13 | 𝖁𝖎𝖊𝖎𝖑𝖑𝖊 đ–›đ–Žđ–‘đ–‘đ–Š

6–10 minutes

Vieille ville

Cette nuit, on traque le damné à Orléans.

Je suis arrivĂ© par une forĂȘt et parti en repĂ©rage pour trouver un endroit discret oĂč ouvrir un portail.

Ces quais dĂ©serts, plongĂ©s dans l’obscuritĂ©, me paraissent une bonne option. On est en plein cƓur de la ville, ça nous Ă©vitera de courir pendant des plombes.

PositionnĂ© face Ă  l’eau, j’Ă©carte les pattes et griffe le sol. L’air autour de moi s’alourdit, se charge de poussiĂšre et forme un nuage qui explose au-dessus de la surface plane.

L’ombre de mon large portail efface le reflet lumineux de la lune. Les quatre membres de la meute jaillissent des tĂ©nĂšbres un par un. Leurs corps agiles se dĂ©tendent au-dessus de l’eau et atterrissent silencieusement sur les quais.

Une fois au complet, je referme le tourbillon obscur qui flotte au-dessus de l’eau et lance :

— Ce soir, on fait ça vite fait. J’ai pas envie de traĂźner des lustres dans ce vieux patelin.

La rapiditĂ© avec laquelle je trace aprĂšs ĂȘtre passĂ© dans l’ombre souligne mon impatience. Les autres font de mĂȘme et  s’Ă©lancent Ă  ma suite vers le centre ville.

— Les Français ont un goĂ»t fade ! Donc ça me va.

— Ouais ! Putain, je me rappelle encore de la chair tendre et Ă©picĂ©e du VĂ©nĂ©zuĂ©lien de l’autre jour. Pourquoi on n’a pas un dĂ©lice pareil tous les soirs ?

— Tu sais trĂšs bien que c’est Ă  la meute des forĂȘts du Nord que le maĂźtre donne les meilleurs damnĂ©s.

— Tu vas te faire dĂ©truire s’il t’entends le critiquer, ricane l’autre femelle.

— Je dis ce qui est !

Je me fous de leurs jĂ©rĂ©miades. Elles se superposent en arriĂšre-plan dans mon esprit. La meute continue Ă  fendre les rues de la ville Ă  toute allure. Ses bĂątiments anciens, auxquels s’accordent les plus rĂ©cents, dĂ©filent en vision pĂ©riphĂ©rique.

Je cours en tĂȘte, lĂ  oĂč est ma place. MasquĂ©s par les tĂ©nĂšbres, on slalome aisĂ©ment entre les rares crĂ©atures terrestres et voitures qui sillonnent encore les rues de la ville Ă  cette heure tardive. Je fais un Ă©cart pour Ă©viter une de ces longues machines de mĂ©tal qui roulent sur des rails, et on bifurque vers la grande place d’une immense cathĂ©drale.

Les lieux consacrĂ©s nous sont inaccessibles. Ils nous brĂ»lent la chair au moindre contact, pareil pour les objets. Les autres et moi, on Ă©clate donc notre formation en V pour contourner ce maudit bĂątiment de mes deux.  

Son Ă©nergie consacrĂ©e irradie et me hĂ©risse les poils. Ce frisson d’inconfort se propage dans la meute, soulevant une certaine irritation.

— Je m’arrĂȘterais pisser dessus si on avait ce temps.

Les autres grognent leur approbation et ajoutent leurs propres insultes. L’aciditĂ© qui nous ronge ne fait que se renforcer. Je lĂšve le museau en l’air.

Mes cordes vocales vibrent, ma gueule s’ouvre en grand et je pousse un hurlement horrifique. Il rĂ©sonne dans tous le quartier.

Sujets au mĂȘme Ă©nervement, les autres rĂ©pondent Ă  mon cri dans un Ă©cho aux promesses de mort.

Les humains sur notre passage sursautent et s’affolent. MalgrĂ© notre avancĂ©e rapide, je sens le fumet excitant de la peur se rĂ©pandre dans l’air.

Un sourire fend ma face.

Je prends toujours un malin plaisir Ă  semer la terreur parmi les habitants de la Terre. Mais je dois avouer qu’en ce moment, j’ai beaucoup plus stimulant pour me distraire : Aubrey, mon obsession des Îles de Guadeloupe. Je suis pressĂ© de tuer le connard du soir et d’enfin aller le rejoindre.

Je l’observe toutes les nuits, ça fait dĂ©jĂ  une vingtaine de lunes terrestres que je le monte.

Les fois oĂč j’arrive Ă  me contrĂŽler, je lui accorde quelques soirs de rĂ©pit pour que son anus se remette de mes passages. Je m’assure de le malmener assez pour qu’il soit plus rien qu’Ă  moi, mais je veux pas l’abĂźmer.

Pas si vite.

Donc, bien sĂ»r, je baise des chiennes infernales ou des dĂ©mons entre-temps. Aubrey est tellement appĂ©tissant, et son aura si entĂȘtante, que je pourrais le possĂ©der jusqu’Ă  le saigner Ă  blanc si je me dĂ©chaĂźne pas dans d’autres culs.

Un frisson macabre me traverse à cette idée. Ma bite tressaille.

— Ben alors, Khaleel, l’idĂ©e de bouffer du vieux schnock t’excite Ă  fond on dirait !

— Autant que celle de t’arracher la jugulaire.

Leurs rires moqueurs Ă©clatent et je m’efforce de me concentrer.

On arrive enfin sur la propriĂ©tĂ© du client. Un artisto d’une vielle famille bourgeoise. Il a signĂ© pour Ă©viter la disparition de sa lignĂ©e et doit ce soir payer sa dette Ă  notre maĂźtre en prenant un aller simple pour l’Enfer. La meute encercle la demeure. Nos hurlements lugubres s’Ă©lĂšvent Ă  nouveau, annonçant notre prĂ©sence menaçante au damnĂ©. Pourtant, l’heure arrive et l’aristo retarde le rendez-vous.

Cette couille molle pense sans doute avoir tout prĂ©vu en entourant son domaine de hautes clĂŽtures en fer. C’est sous-estimer la dĂ©tente d’un chien de l’Enfer. Je lance l’ordre de pĂ©nĂ©trer la zone et on passe cet obstacle sans effort. Une fois Ă  l’intĂ©rieur du terrain, force est de constater que l’humain a fait appel Ă  des protections plus puissantes pour nous empĂȘcher de pĂ©nĂ©trer la bĂątisse.

Je commence Ă  perdre patience et arpente la cour en cercles, scannant l’intĂ©rieur avec une attention accrue pour repĂ©rer la moindre chaleur corporelle. DĂšs que je trouve la signature Ă©nergĂ©tique du damnĂ© dans une des piĂšces de l’Ă©tage, je crache dans son esprit :

Tu pourras pas te planquer Ă©ternellement, trou duc. On reviendra toutes les nuits et on montera la garde le jour s’il te faut. Autant Ă©viter de nous faire chier et accepter d’ĂȘtre dĂ©chiquetĂ© dĂšs ce soir. 

C’est pas comme si on leur laissait pas le choix !

Si ces insignifiants avaient assez de cran pour se suicider, comme convenu dans les termes de leurs contacts, ils échapperaient à la sentence de nos crocs.

Je m’en plains pas, je suis conçu pour tuer. C’est ma raison de vivre et j’adore ça. Mais ça me fout en rogne que ces enflures, qui s’agenouillent volontiers devant mon maĂźtre, cherchent Ă  le niquer en se barricadant derriĂšre des protections anti-dĂ©mon dĂšs qu’ils obtiennent ce qu’ils veulent.

D’une façon ou d’une autre, mon maĂźtre jouira de ton Ăąme, saletĂ© d’humain. Si tu sors pas de cette baraque maintenant, je vais m’assurer que tu crĂšves le plus douloureusement possible.

Je te boufferai vivant, et je prendrai mon temps… Crois-moi, tu vas regretter de pas t’ĂȘtre tranchĂ© les veines quand t’en as eu l’occasion.

Du mouvement se fait sentir dans la maison.

— Ah, quelqu’un sort !

— J’ai remarquĂ©.

Je m’agace, parce que j’en ai ras le cul de poireauter. Je suis tiraillĂ© entre l’envie de le buter illico pour en finir ou lui infliger souffrance et douleur jusqu’Ă  ce qu’il me supplie de mettre fin Ă  sa misĂ©rable existence.

La porte en bois massif au milieu de la façade s’ouvre. Mon irritation se propage dans les veines de la meute, dominant la confusion qui se soulĂšve chez les autres.

Un des mĂąles finit par geindre :

— C’est le damnĂ©, tu crois ?

Une des femelles répond à ma place.

— Comment tu veux qu’il sache ? Khaleel est Alpha, pas devin. Et cet humain ne sent pas l’Enfer.

Elle dit vrai, il ne sent rien qui puisse nous aiguiller.

Seules quelques effluves aux notes huilĂ©es Ă©manent de l’homme qui sort de la maison, une large capuche noire sur la tĂȘte.

— On fait quoi, Khaleel ?

— Stand-by et observation.

Mon ton est aussi tendu que mon corps et mes yeux ne quittent plus l’humain.

Il descend les quelques marches de l’entrĂ©e Ă  pas lents. Son bras se lĂšve progressivement devant lui et il tend un poing autour duquel s’enroule une ficelle. Sortant un un livre Ă©pais de sous sa grande veste sombre, il ouvre la main. Une amulette gravĂ©e de lettres hĂ©nokĂ©ennes en tombe et pend sous mes yeux mĂ©fiants.

Mon cerveau se met à carburer à plein régime.

Je veux savoir qui est ce connard ! L’hĂ©nokĂ©en n’est une des langues des dĂ©mons que parce que Lucifer l’a volĂ© aux anges. Ce qui en fait une arme redoutable. Il le sera, lui aussi, s’il parvient Ă  la manipuler…

Je vois l’amulette vibrer quand l’humain commence Ă  psalmodier. J’aperçois aussi ses lĂšvres bouger dans l’ombre de sa capuche. Mais, jusqu’Ă  ce qu’il avance de quelques pas, il marmonne trop bas pour que je comprenne ce qu’il dit.

— Per Potentiam Creatricem, dispersi sint hi inimici
*

Foutrement confiant, il approche. Sa voix se précise et je pige vite que cette sous-merde récite une un psaume de bannissement latin !

Mes muscles deviennent mous. Mes pattes faiblissent. Je me sens dĂ©faillir et manque de m’Ă©crouler sous le poids de ces maudits mots.

Un grognement profond m’Ă©chappe.

L’espace d’une seconde, je me demande pourquoi Diable notre crĂ©tin de damnĂ© a fait appel Ă  ce type. Il pourra pas sauver son Ăąme, elle appartenait dĂ©jĂ  Ă  mon maĂźtre dĂšs la signature du pacte de sang !

Mais les humains sont des crĂ©atures vicieuses, lĂąches et mesquines. PrĂȘtes Ă  tenter l’impossible si ça peut rompre leurs engagements.

Tous crocs dehors, je gronde, enragé :

— Butez-moi cette saloperie d’exorciste !

___

Traduction : « Par la Puissance CrĂ©atrice, que ces ennemis soient dispersĂ©s… »

Ce soir, ces deux humains remonteront en voiture dans le plus grand des calmes, inconscients d'avoir frÎlé la mort

← Chapitre prĂ©cĂ©dent / Chapitre suivant →

Commentaires

Laisser un commentaire