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6–8 minutes

Obsession dans l’ombre

L’effervescence de la journĂ©e me tape sur le systĂšme !

Y’a trop d’humains, trop de ces satanĂ©s engins Ă  roues qui vrombissent Ă  chaque coin de rue.

Ça bourdonne, ça grouille de partout, et le monde de la surface est beaucoup trop lumineux cette moitiĂ© du temps. Mon acuitĂ© visuelle rĂ©duit si drastiquement que je peine Ă  trouver un endroit tranquille.

Je me mets enfin Ă  l’abri dans un garage auto abandonnĂ©. L’odeur d’huile et de mĂ©tal rouillĂ© m’est dĂ©jĂ  plus familiĂšre que les effluves de sueur et de dĂ©chets qui empestent la ville.

Mes griffes se plantent profondĂ©ment dans le sol en bĂ©ton tandis que j’appelle les tĂ©nĂšbres. L’air vibre et s’Ă©paissit autour de moi. Les cailloux et les dĂ©bris qui jonchent le sol lĂ©vitent, portĂ©s par des spirales de poussiĂšre qui tournoient dans l’air de plus en plus dense. Lentement, puis avec la force d’une mini-tornade.

L’explosion silencieuse qui se produit devant moi ouvre un trou d’ombre bĂ©ant. DĂ©livrĂ© de l’impatience me bouffait, j’y plonge sans hĂ©siter.

De l’autre cĂŽtĂ©, j’atterris sur un sol cendreux d’une moiteur poisseuse. Une odeur mĂ©tallique agrĂ©able flotte dans l’air. Je ferme les yeux et inspire profondĂ©ment.

Je suis enfin chez moi.

Un cri perçant fuse au loin, sans perturber ma paix.

En Enfer, un chaos constant rĂšgne. On y survit par rapports de force, en respectant les hiĂ©rarchies Ă©tablies par les MaĂźtres. CrĂ©atures infernales et DĂ©mons coexistent alors avec des Ăąmes damnĂ©s ou des esprits malĂ©fiques infĂ©rieurs qui rĂȘvent de s’Ă©chapper.

L’atmosphĂšre poudreuse, aussi sombre que nos auras, constitue les tĂ©nĂšbres auxquels nous faisons appel pour aller Ă  la surface de la Terre, ou la quitter. Je rentre presque toujours par ma forĂȘt cauchemardesque prĂ©fĂ©rĂ©e. L’Ă©clat de la lune rougeĂątre baigne la clairiĂšre. Ses rayons dĂ©forment les silhouettes tordues des arbres dĂ©charnĂ©s et allongeant leurs ombres comme des serres prĂȘtes Ă  lacĂ©rer la moindre Ăąme imprudente.

Je traverse la forĂȘt sans me presser, Ă©vitant les lianes noueuses qui ondulent comme des serpents Ă  l’affĂ»t.

Loin devant, une des rares sources du coin se dessine. Un bassin naturel de sang, encastrĂ© entre des rochers suintants d’un liquide noirĂątre.

Ici, tout transpire la douleur et l’horreur. MĂȘme les entrailles du sol semblent maudites, brĂ»lĂ©es par la damnation de l’entitĂ© Tout-Puissante qui a prĂ©cipitĂ© Lucifer six pieds sous terre.

Lui, l’ange dĂ©chu, devenu dĂ©mon originel. Le pĂšre de toutes les crĂ©atures infernales. Il a bĂąti son royaume dans les cendres et forgĂ© sa grandeur sous un nouveau nom : Satan, roi des DamnĂ©s.

Gloire Ă  lui.

Je me dirige Ă  la source et y lape quelques gorgĂ©es de sang. Épais et rance, il est imprĂ©gnĂ© d’une amertume tenace. Pas ce que je prĂ©fĂšre, mais suffisant pour le moment.

Une nuĂ©e d’Ăąmes errantes vient me faire chier. Leurs formes translucides oscillantes me cernent et chuchotent, affolĂ©es :

OĂč suis-je ?

Je veux sortir de cet enfer !

Aidez-moi.

Leur prĂ©sence intempestive m’horripile. Je grogne sourdement et, d’un coup rapide, referme mes mĂąchoires sur le bras spectral de l’un d’eux. Je l’envoie valser dans une cascade de lave, quelques mĂštres plus loin.

Son hurlement et les crĂ©pitements ardents de son plongeon rĂ©sonnent dans le sous-bois. Les autres comprennent qu’ils doivent aller emmerder quelqu’un d’autre et dĂ©guerpissent sans calculer l’Ăąme Ă©bouillantĂ©e.

L’espace d’un instant, un silence relatif retombe. J’Ă©tire mes muscles fatiguĂ©s avant de me mettre Ă  courir, langue au vent.

Le paysage défile dans mon champ de vision ; une infinité de tons cendre et sang. Des gouffres béants qui vomissent des vapeurs brûlantes. Des riviÚres de lave qui serpentent entre les collines calcinées, creusant leurs lits dans le sol fissuré par la chaleur.

À l’horizon, les grandes tours d’os du palais royal se dĂ©coupent dans la brume pourpre qui flotte en permanence. J’atteins la Grand’Place des DamnĂ©s quand l’ordre de mon maĂźtre frappe mon esprit comme un coup de fouet.

Inutile de lui confirmer avoir bien reçu les informations concernant ma mission du soir. Je quitte l’esplanade qui s’Ă©tend au milieu des Tours de DĂ©bauche quand un membre de la meute me rattrape au passage.

— Ah, c’est pas trop tĂŽt ! T’Ă©tais oĂč, Khaleel ?

Agacé par ces familiarités, je grogne :

— OccupĂ© Ă  baiser ta mĂšre en ciseaux.

Courant à mes cÎtés, il grogne en retour sans répliquer.

Nul doute qu’il brĂ»le d’envie de m’envoyer me faire foutre. Mais de m’affronter, beaucoup moins. Alors il ravale sa rogne.

— T’as reçu notre affectation de ce soir ?

— Ouais. Sang espagnol au menu. On se retrouve plus tard, mĂȘme heure, mĂȘme endroit que d’habitude.

Il opine et dĂ©cĂ©lĂšre. En quelques foulĂ©es, je suis de nouveau dans cette solitude que j’affectionne.

BientĂŽt arrivĂ© Ă  ma taniĂšre, je me mets Ă  trottiner, prĂȘt Ă  me reposer avant la chasse.

***

Les jours s’Ă©coulent et les collectes d’Ăąmes s’enchaĂźnent. Parfois jusqu’Ă  trois ou quatre le mĂȘme soir.

Madrid, Los Angeles, Osaka… C’est toujours la mĂȘme rengaine ; suppliques sur fond de larmes.

C’est mon quotidien, ce pourquoi j’ai Ă©tĂ© créé, et je le fait toujours avec un plaisir vicieux.

Mais ces derniers temps, je suis blasé.

Rien Ă  voir avec la meute, ni mĂȘme les prĂ©occupations liĂ©es Ă  l’OLCES. Mon esprit est tout bĂȘtement accaparĂ© par l’humain aux effluves tentatrices.

Aubrey, des Îles de Guadeloupe, plein de toupet et de mystùres.

MĂȘme une tuerie bien sanglante ne suffit pas Ă  Ă©galer son souvenir. Je le revois sans cesse, allongĂ© sans dĂ©fense entre mes pattes. Et la singularitĂ© de son odeur est gravĂ©e dans ma mĂ©moire, presque aussi profondĂ©ment qu’un ordre du MaĂźtre.

Malgré ça, le besoin de le renifler me consume.

Je veux découvrir tous ses secrets.

J’ai fini par cĂ©der Ă  mes pulsions, moins de 24 heures aprĂšs notre rencontre. C’est le deuxiĂšme soir d’affilĂ©e que je l’Ă©pie cachĂ© dans l’ombre.

Je le retrouve aisément grùce à mon flair et le suis au gré de ses déplacements. Toujours à bonne distance.

Hier, il n’a rien fait qui vaille le dĂ©tour. Mais ce soir, je sens que ma patience va payer.

Je le trouve sur le parking d’un bĂątiment que les humains, qui aiment tout compliquer, nomment « club de striptease ». Pour moi, c’est qu’un lieu de dĂ©bauche parmi d’autres. Celui-ci se trouve en plein cƓur d’une zone industrielle qui pue les relents de matĂ©riaux divers et de marĂ©cages.

L’air est lourd, chargĂ© d’une humiditĂ© qui s’accroche aux poumons. Imperturbable, j’observe ma proie. L’homme Ă©lancĂ© aux cheveux longs qui l’accompagne est peut-ĂȘtre celui qu’il a mentionnĂ©. Ils traversent le bitume cĂŽte Ă  cĂŽte, l’air de rien. Mais, mĂȘme Ă  six mĂštres, je perçois l’ardeur du feu qui les brĂ»le.

Deux humains poussent les portes de secours en tibubant. Je m’Ă©carte nonchalamment, mais un d’entre eux trĂ©buche et manque de s’Ă©craser sur moi. Un grognement d’agacement m’Ă©chappe, mes crocs claquent dans l’air. Il sursaute et recule d’un bond avec un cri Ă©tranglĂ©, les yeux Ă©carquillĂ©s.

— Ben qu’est-ce qui a ? T’as vu un diable ou quoi ?

— Non, c’Ă©tait un chien ! Enfin… Je ne l’ai pas vu, mais j’en suis sĂ»r. Il m’a grognĂ© dessus. J’ai mĂȘme senti son haleine fĂ©tide et le claquement de ses crocs.

Son ami ricane.

— Ouais, c’est ça. T’es toujours le seul Ă  entendre des voix et des bruits bizarres. Tu devrais consulter, mon chĂ©ri. Aller, viens.

IndiffĂ©rent Ă  leurs piallements, je les contourne tandis que son pote l’aide Ă  se relever et me recentre sur Aubrey. Il grimpe tout juste dans son pick-up avec son plan cul.

Quand il dĂ©marre, je le suis sans hĂ©siter. Je me retrouve encore sur la route. Les pulsations de mon cƓur redoublent sous la pression de l’adrĂ©naline. Par moments, les lumiĂšres de la nuit m’Ă©blouissent et je frĂŽle la collision avec d’autres bagnoles. Mais ça m’empĂȘche pas de poursuivre ma filature.

AprĂšs quelques kilomĂštres, sa voiture s’engouffre dans un chemin de terre. L’odeur iodĂ©e m’indique que ça mĂšne Ă  l’ocĂ©an. Ou une plage, tout du moins. Mais avant d’y arriver, il bifurque dans un passage de traverse.

 Mais avant d'y arriver, il bifurque dans un passage de traverse

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