34 | ℂ𝕠𝕞𝕞𝕖 𝕤𝕚 𝕕𝕖 𝕣𝕚𝕖𝕟 𝕟’𝕖́𝕥𝕒𝕚𝕥
« ℕon… Plus fin, le nez. »
Nehemiah se ronge nerveusement les ongles. Flanquée à ma gauche, elle me surplombe tandis que je répète à la dessinatrice assise à mes côtés les détails qu’elle me souffle.
Des souvenirs de ses agresseurs commencent à lui revenir. Assez pour dresser des portraits robots. J’ai donc fait appel à la meilleure artiste avec qui j’ai pu travailler ces dernières années. Avoir un fantôme comme témoin n’est pas ce qu’il y a de plus réglementaire. J’ai dû attester au chef Sandoval avoir eu ces descriptions physiques d’un témoin, dont la seule contrepartie à sa coopération était de rester anonyme pour garantir sa sécurité. L’identité de cet indic aura néanmoins peu d’importance si je parviens à choper les concernés en flagrant délit de traite d’être humain.
Une fois mes trois portraits robots terminés, je les scanne proprement et les transmets en numérique à un technicien du service identification. Je l’avais déjà averti, donc il converti assez vite les croquis en images exploitables par nos logiciels de reconnaissance faciale. Je lance ensuite mes recherches dans la base de donnée locale et celle du FBI, sous les invectives incessantes de Nehemiah.
— Sois encore un peu patiente, finis-je par chuchoter après une œillade aux alentours pour être sûr que personne ne me regarde.
« Mais tu sais dire que ça ? s’agace la petite brune, qui continue dans de grands gestes. En attendant, mon corps pourrit quelque part à la merci des insectes et des clébards affamés ! Je veux qu’on me retrouve, et je veux que ces types paient pour ce qu’ils m’ont fait. Si tu t’en occupes pas, je le ferais, moi, et ce sera pas beau à voir. »
Je pousse un soupir las.
À maintes reprises, j’ai eu la preuve que son influence sur le monde humain devient conséquente. Si elle est capable de faire caler mon moteur, elle saura très certainement presser la pédale d’accélérateur et envoyer ces types faire le grand saut ; pour peu qu’elle parvienne à les retrouver avant moi.
Je lève sur elle un regard concerné.
— Écoutes, je pourrais pas t’empêcher de te venger, mais résoudre une affaire, c’est pas comme dans Esprits Criminels. J’ai pas une équipe de profileurs sous le coude, qui déboulerait avec son jet privé pour m’aider à coffrer des tarés en une semaine…
Son visage poupin se renfrogne face à la dureté de mon ton. Mais la vision simpliste véhiculée par ce genre de série est frustrante pour toutes les personnes concernées. Moi le premier.
Je soupire à nouveau.
— Rendre justice dans la vraie vie demande du temps, Nehemiah. Donc laisse-moi ce temps, OK ? Je te jure que je lâcherais pas ton affaire avant de l’avoir résolue.
Appuyée contre le rebord de mon bureau, elle croise les bras contre son torse et me toise.
« Ouais… Et je suis censée te croire sur parole, je suppose. »
— Pour l’instant, oui.
Exaspérée, Nehemiah lève les yeux au plafond et disparaît aussi sec. Pour une fois, aucune casse n’est à déplorer.
Je glisse la main dans mes cheveux et les renvoie en arrière en m’enfonçant dans ma chaise à roulette. Mon regard pensif revient à l’écran de mon ordinateur. Je relis machinalement l’avertissement qui m’indique un taux de fiabilité des résultats plus faible qu’avec une photo.
Si j’ai de la chance, mes lurons n’en seront pas à leur coup d’essai et leur identité, de même que leurs méfaits, seront apparaîtront dans nos bases de données. Le système va mouliner jusqu’à trouver quelque chose, ou pas. Malgré les progrès technologiques, ça peut prendre entre 24 à 72h. C’est dire combien les États-Unis regorgent de criminels. Dans tous les cas, je recevrai les notifications concernant ma recherche. Je vais devoir revérifier toutes les correspondances manuellement, mais pour l’heure, je peux rien faire de plus. J’attrape ma veste et quitte le bureau des Rangers pour la journée quand mon téléphone vibre dans ma poche. Je pense d’abord à la procureur Vasilevnik, qui confirmerait notre prochaine entrevue. Mon témoignage au procès des matons de Raymondville n’est que dans quelques jours, ce qui contribue à mon humeur joviale. Mais il s’agit tout bêtement d’un message d’Eliakim.
« Re-bonjour, Séra. J’ai enfin préparé la recette de ta mère. Je l’ai laissée dans le four, n’hésite pas à te régaler si tu rentres à la maison avant moi.
À plus tard, E. »
Je me pince les lèvres, prépare mes pouces pour écrire une réponse, mais rien de naturel ne me vient.
Depuis notre retour du séjour à NOLA, Eliakim a repris un parcours sans faute. Tout roule avec ses TIG à la piscine de Fort Worth, il s’est confié au docteur Huang et à Jacqueline au sujet de sa rechute, continue religieusement son traitement, participe à ses réunions aux Alcooliques Anonymes deux fois par semaine ; ou plus, s’il en ressent le besoin. En gros, il tient sa promesse de se reprendre en main. Sa détermination est telle qu’il a même prévu de se lancer dans de nouvelles activités. Son premier cours d’auto-défense se déroule aujourd’hui. Ce qui, bien que j’en connaisse la cause, m’étonne grandement étant donné qu’Akim est plutôt du genre à tendre l’autre joue. C’est ce qui me dérange, qu’il se comporte toujours comme si de rien n’était. Il persiste dans cette même routine de l’autruche malgré le moment qui a suivi l’incident farineux de la semaine dernière.
Bien sûr, Akim est beaucoup plus avenant à mon égard qu’à son arrivée au Texas. Les choses vont mieux entre nous, et ça devrait me satisfaire. Or, ce n’est pas le cas. Mon stupide cerveau refuse de passer outre ce moment d’égarement, d’oublier l’intensité de son regard ou la chaleur de ses mains sur mon buste. Quant à sa maîtrise parfaite des faux-semblants, elle ravive en moi un arrière-goût amer de rancœur.
J’ai pourtant bien conscience qu’il s’agit du meilleur scénario possible. Concrètement, je n’ai rien à lui reprocher. Ça ne m’empêche pas d’éprouver des griefs qui me poussent à garder mes distances.
Si ce n’est pas ridicule…
— Ah, Beauchamp !
Pris de cours par un collègue, je lève le nez de mon écran et le couvre de mon regard interrogateur. Ce jeune latino a rejoint les Rangers y’a environ deux ans. Son entrain me rappelle celui de Sawyer. Il continue d’une voix empreinte d’autant d’excitation que d’urgence :
— T’es encore là, c’est cool. On a une intervention sur laquelle on n’aura jamais trop de renforts. T’en es ?
— Lieu et contexte, Reyes.
— Oh, oui… rit-il. Quartier central, braquage de banque avec prise d’otages. Plusieurs blessés. SWAT déjà déployé, négociateur en place depuis une heure. Le chef rassemble des canons en plus pour l’assaut.
— OK. J’en suis.
Voilà, j’ai ma réponse toute faite pour Eliakim.
« Intervention d’urgence. Je vais sans doute rentrer tard, donc on se verra peut-être pas.
Merci pour la bouffe. »
J’envoie mon message en catimini et je glisse à nouveau mon portable dans ma poche. J’averti Reyes que je vais déposer mes affaires dans mon RAM, puis rejoins le convoi de fourgons blindés alignés à l’ange du bureau administratif des Rangers.
La lune est déjà haut dans le ciel sans étoiles quand je me gare devant chez moi. L’assaut à la banque Centrale a été un succès, mais la mort d’un des otages a miné le moral de pas mal d’agents. Ca manque pas de me foutre les boules, à moi aussi. Même quand on sait qu’on pourra peut-être pas sauver tout le monde, on l’espère. Plus que tout. Le son des rafales de balles siffle encore dans mes oreilles, et l’image du sol maculé de sang sur lequel on progressait à pas rapides flottera dans un coin de ma tête pour le reste de la soirée.
Je laisse trainer un œil distrait sur la trottinette électrique d’Eliakim tandis que je remonte l’allée. Un souffle de soulagement m’échappe en refermant la porte d’entrée derrière moi. Le salon est vide. Akim est sans doute déjà au lit. Je m’attèle à faire le moins de bruit possible en gagnant ma chambre, file prendre une douche – longue et bien chaude – et vais ensuite me poser à la cuisine pour manger un bout.
Ce soir encore, je crains fort que le sommeil me fausse compagnie. Ne reste plus qu’à espérer qu’Eliakim ne tienne pas à le remplacer de sa présence.
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