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5–8 minutes

…et asphalte

— Il avait pas trĂšs bon goĂ»t, celui-ci, se plaint une des femelles.

Nous avons quittĂ© le jardin du quartier plutĂŽt calme oĂč habitait l’agent immobilier pour nous retrancher dans les bois. L’autre femelle reprend pendant qu’elle lĂšche une Ă  une ses pattes avant, encore humide de sang.

— Viande avariĂ©e marinĂ©e au Cognac, arriĂšre goĂ»t de pisse.

On éclate de rire et les deux autres mùles poursuivent :

— Tu t’en doutais, hein Khaleel ? C’est pour ça que tu t’es pas joint au dĂźnĂ©.

— J’ai su qu’il serait rance rien qu’Ă  l’odeur.

— Et tes papilles de fin gourmet mĂ©ritent mieux que les nĂŽtres ? Tu deviens aussi arrogant qu’un humain, ma parole.

Ma colĂšre explose face Ă  cette insulte. Une bourrasque violente balaie la vĂ©gĂ©tation sous la puissance de mon aura. Sans prĂ©venir, je bondis et referme ma mĂąchoire destructrice sur la gorge de l’effrontĂ©.

Plus imposant par mon statut, je le plaque au sol sans effort. Mes pattes massives l’Ă©crasent, face contre terre. Son cri de douleur perce la nuit quand mes crocs tranchent son oreille. J’avale le morceau tout rond, sous les regards attentifs des autres. Puis, toujours perchĂ© sur ce crĂ©tin, je dĂ©crĂšte :

— Je suis l’alpha, j’ai le luxe de choisir qui je bouffe. Pas vous.

— Ouais, bon… Ă©lude la deuxiĂšme femelle. On fait quoi maintenant ? J’ai encore la dalle, moi. On peut choper de la chair fraĂźche ou alors on va encore devoir se contenter de bĂ©tail et d’animaux domestiques ?

Je m’Ă©broue, dĂ©goĂ»tĂ© par cette idĂ©e, et descends de mon subordonnĂ©. Il ne se plaint plus. Son oreille repousse dĂ©jĂ .

— Ça me dĂ©plait autant qu’Ă  vous, mais vaut mieux la jouer discrĂšte en ce moment.

Une autre meute du Seigneur des Croisements a rapportĂ© que des chasseurs de monstres les ont attaquĂ©s rĂ©cemment. Ils font Ă  coup sĂ»r partie de cette organisation mondiale créée par les humains, pour la protection de leurs semblables. De ce que j’en sais, ils recrutent mĂȘme certaines crĂ©atures surnaturelles prĂȘtes Ă  trahir leur propre espĂšce.

La cible ?

Nous autres, dont les natures sont jugĂ©es « menaçantes » pour l’humanitĂ©.

C’est dire Ă  quel point ces parasites se prennent pour le nombril de l’univers…

— Putain ! SaletĂ©s d’humains. Ils en veulent toujours plus, jusqu’Ă  nous piquer le rĂŽle de prĂ©dateurs. Autant ça m’amuse de les regarder s’entretuer, les voir se rebiffer me chauffe un peu plus de dĂ©cennie en dĂ©cennie ! C’est censĂ© ĂȘtre eux, les proies, pas l’inverse.

Ils grognent leur approbation et continuent Ă  rĂąler. Je les Ă©coute plus, je suis trop pris par mes propres rĂ©flexions. J’ai l’impression dĂ©sagrĂ©able que les humains de cette organisation deviennent de plus en plus coriaces et nos ordres sont formels : Ă©viter tout contact.

Ces connards de la surface et leurs alliĂ©s pensent en savoir des tonnes quant aux Chiens de l’Enfer. Ils se trompent. Les DĂ©mons s’organisent depuis des millĂ©naires pour qu’ils en sachent le moins possible. Mais « humain » Ă©gal « grosse fouine particuliĂšrement exaspĂ©rante » et mon instinct hurle que quelque chose cloche. La plupart ne se comportent plus comme du gibier ordinaire.

Ils se défendent farouchement.

Nous traquent.

Et en viennent à avoir la folle prétention de nous tuer.

Eux, qui sont faits de chair faible et d’os fragiles…

Je les dĂ©teste avec passion. Pas pour leur arrogance, non. Mais pour cette audace dĂ©placĂ©e qu’ils ont de tenir tĂȘte Ă  des ĂȘtres qui leur sont supĂ©rieurs. J’en viens Ă  regretter l’Ă©poque oĂč ils acceptaient simplement leur place dans la chaĂźne alimentaire.

Irrité, je pousse un grognement sourd qui met fin au débat.

— On reste sous le radar. Contentez-vous de ce que vous trouvez jusqu’Ă  nouvel ordre.

Leur frustration empoisonne l’air comme un gaz toxique. Je choisis de l’ignorer et pars chasser en solo.

C’est la premiĂšre fois que ma meute vient dans une de ces rĂ©gions. Les arbres sont touffus et la vĂ©gĂ©tation grouille de partout, mais ce climat tropical pourrait me rappeler la douce chaleur de l’Enfer s’il n’y manquait pas cette odeur mĂ©tallique qui le caractĂ©rise. J’entends dire depuis un moment que la chaire des antillais est un rĂ©gal. C’est trop con que je puisse pas en profiter.

Je repĂšre assez vite quelques bƓufs attachĂ©s sur un terrain privĂ©. Un seul suffira Ă  calmer ma faim. J’avance, invisible dans les tĂ©nĂšbres. Mais ces bĂȘtes ont l’instinct du gibier : elles savent qu’un prĂ©dateur approche. D’abord allongĂ©es Ă  somnoler, elles se lĂšvent en beuglant.

Personne ne les entendra dans cette immense zone non habitĂ©e. J’en choisis un au hasard et l’attaque. Mes crocs dĂ©chirent sa chaire. Je m’emmerde mĂȘme pas Ă  l’achever. Qu’il souffre, je m’en cogne. Je suis affamĂ©.

Son sang encore chaud ruisselle sur ma langue et s’imprĂšgne dans ma fourrure sombre. Je dĂ©vore Ă  grandes bouchĂ©es malgrĂ© l’odeur de bouse. Sa viande est fade comparĂ©e aux dĂ©lices que sont certains humains, mais je dois m’en contenter. Je grogne en arrachant un bout cartilagineux. Dans le temps, on pouvait bouffer autant de villageois qu’on voulait. Mais les civilisations se sont succĂ©dĂ©es et leurs foutues technologies ne cessent d’Ă©voluer. Passant de l’Ă©lectricitĂ© qui alimente aujourd’hui de grandes villes, aux petits appareils de malheur. CamĂ©ras, tĂ©lĂ©phones, drones… Des plaies pullulantes qui nous forcent Ă  plus de discrĂ©tion, nous empĂȘchent de manger tranquillement aprĂšs avoir accompli nos missions.

Et, comme si ces nuisances ne suffisaient pas, il y a la menace grandissante que reprĂ©sente l’OLCES*.

Enfin rassasiĂ©, je m’Ă©loigne en trottant. Sans destination prĂ©cise. Peu importe que mes pattes foulent l’herbe haute, la terre battue ou le bitume. J’aime juste sentir le vent dans mes poils et l’air remplir mes poumons. L’atmosphĂšre sur Terre est diffĂ©rente de celle des Enfers. Plus fine. Plus lĂ©gĂšre.

Je cours, à en perdre haleine, à travers les champs et les routes de campagne non éclairées. Il semble y en a beaucoup, ici, et elles sont presque désertes à cette heure.

Distrait par l’agitation d’un groupe de bestioles, je traverse un axe principal sans y prĂȘter grande attention. Une lumiĂšre grossit Ă  vive allure sur ma gauche et m’aveugle d’un coup.

RestĂ© figĂ© sur place, je suis Ă©jectĂ© de la route. Le choc est si diablement brutal que le bruit de la collision m’assourdis. ProjetĂ© en l’air, je m’Ă©crase violemment sur l’asphalte, plusieurs mĂštres plus loin. Des grondements de douleur s’Ă©chappent de ma gorge alors que mon corps roule encore sur quelques mĂštres.

Merde…

J’ai l’impression d’avoir les os rĂ©duits en miettes.

Ça devait ĂȘtre un putain de camion.

À moitiĂ© conscient, j’entends des bribes de voix au loin et des pas prĂ©cipitĂ©s sur le bitume.

Et re-merde ! Je dois avoir quitté les ténÚbres en me faisant percuter.

Outre les damnés dont le contrat arrive à terme, aucun humain ne doit me voir sous ma forme originelle. Je tente donc de me redresser pour me tirer au plus vite.

Échec pathĂ©tique.

Mon corps retombe comme une masse. Une douleur lancinante irradie mon abdomen, me coupe le souffle.

Haletant, la langue pendante dans la poussiÚre, je regarde mon sang noir se répandre sur la chaussée.

Mes paupiĂšres s’alourdissent.

Puis c’est le nĂ©ant.

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OLCES : Organisation de Lutte Contre Les Crimes Surnaturels, il s’agit de l’organisation mondiale Ă©voquĂ©e par Khaleel.

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