37 | 𝕁𝕦𝕤𝕥𝕖 𝕝𝕒 𝕧𝕖́𝕣𝕚𝕥𝕖́
𝔻éstabilisé par mon intransigeance, Akim perds ses moyens. Il gigote, tente de se retourner et même de s’échapper en glissant sa tête hors de ma prise. Je resserre mon étreinte autour de son cou comme les anneaux d’un constrictor.
— Séraphin… couine-t-il avec une salve de nouvelles petites tapes.
— Personne ne te délivrera de tes fardeaux, Akim. Tu dois apprendre à les gérer par toi-même. Que ce soit ta pire peur… Ton plus grand regret… Ou la plus grande souffrance de ta vie.
— Ça suffit !
À bout de souffle, il finit par me flanquer coup de coude dans les côtes. Pas assez bien placé pour me couper la respiration, mais je le sens tout de même passer. Je le relâche immédiatement. Pas parce que je souffre le martyr, juste parce qu’Eliakim a enfin réagi en conséquence.
Choqué par son propre geste, il se retourne. Haletant, les yeux ronds de panique, il tend les mains vers moi. Il se ravise toutefois et s’empourpre.
— Pardon, je suis désolé.
— C’est rien, t’en fais pas.
— Ne t’excuse pas, Eliakim, insiste Priyanka. C’était très bien. Ce type-là a connu pire, tu peux me croire.
Toujours à l’extérieur du ring, elle croise les mains dans son dos, un sourire satisfait aux lèvres. De son côté, Akim est loin d’avoir envie de célébrer ces félicitations. Il a l’air à deux doigts de s’effondrer sur place. Je tente alors de dédramatiser.
— Je t’assure que ça va. Je suis pas en sucre.
— J’ai besoin d’un moment seul.
Demeurant effaré, il me laisse planté là et se précipite maladroitement hors du ring. Je le regarde s’emmêler les pinceaux dans les cordes et redoute un instant qu’il détale du complexe à toutes jambes une fois descendu de l’octogone. N’ayant cependant pas l’air de savoir où aller, il s’isole dans un coin, non loin des bustes de mannequins, et se laisse tomber au sol. J’affiche une brève moue teintée de remords en pivotant vers Priyanka. Elle le suit aussi du regard avant de me lancer une œillade.
— Trop fort ? m’enquiers-je.
Mes pas lents me portent dans sa direction. Elle croise à nouveau ses avant-bras sur les cordes.
— Non, juste ce qu’il faut. Laisse-lui quelques minutes pour se remettre, puis va le rejoindre et écoute-le. Peu importe ce qu’il aura à dire.
— OK.
— Je crois que la séance est terminée pour aujourd’hui, reprend-elle d’une voix claire et forte. Ça m’a vraiment fait plaisir d’aider l’ami d’un ami. À bientôt, messieurs. Je vous laisse discuter tranquillement.
Sa dernière phrase m’est adressée. Je la remercie d’une demie-accolade et l’observe quitter la pièce d’un œil distrait. Lorsque sa silhouette disparaît à l’angle de la porte, mon attention revient vers Eliakim.
Toujours avachi au sol, il a le visage plongé entre ses mains. Et bien que ses inspirations paraissent encore un peu chaotiques, il semble pour l’instant s’imposer en tant que vainqueur dans sa lutte contre ses larmes. Un soupir m’échappe à ma descente du ring. J’avance jusqu’à lui à pas lent pour m’arrêter au niveau de ses jambes croisées en semi-tailleur.
— Ça va ?
— Quelle question…
Mouais, j’avouerai volontiers avoir déjà été plus créatif.
Il renifle, laisse retomber ses mains sur ses cuisses, et n’estime à aucun moment nécessaire de lever la tête vers moi.
Prêt à patienter qu’il soit enclin à discuter, je m’assois face à lui.
— Tu as raison.
Mes fesses touchent à peine le tapis lorsque sa voix tremblante s’élève. Une fois au sol, je plie les jambes. Autant que le permet le tissu rêche de mon jean. J’aperçois les lèvres d’Akim se pincer, puis il poursuit :
— Je… Je t’ai perdu car j’ai été trop faible pour tenir tête à mon père.
WOW ! Là, j’ai bel et bien le souffle coupé.
Sa confession me tombe dessus comme un coup de marteau. Bordel… Je m’attendais pourtant à ce qu’il évoque notre relation après ce que je lui ait dit. C’était le but : remuer tous ses tourments.
— Et j’ai perdu Améthyste, souffle-t-il, la voix chevrotante. Puis, ma congrégation… Toujours à cause de cette faiblesse de caractère !
Énervé contre lui-même, il relève enfin la tête et me fixe d’un regard humide.
— C’est… Je ploie sans cesse sous le poids d’évènements qui me dépassent. Des évènements qui altèrent ma foi. Pas seulement en moi-même, mais aussi en notre Seigneur. Qu’Il m’en pardonne.
Les doigts crispés autour de son bracelet de perles, Eliakim détourne ses yeux rougis et secoue doucement la tête.
— Je croule sous le poids de mes erreurs, Séraphin… Comment suis-je censé un jour reprendre la tête d’une église, être un homme de confiance, le gardien de toute une communauté, alors que j’échoue à gérer ma propre vie ? J’ai même été incapable de protéger mon épouse et notre enfant à naître. C’est bien la preuve que personne ne peut compter sur moi.
Mon cœur se serre à ces mots.
Moi aussi, je m’en suis énormément voulu pour la mort d’Améthyste. Presque autant que j’en ai voulu à Eliakim. J’ai longtemps été persuadé qu’il était coupable. D’une façon ou d’une autre… Je ressassais des pensées obsessionnelles, notamment le fait que j’aurais dû être là pour protéger ma petite sœur ; de lui ou de n’importe qui d’autre.
Mes regrets ne se sont jamais effacés, ne pas avoir réussi à élucider l’affaire n’a fait que s’ajouter à la pile. Mais je sais aujourd’hui que s’il avait pu l’évier, Akim n’aurait jamais permis que quelqu’un blesse ma sœur. Peu importent mes ressentiments envers lui, Thys était son Tout. Ils étaient heureux. Ce chauffard qui l’a arrachée à la vie, alors qu’elle regagnait simplement son foyer en compagnie de son époux, il a aussi fauché une partie du cœur d’Eliakim sur ce satané trottoir.
— C’était pas de ta faute.
— Mais j’aurais dû mourir à sa place, ce soir-là… C’est moi le malhonnête qui ment sur son passé. C’est moi qui aurais dû mourir, insiste-t-il en frappant sa poitrine de son index.
— Eh, tu sais que Thys aimerait pas t’entendre dire une chose pareille.
Améthyste ne supporte pas de voir Akim souffrir. Je l’ai avertie qu’on allait peut-être devoir lui mettre un peu de pression. Elle n’a donc pas souhaité nous accompagner à l’Académie. Elle ne voulait pas le voir craquer ainsi.
Pas plus que moi. Mais c’était inévitable.
Je suis soulagé de l’avoir convaincue de me laisser gérer ça seul.
— J’aimerais… continuer à faire bonne figure, mais je me sens continuellement coupable. Ou en colère ! Et je… Même avec toute la bonne volonté du monde, je n’arrive pas à me sortir de ce tourbillon de noirceur.
Il se livre à moi, je devrais dire quelque chose. Je sais que je devrais. Le problème, c’est que j’ignore comment m’y prendre pour le réconforter. Ni même si Akim veut de ce réconfort de ma part. Alors je me contente de l’écouter et de hocher la tête comme une foutue marionnette.
— T’en as parlé à-
— Arrête ça. Veux-tu ? s’agace-t-il en me jetant un regard en bais. Je suis en train de t’en parler, à toi.
— Oui, et honnêtement je suis content que tu le fasses. Sauf que je suis pas le mieux placé pour te donner des conseils.
— Tu te vantes pourtant d’être un homme avisé.
Son regard souligne toujours une certaine irritation. Conscient que c’est sa frustration qui parle, j’incline la tête et lui signifie d’un regard qu’il commence à souffler sur des braises. Loin de vouloir déclencher le feu ingérable de ma rancune, il soupire et reprend plus calmement.
— Je n’attends pas de toi un diagnostic médical, Séra. Je veux simplement que… que tu oses enfin me dire ce que tu penses de toutes mes jérémiades. Sans langue de bois ni sarcasme. Je veux juste la vérité.
À mon tour de soupirer.
— D’accord… Je comprends que ton double deuil soit une épreuve, mais je pense aussi que tu souffres plus que tu le devrais dans ta vie.
Il accuse le coup. Je pèse le pour, le contre, et décide d’aller au bout de ma pensée.
— Tu veux absolument te montrer parfait, peu importe ce que tu traverses, et c’est ta plus grosse erreur. Parce que personne n’est parfait, Eliakim. Les gens qui tiennent à toi ne devraient pas te demander de réaliser l’impossible. Mais c’est à toi de fixer tes limites. Elles ne dérangeront que ceux qui ont pris l’habitude de te piétiner.
Il m’écoute, avec attention. Puis le silence retombe entre nous. J’étais tellement centré sur mes propres problèmes, et mes ressentiments, que j’en ai oublié mon devoir d’assistance auprès de lui.
Dieu m’en soit témoin, ça ne se reproduira plus.
Après de longues minutes d’introspection, il s’essuie la joue d’un geste machinal et hoche la tête.
— C’est tellement dur, de l’admettre, mais… je crois que oui. Je devrais arrêter de me plier en quatre pour satisfaire les attentes des autres. Ce serait une façon de commencer à me protéger.
— Effectivement. Et je suis content de te l’entendre dire.
Akim m’adresse un frêle sourire, les doigts à présent occupés à triturer les plis de son short. Ses aveux concernant notre relation passée et ses mensonges menacent d’accaparer mon esprit. Je tape dans mes mains et enchaîne :
— Bon, après ce premier entraînement intensif, t’as peut-être envie de prendre une douche. On y va ?
La crise du jour est passée. Il opine et se lève dans mon sillage. Les vibrations de son téléphone s’arrêtent tout juste quand on arrive au banc où il a posé ses affaires. Il le récupère, je me pince les lèvres tandis qu’il scrute silencieusement l’écran.
J’essaie de me retenir de dire quoique ce soit, mais échoue lamentablement.
— C’est une des personnes concernées par ce qu’on vient d’évoquer ?
Je récupère son regard avec ma remarque.
— Eum, non, dit-il doucement. C’est Queen. J’ai aussi raté ses appels. Elle me demande si on accepte de participer au car wash de demain.
— Un car wash ? m’étonné-je, sourcils froncés alors qu’il range son téléphone.
— Tu as bien entendu. Une association bien connue dans le quartier de Jacqueen organise l’événement pour collecter des fonds, en faveur des femmes victimes de violences conjugales. Elle m’en a parlé il y quelques jours et, ça m’est complètement sorti de la tête.
— OK… T’as envie d’y aller ?
Une fois son sac sur son épaule, nous sortons de la salle d’entraînement et nous engageons à nouveau dans le couloir. À cette heure, les cours collectifs sont terminés. Il ne reste plus que quelques recrues férues de muscu.
En repensant à ce que m’a appris Améthyste quant aux violences qu’a subi la mère d’Eliakim des mains de Javier, je comprends qu’Akim se sente concerné. Cela dit, je l’imagine mal laver des voitures, les vêtements complètement trempés et le corps couvert de mousse.
Rectification. Je l’imagine un peu trop bien, penché au-dessus de mon gros 4×4… Ce n’est juste pas le genre d’activité à laquelle il s’autorise à participer, même pour une œuvre de charité.
Après quelques secondes de réflexion, Akim lève ses yeux vers les miens.
— Je crois que oui, annonce-t-il contre toute attente. J’aimerais bien. C’est pour la bonne cause et, ce sera peut-être assez ludique comme activité.
Je déglutis et m’efforce d’écarter les images tendancieuses qui me viennent à l’esprit.
— Écoute, t’en prive pas, alors.
— Tu m’y accompagnes ?
Surpris par sa requête, je lâche un rire franc. D’une, ce genre de chose n’est pas ma tasse de thé. Trop de monde. Trop d’efforts pour maintenir au vert ma jauge de sociabilité. De deux, il semble que je peine déjà à contrôler mon imagination sans aucune stimulation visuelle. Il vaut mieux que je passe mon tour.
Je suis à deux doigts de refuser quand Akim prend son air de Chat Potté.
— S’il te plaît, Séra…
Un faible grognement remonte dans ma gorge face à sa moue.
— Bon, OK ! Puisque tu me prends par les sentiments, je verrai si je peux. Ce sera en fonction de l’avancée de mon enquête, donc je promets rien.
— Génial, merci. Au cas où, tu pourrais aussi en parler à ton ami, Sawyer. Je me sentirais mieux si je suis entouré de personnes de confiance.
— Bonne idée. S’il est dispo, il sera partant. C’est tout à fait le genre de truc qui l’emballe.
— Ça ne m’étonne pas.
Eliakim et moi partageons un rire complice. Une petite boule de culpabilité grossit dans mon bas ventre lorsque nous arrivons sur le parking.
Le soleil commence à décliner dans le ciel bleuâtre à moitié rosé. Ses derniers rayons font étinceler la carrosserie sombre de mon RAM. Comme pour me rappeler l’indécence de ces idées, qui ne devraient plus m’effleurer l’esprit quand il s’agit de lui.
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