Chapitre 36

36 | ℂ𝕠𝕟𝕥𝕣𝕠̂𝕝𝕖

11–17 minutes

𝔸ujourd’hui, j’ai été témoin de deux miracles. D’abord, mon contact à l’Académie du Texas avait un créneau de libre cet après-midi. Ensuite, Akim a accepté qu’on se rende à Austin sur un coup de tête. Sans trop hésiter.

Nous quittons la chaleur écrasante du parking ultra sécurisé pour pénétrer l’immense complexe d’entraînement. Une courte marche qui, Dieu merci, ne nous laisse pas le temps de commencer à suer dans nos habits.

Si les agents chargés de filtrer l’entrée aux barrières ne suffisaient pas, la ribambelle de véhicules militaires stationnés autour du bâtiment rappelle que ce site n’est pas ouvert au grand public. Les détonations des sessions de tir, étouffées au loin, nous parviennent tandis que nous gagnons l’entrée avant. Un agent bodybuildé en tenue réglementaire nous accueille dans le grand hall. Ses biceps étirent farouchement son t-shirt gris. Quant à ses cuisses, elles explosent presque le tissu de son pantalon cargo kaki. Je hoche la tête à son attention et sors à nouveau mon insigne, que je lui montre dans un geste banal.

— Bonjour, Séraphin Beauchamp, j’ai rendez-vous avec l’instructeur en chef.

— Bonjour, ranger Beauchamp.

Il ne détourne le regard de nos visages que pour vérifier la liste accrochée à son bloc-notes.

— Le sergent Bennett va vous recevoir en Zone D, salle 3, précise-t-il en relevant la tête de son listing. Êtes-vous familier des lieux, ou souhaitez vous être accompagnés ?

— On va se débrouiller. Merci à vous, officier.

Il opine. J’invite Eliakim à me suivre dans le couloir principal, puis nous bifurquons dans un autre qui nous conduit au premier étage. Dès la dernière marche, les claquements secs des coups portés et des impacts martelant les tatamis résonnent entre les murs. Un dojo ouvert apparaît sur notre gauche. Dedans, des recrues en uniforme DPS* s’acharnent les une contre les autres, sans distinction de genre. Leurs prises de lutte s’enchaînent sous le regard intransigeant d’un l’instructeur qui aboie ses consignes. À notre droite, s’étend un espace de musculation où des mecs alignés au sol bouffent des pompes sans broncher.

Le regard alarmé d’Akim s’attarde plutôt du côté du petit groupe concentré sur les coups qu’ils assènent aux sacs de frappes. Quelques regards curieux glissent vers nous. Surtout sur lui, dont la dégaine et l’air impressionné détonnent clairement comparé aux usagers habituels. Certains gars opinent sur notre passage, la plupart nous ignorent. Le DPS forme ses effectifs en continu, tout au long de l’année. Auto-défense, maniement d’armes, simulations de terrain, combat rapproché… La discipline étant le mot d’ordre, l’ambiance de l’académie est militaire. Mais il règne chez les recrues une fraternité et une quête du dépassement de soi qui m’ont plus à mes débuts. Ceci dit, le remue ménage et toute cette testostérone qui émane de l’endroit semble quand même pas mal déstabiliser mon invité du jour.

— Respire, Akim. T’as rien à craindre de ces gens.

— Uniquement parce que je t’accompagne, bougonne-t-il en baladant ses yeux autour de nous. Il semble que les forces de l’ordre aient plus de scrupules à s’en prendre aux proches de leurs confrères. De plus, je pensais que nous allions voir une personne. Pas tout un régiment de Monsieur Muscles…

Son acidité persistante envers les représentants de l’ordre public me tire un soupir.

— Je comprends que tu sois de mauvaise humeur. Mais faire de telles généralités, ici, qui plus est, risque de t’attirer une montagne d’antipathie. T’as pas envie de ça.

Ses doigts se crispent autour de la lanière de son sac en bandoulière. Il se renfrogne, sans rien répliquer. Nous continuons à longer le couloir qui mène à une des salles d’entraînement individuel, juste à côté de l’espace musculation. Le bruit des coups sur les sacs de frappe adjacents s’infiltre dans la pièce vacante. Elle reste quand même plus calme et aménagée plus sobrement que les autres espaces d’entraînement.

Des tapis recouvrent l’intégralité du sol. Des bustes de mannequins sont rassemblés dans un coin et les murs qui ne sont pas couverts de miroirs servent de support à d’autres accessoires légers. Eliakim observe le ring octogonal qui trône au milieu de la pièce lorsqu’une cinquantenaire franchit le seuil.

Petite, les épaules et les hanches larges, la femme me fixe avec un aplomb particulier sur son visage à peine ridé. Puis elle esquisse un demi-sourire en coin.

— Séra… Nous ne nous étions pas revus depuis ton passage ici l’an dernier. Ravie d’avoir de tes nouvelles.

Sa voix tire Akim de sa contemplation. La femme continue son avancée et ouvre un de ses bras une fois à ma hauteur. Je me penche pour la saluer d’une brève accolade.

— Plaisir partagé. Je te présente mon beau-frère, Eliakim Día.

Il y a fort à parier qu’il n’aurait pas remarqué sa présence si elle n’avait pas parlé. Suivant mon regard, elle le détaille d’un œil expert, sans rien laisser paraître de ses premières impressions, et lui tend la main.

— Sergent Priyanka Bennett. Instructrice tactique en chef de l’académie d’entrainement du DPS texan. Enchantée.

Un peu crispé par la rencontre, Akim serre poliment sa main. Ses yeux s’attardent sur les lettres blanches imprimées sur le débardeur noir de Priyanka. Elles indiquent son grade et sa fonction, annonçant un caractère bien trempé. Je sais d’expérience que Priyanka a une poigne de fer et retiens mon sourire ; Eliakim affiche une brève grimace lorsque la brune lui broie les doigts.

— Ça va ? Je te sens tendu, observe Priyanka – sourire aux lèvres et une lueur amusée dans ses grands yeux marrons, au-dessus desquels trône un point rouge*. Je peux te tutoyer, ou ça te dérange ?

— Oui, vous pouvez. Et ça va, souffle Eliakim avec un coup d’œil circulaire. Autant que possible dans un tel environnement.

— Je devine que tu n’es pas de nature bagarreuse.

— Pas du tout.

— Et il te le dira pas, mais il est en train de flipper que tu sois une femme.

Pris de cours par ma remarque, Eliakim me couvre d’un regard outré. Je retiens un rire et croise les bras contre mon torse tandis que Priyanka s’étonne :

— Oh ? Tu ne lui a pas dit.

— Je voulais conserver l’effet de surprise.

— Ça m’a l’air réussit ! s’esclaffe-t-elle.

Akim me toise. J’en profite pour rajouter une couche.

— Te laisse pas berner par sa petite taille ou son sourire. Elle en a rétamé des plus balèzes que moi.

— On pourrait se faire un petit 1 contre 1 pour lui montrer ?

— Non, non, refusé-je, catégorique. Je suis pas venu pour souffrir. On est là pour lui, je te rappelle.

Ce coup-ci, elle éclate d’un rire franc et rejette la tête en arrière, une main posée sur son abdomen en contraction. Puis elle se reprend et reporte son attention sur Eliakim.

— Séra t’a-t-il tout de même expliqué mon rôle au sein du Département de la Sécurité Publique ?

— Plus ou moins, mais un rappel ne me fera pas de mal.

— Très bien, acquiesce Priyanka, son sourire espiègle toujours fiché aux lèvres. Cette académie, que tu as pu en partie découvrir, forme les futurs Texas Rangers et les Troopers*, entre autres acteurs de la sécurité publique… On s’occupe aussi des entraînements de maintien et des remises à niveau de tout ce beau monde. C’est dans ce cadre que j’ai eu le plaisir de rencontrer Séraphin l’an dernier.

— D’accord.

— J’ai cru à une hallucination lorsqu’il m’a contactée ce matin. Je suis honorée qu’il ait pensé à moi pour t’initier à l’auto-défense. D’autant plus que, vu son expérience, il a largement les connaissances nécessaires.

— J’ai surtout acquis de mauvais plis, plaisanté-je à moitié. Toi t’es instructrice, c’est pas pareil.

— Instructrice en chef, ranger Beauchamp.

Son ton autoritaire tranche avec la jovialité qu’elle affiche depuis son arrivée. Je pense qu’Eliakim en est même surpris. Elle croise les bras sur sa poitrine, la mine sérieuse, et j’esquisse un sourire.

— Oui, veuillez m’excuser, Sergent Bennett.

— Ça va, je te pardonne pour cette fois.

Elle rit un peu et souligne à l’attention d’Eliakim :

— Je le taquine, ne t’inquiètes pas. Vous êtes mes invités, aujourd’hui. Je ne vous traiterai pas avec la même sévérité que mes recrues. Mais c’est bien que tu sois venu dans une tenue confortable, Eliakim.

— Sous les conseils de Séraphin.

— J’imagine. Il m’a parlé de ta récente expérience. Je ne vais pas passer par quatre chemins, l’auto-défense, ce n’est pas du yoga. On est d’accord ?

Akim me lance une œillade, mal à l’aise. Priyanka le remarque et poursuit toutefois sans s’interrompre :

— Ces techniques se basent sur des sports de combat. Cela ne veut pas dire que tu vas servir de punching-ball. Au contraire. C’est moi qui suis censée encaisser des coups. On va travailler quelques tactiques basiques, mais pas uniquement du corps-à-corps. La vigilance quant à son environnement est un des éléments fondamentaux de la protection. Être alerte en toute circonstance, savoir repérer une menace ou un danger et développer sa capacité à réagir de manière adéquate, aide à être plus confiant dans certaines situations. On est généralement plus calme, et donc plus à même de désescalader une crise ou dissiper les tensions.

Akim est tenté d’émettre un commentaire désobligeant, en rapport avec l’officier qui l’a plaqué au sol dans cette pizzeria il y a quelques semaines. Je le sens. Mais il s’abstient et hoche la tête, comme l’élève studieux qu’il a toujours été.

Après avoir approfondi son exposé technique, Priyanka veut passer à la pratique.

— Tu te sens prêt ?

Akim opine avec appréhension. Elle acquiesce, sans plus de cérémonie, et désigne d’un mouvement de menton le ring derrière nous.

— Super ! Échauffe-toi un peu en faisant quelques tours. On te rejoint dans un moment.

Il a posé son sac depuis longtemps et s’exécute de bon gré. Je le regarde traverser la pièce pour commencer ses tours d’échauffement et discute un peu avec Priyanka, qui ne tarde pas à monter sur le ring avec Akim pour ses premières leçons. Sans grande surprise, il est raide comme un bout de bois. Je ne devrais pas me moquer, mais c’est toujours assez drôle de l’observer hors de son élément. Je m’assois sur un des bancs et analyse leurs échanges avec attention. Si bien que je sais pourquoi Priyanka arrête l’exercice en cours.

— On fait une pause, Eliakim ?

— Oui, merci, halète-t-il, penché en avant, les mains sur ses genoux comme s’il venait de courir un marathon.

— Cinq minutes. Bois un peu d’eau.

Priyanka descend tranquillement du ring. Une fine pellicule de sueur couvre son visage, ses épaules, et mouille son haut noir par endroits. Je me lève pour aller à sa rencontre et on s’écarte de quelques mètres, assez pour parler sans être entendus.

— Rien à faire. Il se bride, souffle-t-elle, les mains croisées dans le dos. Je suis sûre qu’il a compris la plupart des mouvements, mais il évite au maximum les contacts et abandonne face à mes prises sans donner le quart de ce qu’un homme de sa corpulence pourrait.

— Ouais, il est plutôt du genre gentleman. L’idée de cogner une dame doit lui déplaire.

Priyanka secoue la tête.

— Il n’y a pas que ça… Je le sens vraiment focalisé sur le contrôle, comme s’il avait peur de craquer. Ce qui, entre nous, lui serait plutôt bénéfique.

— Mh, ça aussi, c’est tout lui.

— Je pourrais le pousser beaucoup plus, mais je pense qu’il serait judicieux que ce soit toi qui lui fasses lâcher prise.

— Moi ? Pourquoi ?

— Il te connaît, il te fait confiance, et toi aussi, tu as l’air de bien le connaître. Tu sauras trouver l’approche adéquate.

Mon rythme cardiaque accélère sans raison. Je lance un œil vers Akim, pensif quant à ses raisons de toujours autant se réprimer, et finis par hocher la tête.

— Si tu penses que c’est mieux, je peux essayer de le secouer un peu.

— Seulement si tu te sens capable de le faire sortir de ses retranchements.

J’opine après un soupir.

— Ça fait des années que j’excelle dans ce domaine. En particulier avec lui.

— OK, parfait. Ménage le quand même, Cowboy. Le but, c’est que sa carapace craquelle, pas de ramasser ce pauvre homme à la petite cuillère.

— Ça va, tu me connais.

Elle me lance une œillade et sourit.

— Justement, Beauchamp. T’as autant de tact qu’une herse qui rencontre des pneus.

Je me retiens de pouffer de rire et enlève ma veste. Contrairement à Eliakim, je ne suis pas venu en tenue de sport. J’avais pas prévu de me mouiller. J’ajuste les manches de mon t-shirt et avance vers le ring tandis que Priyanka annonce la bonne nouvelle.

— Allez, on reprend, Eliakim. On va essayer autre chose, Séraphin me remplace.

Il se fige, sa bouteille d’eau encore à mi-chemin entre ses lèvres et le bouchon.

— Comment ça ? Ce n’est pas ce qui était prévu. Je ne compte pas le frapper.

— C’est qu’un entraînement, je te rappelle, et paraît que je suis… Comment on dit, déjà ? Ah oui, un agent d’élite.

Priyanka s’accoude aux cordes depuis l’extérieur de l’octogone, dans lequel je pénètre aisément malgré mon jean, et ajoute :

— Tu ne risques pas de le blesser. L’inverse est plus probable, sans vouloir t’effrayer. Allez, mettez-vous en position, face à face. Séra va t’attraper à répétition, avec une poigne de plus en plus solide. Tu vas essayer de te dégager à chaque fois, en utilisant les techniques que je t’ai montré. Si je te sens en difficulté, je t’aiderais en te conseillant. Séraphin n’en tiendra pas compte et ne te contrera pas.

Le regard qu’il me jette crie qu’il se demande à quelle sauce il va être mangé. J’aimerais le rassurer, lui dire que tout ira bien. Seulement, cette fois, je n’intervient pas en sa faveur pour que tout aille bien. Je dois le pousser à bout et, pour une fois que l’initiative n’est pas mienne, mon cœur bat un rythme effréné. Je ne laisse toutefois rien paraître.

— Prêt ?

— Autant que faire se peut, marmonne-t-il.

Il termine à peine sa phrase quand je le saisis par le poignet. Akim s’échappe facilement de ma prise, avec un des mouvements de rotation qu’il a appris aujourd’hui. Le but étant de l’acculer, je le rattrape par le t-shirt et je le tire.

Sans doute attaché à éviter tout contact direct entre nous, Akim se montre beaucoup plus vif qu’avec Priyanka. Elle n’a même pas besoin de le coacher, il décroche ma main de son vêtement d’une bonne bourrade.

— Désolé, s’excuse-t-il dans la seconde.

— Y’a pas de mal. Tu ferais mieux de rester concentré.

Cette fois, je l’accroche fermement. Par le bras. Il tire dessus et cherche à casser ma prise, avec un coup dans le creux de mon coude, comme lui a montré l’instructrice. Il se débrouille bien dans le choix de ses contres-attaques, mais reste trop lent. J’anticipe, intercepte son poignet, et utilise mes deux points de contact pour le retourner à la volée.

En un battement de cils, je tiens Eliakim dos contre mon buste, l’avant-bras verrouillé sous sa gorge. Une position inconfortable, et d’autant plus malaisante que son fessier touche mon bassin.

— D’accord, t’as gagné, grogne-t-il en tapant sur mon bras pour que je le lâche.

Inclinant la tête à son niveau, je souffle au creux de son oreille :

— C’est pas un putain de jeu… Je t’ai pas emmené ici pour que tu continues à fuir face aux difficultés. Dégage-toi de cette prise.

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DPS : Department of Public Safety, en français « Département de Sécurité Publique ».

Point rouge : le bindi, placé au milieu du front, peut être un symbole religieux, spirituel ou simplement ornemental, notamment porté par les femmes hindoues pour représenter le troisième œil, la sagesse ou la tradition culturelle.

Troopers : officiers, équivalents à des gendarmes ou des patrouilleurs, chargés de faire respecter la loi sur les routes – ils peuvent aussi être mobilisés pour d’autres missions de sécurité publique.

Troopers : officiers, équivalents à des gendarmes ou des patrouilleurs, chargés de faire respecter la loi sur les routes - ils peuvent aussi être mobilisés pour d'autres missions de sécurité publique

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