Chapitre 35

35 | 𝕋𝕠𝕦𝕥 𝕖𝕤𝕥 𝕆𝕂

6–10 minutes

𝕃e grognement que je pousse en attrapant mon téléphone sur la table de nuit est digne d’un homme des cavernes. On ne peut pas vraiment dire que cet appel me réveille, puisque j’ai à peine fermé l’œil de la nuit, mais la voix de ma mère n’est pas forcément la première que j’ai envie d’entendre de bon matin.

— Allô… marmonné-je, les cordes vocales encore enrouées par le repos.

— Bien le bonjour, mon fils. Comment vas-tu ? Je ne pensais pas te réveiller à cette heure. Tu es généralement très matinal, tout comme Eli. Je m’inquiète d’ailleurs de ne pas avoir de ses nouvelles depuis hier après-midi.

— Il va bien, assuré-je sans hésiter.

Je me frotte les yeux et les lève vers mon horloge murale. Elle indique 8 h 04. En général, Akim et moi sommes effectivement déjà debout à cette heure. Mais Améthyste reste avec lui quand personne d’autre ne l’est, pour me prévenir en cas de besoin. Puisqu’elle n’a pas déboulé dans ma chambre en pleine nuit, j’en déduis que tout va bien.

— D’accord… Mais tout de même, il a promis de me donner des nouvelles de ma recette ! Ne pas honorer sa parole ne lui ressemble pas.

Ha ! On doit pas parler du même type, alors.

Je soupire et réplique calmement : 

— C’est son jour de repos. Il a peut-être juste envie de l’utiliser comme tel, pour une fois.

— La plupart des gens se lèvent avec de la bave au coin des lèvres. Je constate que chez toi, c’est le sarcasme qui en coule de bon matin ! As-tu seulement vu Eliakim depuis hier ? Es-tu sûr qu’il n’a pas… Tu sais bien… élude-t-elle, mal à aise d’aborder le sujet.

— Non, Akim n’a pas replongé, Mum. Je le saurais.

— Et comment donc, Séraphin ? Juste avec tes intuitions d’officier d’État ? Vous vivez tout de même sous le même toit. Dis-moi ce qui peut bien t’empêcher d’aller t’assurer que ton beau-frère va bien.

— Tu sais quoi, je préférais encore quand tu m’appelais pas.

— Allons donc ! rit-elle avant de retrouver son sérieux. S’il te plait, mon ange. Je serais plus rassurée si tu pouvais me confirmer que tout va bien de votre côté.

Je bougonne un « OK » en réponse et me lève. J’attrape un t-shirt en passant, l’enfile tout en me dirigeant vers la chambre d’Eliakim, et le hèle après avoir toqué.

— Akim, ta belle-mère se désespère de ne pas avoir de tes nouvelles depuis environs 12 heures.

— Tu es vraiment incorrigible, ma parole. 

Je retiens un léger rire. Akim baragouine depuis la chambre qu’il va bien et qu’il la rappellera comme promis.

Améthyste me surprend lorsqu’elle traverse la porte en bois. Je sursaute légèrement et recule pour lui laisser de la place. L’expression attristée sur son visage n’annonce rien de bon. J’éloigne alors mon téléphone de mes lèvres et murmure, blasé :

— Me dis pas qu’il a replongé.

« Ce n’est pas le cas. » 

J’opine, toujours concerné par son air abattu, puis repends à l’attention de ma mère :

— Tout est OK. Il dit qu’il va te rappeler. C’est bon, t’es rassurée ?

— Pour l’instant, oui, mais qu’il ne tarde pas trop. Au fait, as-tu goûté le plat qu’Eli a préparé hier ?

Son entêtement me tire un nouveau soupir.

— Oui, et c’était très bon. Je suppose que tu veux que je te remercie pour la recette.

— C’est bien la preuve que tu ne me connais pas aussi bien que tu le crois, jeune homme. Je voulais juste savoir si tu l’avais apprécié. Ça suffit à me faire plaisir. Je ne t’embête pas plus longtemps. Bonne journée, mon chéri.

— OK, à toi aussi. 

Je reporte mon attention sur Améthyste dès que je raccroche et glisse mon portable dans ma poche.

— Alors, pourquoi tu fais cette tête ?

« Son cours d’auto-défense s’est mal passé, et je veux dire, très mal… m’informe-t-elle en commençant les cent pas. La brute épaisse qui était censée lui transmettre son savoir n’a fait que l’acculer, pour mieux lui reprocher de prendre des coups sans se défendre ! Il a même été jusqu’à demander à Eli s’il était aussi mou dans sa vie quotidienne. Mon Eliakim est doux et sensible, tu le sais, mais ce n’est pas une tare. L’attitude de cet homme a été tout à fait inadmissible. Un tel rustre devrait être interdit d’enseigner quoi que ce soit, à qui que ce soit ! »

Je comprends qu’elle soit hors d’elle, l’anecdote m’agace aussi. Un professeur digne de ce nom ne rabaisserait jamais un de ses élèves de cette façon. Ce qui m’étonne, c’est que Thys ne m’en ai pas parlé hier soir.

Il faut dire que depuis ma gueulante à NOLA, elle se tient à l’écart de ma vie. Enfin, autant que faire se peut dans notre situation. Je me suis excusé de lui avoir parlé comme je l’ai fait et elle a accepté ces excuses sans histoire. Mais ça se saurait si un « pardon » effaçait les peines qu’on a causées.

J’acquiesce, lèvres pincées, et elle souffle d’un air hésitant :

« Je ne voulais pas te déranger avec cette déconvenue. Il a sans doute le moral à zéro, mais à aucun moment il n’a cherché à se réconforter à travers une boisson alcoolisée. C’est une petite victoire… Tu peux peut-être quand même lui parler un peu, pour éviter qu’il ne continue à broyer du noir dans son coin ? »

— Oui, bien sûr.

Je me détourne de ma sœur et toque à nouveau.

— Akim, c’est encore moi. Tu peux m’ouvrir, s’il te plait ?

Le silence plane, puis ses bruits de pas se font entendre. Le son de la poignée qui s’abaisse les remplace et le visage fatigué d’Eliakim apparaît sous mes yeux patients. Il porte un vieux t-shirt et un bas de jogging en coton, ce qui le change de ses pyjamas stricts habituels. Le regard posé partout ailleurs que sur moi, il souffle d’une voix éteinte.

— Bonjour, Séraphin. Qu’il y a-t-il ? 

— À toi de me le dire, réponds-je d’un ton tranquille.

Je le jauge par habitude ; déformation professionnelle. Démuni, il baisse les yeux vers ses pieds nus. Sans même essayer de prétendre que rien ne cloche. La tête légèrement inclinée de côté, en une vaine tentative d’établir le contact visuel, je plonge les mains dans mes poches et continue d’une voix avenante.

— Je t’ai couvert auprès de ma mère, Akim. Maintenant, tu veux bien me dire ce qui va pas ?

Un nouveau silence de quelques secondes suit ma requête. Puis, après un soupir, Eliakim se résigne à me confier son déboire d’hier.

Planté dans l’encadrement, je l’écoute avec attention bien que Thys m’ait déjà esquissé les grandes lignes. Au-delà de sa petite mine, c’est le dépit qui coule de sa voix qui me serre le cœur. Je suis tenté de prendre les coordonnées de ce soi-disant prof, pour voir s’il appliquera la même technique face à moi. Mais ça n’aidera en rien Eliakim a retrouver confiance en lui. Bien au contraire.

— Ce mec, c’était juste un connard. OK ? Si tu tiens à apprendre des techniques d’auto-défense, je peux te mettre en contact avec des professionnels en qui j’ai toute confiance.

Le regard toujours rivé au sol, Akim resserre inconsciemment sa prise sur le rebord de son t-shirt. Il secoue la tête dans une réponse négative.

— Ce serait sans doute une nouvelle perte de temps.

— Eh, dis pas ça.

L’exaspération soulevée par sa mésaventure rend mon ton un peu plus intransigeant. Je me risque à relever la tête d’Eliakim en plaçant mon index sous son menton, en dépit du regard constant d’Améthyste. J’ignore au mieux le frisson qui parcourt mon épiderme quand ses yeux noisette plongent enfin dans les miens, et insiste :

— Je te répète que c’était ce mec, le problème. Pas toi… Si tu crois que je dis ça juste pour te remonter le moral, je peux passer un coup de fil qui te prouvera le contraire.

— D’accord, finit-il par acquiescer, sans jamais chercher à se dégager.

À le voir ainsi, aussi… honnête dans sa vulnérabilité, une folle envie me prend aux tripes : celle de saisir son visage et de le réconforter. Je me souviens qu’il a toujours été réceptif aux caresses sur ses joues.

J’envoie vite cette idée aux oubliettes et replis le bras, attaché à passer outre le froncement de sourcils d’Améthyste face à mon geste initial.

— OK, je te propose des créneaux dès que j’ai une réponse.

Eliakim hoche encore la tête. Il presse ensuite sa joue contre le bord de la porte, indécis quant à ce qu’il pourrait bien ajouter pour normaliser ce nouveau moment d’égarement dont je suis cette fois coupable. Je lui coupe l’herbe sous le pied en me réfugiant dans ma chambre. Ce faisant, je prends soin de contourner Améthyste et son regard insistant.

À mon grand soulagement, ma cadette ne traverse pas le mur pour m’assaillir de questions. Mais mon esprit de Protestant se charge très bien de me faire la morale. Sans cesse submergé par des souvenirs de jeunesse, je marche sur une pente glissante depuis NOLA. Il est grand temps de me ressaisir.

 Il est grand temps de me ressaisir

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