Chapitre 40

40 | ℝ𝕚𝕧𝕒𝕝

11–16 minutes

𝕊’il y a bien une chose sur laquelle sauveteurs et flics s’entendent sur la plage de Twin Points, c’est le fait de débuter la compétition du 4 juillet à l’heure pile.

Après un échauffement quasi militaire pour certains et plus rudimentaire pour d’autres, qui préfèrent l’alcool comme booster d’égo, les deux premières épreuves s’enchaînent. Welsley étant le seul titan de l’équipe rouge, en grande partie composée de poids plumes, le tug-of-war est vite plié en notre faveur. À la surprise générale, on remporte aussi l’épreuve d’endurance. De justesse, mais cette deuxième célébration provocatrice des bleus a largement de quoi enrager les sauveteurs.

— Tu parles d’une victoire… Vous avez eu de la chance que je me foire sur le départ, crache Logan.

Assis dans le sable, il se fait masser le genou par une des sauveteuses. La vraie chance, c’est que sa chute ait été plus spectaculaire que catastrophique. Il assure pouvoir participer à l’épreuve natation, mais je n’aimerais pas être à sa place.

— Chance ou pas, regardez bien la magie opérer sous vos yeux de rageurs.

Sawyer joint le geste à la parole pour bien faire mousser les autres rouges rassemblés autour de Logan. Callum laisse échapper un bref rire alors qu’il se dirige vers nous. Arrivé à mes côtés, il me flanque une tape vigoureuse sur l’épaule.

— Bon boulot, pour quelqu’un qui déteste courir. Toi aussi, Pasteur ! T’as été super.

Il se contente d’un coup de poing gentillet sur le bras d’Eliakim, qui opine avec une certaine fierté.

— Je vous laisse reprendre votre souffle, pensez à boire un peu.

Notre capitaine du jour s’en va vers le pavillon, prodiguer ses encouragements aux autres membres de l’équipe.

— Ça va toujours ? m’enquiers-je auprès d’Eliakim.

Les doigts appuyés sur son point de côté, il hoche la tête, encore haletant suite à son aller-retour intensif sur les 7 kilomètres du parcours qui longe le rivage.

— Je tiens le coup… Ce qui t’étonne, sourit-il. N’est-ce pas ?

Un sourire prend à son tour place sur mes lèvres face à son air joueur.

Il n’y a pas que sa manifestation d’une volonté de fer sur le parcours d’endurance qui m’ait surpris. Ce côté compétitif qui le caractérisait au lycée ressurgit et, quand Eliakim Día a envie d’une victoire, il se donne à fond.

J’ouvre tout juste la bouche pour lui répondre, que Sawyer débarque à nos côtés. Il l’accroche d’un bras autour de l’épaule.

— Ta performance a surpris tout le monde, Akim ! Moi le premier. T’es prêt pour l’épreuve de natation ?

— Autant que faire se peut, acquiesce Akim, ses yeux rieurs levés vers Sawyer.

— OK, super ! Bois un coup pour rester hydraté et vire-moi ce t-shirt.

Pris de cours, Eliakim bat des paupières.

— Pardon ?

— Ça va te ralentir dans l’eau, Padre.

— Haddison… interviens-je d’un ton tranquille. Je sais que la notion de pudeur t’est sûrement étrangère, mais on ne demande pas aux gens de se dénuder uniquement pour servir ses intérêts.

— Pff. C’est pour le bien commun, mec. On est à ça de la victoire ! Puis y’a pas à être gêné, on est en pleine canicule. Il fait 34°C à l’ombre. Tout le monde est torse nu sur cette plage, abdos en béton armé ou pas.

Sawyer me colle une tape désinvolte sur l’abdomen. Je lève les yeux au ciel. Il continue, l’air de rien :

— Je crois même avoir vu deux ou trois nanas bronzer topless.

— Sawyer a raison, un t-shirt imbibé d’eau gênera mes mouvements.

— Et ouais ! Les nageurs de compét’ sont en slip pour une bonne raison.

Le rire de Sawyer résonne en arrière-plan tandis qu’Eliakim enlève son haut. Sa nonchalance décontractée capte toute mon attention. J’ai soudain l’impression qu’il bouge au ralenti.

Le tissu de son t-shirt, trempé de sueur par endroits, colle un peu à sa peau. Il roule lentement vers le haut, dévoilant une musculature à l’image d’Eliakim ; discrète, comme si elle avait été soignée exprès pour plaire, sans toutefois susciter de jugements négatifs.

Je déglutis en m’efforçant de détourner le regard.

Je crois que jusqu’à cet instant précis, je n’avais pas pleinement conscience de l’amélioration de sa condition physique.

En toute logique, je sais qu’Akim va beaucoup mieux depuis son arrivée au Texas. Ça fait deux mois qu’il est sombre, il suit son traitement à la lettre, a repris du poids, entreprend des activités sportives et tisse des liens amicaux en dehors de ses TIG à la piscine. Même s’il n’est pas toujours au plus haut moralement, il n’a plus rien de l’homme apathique que j’ai sorti de l’hôpital en Louisiane. Mais, depuis nos retrouvailles mi-mai, je ne l’ai jamais trouvé…

Comment dire…

Sexy ?

Bon sang ! C’est le mot juste. Là, maintenant, il dégage quelque chose de foutrement sexy.

Les mots de Welsley me flagellent à cette idée saugrenue. Ses yeux accusateurs et sa voix mesquine s’imposent dans mon esprit.

Le mari de ta sœur coche toutes tes cases. Il ne te laisse pas indifférent, avoue.

T’auras beau le nier, tu ne réussiras pas à me faire croire que cet homme est hors limite pour toi maintenant que ta sœur n’est plus sur ta route.

Tu plonges dans les histoires sales comme un moucheron attiré par la merde. Plus ça pue l’indécence, plus ça t’attire.

Je me mords fortement la lèvre, plus qu’honteux d’admettre à quel point il visait juste.

— Eh ben ! Pas mal du tout, pour un sportif du dimanche.

Plus que l’exclamation de Sawyer, c’est son geste qui me tire de mon auto-flagellation. Je réagis dans la seconde, en interceptant la main qu’il lève naturellement vers le buste d’Eliakim, et la repousse sans pouvoir m’empêcher de gronder :

— Garde tes mains dans tes poches, Haddison.

Il s’écarte en signe de reddition. Peu enclin à laisser quelqu’un tâter son torse, Akim recule en même temps. Il se fait méchamment bousculer par le mec qui passe derrière lui, et trébuche vers moi sous la force de sa bourrade.

— Fais gaffe où tu mets les pieds, le curé.

Sans grande surprise, c’est la voix de Welsley qui fouette l’air lourd. Rattrapant sans mal Akim par les épaules, je lève un regard peu amène vers Wels, qui nous toise successivement en continuant son chemin.

— Tu comptes un jour arrêter d’agir comme un foutu gamin colérique ?

Pour toute réponse, j’ai droit à un doigt d’honneur agrémenté d’un de ses sourires narquois.

Appuyé sur mes avant-bras pour éviter la chute, Eliakim me lâche une fois son équilibre retrouvé et lance un bref coup d’œil au coupable.

— Ce n’est rien, assure-t-il ensuite. Je comprends qu’il me considère comme un rival. Après tout, je ne viens en renfort dans votre équipe qu’à cause de son retour surprise chez les rouges.

— C’est clair qu’il t’a aussi dans le collimateur, souffle Sawyer en observant Welsley s’éloigner. On devrait jouer là-dessus.

— Je suis prêt à l’affronter durant l’épreuve de natation, si c’est ce que tu as en tête.

Avec ça, Eliakim retrouve toute l’attention du blond.

— Pas exactement. D’habitude, c’est toujours Séra qui l’affronte. Mais je valide l’idée à 100% !

— T’es sûr de toi ? insisté-je en tenant Akim du regard.

Il acquiesce.

— Je ne prétends pas parvenir à rivaliser avec un professionnel, mais je compte bien lui montrer que ni sa carrure imposante ni son attitude exécrable ne m’impressionnent.

— Ah ! Bien dit, Padre, se réjouit Sawyer. Je vais annoncer la bonne nouvelle à Calleb.

Il tape dans ses mains et détale en direction du pavillon, nous laissant seuls.

— Rassure-moi, t’as conscience que Welsley te fera bouffer du sable s’il en a l’occasion ? Littéralement.

À ma grande surprise, Eliakim lâche un rire franc. Ses yeux s’accrochent ensuite aux miens.

— Je l’ai bien compris, et je ne lui accorderai pas ce plaisir. Tu n’es pas le seul à côtoyer ce genre de personnage, souligne-t-il face à mon regard interrogateur.

La vision de son accrochage avec le pasteur Dupre lors de la fête de Juneteenth me revient bien évidemment en mémoire. L’aigreur de Welsley ne paraît cependant pas assez affecter Akim pour que je m’inquiète qu’il s’isole dans un coin avec une bouteille d’alcool.

Quelques minutes plus tard, nos deux équipes sont rassemblées sur le rivage. L’épreuve de natation se déroule au-delà de la zone de baignade autorisée. Prendre le top départ aussi loin de la rive, perchés sur les rochers qui dominent les côtes du lac, peut paraître un peu fou pour les non-initiés. Mais l’eau n’a qu’environ deux mètres de profondeur au niveau de la plage. Bien trop peu. Et puis, nager après les bouées nous évite de déranger les usagers avec notre agitation particulièrement sonore.

— 3… 2… 1…

Déjà penché en avant, je prends une impulsion sur mes jambes fléchies et plonge dès que le coup de sifflet du premier arbitre résonne dans mes oreilles. Il est suivi des cris d’encouragements de nos équipes respectives, vite emportés par les bourdonnements du vent qui souffle sur nos corps en chute libre. Mes bras tendus percent d’abord la surface de l’eau fraîche, puis elle m’avale tout entier.

L’espace de quelques secondes, les bruits de la surface disparaissent au profit du ronron étouffé de mes mouvements sous l’eau. Corps gainé, abdominaux contractés, je commence mon crawl effréné. Aucun style de nage n’est imposé, mais celui-ci reste le plus rapide. Mes bras tournent, mes jambes me propulsent comme des hélices, et mon cœur bat à tout rompre. Ma coordination devient mécanique : tourner la tête, reprendre mon souffle, la replonger dans l’eau, expirer, continuer à activer bras et jambes.

Mes efforts se relâchent au second coup de sifflet de l’arbitre 2, qui indique aux plongeurs suivants quelle équipe peut s’élancer du haut des rochers grâce à deux petits drapeaux rouge et bleu. Je continue de nager tranquillement et rejoins mon adversaire. Allongé sur le dos, il me taquine gentiment en se laissant porter par le faible courant.

— J’espère que tes potes d’arme et toi êtes prêts à raquer pour la bouffe, ce soir.

Je retiens un léger rire.

— Tu sais que je prends jamais parti, Max, mais je suis pragmatique. Vu comment les choses se profilent, j’ai bien l’impression que l’addition sera pour les sauveteurs cette fois.

— Ah ouais ? La brasse désespérée de votre deuxième lascar me fait penser tout le contraire.

Je me retourne pour suivre l’avancée de Sawyer. Malgré toute sa bonne volonté et ses efforts, la natation n’est pas le sport dans lequel il brille le plus. Logan prend l’avantage malgré son genou douloureux. Mais l’équipe bleue a une technique pour contrer cette tendance, c’est de faire partir un bon nageur au début, un bon au milieu et un bon à la fin de l’épreuve. Raison pour laquelle Sawyer insistait autant pour que je réponde présent.

Deux nouveaux coups de sifflets se succèdent au loin, Aleks et Calleb s’élancent à leur tour, avec quelques précieuses secondes d’intervalle.

— Aleks va creuser l’écart et les autres achèveront de vous coiffer au poteau. Nous restera plus qu’à vous rétamer sur le porté de blessé et rafler la victoire sur l’épreuve additionnelle.

Le choix de cette cinquième épreuve, destinée à nous départager en cas d’égalité, est lui aussi source de discorde. La fin de compétition s’annonce donc encore plus mouvementée que d’habitude.

Max et moi revenons dans la zone de baignade autorisée pour regagner la plage. Logan nous rejoint rapidement, puis Sawyer sort à son tour de l’eau.

Essoufflé, il s’écroule sur le dos dans le sable.

— Je vois des étoiles… en pleine journée.

Son ton dépité tire un rire moqueur aux deux secouristes.

— Y’a pas à dire, Haddison, ricane Max. Quoi que tu fasses, tu mets de l’ambiance.

Sawyer rassemble la force de lever un pouce. Sa main retombe mollement sur son ventre agité, l’éclat de rire des deux lurons s’intensifie. J’esquisse moi-même un sourire avant de m’assoir auprès de mon Aquaman raté.

— Tu vas survivre, le bleu ?

— Franchement, pas sûr… Je dirais pas non à une longue session de bouche à bouche.

Je ris un bon coup tandis que les deux autres accueillent nos capitaines, qui suivent le duel en cours avec une attention exacerbée. D’aussi loin, impossible d’entendre les nouveaux coups de sifflets. Mais on aperçoit les silhouettes des deux derniers nageurs sauter du rivage. D’abord Welsley, sans surprise, puis Eliakim. Les conversations vont de bon train quand Logan jure inopinément.

— Putain ! Je crois que quelqu’un est sorti de la zone autorisée.

Aleks empoigne les jumelles pendues autour de son cou.

— Merde, il est en train de se noyer !

Elle contacte instinctivement l’équipe en service à l’aide de sa radio. L’annonce de cette situation d’urgence nous a tous mis sur le qui vive, mais ce qui suit me glace le sang.

— Séra, je crois que ton beau-frère l’a vu. Il a dévié dans sa direction.

J’ai l’impression que mon cœur chute d’un gratte-ciel. Son rythme s’emballe avant même que je bouge. Je me rapproche d’Aleks en un clin d’œil et lui arrache ses jumelles des mains.

— Bon sang, Akim, pourquoi tu t’entêtes à prendre ce genre de risques ?

Les yeux rivés sur cette scène catastrophique, je peste entre mes dents. Mais Aleks, le cou tendu vers moi à cause des lanières des jumelles, m’entend. Elle pose une main amicale sur mon bras et le serre doucement.

— Ça va aller. Il a l’air d’être un bon nageur.

— On sait tous les deux que ça suffit pas pour intervenir sur une noyade.

Sa tentative de minimiser la situation est vaine. Mon cerveau tourne à mille à l’heure. Je lâche les jumelles, avec autant de délicatesse que je les ai raflées, et m’élance vers l’eau. C’était sans compter sur le veto des sauveteurs. Ils m’interceptent et font barrage de leurs corps comme un seul homme.

— Non, Séra ! répète Aleks après les autres. Hope est sur le scooter, Wels est sur les talons d’Eliakim et l’équipe en service est aussi sur le coup. Ça ne sert à rien que tu te mettes aussi en danger.

— OK, me résigné-je. Tes jumelles.

Elle s’exécute et les enlève de son cou pour les placer dans ma main tendue. Les autres s’écartent pour continuer à suivre l’action de loin, non sans garder un œil vigilant de mon côté.

Sawyer se plante derrière moi, le nez presque enfoui dans mon cou, comme s’il pourrait ainsi lui aussi regarder à travers ces foutues jumelles.

— Alors ? souffle-t-il.

Je l’ignore, prêt à péter une durite si Welsley ne rattrape pas Eliakim dans la seconde.

La jeune Hope est arrivée à hauteur du noyé, mais il patauge et peine à s’accrocher au scooter. Sa tête disparait et réapparait de la surface de l’eau à mesure qu’il boit la tasse. Lorsqu’Akim arrive à son tour, il tente tant bien que mal de maintenir la victime à flot pour qu’elle saisisse la main de la sauveteuse. Ce que je craignais se produit alors ; le type s’accroche à lui comme à un rocher sur lequel il prend appui pour se hisser hors de l’eau.

Mon cœur fait un nouveau bond dans ma poitrine quand Eliakim coule à pic. Le souffle coupé, je lâche une fois de plus les jumelles et esquive, non sans mal, les sauveteurs qui, incapables de stopper ma ruée dans l’eau, se contentent de crier mon nom en boucle.

 Le souffle coupé, je lâche une fois de plus les jumelles et esquive, non sans mal, les sauveteurs qui, incapables de stopper ma ruée dans l'eau, se contentent de crier mon nom en boucle

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Commentaires

Une réponse à « Chapitre 40 »

  1. Avatar de Chapitre 41 – Daneesha Kat – Auteure MxM

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