Chapitre 31

31 | 𝕁𝕦𝕤𝕢𝕦’𝕒̀ 𝕝𝕒 𝕟𝕦𝕚𝕥 𝕕𝕖𝕤 𝕥𝕖𝕞𝕡𝕤

10–15 minutes

𝕄es pieds frappent le métal du plongeoir tandis que je cours à toute vitesse.
Le bruit sourd de mes foulées rapides résonne dans la piscine déserte du lycée, amplifié par l’écho des murs carrelés.

Akim a une heure creuse à cause d’un prof absent, alors j’ai décidé de sécher mon cours d’anglais et de le convaincre de venir dans l’un des seuls endroits toujours vides à cette heure de la journée.

Sans ralentir, je prends une puissante impulsion et bondis dans les airs. Je me contorsionne dans un salto arrière parfait, avant de retomber en une bombe dans l’eau. L’impact de mon corps crée une explosion de flotte et de remous. J’entends le son étouffé de la voix d’Eliakim depuis le fond du bassin. Pas dur à deviner : il est en train de râler. Ça me fait marrer. Des bulles d’air s’échappent de ma bouche et de mon nez alors que je remonte vers lui.

Quand je refais surface, mon amoureux me fixe, planté au bord de la piscine, les bras croisés. Son regard est mi-amusé, mi-vénère.

— Tu m’as éclaboussé ! peste-t-il, tout en secouant ses bras dégoulinants. En plus, t’aurais pu te blesser en courant comme ça sur le plongeoir. Ce n’était pas du tout prudent.

J’éclate de rire tout en repoussant vers l’arrière les mèches rebelles échappées de ma queue de cheval. Je nage ensuite jusqu’au rebord carrelé, où je croise mes bras avec nonchalance.

— T’as déjà dit ça pendant que je courais. Mais je l’ai quand même fait, eeeeet… il m’est rien arrivé de mal. Alors détends-toi.

J’ai la tête levée et les yeux rivés sur lui. Il me dévisage plus sévèrement. On dirait un de mes profs mécontents. À croire qu’il prend son rôle de capitaine de l’équipe de natation bien trop à cœur, même en dehors des entraînements.

Son côté élève modèle ultra obéissant peut être chiant, mais bordel, qu’est-ce qu’il est sexy dans son maillot de bain !

Je mords ma lèvre en laissant mes yeux traîner sur le tracé de ses abdos, et finis par souffler avec un sourire provocateur :

— Allez, Boy Scout, viens me rejoindre.

— Cesse de m’appeler ainsi ! Tu m’agaces.

Il roule des yeux, exaspéré. J’éclate de rire, au risque de vraiment le vexer, mais je me reprends assez vite.

— D’accord, j’arrête. Tu viens, chaton ?

Il grimace, s’assoit sur le rebord et se laisse glisser dans l’eau en continuant à se plaindre. Les surnoms que je lui trouve sont pourtant géniaux !

— Non, c’est pas mieux. Les chats n’aiment pas l’eau, je te signale.

— Et toi, t’adores barboter. Hein ?

Je ne lui laisse pas le temps de répondre. Il est à ma portée, alors je le chope par la taille et le fait tournoyer avec moi. Ses éclats de rire m’emplissent de satisfaction, mais il finit par se débattre doucement. Alors je le lâche.

— T’es un des ados les plus turbulents que j’aie jamais rencontré, plaisante-t-il, avant de m’éclabousser.

— Alors, c’est quoi ton plan ? demandé-je en ripostant faiblement.

Il arque un sourcil, pris de court.

— Mon plan ?

— Ben ouais. Le coach compte sur toi pour faire de moi un nageur modèle et plus seulement une bombe humaine.

— Oh…

Un sourire se dessine sur ses lèvres appétissantes. Il nage vers moi, entourant mon corps de ses bras et de ses jambes, sachant que je nous maintiendrais aisément à la surface.

— Eh bien, mon plan, infaillible, soit dit en passant, c’est de te discipliner en t’embrassant encore et encore, jusqu’à la nuit des temps.

Je ris doucement à cette réponse inattendue.

— Ah oui ?

— Mh mh, acquiesce-t-il avec un air espiègle. Sache que ce ne sera pas pour l’équipe, ni pour le coach Martin, mais simplement parce que je m’inquiète souvent pour toi. T’es un peu trop casse-cou et, je dois le dire, super insolent avec les adultes.

Il marque une pause. Son regard s’adoucit.

— Je ne veux pas qu’il t’arrive malheur.

Mon être tout entier frémit. Je plonge dans la tendresse de ses yeux noisette, dont les éclats ambrés contrastent si magnifiquement avec sa peau marron foncée.

Le silence qui s’installe entre nous a quelque chose d’indescriptible. Mais le sentiment qui y succède l’est plus encore.

— Je crois que je t’aime, Séra. Vraiment beaucoup.

Mon cœur se met à battre plus vite sous son regard intense. Je suis tellement touché par son aveu que j’en oublie comment respirer. Mon estomac se serre, avant que je parvienne à répondre :

— Moi, je le crois pas… J’en suis sûr. Je t’aime, mon Akim.

Voir s’élargir le beau sourire qui illumine son visage me conforte dans mon constat. Je veux rester dans le cœur de ce mec toute sa vie.

Incapable d’être si sérieux bien longtemps, je reprends avec malice :

— Mais dis-moi… Les bisous, c’est vraiment tout ce que tu as envie de me faire ?

Ma question déclenche son rire sonore.

— Non, y’a aussi tout le reste.

— Quel reste ?

Je feins l’innocence et incline légèrement la tête. Il lève à nouveau les yeux au plafond.

— Tu le sais très bien.

— D’accord, j’avoue. Mais j’aimerai bien une petite démonstration.

— Attends, tu veux faire ça ici ? s’inquiète-t-il en jetant un regard hésitant autour de nous.

La piscine est aussi vide qu’à notre arrivée. Puis la façon dont son paquet cogne contre le mien à cause de nos mouvements ne va pas tarder à me faire bander.

— Ben ouais. Quoi, t’as pas envie ?

— Si, mais si quelqu’un arrive entre-temps…

— Et alors ? T’auras qu’à vite remettre ton service trois pièces dans ton slip.

Son rire éclate à nouveau alors qu’il me repousse doucement.

— T’es vraiment incorrigible, Séraphin !

— C’est ce qui se dit dans le coin, lancé-je avec un clin d’œil taquin.

***

Les pas qui résonnent dans les escaliers m’arrachent à ma rêverie. Installé dans le grand fauteuil du séjour, Améthyste blottie contre mon flanc, je penche la tête en arrière. J’observe ainsi Eliakim descendre lentement tout en ajustant les manches de sa chemise, qu’il a laissée libre de tomber à l’extérieur de son jean. Une des versions de son style « décontracté ». En le sentant approcher, Thys se redresse d’elle-même, son air pensif cédant à une attention particulière.

Je dois bien avouer qu’Akim retrouve un peu plus de son allure séduisante jour après jour.

— Je t’ai dit que tu n’es pas obligé de m’accompagner, répète-t-il alors que je quitte le fauteuil à mon tour. Je peux très bien me commander un Uber.

— Je préfère t’y amener, avoué-je sans détour. Et puis, j’ai de quoi m’occuper pendant ta réunion.

Je lui montre la sacoche de mon ordinateur. Il acquiesce, esquisse un mince sourire et se dirige vers le meuble d’entrée, où il pose toujours ses clés.

— Tu ne devrais pas les laisser en exposition dans cette coupelle, ni aussi près de la fenêtre… T’as peut-être l’impression que ton voisinage est tranquille, mais on n’est jamais trop prudent.

Akim attrape sa veste et nous sortons de la maison à pas lents. Il semblait sur le point de parler, mais a choisi de se raviser. À la place, il m’adresse encore un léger sourire et verrouille tranquillement la porte. Je suis tenté de lui demander ce qu’il avait en tête quand mon téléphone se met à vibrer dans ma poche.

— Salut, Sawyer, réponds-je tandis qu’Akim et moi descendons l’allée côte à côte.

— Salut ! Je te dérange pas longtemps. Tu peux me passer Eliakim ? J’ai une bonne nouvelle à lui annoncer.

Je fronce les sourcils, intrigué, et jette une œillade vers l’intéressé. Même après m’avoir entendu prononcer le prénom de mon interlocuteur, il ne paraît pas s’intéresser à cet appel.

— Dis toujours, tenté-je alors.

— Depuis quand t’es sa secrétaire ? ricane Sawyer. Passe-le-moi, je te dis.

Arrivé devant mon RAM, je tends le téléphone à Akim en marmonnant :

— Tiens. Apparemment, Sawyer a une bonne nouvelle à t’annoncer via mon téléphone, et y’a que toi qui puisse l’entendre.

Akim hausse un sourcil, tout aussi étonné que moi. Il prend tout de même mon portable et m’imite en montant en voiture. Après quelques minutes conversation, où il acquiesce et remercie Sawyer, il me rends l’objet avec un sourire gêné.

— Il demande à ce que je te le repasse.

J’opine, et reporte l’appareil à mon oreille.

— Je t’écoute.

— Oui. Ton beauf te dira de quoi on a parlé. Je veux juste te faire remarquer que j’aurais pas eu à t’appeler pour échanger avec lui si tu m’avais autorisé à récupérer son numéro.

Ha ! J’ai beau lui accorder une confiance aveugle lorsqu’il s’agit de mettre ma vie entre ses mains, il n’est pas question que je lui laisse libre accès à Akim. Je sais parfaitement que personne n’est hors limite, si tant est que Sawyer éprouve une attirance physique. Et ses goûts sont très divers. Je n’ai pas l’intention de le confronter ou de lui faire des reproches à ce sujet, mais la ligne rouge est tracée.

— Maintenant que tu lui as passé ton message, je peux raccrocher ?

— Allez, fais pas ton jaloux, mon Séra, taquine-t-il. T’inquiète, c’est toujours toi mon préféré.

Je retiens un léger rire.

— Bonne soirée, Haddison.

Sawyer s’esclaffe avant de me saluer. Je raccroche. Akim capte mon regard et s’empresse d’expliquer :

— Il s’avère que Sawyer connaît quelqu’un qui vend une trottinette électrique d’occasion. C’est légal sans permis, et vu ma situation…

— Je vois.

« Tu ne comptes tout de même pas lui faire la tête, intervient Améthyste depuis la banquette arrière. Ce serait un bon moyen pour lui de regagner son autonomie tout en te prouvant qu’il mérite ta confiance. »

Elle ne m’apprend rien. Cette idée ne m’enchante pas pour autant. Je retiens mon soupir et pose mon téléphone sur son socle avant de démarrer.

— Je ne comptais pas te faire de cachoterie, précise Akim. C’est un sujet que j’avais vaguement abordé, au détour d’une conversation avec sa belle-sœur. Je ne pensais pas que ton ami entreprendrait de me trouver un moyen de locomotion.

— Il est comme ça.

Je ne peux nier sa générosité désintéressée.

— Oui. Passée la première impression, on devine facilement qu’il a bon cœur.

J’opine légèrement, le regard fixé sur la route.

— Lui as-tu raconté ce qui s’est passé chez tes parents ? s’enquiert Akim.

— Négatif.

Le silence retombe dans l’habitacle. Je lui jette un coup d’œil discret alors qu’il frotte doucement ses mains sur ses cuisses. Il parait soulagé et reprend après une courte pause.

— Je ne t’ai pas encore remercié, pour ce que tu as fait ce midi. Empêcher mon père de… tu sais.

Je me pince les lèvres, le souvenir de cette scène encore bien frais dans ma tête. Jamais je n’aurais permis à Javier d’infliger à Akim l’humiliation d’une gifle. Encore moins en public.

— Je le laisserai plus lever la main sur toi, déclaré-je en tournant les yeux vers lui. Plus jamais.

Il hoche la tête sans répondre, mais son regard me suffit pour entrevoir sa reconnaissance. Semblant perdu dans ses pensées tout le reste du trajet, Eliakim demeure silencieux, les mains jointes sur ses genoux afin de refreiner ce qu’il subsiste de ses légers tics. Une fois garé devant le lieu de sa réunion, il ne m’adresse que quelques politesses avant de quitter la voiture.

À peine a-t-il refermé la portière, Améthyste s’installe sur le siège passager et se penche vers moi, le regard profondément préoccupé.

« Je sais avoir promis de ne pas revenir sur le passé, commence-t-elle, mais j’ai besoin de savoir… Mon Eliakim subissait-il des sévices physiques des mains de son père durant son adolescence ? »

Je soupire, hésitant, avant d’acquiescer.

— Je crois bien que oui.

Elle souffle, son visage marqué par le regret.

« Doux Jésus… J’aurais dû m’en douter. Sa mère m’a confié à demi-mots, sur son lit de mort, qu’il était arrivé à Javier de la violenter. Alors que je la plaignais, la pauvre a insisté sur le fait qu’Eli n’était pas comme son père, qu’il me traiterait toujours avec respect. Mais j’en avais déjà la certitude. »

— En même temps, je lui ai pas laissé d’autre choix.

Sa moue attristée se transforme en un sourire amusé.

« Même à distance, tu as toujours pris un malin plaisir à terroriser mes prétendants. »

— Pas faux.

Elle rit franchement, avant de poser une main froide sur mon bras.

« Je vais accompagner Eli à sa réunion, puis je vous laisserai tranquilles jusqu’à demain. »

— Quoi, pourquoi ?

Je ne parviens visiblement pas à dissimuler ma surprise. Thys décide de nous laisser seuls au pire moment. Ignorant tout des véritables raisons de mon trouble, elle m’adresse un sourire complice.

« N’est-ce pas toi qui a clamé ne pas vouloir m’avoir sur le dos en permanence ? »

— Bien sûr. Mais-

« Je sais que tu es décidé à le soutenir au mieux, et je ne crains plus que vous vous étripiez au premier quiproquo. Alors, je vais tenir ma résolution consistant à vous laisser de l’espace. Je ne fais plus partie de son monde, après tout, et je comprends sincèrement que ma présence fantomatique soit une distraction parasite dans le tien, même si tu m’aimes gros comme une montagne. »

Je souris malgré moi, incapable de la contredire. La bienveillance dans chacun de ses mots appuie là où ça fait mal, je me sens comme le plus gros des hypocrites.

— Merci, Thys.

Après réflexion, quoi d’autre suis-je supposé lui répondre ?

Elle me gratifie d’un baiser glacé sur la joue et disparaît. Dépité, je laisse ma tête tomber sur le volant.

J’en viens vite à la conclusion que le meilleur moyen de ne pas cogiter sur cette soirée, c’est de me plonger dans le travail. Alors je me redresse, attrape mon téléphone et cherche le numéro du commissariat de Raymondville. Les relevés téléphoniques mentionnés dans le dossier Bellacruz manquent dans la liste des documents qu’ils m’ont transférés. Je ferai mieux de me reconcentrer sur l’enquête, avant que Nehemiah débarque avec pertes et fracas pour pester contre la lenteur de son avancée.

 Je ferai mieux de me reconcentrer sur l'enquête, avant que Nehemiah débarque avec pertes et fracas pour pester contre la lenteur de son avancée

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