Tapis dans l’ombre
AprĂšs m’avoir traĂźnĂ© dans une baraque qui sent la vieille peau, l’humain m’a installĂ© sur une couche d’infortune. Quand on passait dans la cour, j’ai senti l’Ă©nergie de ridicules protections dissĂ©minĂ©es un peu partout. Certainement l’Ćuvre de la vieille bique qui habite aussi les lieux. Elles m’ont foutu la nausĂ©e et un bon mal de crĂąne, mais seuls les sceaux anti-dĂ©mon ou les symboles angĂ©liques m’affectent mĂ©chamment.
De retour dans sa chambre, oĂč il m’a laissĂ©, l’humain au parfum Ă©picĂ© se penche vers moi et me parle Ă nouveau. Voyant que je ne bouge pas d’un poil, il tend une main pour me caresser le crĂąne.
GrossiĂšre erreur.
Je redresse vivement la tĂȘte. Il se ravise juste au moment oĂč mes crocs claquent dans l’air d’un coup sec.
â Eh bien ! T’es aussi peu commode que t’es beau, Black Pitt*.
Mouais, et lui, il est beaucoup trop confiant. Je suis pas son bon toutou… Puis son humour est foireux.
Son rire dĂ©tendu s’Ă©lĂšve dans la piĂšce alors qu’il dĂ©croche sa serviette de sa taille pour essuyer les gouttes d’eau qui ruissellent dans son cou. J’observe silencieusement les traces de griffures boursouflĂ©s qui strient son avant-bras. Il a de la chance que mes griffes ne soient pas venimeuses. Mon attention distraite est ensuite attirĂ©e par la goutte qui sillonne son Ă©paule et cascade sur son pectoral saillant.
On n’a pas roulĂ© longtemps. Mes grognements ont repris dĂšs qu’il m’a sorti de sa voiture. Mais je regrette plus de m’ĂȘtre laissĂ© trimballer sous son bras, puisque ça m’offre l’occasion de le voir Ă poil.
Il sort tout juste de la douche et trouve visiblement normal de se balader nu devant son clebs. Comme la plupart des gens, j’imagine. Pourtant, chez lui, je sens une telle assurance que je me dis qu’il ferait probablement pas autrement face Ă un de ses semblables.
Moi, ça fait longtemps que j’ai appris Ă apprĂ©cier les beaux corps et le plaisir qu’ils procurent, indiffĂ©remment du genre ou de l’espĂšce. Je le mate donc sans retenue pendant qu’il continue Ă jacqueter.
â T’as de la chance que j’aime m’envoyer en l’air en pleine nature. Et aussi que je dĂ©teste voir des animaux agoniser au bord de la route.
Sa bite flasque ballote contre le haut de ses cuisses. Je suis moins intĂ©ressĂ© par son discours de Sainte-ThĂ©rĂšse que par la mention d’une escapade sexuelle.
Ce que j’aurais kiffĂ© tomber sur lui et son amante, emboĂźtĂ©s l’un Ă l’autre dans un coĂŻt bestial.
Bras croisés sur son torse épais, il me fixe et marmonne :
â Le vĂ©to de garde ce soir est trop loin, je t’emmĂšnerai voir quelqu’un demain. Promis. T’as l’air fatiguĂ©, mais tu ne saignes pas et tu restes plutĂŽt vif. Ăa doit ĂȘtre bon signe… Je ne pourrais pas te garder de façon permanente, mais je m’assurerai qu’une famille aimante et compĂ©tente avec les chiens de catĂ©gorie 1 te recueille au plus vite. D’accord ?
Bah putain, il croit encore au PÚre Noël à son grand ùge, celui-là ?
Un rire caustique m’Ă©chappe.
Merde… Ăa se rĂ©percute direct sur mes cĂŽtes douloureuses.
L’humain perçoit sans doute le son Ă©touffĂ© d’un presque aboiement. Un sourire fend ses lĂšvres pleines. Il gratte sa barbe en ricanant :
â On dirait bien que t’es d’accord.
Seulement dans ta petite tĂȘte, Barbaque Sexy.
Je lui donne quoi ? La trentaine. Il doit mesurer un mĂštre quatre-vingt, environ. Et y’a pas Ă dire, c’est vraiment un morceau de viande de choix.
Corps longiligne mais musclĂ©. Bien montĂ©, beau cul. Tout est diablement bien proportionnĂ© chez lui. Un dĂ©lice, pour sĂ»r. J’en ai la bave Ă la gueule rien qu’Ă m’imaginer le pilonner et je lĂšche mes babines par automatisme.
Il me regarde, comme s’il venait d’avoir un dĂ©clic, et lance :
â Oh, t’as peut-ĂȘtre encore soif ?
De son sang, oui. Et faim de son corps.
Mais Ă©videmment, c’est une foutue gamelle d’eau que cet idiot d’humain me repose sous le museau, aprĂšs s’ĂȘtre habillĂ© d’un jogging et Ă©clipsĂ© quelques minutes. Je lui boufferais le bras pour ce nouvel affront si chacun de mes mouvements brusques ne ravivait pas des douleurs lancinantes.
Ce coup-ci, je ne renverse pas sa gamelle dĂ©bile. Je la repousse dĂ©daigneusement d’une patte, sur laquelle je pose ensuite la tĂȘte.
Je ne dormirai pas en prĂ©sence d’un ennemi, aussi doux soit le parfum de la testostĂ©rone qui imprĂšgne la couverture dans laquelle il m’a emmitouflĂ©. Mais j’ai encore besoin de me reposer pour mieux guĂ©rir.
Lui, en revanche, n’hĂ©site pas une seconde Ă Ă©teindre les lumiĂšres et aller se coucher. Il me souhaite bonne nuit. Je l’Ă©coute, sans bouger. Il se glisse sous ses draps et passe un bon quart d’heure Ă regarder des vidĂ©os sur son bidule portable avant d’enfin sombrer dans le sommeil.
Une heure s’Ă©coule.
Je me sens dĂ©jĂ mieux. Je me lĂšve sans trop de mal et Ă©tire nonchalamment mes membres ankylosĂ©s, avant de m’Ă©brouer.
Arg, j’empeste l’humain !
Un bĂąillement m’Ă©chappe. Je suis claquĂ©, et, pire encore, mon ventre hurle famine.
L’odeur entĂȘtante de l’humain endormi Ă quelques mĂštres de moi me vrille les narines. Attisant une faim encore plus vicieuse.
Mes crocs rĂ©clament de la chaire. L’appel du sang me brĂ»le le cerveau.
Mon instinct carnassier prend le dessus.
D’un bond, je quitte ma couche. Une dĂ©charge d’adrĂ©naline explose dans mes veines et je me transforme en plein saut. Mes os s’Ă©tirent, mon corps grossit. Quand j’atterris sans un bruit sur le matelas, je suis enfin sous ma forme originelle. Je passe immĂ©diatement en mode tĂ©nĂšbres.
Invisible, et quasiment en pleine forme, je ne suis plus un vulgaire chien blessé. Je suis à nouveau un prédateur.
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Black Pitt (Pitt noir) : Pit est le diminutif pour la race des Pitbulls, des chiens de dĂ©fense classĂ©s catĂ©gorie 1 dont la possession est normalement soumise Ă une rĂ©glementation stricte. La race englobe les Staffordshire terrier amĂ©ricain (Staffy) et tous les chiens issus de croisements qui leur donnent le mĂȘme aspect physique.

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