure faiblement :

— Je suis si navré de nous avoir remis dans un tel bourbier.

Son souffle est une délicieuse caresse sur mon épiderme. Il m’enlace d’un geste nonchalant et je me garde bien de lui dire que je ne partage pas son avis.

Les liens du sang n’impliquent pas toujours un soutien inconditionnel. Au fond de moi, je reste persuadé qu’Eliakim devait le comprendre par lui-même. Et j’avais besoin de cracher ses quatre vérités à ma mère. C’était faire d’une pierre, deux coups. Je préfère toutefois respirer son odeur familière à plein poumons que lui exposer mon point de vue.

Des frissons de plaisir me parcourent l’échine tandis qu’il me frictionne le dos. La culpabilité ne m’éclate à la figure qu’au moment où Thys apparaît sur le siège arrière.

« Je n’arrive pas à croire que Javier était sur le point de gifler Eli devant tout le monde ! »

Elle reste en suspens en me voyant me redresser précipitamment et pose la main sur mon épaule, la mine attristée.

« Tu tiens le coup, Séra ? »

— Ouais, soufflé-je en évitant le regard interrogateur d’Eliakim.

Je tourne les clés dans le contact et démarre, impatient d’enfin me retrouver seul.

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Traductions : 1) Regarde-moi quand je te parle !

2) Qu’est-ce qui t’a pris de faire une chose pareille ? As-tu perdu la tête ?

2) Qu'est-ce qui t'a pris de faire une chose pareille ? As-tu perdu la tête ?

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