Auteur : Daneesha Kat

  • Chapitre 44

    44 | 𝕊𝕠𝕦𝕡𝕔̧𝕠𝕟𝕤

    9–14 minutes

    𝕄es locks encadrent mon visage, absorbant en partie l’eau qui ruisselle le long de mon corps. Une main posée sur le mur carrelé de la douche, je masse ma nuque et mes épaules nouées de l’autre, la tête baissée. Mes gestes sont fermes, mais distraits. Toutes mes pensées se focalisent sur mon rêve érotique et les remords qui entourent les sentiments inavouables que j’éprouve pour Eliakim.

    J’ai toujours défendu le fait que notre amour de jeunesse n’avait rien d’un péché, comme s’acharnait à l’affirmer son père. Ce que nous ressentions à l’époque était pur. Je craquais pour ses sourires, ses silences gênés, ses regards timides et ce côté espiègle qu’il n’osait explorer qu’avec moi. Alors, certes, une fois le lien de confiance établi entre nous, nos hormones en ébullition constante ont changés l’intensité de nos rapports. Mais c’était avant tout parce que nous nous aimions, avec une passion étourdissante.

    Parfois, avec du recul, je me dis que nous aurions peut-être dû patienter d’être majeurs avant d’expérimenter cet aspect de notre relation. Quoique… Ça n’aurait peut-être pas changé grand-chose. Pourtant, malgré la violence dans laquelle s’est achevée notre idylle, je ne voudrais effacer aucun des moments intimes que nous avons partagés.

    Aujourd’hui, tout est différent. La sincérité ne pèse plus dans la balance, puisqu’il a eu la bonne idée d’épouser ma sœur.

    Même si ma rancœur s’essouffle, Akim restera toujours lié à elle. Ils partageaient un lien de sang à travers leur enfant à naître et ce dernier allait s’étendre à moi, puisque j’allais être son oncle. Alors, qu’importe ce que je ressens encore. D’autant plus que le pauvre gars se débat encore dans les affres de son deuil et la spirale alcoolique infernale dans laquelle ce dernier l’a précipité. À quel point faut-il être dérangé pour fantasmer sur quelqu’un qui essaie désespérément de se sortir de la merde vaseuse qui l’enlise jusqu’au cou ?

    Si prier avec ferveur ne suffit pas à garder mes sentiments sous clé, peut-être qu’en me rabâchant cette interrogation assez souvent, la honte me poussera enfin à reprendre le contrôle.

    Un soupir las m’échappe sur ce constat lamentable. Je pivote d’un coup, chasse des mains l’eau qui m’inonde le visage et attrape mon shampooing pour me laver les cheveux, avant de me doucher. Une heure plus tard, je suis habillé d’un vieux short, en pleine routine de séchage devant le miroir, quand la voix d’Améthyste s’élève dans mon dos.

    « Je ne tiens plus ! Il faut absolument que nous parlions d’Eliakim. »

    Mon cœur fait un bond dans ma poitrine, et la bouteille d’huile de coco m’échappe des mains. Elle ricoche sur le bord du lavabo, je la rattrape au mieux pour éviter qu’elle ne se renverse et foute du gras partout. Évidemment, je fais tomber un tas d’autres choses dans la précipitation, mais mes réflexes me sauvent d’un nettoyage long et fastidieux du sol après un shampooing tout aussi chiant.

    Je finis par poser la bouteille en levant le regard vers ma sœur à travers le miroir. Elle paraît contrariée, mais sans doute pas autant que si elle me reprochait quelque chose d’aussi épineux que les secrets qu’Eliakim et moi taisons. Je tente alors de calmer les remords qui me retournent les tripes.

    Attrapant ma serviette microfibres pour finir d’éponger mes cheveux, je lâche doucement :

    — On a dit « pas quand je suis dans la salle de bains ». Nehemiah comprend déjà assez difficilement le concept d’intimité pour que tu te mettes à l’ignorer, toi aussi.

    « Oui, pardon. J’ai essayé de patienter que tu te réveilles et te prépares sereinement, mais je n’en peux plus. Il a enlevé sa bague. »

    Je reste en suspens quelques secondes face à son visage affligé, avant d’intégrer l’information.

    — Tu parles de son alliance ?

    « Oui ! Le symbole même de notre engagement, se désole-t-elle en triturant inconsciemment la sienne. Il la portait encore avant de l’enlever, il y a deux jours, et ce n’est pas tout. Cette nuit, j’ai senti un certain trouble chez lui. Je suis donc allée à son chevet et il… je l’ai surpris à… se masturber sous les draps. »

    Ma stupeur me fige sur place.

    Améthyste a réussi à balbutier sa phrase malgré la gêne qui lui colore le visage. Le moins qu’on puisse dire, c’est que je ne m’attendais pas à recevoir une telle nouvelle. De sa bouche, qui plus est !

    Je ferme les yeux pour digérer l’info, et me concentrer sur une réponse, mais des images fugaces de mon rêve fusent aussitôt derrière mes paupières closes. Une pique d’excitation me tiraille le bas-ventre. Je m’empresse de rouvrir les yeux, une grimace dépitée collée au visage, et me racle la gorge avant de grogner :

    — Pourquoi je me farcis ce genre de détail ?

    « Parce que se comporter ainsi ne lui ressemble pas ! »

    Un souffle moqueur m’échappe. Je lève à nouveau le regard vers elle.

    — Tu crois ça ?

    Elle fait la moue et cale les mains sur ses hanches en me fixant, la tête légèrement inclinée.

    « Peut-être sais-tu quelque chose que j’ignore à ce sujet ? »

    On dirait une réplique de notre mère.

    Je me pince les lèvres, sans détourner le regard. Ce serait comme avouer. Elle me rappelle juste à sa façon qu’elle est censée être la plus avisée concernant les habitudes sexuelles de son mari. Je ne compte pas la contredire, toutefois…

    — Navré d’être celui qui te le dépeint ainsi… commencé-je en me tournant face à elle, mais Eliakim est à nouveau en parfaite santé physique et, je l’espère, mentale. C’est tout à fait normal qu’il se branle de temps en temps. Il est humain.

    « Oh mon D- »

    Thys se couvre la bouche de justesse pour éviter le blasphème. Les yeux écarquillés, elle s’étrangle presque à cause de mon constat pourtant des plus logiques.

    « Ne dis pas de telles choses ! s’indigne-t-elle en reprenant à peine contenance. C’est tout autant déplacé que l’acte en lui-même. Eliakim est un homme de foi, il a juré de respecter le vœu de chasteté en dehors des liens bénis du mariage. Il ne salirait jamais ainsi mon image. Alors à qui d’autre crois-tu qu’il puisse penser pendant sa petite affaire ? »

    À moi.

    J’aimerais qu’il pense à moi, peu importe combien ce serait amoral.

    Je me dégoûte de succomber à de telles pensées. Elles s’imposent cependant sans que je puisse y échapper. Autant m’y résigner.

    Feignant la neutralité, je soupire en recommençant à me sécher les cheveux :

    — Je n’en sais rien, Améthyste. Je suis médium, pas télépathe.

    « Mais tu es aussi ranger ! Mène donc l’enquête. »

    — Comme si mes affaires actuelles ne me bouffaient pas assez d’énergie. Je suis censé découvrir quoi, en plus, l’identité de la personne à qui il pense quand il se touche ?

    « Exactement ! Je veux savoir si mon Eli s’est épris de cette Jézabelle. »

    J’interromps à nouveau ma routine capillaire et fronce mes sourcils, étouffé par l’impression que mon cœur s’acharne à rater des battements.

    — Attends, je suis perdu. De qui tu parles, là ? Il fréquente quelqu’un ? enchaîné-je, bien trop impliqué pour mon propre bien.

    « Jacqueen ! »

    À l’entente de ce nom, je reprends mon souffle. Thys se monte la tête à leur sujet depuis un bail.

    — Tu fais vraiment une fixette sur elle, lâché-je avec autant de nonchalance que possible.

    « Et pour cause ! »

    Améthyste saisit soudain mon avant-bras. J’amorce un mouvement de recul, mais c’est trop tard. La paume serrée contre ma peau, elle projette un de ses souvenirs dans mon esprit.

    Je suis propulsé dans une salle bruyante, occupée par plusieurs personnes qui discutent en petits groupes. Je reconnais tout de suite de la silhouette ronde de Jacqueen. Je comprends qu’elle se trouve dans la salle du lycée public où s’organisent les réunions de soutien aux alcooliques. Ses contours se précisent et je la vois clairement, debout tout sourire à côté d’une table pleine d’amuses-bouche.

    Un verre de jus à la main, la cinquantenaire se penche vers son interlocutrice d’un air malicieux et souffle d’un ton amusé :

    « Puisque tu veux vraiment savoir ce qui me rend si heureuse, je vais te le dire : j’ai rencontré un petit jeune, et il ne paraît pas insensible à mes charmes… Il doit deviner combien je pourrais le combler d’allégresse. »

    Ramené à ma salle de bains tout aussi brusquement lorsqu’Améthyste me lâche, je me frotte les yeux avec un profond soupir.

    « Tu vois ?  insiste ma cadette. Cette femme paraît avoir des mœurs à faire pâlir plus d’un homme ! »

    J’adore ma sœur, plus que tout, mais elle fait sans conteste partie des personnes que la religion rend promptes aux jugements excessifs.

    Je la dévisage après avoir cligné des yeux plusieurs fois pour reprendre mes esprits.

    — D’une, ce que tu viens de faire, c’était pas cool. Pas cool du tout… De deux, ce que t’as entendu ne prouve rien. Akim n’est pas le seul « petit jeune » du Texas. Et puis, entre nous, il n’est plus si jeune que ça.

    « Comparé à elle, si. Je te présente mes excuses pour t’avoir imposé cette vision, mais tu penses visiblement que je suis juste jalouse. Je ne nie pas l’être, ajoute-t-elle précipitement. Il n’empêche que j’ai toute de même de quoi avoir des soupçons, alors ne me regarde pas comme si je n’étais qu’une mégère. »

    Lançant ma serviette par-dessus mon épaule nue, je m’appuie contre le lavabo et croise les bras sur mon torse.

    — D’accord, je t’écoute. T’as quoi d’autre comme indices ?

    Thys relève mon défi avec ardeur et minutie.

    « Eliakim est allé à la rencontre d’au moins trois guides spirituels après votre retour de Louisiane. Dans des paroisses différentes ! souligne-t-elle. Cela a duré jusqu’à l’incident de Twin Points. »

    Il y a donc un peu moins de trois semaines. J’opine pour lui signaler de poursuivre.

    « Cette Jacqueen l’a beaucoup soutenu, par la suite. J’ai l’impression que ça les a rapprochés, et c’est à peu près à cette période que je l’ai entendue parler de son « petit jeune » à une réunion. Elle n’arrêtait pas de regarder dans la direction d’Eli. De plus, il prie encore plus souvent que quand on se disputait. C’est bien la preuve qu’il a quelque chose à se faire pardonner. »

    — Tu ne l’as tout de même pas épié pendant ses sessions d’encadrement spirituel ? m’enquiers-je, consterné à l’idée qu’elle puisse aller si loin pour découvrir les vérités qui lui échappent.

    « Bien sûr que non, se défend-elle sans trop s’offusquer. Malgré mes imperfections, je me suis toujours évertuée à être une bonne protestante. Jamais je n’aurai commis un tel affront. »

    — OK… Mais par contre, envahir l’intimité des autres en dehors d’un lieu de culte ne te pose aucun problème éthique.

    « De moins en moins, à dire vrai. Tu comprendrais sans nul doute pourquoi si, toi non plus, tu n’avais plus aucune emprise sur le monde qui t’entoure. »

    Son air abattu force mon silence.

    Mort ou vivant, on ne cesse vraisemblablement de souffrir que lorsqu’on cesse d’aimer.

    La voix tremblante et les mains en coupe sur son ventre, Améthyste continue :

    « Je sens, au plus profond de moi, qu’Eliakim lutte pour préserver ses bonnes mœurs. Il n’a rien dit ou fait de concret concernant cette femme, ni une autre, mais j’ai ce… cette sensation persistante qu’il est en proie à la tentation. J’aimerais que tu m’aides à y voir plus clair. Tu veux bien ? »

    — Honnêtement, ça servirait à quoi à part te faire du mal ?

    Mon ton s’adoucit. Poser cette question à voix haute me fait comprendre qu’elle vaut autant pour ma sœur que pour moi. Je n’ai aucune envie de souffrir plus que nécessaire en fourrant le nez dans la vie privée d’Eliakim.

    Améthyste se décompose face à la dure réalité. Nous devons cependant tous les deux l’accepter.

    — Si Eliakim a des sentiments pour Jacqueen, ou pour une autre femme, tu ne pourras rien y changer. Tôt ou tard, il réussira à surmonter le chagrin lié à ton deuil. C’est dans l’ordre des choses. Ça ne signifie pas qu’il aura oublié son petit rayon de soleil, juste que la blessure dans son cœur cicatrise.

    Les traits de Thys s’affaissent, ses yeux clairs s’embrument d’eau. Je suis un connard pour lui faire croire que ce qu’elle ressent est inopportun, alors que je crève tout autant d’envie de savoir si Eliakim est décidé à laisser quelqu’un d’autre toucher son cœur.

    — Allez, viens par-là, soufflé-je en tendant un bras vers ma cadette.

    Elle se blottit contre moi en reniflant.

    « Tu t’impliques déjà tellement dans sa réhabilitation. Tu dois sûrement me trouver ingrate de te déranger avec des choses si triviales. »

    — Je peux comprendre, soufflé-je dans ses nattes.

    « J’ai… Je suis reconnaissante qu’il aille mieux, vraiment, et je souhaite de tout mon cœur qu’il soit à nouveau heureux. Pourtant… »

    — Ça fait mal, terminé-je à sa place. Je sais, ma puce. Mais tu dois lui accorder la liberté de tourner la page.

    Entendre ma petite sœur éclater en sanglots achève de me faire monter les larmes aux yeux. Je presse ma joue contre son crâne et la serre plus fort, espérant consoler ce chagrin qui résonne aussi en moi.

     Je presse ma joue contre son crâne et la serre plus fort, espérant consoler ce chagrin qui résonne aussi en moi







  • Chapitre 43

    43 | 𝔹𝕣𝕦̂𝕝𝕖𝕣 𝕖𝕟 𝕖𝕟𝕗𝕖𝕣

    10–15 minutes

    À cette heure-ci, la piscine municipale est déjà fermée au public. Je passe alors par l’entrée arrière dont parle souvent Eliakim.

    L’odeur familière de l’eau chlorée s’accentue tandis que je rejoins la zone des bassins. Bien que la porte de service soit déverrouillée, toutes les lumières sont éteintes. Normalement, le dernier cours d’aquagym senior s’est terminé à 17 h 30 et je sais qu’Akim nage un peu après avoir bouclé la maintenance des locaux. Pourtant, aucune trace de lui. Je cherche les vestiaires d’un coup d’œil circulaire et m’y dirige à pas tranquilles. Là, je le trouve, seul devant les casiers.

    Sentant certainement ma présence, Eliakim détourne son attention de ses affaires et m’accroche du regard.

    — Séra ? Salut, lance-t-il d’un ton neutre trahissant à peine son étonnement.

    Assailli par la gêne de débarquer alors qu’il s’apprête à s’habiller, je m’efforce de sourire.

    — Salut.

    — Que fais-tu ici ?

    Cette question, tout à fait légitime, me prend au dépourvu. Quant à son léger froncement de sourcils, il me crispe plus que de raison.

    — Euh… J’ai… Je me suis dit que j’allais passer te chercher, puisque ta trottinette t’a lâché.

    — Oh, c’est sympathique de ta part. Merci.

    — De rien. Paraît que je suis la bonté incarnée, plaisanté-je bêtement.

    — Ah oui ? s’amuse Akim pour donner le change.

    Il me fixe, sourire aux lèvres, et son air joueur me donne un coup de chaud. Je déglutis en m’exhortant de garder mes yeux au niveau des siens pour ne pas céder à la tentation de les laisser caresser son corps et me racle la gorge avant de reprendre :

    — Ça fait déjà un moment que je t’attends dehors, et tu ne répondais plus à mes messages, alors j’ai…

    « … eu la superbe idée de venir voir ce qui te prenait autant de temps. »

    Cette phrase sonne déjà assez bizarre dans ma tête pour que je la prononce à haute voix.

    — Enfin, peu importe. Désolé de t’avoir interrompu. Je vais te laisser t’habiller tranquillement.

    Mon cafouillage à peine conclu, je tourne les talons, pressé de quitter la pièce.

    — Séra, m’interpelle Akim, la voix aussi douce que du velours.

    L’entendre m’appeler ainsi recouvre toujours mon corps d’une vague de frissons. Je me retourne, le cœur battant un peu plus fort à chaque pulsation. Ce coup-ci, c’est inévitable. Mon regard glisse sur sa peau nue, seulement couverte par la serviette nouée autour de ses hanches.

    En temps normal, la nudité en elle-même est loin de m’évoquer quoi que ce soit d’ambigu. Mais, en ce moment, quand il s’agit d’Eliakim…

    Inclinant la tête sur le côté, il demande :

    — Combien de temps allons-nous continuer ce petit jeu ?

    Je ravale difficilement un hoquet de surprise.

    — Je… ne suis pas sûr de saisir de quoi tu parles.

    Son léger sourire s’étire. Il pose le t-shirt qu’il tenait en main dans son casier, qu’il ferme avant d’y appuyer son épaule. Son regard se fait ensuite plus sérieux.

    — N’en as-tu pas assez de mentir, Séraphin ? Non seulement aux autres, mais surtout à toi-même ?

    Un soupir de frustration remonte dans ma gorge sèche. J’écarte les bras en secouant la tête.

    — Écoutes, je ne sais pas trop ce que tu veux que je te dise. T’as fait tes choix et, maintenant, on est beaux-frères. Ressentir autre chose qu’un attachement familial envers toi serait déplacé.

    — Déplacé selon qui ? souffle-t-il en se redressant subitement. N’oublie pas que seul le Seigneur a l’autorité de juger ses enfants. Je doute qu’il réprouve ce que nous ressentons l’un envers l’autre.

    Cet aveu spontané quant à ses sentiments, quant à nos sentiments, suffirait à me déstabiliser si je n’étais pas autant sur mes gardes.

    — Y’a aucun doute à avoir. Je suis absolument sûr que nos proches auront une autre approche de la situation.

    — Qu’importe ! s’emporte-t-il sous mes yeux incrédules, avant de reprendre d’un ton plus calme. Tu as raison sur un point, j’ai fait un choix, et il ne se passe pas un seul jour sans que je ne le regrette.

    Il poursuit en avançant vers moi.

    — Je nous ai déjà abandonnés une fois. Je ne veux plus d’une vie dans le déni ni d’une vie sans toi.

    — Eliakim… soufflé-je en reculant de quelques pas alors qu’il arrive à ma hauteur.

    Ma dérobade ne l’arrête pas.

    — Souviens-toi de l’époque où j’étais tout pour toi. Nous étions heureux et insouciants, nous pourrions le redevenir. N’en as-tu vraiment aucune envie ?

    Plus que son murmure incertain, ses yeux brillants soulignent à quel point cette possibilité l’attriste. Mon cœur se serre face à son air quémandeur, mais je ne peux plus nourrir de faux espoirs.

    — On n’est plus des gosses. Et puis, c’était déjà pas simple à cette époque, ça ne le sera pas plus aujourd’hui.

    — Je le sais, mais… Ne me fuis plus.

    Akim tend les bras et empoigne mon t-shirt à pleines mains. Je suis saisi d’une stupeur plus grande encore lorsqu’il se presse contre mon buste après m’avoir attiré à lui.

    — Je t’en supplie, Séra, souffle-t-il en posant le front sur ma clavicule. Ne m’abandonne plus.

    Sa supplique fait écho dans ma tête, jusqu’à résonner dans mon cœur. Je referme les bras autour de ses épaules sans réfléchir et presse ma joue contre sa tempe.

    J’ai beau savoir que rien de sensé ne suivra ce rapprochement, je ne me résigne pas à nous laisser dans une telle détresse.

    — Je suis là, Akim.

    — Tu m’as tellement manqué.

    Il se pelotonne contre mon torse, ses mots chatouillent agréablement la peau de mon cou, et mon étreinte ne devient que plus tendre.

    Nos regards s’accrochent encore lorsqu’il lève la tête. Comprenant que je n’ai plus d’autre choix que de me confronter à mes sentiments, j’effleure sa nuque d’une main qui remonte ensuite épouser l’arrondi de son crâne.

    Au diable le bon sens.

    Mes lèvres entrouvertes happent son souffle fiévreux lorsque je me penche en avant. L’espace entre nos bouches se réduit dangereusement. Akim pourrait se soustraire de ma prise à tout moment, mais n’en fait rien. Nos lèvres se rapprochent au ralenti et, enfin, se touchent.

    Ma bouche s’emboîte à la sienne avec une douceur nostalgique. Puis, tout s’accélère.

    Dès l’instant où nos langues se redécouvrent, Eliakim me ravage la bouche. Semblant animé par l’ardeur qui nous caractérisait jadis, il ramène mes mains sur ses hanches et agrippe encore mon haut pour me tirer plus étroitement contre lui.

    Tout aussi avide de contact, je serre ses hanches entre mes doigts. Ma lutte intérieure contre l’envie de décrocher d’un coup sec la serviette qui s’y enroule fait rage quand Eliakim me lâche d’une main. Rompant notre baiser, il s’empare du coin qui maintient le tissu en place et, comme s’il lisait mes pensées, il tire dessus. Ses yeux noisette ne ratent pas une miette de ma réaction, tandis que la serviette humide choit le long de ses cuisses. Je me pince les lèvres, admiratif lorsque son seul vêtement tombe à nos pieds. Akim l’enjambe avec un sourire victorieux et me pousse à reculer sans plus tergiverser.

    Je me retrouve assez vite dos plaqué sur un des murs remplis de casiers, où Akim m’assaille de nouveaux baisers enflammés. Je ne suis cependant pas en reste.

    Un bras autour de sa taille, et une main accrochée à une de ses fesses, je dévore voracement ses lèvres. Ma bouche avide quitte ensuite la sienne pour déguster sa peau satinée. Il soupire de bien-être en penchant la tête sur le côté. Je profite de ce moment d’abandon et inverse nos positions d’un tour de reins.

    L’instant d’après, le rire adorable d’Eliakim s’élève dans le calme de la pièce. Il reste gentiment appuyé contre les casiers alors que j’emprisonne ses poignets, que je remonte au-dessus de sa tête.

    — Tu aimes ce que tu vois ? demande-t-il alors que je m’accorde le plaisir de le contempler tout entier.

    — À ton avis ?

    — Eh bien, je pense que m’observer est ta nouvelle lubie depuis quelque temps. Ne plus avoir à t’en cacher doit être un énorme soulagement.

    Son regard franc n’a plus rien d’hésitant. J’esquisse un léger sourire.

    — Je ne te connaissais pas ce côté présomptueux.

    — Je qualifierais plutôt cela d’audace.

    — C’est vrai que c’est visiblement pas ce que qui te manque, m’amusé-je en me penchant vers lui. Ça me plaît.

    — Quelle surprise, sourit-il, les yeux toujours ancrés aux miens.

    Son assurance achève de m’exciter. Je capture à nouveau ses lèvres, que je ne délaisse que pour embrasser les lignes tentatrices de son cou. Il enroule les bras autour de mes épaules tandis que je descends lécher son buste. Ses gémissements appréciateurs comblent le silence quand je mordille un à un ses tétons durcis. Son souffle devient lourd lorsque j’entreprends de laisser un sillon de baisers brûlants le long du tracé central de ses abdominaux, jusqu’à son aine. Je m’agenouille ensuite devant lui, ses doigts se referment contre le col de mon haut pendant que mon nez se perd dans les poils sombres qui entourent son sexe. Je saisis machinalement ses hanches et m’enivre sans retenue de son odeur, bien qu’elle soit atténuée par des effluves de gel douche.

    Les yeux levés vers son visage pour en capter chaque frémissement, j’entoure sa verge de mes doigts et la caresse d’une poigne délicate. Les lèvres d’Eliakim s’entrouvrent sous l’effet du plaisir et ma langue cède bien vite à l’envie de rejoindre ma main. Elle remonte voracement sur toute la longueur de son pénis. Je lape volontiers le nectar transparent qui perle de son gland. Il a le goût exquis de l’interdit.

    — Stop, halète Akim, les muscles tremblants.

    Il me repousse, la tête baissée comme pour reprendre son souffle, ou ses esprits.

    Peut-être que tout ça va trop vite pour lui.

    Peut-être se rend-il compte que, finalement, ce n’est pas ce qu’il veut.

    Figé au sol, j’attends un mot ou un geste de sa part. Il finit par se redresser, mais je suis toujours aussi largué puisqu’il se dirige vers la structure au centre des vestiaires. Je m’attends à le voir s’y asseoir, dépité d’avoir cédé à ses pulsions. Ma mâchoire se décroche presque de surprise lorsqu’il pose son pied sur le long banc double qui traverse la pièce.

    Je reste en admiration devant cette vue, aussi excitante qu’inattendue : Akim, cambré sur un putain de banc dans les vestiaires de la piscine où il effectue ses travaux d’intérêt général. Un de mes fantasmes les plus inavouables.

    — Séra ? appelle-t-il d’une voix suave en agrippant une des barres de la structure pour rester en équilibre alors qu’il tourne le regard vers l’arrière.

    — Oui, haleté-je. Je suis toujours là.

    — Alors ne me fais pas languir.

    Envahi d’émotions en pêle-mêle, j’approche et m’exécute avant que ce soit ma foutue raison qui ne reprenne le dessus et m’impose le contrôle de mes actes.

    Je crois bien que je ne m’étais plus senti ainsi depuis le lycée. Il est le seul à réveiller en moi ce sentiment d’impatience fébrile. Je déboucle ma ceinture et détache les boutons de mon jean à vitesse grand V. Un soupir de soulagement m’échappe lorsque je libère enfin mon sexe de sa prison de tissu. Je saisis Akim par les épaules et le tire en arrière pour mieux l’étreindre. Il enlace mes doigts et gémit doucement tandis que je glisse entre ses fesses mon gland humide de pré-cum. Je fais plusieurs allers-retours pour l’émoustiller, embrasse son dos et sa nuque. Les râles étouffés qui me parviennent indiquent que je touche au but. C’est cependant loin de suffire à le préparer. Je m’accroupis alors derrière lui et remplace mon sexe par ma langue.

    Eliakim hoquète de surprise, avant de faciliter mon entreprise en écartant une de ses fesses de sa main libre. Je le sens vibrer à chaque coup de langue, et finis par me redresser lorsqu’il réclame plus que l’ajout de mes doigts en lui.

    — Tu me rends complètement fou, susurré-je dans son cou.

    — C’est réciproque, souffle-t-il, accroché à mes poignets.

    Il presse son corps contre le mien. Je passe un bras en travers de son torse et cale ma main autour de sa gorge. De l’autre, je guide mon sexe et le pénètre doucement. Je me délecte des légers bruits qui s’échappent de ses lèvres alors que j’avance jusqu’à la garde. Lorsque mon bassin épouse la forme de ses fesses, je murmure à son oreille.

    — Maintenant, c’est toi qui contrôles.

    La tête renversée en arrière sur mon épaule, Akim frisonne dans mes bras. Il prend le temps de s’ajuster à mon entrée, et j’attends sagement qu’il soit prêt à bouger.

    Lorsqu’il commence ses coups de reins, je vois presque des étoiles. La mélodie entêtante de ses gémissements s’accroît, portée par le bruit de claquement de son fessier galbé contre mon bassin.

    Son hardiesse me donne le tournis.

    Mains crispées autour de ses hanches, tête rejetée en arrière, j’éjacule dans la chaleur accueillante de son corps.

    Mon orgasme est si puissant qu’un carillon bruyant résonne dans ma tête. Hors d’haleine, je reste avachi sur le dos d’Eliakim.

    Loin de se dissiper, le bruit des cloches ne fait que s’amplifier, jusqu’à devenir un vacarme assourdissant.

    Je me redresse en sursaut, l’esprit en vrac.

    Le début de migraine qui me guette me tire une grimace, je plisse les yeux malgré l’absence de lumière. Ça me prend un moment pour reprendre mes repères dans la pénombre, mais je finis par reconnaître le mobilier familier de ma chambre entre mes paupières mi-closes.

    Mon grognement matinal remonte du fond de ma gorge. Je repousse le PC calé contre ma hanche, soulève les divers éléments d’enquête éparpillés sur mon lit et retourne mes oreillers pour retrouver ce foutu téléphone.

    — Bon sang ! Il est où ?

    Je le sens enfin sous ma cuisse, planqué sous le drap. Je coupe cette saloperie d’alarme et balance le téléphone sur le lit après un rapide coup d’œil à la date.

    Exténué par ma courte nuit, j’ai bien envie de me rallonger. Mais une sensation d’humidité sur mon jogging me fait baisser les yeux.

    Sourcils froncés, je fixe la tache sombre sur le tissu. Seulement alors, des souvenirs flous me remontent à l’esprit.

    Par réflexe, je glisse une main sous l’élastique de mon bas de pyjama. Mes doigts se couvrent de sperme tiède, un juron m’échappe.

    Je me laisse retomber sur l’oreiller avec un soupir dépité, incapable de me souvenir depuis quand je n’avais plus joui dans mon sommeil.

    Non que ça m’étonne franchement. Je n’ai rien fait pour libérer ma tension sexuelle depuis des mois. Il fallait bien que mon corps trouve un moyen de décompresser sans mon concours. Mais, que ça arrive en rêvant de lui

    Je me renfrogne une fois de plus à cette idée.

    Finalement, ma prof de catéchisme avait peut-être raison, mes vices m’enverront brûler en enfer.

    Finalement, ma prof de catéchisme avait peut-être raison, mes vices m'enverront brûler en enfer







  • Chapitre 42

    42 | 𝕁𝕒𝕣𝕕𝕚𝕟 𝕤𝕖𝕔𝕣𝕖𝕥

    8–12 minutes

    𝕁e me suis décidé à descendre de voiture pour entrer au country club après être tombé sur la messagerie de Sawyer pour la troisième fois.

    Épousant les lieux du regard, j’avance lentement et opine en réponse aux inconnus qui me saluent. Je glisse les mains dans mes poches et m’arrête à la limite de la piste, tellement pleine que les vapeurs des danseurs remplacent la fraîcheur de la nuit sur ma peau. Le bruit synchronisé des bottes sur le sol en bois résonne aussi fort que la chanson de Beyoncé, une des nombreuses figures emblématiques de la fierté texane.

    Toujours aussi conquis par l’unité qui émane des danses en ligne, j’esquisse un sourire tout en balayant le club des yeux. Par chance, Sawyer est plus facile à trouver que prévu. Il s’enjaille dans la cabine du DJ, placée en hauteur à côté de la scène réservée aux spectacles. Je m’apprête à contourner la piste de danse pour arriver face à eux, quand la musique cesse d’un coup.

    Visiblement moins surprise que moi, la foule s’anime davantage et scande :

    « I ain’t in no gang, but I got shooters and I « bang, bang » !* »

    Deux tirs factices se succèdent, et la musique reprend doucement. Des voix légères s’élèvent en chœur des enceintes, portées par les variations d’une mélodie a priori plus douce, mais tout aussi entraînante que le tempo brut et saccadé de la chanson précédente. Les danseurs repartent de plus belle. Je reprends mon avancée sur ces notes exotiques que pense reconnaître comme la touche d’une artiste sud-africaine, dont la cote de popularité semble exploser à l’international.

    Une fois arrivé devant le DJ, j’agite une main pour attirer l’attention du blond. Quand il me remarque enfin, il se penche à l’oreille de son ami et descend ensuite de l’estrade, les doigts glissés dans ses cheveux en bataille qu’il discipline en les renvoyant en arrière.

    — Fallait que t’arrive au meilleur moment ! hurle-t-il alors qu’il enroule le bras autour de mon épaule.

    Je lève le poignet et allume le cadran de ma montre digitale. Elle affiche 22 h 04, on avait rendez-vous à l’extérieur il y a quatre minutes.

    Il ricane.

    — Ha ! J’oublie toujours à quel point t’es ponctuel.

    — T’as bu ? m’enquiers-je, mitigé quant à l’odeur sucrée de son haleine.

    — Ouais, souffle Sawyer alors que nous sortons du club à pas modérés. Que des cocktails non-alcoolisés… T’imagines même pas à quel point ça me rend triste.

    Je secoue la tête face à son piètre jeu d’acteur et déverrouille mon RAM. Il bifurque à la dernière minute, comme s’il avait oublié quelque chose.

    — Je dois aller à ma caisse. J’ai acheté des snacks, et tout le bordel indispensable pour une planque en bonne et due forme.

    J’opine, sans toutefois l’attendre pour monter en voiture.

    Près de deux heures plus tard, nos regards attentifs épient les visages rassemblés sous l’enseigne lumineuse du Whispers ; un tout autre genre de club.

    Ce ne sont cependant pas les clients qui m’intéressent. Du moins, pas pour l’instant. Je longe la rue et m’engouffre dans l’allée que j’ai repérée sur Google Maps lors de mes préparatifs. Elle donne une vue parfaite sur l’entrée de service. C’est généralement celle utilisée par le personnel et les prestataires dans ce type d’établissement.

    J’éteins mes phares pour limiter le risque d’être grillé dès mon arrivée et roule au pas dans la ruelle. Je m’arrête à une distance raisonnable afin de ne pas apparaître sur leurs caméras de sécurité, mais tout de même assez proche pour pouvoir prendre des photos exploitables si l’occasion se présente.

    J’ai eu plus de temps que nécessaire pour faire un topo à Sawyer durant le trajet. L’objectif, c’est de valider ma théorie quant au lien crapuleux entre la propriétaire du Whispers et un des noms ressortis par le réseau lors des recherches de correspondance faciale. Leur lien familial est déjà confirmé.

    — Si par miracle un des visages de ta liste fait son apparition ce soir, ce sera déjà une sacrée avancée vu le peu d’indices que t’as.

    — Il ne nous reste plus qu’à prier pour, soufflé-je d’un ton tranquille.

    Sawyer soupire et s’enfonce dans le siège arrière, le siège passager avant étant trop proche du mur pour lui offrir un bon angle de vue. Il plonge sa main libre dans le paquet de chips flanqué à sa hanche et continue à feuilleter les fiches d’identification de mes suspects de l’autre. Pendant près d’une heure, nous n’avons vu passer que des danseuses et quatre agents de sécurité qui se sont relayés. Les bruits de mastication de Sawyer, dont les dents s’acharnent dorénavant sur un chewing-gum, me rappellent l’époque où nous passions toutes nos journées ensemble en patrouille. Ses sales manies m’emmerdent toujours autant, mais je m’y suis fais. Le son inattendu d’une vidéo me fait toutefois lever les yeux sur le rétroviseur central. Le blond grimace et me lance un regard d’excuse.

    — J’ai oublié de baisser le volume, désolé.

    — T’es là parce que j’ai besoin de tes yeux, Haddison.

    — Tu sais que j’ai du mal à rester concentré quand il se passe rien ! Je me fais trop chier.

    — Je ne connais personne qui se coltine une planque par amusement…

    — Je sais bien, mais t’es toujours hyper silencieux aussi. Ça aide pas.

    — Tu parles assez pour deux.

    — C’est vrai, rit-il. Toujours aucun signe de ton infiltrée ?

    Nehemiah m’a rendu visite hier, peu après mon retour de Twin Point. J’ai eu la regrettable idée de l’informer que la surveillance de ce club est peut-être l’étape clé qui me permettra d’élucider son meurtre. Depuis, impossible de la convaincre de rester en dehors de l’affaire. Elle insiste pour participer à toutes mes planques et je n’ai malheureusement pas le pouvoir d’empêcher un esprit d’agir comme il l’entend.

    — Négatif, soupiré-je. Mais je lui fais confiance pour rappliquer illico si elle reconnaît un des types.

    — OK. Et ta sœur, elle suit toujours Akim comme son ombre ?

    — Je lui ai demandé de me laisser respirer y’a quelques semaines. Elle s’y tenait, jusqu’à ce qu’Eliakim manque de se noyer.

    — Oh, elle était avec nous, hier ?

    — Oui. Enfin, pas au début. Mais depuis l’incident elle est de nouveau collée à lui H24, donc je l’ai à nouveau dans les pattes.

    — Purée… Mais Akim, il sent vraiment pas sa présence ?

    — Heureusement pour lui, j’en ai pas l’impression.

    — Mon pauvre chéri. Avec elle et tous les autres fantômes qu’il doit y avoir à Forth Worth, j’sais pas comment tu fais pour pas virer fou.

    Je m’efforce simplement d’ignorer la grande majorité des esprits que je croise. C’est la seule solution pour qu’ils m’ignorent en retour.

    Quand, par malheur, ils se rendent compte que je les vois, ils ne me lâchent plus jusqu’à ce que je les aide à résoudre ce qui, selon eux, les retient sur terre. Assez souvent, il ne s’agit que de querelles et de rancœurs familiales. Cela dit, depuis que j’ai accepté mon don, j’ai appris à distinguer les victimes de crimes et je mets mes capacités à contribution du mieux que possible pour leur rendre justice.

    Sawyer reprend lentement :

    — Même pour un million, j’échangerai pas mon don avec le tien. D’ailleurs, ça me fait penser à un truc que je voulais te dire.

    — Je t’écoute.

    — Pour Akim, hier, j’aurais remonté le temps si jamais ça avait mal tourné.

    — Mh, je m’en doute.

    — OK… Et toi, t’as rien à me dire ?

    — À quel sujet ?

    — Akim, peut-être ?

    Je quitte à nouveau la porte de service des yeux pour lever mon regard vers le rétroviseur central.

    — Quoi, Akim ?

    Ma voix se fait plus sèche que je le voudrais, ce qui est loin de déstabiliser Sawyer.

    — Ben, il traverse une période difficile avec son deuil et sa désintox. Il fait partie de ta famille et t’es responsable de lui pendant sa liberté conditionnelle. Alors c’est normal que t’aies flippé pour lui, hier. Je dis pas le contraire. Même moi, j’ai grave flippé.

    — Et donc, m’impatienté-je. Où tu veux en venir ?

    — C’est pas tant le fait que t’aies eu peur pour lui qui m’a surpris, mais plutôt que tu le montres. Virer émotionnel, ça te ressemble pas.

    Après ma mère, Améthyste, Eliakim, Welsley et j’en passe, voilà qu’il s’y met…

    — Qu’est-ce que vous avez tous, à insinuer que j’ai pas de sentiments ? m’agacé-je, sourcils froncés. Je suis pas un bloc de glace, je te signale. Tu le sais mieux que personne.

    — Justement, Séra, j’te connais bien. Sans doute mieux que tu le penses.

    Sawyer maintient mon regard, ses yeux bleus toujours incroyablement tranquilles. Sa remarque est pourtant loin d’être anodine.

    Un profond mal aise remplace ma légère irritation. Derrière son attitude frivole, il est tout sauf bête. J’imagine qu’il a compris ce que je tente à tout prix d’ignorer : des sentiments que je pensais enfouis renaissent de leurs cendres.

    Plus j’essaye de m’ôter cette idée de la tête, plus elle s’impose. Mais l’accepter, ce serait souffler sur des braises qui raviveraient un feu intense. Un feu que je ne pourrais contrôler. Chose inenvisageable. Je reste donc silencieux, comme si garder la bouche fermée scellerait aussi mon esprit et mettrait un terme à toutes ses divagations indésirables.

    Sawyer attrape le haut de mon siège en se penchant par-dessus mon épaule.

    — Je te juge pas, tu sais ? On cultive tous notre jardin secret. Quoique, dans ton cas, ça doit être une forêt bien dense.

    — Si tu cherches à me faire regretter de t’avoir embarqué sur cette surveillance, c’est réussi.

    — Pff, à d’autres ! ricane-t-il. Je me mêle jamais de tes histoires de cœur. Enfin, pas quand t’as aucune envie d’en parler. Mais, si c’est le cas, te sens pas gêné, quoi.

    — Y’a du mouvement.

    Je me redresse pour mettre de la distance entre nous, les yeux rivés au loin et mon téléphone serré entre mes doigts nerveux. L’arrivée d’un véhicule noir dans l’arrière-cour m’arrache à la sollicitude intrusive de Sawyer. La voiture se gare à quelques mètres de la porte. Un quadragénaire poivre et sel descend du côté passager. Costume sombre, chemise ouverte, bijoux et chaussures de luxe ; une panoplie qui renforce sa dégaine de proxénète. Je le mitraille avec mon appareil photo, mais cet homme n’est pas celui auquel je m’attendais.

    — Ce type apparaît la liste ?

    — Deux secondes…

    Sawyer reprend le dossier et épluche rapidement les pages.

    — Euh… Oui ! Roy Daniels, 42 ans : diverses voies de faits, bagarres ayant entraîné coups et blessures, violence conjugale et pour finir, onze ans à x pour homicide involontaire. Autant dire qu’il n’a pas chômé dans sa vie… Il a été libéré sur parole y’a 13 mois et depuis, il reste hors des radars. Tu veux qu’on entre jeter un coup d’œil, histoire de voir ce qui se trame ?

    — Vas-y. Je reste ici, au cas où le chauffeur reparte.

    — OK. Sawyer en infiltration. Ça, ça me plaît ! se réjoiuit-il tandis qu’il ouvre la porte.

    Je lance avec un regard de biais :

    — Eh, te fais pas remarquer.

    — Non, tu me connais.

    — Justement… T’entres, t’observes, tu prends des photos si possible et tu ressors. En cas de flagrant délit, tu me préviens et on appelle du renfort si nécessaire. Mais si t’agis de manière impulsive parce que tu vois un truc qui te plaît pas, c’est toute mon affaire que tu risques de plomber.

    — Fais-moi confiance, Séra. Je vais gérer.

    Le doute est toujours de mise avec cette tête brûlée.

    Je regarde Sawyer descendre de la voiture. Il emprunte la ruelle sombre pour retourner à l’entrée du Whispers. Je mentirais si je disais que je suis totalement serein de le laisser y aller seul, mais c’était la bonne décision. Une vingtaine de minutes après, mon téléphone vibre. Sawyer m’annonce que le suspect ressort du club. Je démarre mon RAM et enclenche la marche arrière pour déboucher dans la rue principale, prêt à les prendre en filature.

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  • Chapitre 41

    41 | ℕ𝕠𝕪𝕖́

    12–18 minutes

    𝕄es yeux affolés restent rivés au loin, vers le point minuscule qu’est le scooter de la sauveteuse, encore immobile.

    Le cœur battant toujours la chamade, je peste intérieurement contre l’eau qui ralentit mes mouvements. Elle m’arrive à la taille quand la voix d’Aleks résonne depuis le rivage :

    — C’est bon, Séraphin ! Wels le tient.

    Mais je n’ai que faire de cette annonce. Porté par l’adrénaline et mon instinct de protection viscéral, je poursuis mon avancée, puis plonge sous les yeux interloqués des baigneurs. Imperméable aux interrogations qui fusent autour de moi, je recommence à nager comme si ma vie en dépendait. Je prends pourtant beaucoup trop de temps pour rejoindre leur position.

    — Akim ! Ça va ?

    — Il va bien, déclare Welsley, avant d’ajouter d’un ton sec : Sèche tes larmes, ranger.

    Son mépris, je m’en cogne. Mon regard reste braqué sur Eliakim.

    Cramponné à la bouée reliée à Wels, il dérive dans son sillage avec épuisement. Je le saisis machinalement par la nuque lorsqu’il arrive à ma portée.

    — Ça va, halète-t-il, complètement hors d’haleine.

    Je le suspecte de vouloir me rassurer, comme Aleks avant lui. Il n’y a aucun doute sur le fait qu’il ait vu la mort de près avec sa poussée d’héroïsme. Ses yeux, rougis et encore exorbités, sont la preuve de sa frayeur.

    Indifférent à son sort maintenant que je les ai rejoints, Wels se détache de la lanière reliée à la bouée et reprend un rythme de nage normal. Il nous distance sans se retourner.

    — Qu’est-ce qui t’a pris d’intervenir ? ne puis-je m’empêcher de gronder tandis que nous retournons vers la plage. On est entourés de sauveteurs, t’as oublié ?

    — Il… hurlait, pour qu’on l’aide… Je ne pouvais pas, rester là… et ne rien faire.

    Ça, je peux le comprendre. Je suis mal placé pour lui faire la leçon et, de toute façon, ce n’est pas le moment. Ses bras fatigués peinent à mouliner. Le voir galérer avec une simple brasse me donne envie de le prendre sur mon dos pour l’emmener sur la terre ferme. Mais je doute qu’il soit friand de l’idée. Alors, malgré son visage accablé et son souffle bien trop court, je me contente de nager à ses côtés jusqu’à ce que nous arrivions sur le rivage. Impossible toutefois de le regarder se traîner hors de l’eau sans aider. Dès que nous avons à nouveau pied, je récupère la bouée et le saisis solidement par la taille.

    Akim se blottit contre moi, grelottant de froid et de faiblesse. Sauveteurs et flics nous entourent bien vite, manifestant bruyamment leur soulagement. Parmi eux, je décèle aussi la voix criarde de ma sœur.

    Épouvantée, elle geint :

    « Seigneur ! Que s’est-il passé ? »

    Améthyste reste dorénavant auprès de nos parents lorsqu’Eliakim est avec moi. Le lien émotionnel qui subsiste entre eux lui permet vraisemblablement de ressentir la détresse de son veuf, d’où cette apparition catastrophée.

    — Je vais bien, s’acharne-t-il à répéter. Laissez-moi juste… le temps de… reprendre mon souffle.

    Le pauvre est à la limite de s’écrouler à peine arrivé sur le sable. Aleks et moi le soutenons jusqu’à le ramener sous la paillote, où il s’assoit sur un des bancs de pique-nique. La cheffe secouriste demande que les badauds soient écartés. Elle insiste ensuite pour prendre les constantes d’Eliakim, vérifier avec lui qu’il n’ait pas trop bu la tasse, et toutes ces autres mesures prises après un incident de ce genre.

    Entre-temps, je récupère la couverture thermique que me tend un collègue et la place sur les épaules d’Eliakim, que je frictionne machinalement. Mon regard pèse néanmoins sur Améthyste. Elle opine, comprenant que je ne puisse lui faire un rapport détaillé de la situation au milieu d’une telle foule, et s’assoit aussi auprès de lui tandis qu’il reprend petit à petit ses esprits.

    Autour de nous, l’agitation liée à cet imprévu laisse à nouveau place aux égos obsédés par cette stupide compétition.

    — Techniquement, Akim a été le premier à atteindre la victime ! Et puis, c’est aussi grâce à lui que Hope a pu sortir le mec de l’eau. L’un dans l’autre, on peut dire que notre équipe a gagné les deux dernières épreuves !

    — Tu trouves pas que t’abuses, Sawyer ?

    — OK, alors seulement celle du porté de victime ? Soyez sympa, merde. Il a failli y laisser sa peau.

    — J’aimerais rentrer, s’il te plaît.

    Eliakim est assis dos à la table, sur le même banc où je me suis installé à cheval. Son léger mouvement de tête dans ma direction suffit à me sortir de mes pensées. Sa voix est basse, aussi calme que sa respiration, mais j’entends sa requête malgré l’effervescence qui bourdonne autour de nous.

    J’opine sous son regard terne.

    — Oui, bien sûr. Je vais chercher nos affaires, je reviens.

    Sawyer étant encore dans un débat sans fin avec les sauveteurs, je ne préviens que Calleb et Aleks de notre départ. J’en profite pour enfin expliquer à Améthyste ce qui s’est passé, puis je ramène à Akim son t-shirt et une serviette dans laquelle il s’emmitoufle lorsque nous arrivons au RAM. On monte en voiture en silence, et je lui jette quelques coups d’œil inquiet tandis qu’on quitte le parking.

    — T’es sûr que ça va ? finis-je par m’enquérir.

    La tête posée sur la vitre, Eliakim pousse un soupir.

    — Par pitié, souffle-t-il, cesse de me poser cette question.

    J’accepte sa requête et laisse le silence retomber dans l’habitacle. Même Thys, qui rentre avec nous, installée sur le siège arrière, se contente d’observer le paysage montagnard défiler derrière les vitres. Quelque chose me brûle cependant les lèvres. Je lève un regard gêné vers ma sœur, mais me risque tout de même à lancer :

    — Désolé de t’avoir engueulé, tout à l’heure. J’ai juste… eu peur qu’il t’arrive malheur. Mais, en vérité, je n’aurais pas agi autrement. T’as été génial.

    Sortant de son apathie, Akim tourne la tête vers moi.

    — J’ai juste oublié un détail : les gens qui se noient cherchent à sortir de l’eau par tous les moyens.

    — Oui, parviens-je à rire en dépit des mauvais souvenirs qui se rappellent à ma mémoire. Mais t’as évité le pire.

    — Grâce à Welsley, souligne-t-il, les yeux ancrés aux miens. Malgré les apparences, c’est quelqu’un de bien. N’est-ce pas ?

    « Il est de retour à Fort Worth ? » s’étonne Améthyste.

    Je ne peux qu’opiner. Akim me retourne un faible sourire et détourne à nouveau le regard vers la vitre en soupirant :

    — Tu sembles plutôt doué pour t’entourer de personnes altruistes.

    — Si on occulte ta famille toxique, tu t’en sors pas mal, toi aussi.

    « Toujours aussi langue de vipère » proteste doucement Thys.

    Akim semble pourtant assez d’accord, puisqu’il pouffe d’un léger rire sans relever d’affront.

    — Au risque de te surprendre, reprends-je après avoir pesé le pour et le contre, je sais ce que t’as ressenti quand la personne que t’essayais de sauver t’a maintenu la tête sous l’eau.

    Il me lance une œillade interrogatrice.

    — C’est pas une image pour illustrer ma rhétorique. Je parle d’une expérience concrète.

    — Oh, toi aussi, tu as tenté de secourir un noyé ?

    — Mh… acquiescé-je, une main sur ma nuque raide. Au cours de ma toute première intervention, quelques jours après ma graduation à l’école de police. J’étais encore jeune, inexpérimenté et très têtu. Pour ne pas dire carrément con. On a été appelés pour une jeune femme qui se noyait après avoir sauté dans un lac pour récupérer son abruti de chat. Le flic qui m’encadrait pendant ma période probatoire a essayé de m’avertir qu’il valait mieux trouver une autre solution que plonger dans l’eau gelée tête la première, mais je n’ai écouté que mon instinct. Résultat, mon premier sauvetage a aussi été mon premier passage critique aux urgences. La victime que je voulais à tout prix secourir était tellement paniquée qu’elle n’arrêtait pas de me pousser vers le fond pour sauver sa peau.

    J’omets le fait d’avoir été secouru de justesse, après une dizaine de minutes immergé dans l’eau glaciale et un peu plus de trois minutes retenues pour l’arrêt de mon activité cardiaque. Je passe aussi sous silence les cinq jours de coma après lesquels je me suis réveillé en gardant un pied dans l’au-delà.

    De nombreux témoignages de personnes ayant expérimenté une mort imminente parlent de lumière blanche, et de proches décédés venus leur annoncer que leur heure n’était pas encore venue. Moi, je ne me souviens de rien de ce genre. Seulement du froid mordant qui a transpercé tous mes membres jusqu’à, figer mon cœur. Mais avant ça…

    — J’ai vu ma vie défiler devant mes yeux, ce soir-là. Alors, ça remonte à longtemps, mais je comprends ce que t’as pu ressentir en coulant à pic. Je ne te le dis pas pour que tu te sentes obligé d’en parler si tu ne le veux pas. Sache juste que t’as pas à ruminer le fait d’avoir agi sous l’impulsion du moment. T’as fait ce que tu pensais nécessaire pour sauver une vie, et c’est tout à ton honneur.

    Eliakim hoche la tête, lèvres pincées et bras croisés contre sa poitrine. Il réajuste la serviette sur ses épaules et, après quelques minutes de silence, souffle contre toute attente :

    — Je regretterai toujours de ne pas avoir pu aider Améthyste.

    J’ignore au mieux le bruit étouffé qui émane de cette dernière à ces mots.

    Bouleversée qu’il l’évoque, Thys plaque ses mains sur sa bouche. Ses yeux se remplissent de larmes alors qu’Akim poursuit avec émotion.

    — Tout s’est passé… tellement vite ! que je n’ai rien pu faire. Elle non plus. Elle n’a même pas eu… de dernières paroles pendant que je la serrais dans mes bras. La douleur lui saturait sans doute l’esprit, et tout le corps. Je… Je n’arrive toujours pas à comprendre comment cela a pu se produire. L’instant d’avant, elle dansait à mes côtés sur le trottoir et, la minute d’après, l’étincelle qui animait son regard s’éteignait.

    La culpabilité me retourne les tripes. Tout comme celui d’Eliakim, mon cœur saigne de savoir que ma petite sœur est morte ainsi. Écrasée comme un chien errant sur le bord d’une route.

    Plus que son décès brutal, c’est le sentiment d’injustice qui me ronge. Tous mes efforts pour obtenir la vérité ont été vains. Nous ne saurons peut-être jamais qui l’a fauchée ni ce qui a provoqué ce tragique accident.

    « Il n’en avait jamais parlé aussi ouvertement, souffle Améthyste. Pas en dehors de ses séances avec le Docteur Huang. »

    Les mots étant dérisoires dans un moment comme celui-ci, j’adresse un regard compatissant à Akim. Il me fixe, et ajoute doucement :

    — Je crois que je préfère encore mourir plutôt que revivre une telle impuissance.

    « Grand Dieu, non ! Qu’attends-tu pour lui dire qu’il ne devrait pas raisonner ainsi ? »

    « Séraphin ! » s’emporte Améthyste, indignée que je ne dise rien pour le contredire.

    Mais il ne fait que me confier son horreur. Une horreur que je partage et contre laquelle je lutte à chaque intervention. J’avise donc les yeux furieux de ma cadette par le rétroviseur central et me borne au silence.

    Le reste du trajet n’est rythmé que par les chansons populaires enchaînées par l’autoradio. Dès notre retour à la maison, Eliakim file se doucher. Puis j’y vais à mon tour. Nous n’échangeons que quelques futilités au dîner, avant de nous retirer dans nos chambres respectives.

    Le lendemain, Akim insiste pour assurer son service à la piscine. Je suis d’avis qu’il devrait se reposer, mais ne tente pas de le dissuader et tout semble bien se passer. Je me prépare à rejoindre Sawyer en début de soirée, pour qu’il m’aide avec les identifications liées aux portraits-robots, et m’arrête auprès d’Eliakim en partant.

    Installé sur la vieille causeuse du perron, il lève la tête vers moi en entendant la porte s’ouvrir. Quant à Thys, elle continue à me bouder pour avoir ignoré son injonction de la veille.

    Je m’apprête à demander à Akim comment il se sent, mais son regard désapprobateur m’en dissuade. Je glisse les mains dans les poches de ma veste et peine à retenir un sourire, amusé qu’il sache d’avance quels mots allaient franchir mes lèvres.

    — Soyez prudents, lance-t-il, l’attention détournée de son livre.

    — On le sera. T’es sûr de vouloir rester seul ? Tu pourrais passer la soirée chez Jacqueen, ou…

    « Ah non, hors de question qu’il dorme chez cette bonne femme ! Ce qui s’est passé hier l’a chamboulé. Elle risque d’en profiter pour lui mettre le grappin dessus. »

    Le courant d’air froid créé par l’agitation d’Améthyste, assise à ses côtés, me laisse en suspens. Je braque un regard sidéré vers elle, la tête légèrement inclinée.

    « Je sais, se corrige-t-elle en levant les mains, sa retenue habituelle retrouvée. J’ai promis de ne plus intervenir dans vos conversations. Mais là, c’est juste… Je refuse ! »

    Eliakim ne paraît pas prendre conscience du brusque changement de température. L’air du début de soirée peut être assez frisquet, en complète opposition avec la chaleur écrasante de la journée. Affublé d’un simple t-shirt assorti à son jogging, il se frictionne les bras d’un geste machinal pour contrer la chair de poule qui court sur sa peau et répond d’une voix calme :

    — Une fois de plus, je ne suis pas un enfant pour qui tu dois absolument trouver un mode de garde. Je vais lire encore un peu avant de me mettre au lit. Du calme et du repos, c’est tout ce dont j’ai besoin.

    — OK, opiné-je. Je ne t’embête pas plus, alors. Bonne soirée.

    Il hoche la tête. Je me permets une œillade vers le visage bougon de Thys avant de me détourner vers mon RAM, que je déverrouille à distance en m’engageant dans l’allée.

    Je m’arrête quand la voix d’Akim s’élève inopinément dans mon dos.

    — Attends !

    Je me retourne vers le perron, prêt à entendre ce qu’il a oublié de me dire, et suis assez étonné de le voir enfiler ses sandales. Encore plus lorsqu’il abandonne son livre pour descendre l’allée à ma suite.

    Je l’interroge du regard, mais il n’affiche qu’un sourire tandis qu’il approche.

    Mon rythme cardiaque accélère, plus que de raison. Je crains qu’il fasse ou dise quelque chose de compromettant. Et ça ne rate pas ! Mais je suis tout aussi stupéfait qu’Améthyste quand il enroule ses bras autour de ma taille pour une accolade inattendue.

    — Merci d’être redevenu celui sur qui je peux compter, souffle-t-il contre mon épaule. Ça m’a manqué.

    Ne sachant que répondre, je lui retourne gauchement son étreinte. Le regard insistant d’Améthyste, à présent debout à nous fixer bras croisés, me pousse toutefois à reculer. Eliakim me lâche, mais ses prunelles cherchent et trouvent les miennes.

    — Tu n’es pas obligé de répondre, s’empourpre-t-il en haussant légèrement les épaules. Notre bonne entente est toute récente. Tu fais ton possible pour que je me sente en sécurité auprès de toi, et c’est le cas, mais je comprends que tu puisses encore avoir du mal à me considérer comme… un ami ?

    L’éclat d’incertitude dans ses yeux se mêle à l’ombre d’un espoir, qui me fait un instant me questionner sur son hésitation quant à l’utilisation du mot « ami ».

    Je secoue la tête pour chasser l’idée farfelue qu’il pensait à autre chose et le rassure d’une main furtive sur son épaule.

    — Pas vraiment… Mais, eum, je dois y aller.

    — Oui, désolé, s’excuse-t-il en reculant aussi d’un pas.

    — C’est rien. À demain.

    — À demain.

    Je m’éclipse dans mon RAM sans me retourner et souffle un bon coup avant de mettre le contact. Un dernier coup d’œil à travers mes vitres teintées me confirme qu’Eliakim rentre à la maison. Je démarre alors et prends la route sans tarder.

    Assez vite, Améthyste apparaît sur mon siège passager. Je sursaute et raffermis ma prise sur le volant pour éviter un écart involontaire.

    — Putain, Thys !

    « Vous avez l’air beaucoup plus proches qu’avant. »

    Son ton est neutre, mais la façon dont elle continue de me fixer me met mal à l’aise.

    — Pas très difficile, grogné-je. Et n’est-ce pas ce que tu voulais ?

    « Je suppose… Pourtant, tu es parfois tellement crispé lorsqu’il s’approche de toi que c’en est malaisant. »

    Ce qu’elle ignore c’est que, dans ces moments-là, c’est sa présence à elle qui me tend le plus.

    « Que voulait-il dire par « Ça m’a manqué » ? »

    — Quoi ?

    Je jette un œil dans sa direction, histoire d’évaluer la situation. Pour le coup, son visage reste aussi impassible que le mien. Ses traits poupons n’expriment aucune émotion, chose assez rare pour ne pas être anodine. J’ignore cependant si elle se résigne simplement à ne pas avoir de réponses à ses questions, ou si elle m’accuse d’un quelconque forfait.

    « Tu m’as parfaitement entendue » insiste-t-elle.

    — Je suis persuadé que toi aussi, toutes les fois où je t’ai demandé de ne plus chercher à déterrer de vieilles histoires d’ados.

    Elle se détourne de moi, et le silence retombe quelques instants avant qu’elle reprenne.

    « Quoi qu’il en soit, aucun secret ne reste éternellement enfoui, Séraphin. »

    Je soupire.

    — Épargne-moi tes discours culpabilisants. Puis faut que tu gardes un œil sur lui en mon absence, je te rappelle. Alors laisse-moi tranquille.

    « Comme tu voudras… »

    L’écho de sa voix atrocement froide résonne dans l’habitacle à sa disparition.

    Dépassé par le comportement déroutant d’Eliakim, autant que par la probabilité que ma sœur ait des soupçons nous concernant, je serre les dents pour retenir une litanie de jurons.

    Dépassé par le comportement déroutant d’Eliakim, autant que par la probabilité que ma sœur ait des soupçons nous concernant, je serre les dents pour retenir une littanie de jurons

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  • Chapitre 40

    40 | ℝ𝕚𝕧𝕒𝕝

    11–16 minutes

    𝕊’il y a bien une chose sur laquelle sauveteurs et flics s’entendent sur la plage de Twin Points, c’est le fait de débuter la compétition du 4 juillet à l’heure pile.

    Après un échauffement quasi militaire pour certains et plus rudimentaire pour d’autres, qui préfèrent l’alcool comme booster d’égo, les deux premières épreuves s’enchaînent. Welsley étant le seul titan de l’équipe rouge, en grande partie composée de poids plumes, le tug-of-war est vite plié en notre faveur. À la surprise générale, on remporte aussi l’épreuve d’endurance. De justesse, mais cette deuxième célébration provocatrice des bleus a largement de quoi enrager les sauveteurs.

    — Tu parles d’une victoire… Vous avez eu de la chance que je me foire sur le départ, crache Logan.

    Assis dans le sable, il se fait masser le genou par une des sauveteuses. La vraie chance, c’est que sa chute ait été plus spectaculaire que catastrophique. Il assure pouvoir participer à l’épreuve natation, mais je n’aimerais pas être à sa place.

    — Chance ou pas, regardez bien la magie opérer sous vos yeux de rageurs.

    Sawyer joint le geste à la parole pour bien faire mousser les autres rouges rassemblés autour de Logan. Callum laisse échapper un bref rire alors qu’il se dirige vers nous. Arrivé à mes côtés, il me flanque une tape vigoureuse sur l’épaule.

    — Bon boulot, pour quelqu’un qui déteste courir. Toi aussi, Pasteur ! T’as été super.

    Il se contente d’un coup de poing gentillet sur le bras d’Eliakim, qui opine avec une certaine fierté.

    — Je vous laisse reprendre votre souffle, pensez à boire un peu.

    Notre capitaine du jour s’en va vers le pavillon, prodiguer ses encouragements aux autres membres de l’équipe.

    — Ça va toujours ? m’enquiers-je auprès d’Eliakim.

    Les doigts appuyés sur son point de côté, il hoche la tête, encore haletant suite à son aller-retour intensif sur les 7 kilomètres du parcours qui longe le rivage.

    — Je tiens le coup… Ce qui t’étonne, sourit-il. N’est-ce pas ?

    Un sourire prend à son tour place sur mes lèvres face à son air joueur.

    Il n’y a pas que sa manifestation d’une volonté de fer sur le parcours d’endurance qui m’ait surpris. Ce côté compétitif qui le caractérisait au lycée ressurgit et, quand Eliakim Día a envie d’une victoire, il se donne à fond.

    J’ouvre tout juste la bouche pour lui répondre, que Sawyer débarque à nos côtés. Il l’accroche d’un bras autour de l’épaule.

    — Ta performance a surpris tout le monde, Akim ! Moi le premier. T’es prêt pour l’épreuve de natation ?

    — Autant que faire se peut, acquiesce Akim, ses yeux rieurs levés vers Sawyer.

    — OK, super ! Bois un coup pour rester hydraté et vire-moi ce t-shirt.

    Pris de cours, Eliakim bat des paupières.

    — Pardon ?

    — Ça va te ralentir dans l’eau, Padre.

    — Haddison… interviens-je d’un ton tranquille. Je sais que la notion de pudeur t’est sûrement étrangère, mais on ne demande pas aux gens de se dénuder uniquement pour servir ses intérêts.

    — Pff. C’est pour le bien commun, mec. On est à ça de la victoire ! Puis y’a pas à être gêné, on est en pleine canicule. Il fait 34°C à l’ombre. Tout le monde est torse nu sur cette plage, abdos en béton armé ou pas.

    Sawyer me colle une tape désinvolte sur l’abdomen. Je lève les yeux au ciel. Il continue, l’air de rien :

    — Je crois même avoir vu deux ou trois nanas bronzer topless.

    — Sawyer a raison, un t-shirt imbibé d’eau gênera mes mouvements.

    — Et ouais ! Les nageurs de compét’ sont en slip pour une bonne raison.

    Le rire de Sawyer résonne en arrière-plan tandis qu’Eliakim enlève son haut. Sa nonchalance décontractée capte toute mon attention. J’ai soudain l’impression qu’il bouge au ralenti.

    Le tissu de son t-shirt, trempé de sueur par endroits, colle un peu à sa peau. Il roule lentement vers le haut, dévoilant une musculature à l’image d’Eliakim ; discrète, comme si elle avait été soignée exprès pour plaire, sans toutefois susciter de jugements négatifs.

    Je déglutis en m’efforçant de détourner le regard.

    Je crois que jusqu’à cet instant précis, je n’avais pas pleinement conscience de l’amélioration de sa condition physique.

    En toute logique, je sais qu’Akim va beaucoup mieux depuis son arrivée au Texas. Ça fait deux mois qu’il est sombre, il suit son traitement à la lettre, a repris du poids, entreprend des activités sportives et tisse des liens amicaux en dehors de ses TIG à la piscine. Même s’il n’est pas toujours au plus haut moralement, il n’a plus rien de l’homme apathique que j’ai sorti de l’hôpital en Louisiane. Mais, depuis nos retrouvailles mi-mai, je ne l’ai jamais trouvé…

    Comment dire…

    Sexy ?

    Bon sang ! C’est le mot juste. Là, maintenant, il dégage quelque chose de foutrement sexy.

    Les mots de Welsley me flagellent à cette idée saugrenue. Ses yeux accusateurs et sa voix mesquine s’imposent dans mon esprit.

    Le mari de ta sœur coche toutes tes cases. Il ne te laisse pas indifférent, avoue.

    T’auras beau le nier, tu ne réussiras pas à me faire croire que cet homme est hors limite pour toi maintenant que ta sœur n’est plus sur ta route.

    Tu plonges dans les histoires sales comme un moucheron attiré par la merde. Plus ça pue l’indécence, plus ça t’attire.

    Je me mords fortement la lèvre, plus qu’honteux d’admettre à quel point il visait juste.

    — Eh ben ! Pas mal du tout, pour un sportif du dimanche.

    Plus que l’exclamation de Sawyer, c’est son geste qui me tire de mon auto-flagellation. Je réagis dans la seconde, en interceptant la main qu’il lève naturellement vers le buste d’Eliakim, et la repousse sans pouvoir m’empêcher de gronder :

    — Garde tes mains dans tes poches, Haddison.

    Il s’écarte en signe de reddition. Peu enclin à laisser quelqu’un tâter son torse, Akim recule en même temps. Il se fait méchamment bousculer par le mec qui passe derrière lui, et trébuche vers moi sous la force de sa bourrade.

    — Fais gaffe où tu mets les pieds, le curé.

    Sans grande surprise, c’est la voix de Welsley qui fouette l’air lourd. Rattrapant sans mal Akim par les épaules, je lève un regard peu amène vers Wels, qui nous toise successivement en continuant son chemin.

    — Tu comptes un jour arrêter d’agir comme un foutu gamin colérique ?

    Pour toute réponse, j’ai droit à un doigt d’honneur agrémenté d’un de ses sourires narquois.

    Appuyé sur mes avant-bras pour éviter la chute, Eliakim me lâche une fois son équilibre retrouvé et lance un bref coup d’œil au coupable.

    — Ce n’est rien, assure-t-il ensuite. Je comprends qu’il me considère comme un rival. Après tout, je ne viens en renfort dans votre équipe qu’à cause de son retour surprise chez les rouges.

    — C’est clair qu’il t’a aussi dans le collimateur, souffle Sawyer en observant Welsley s’éloigner. On devrait jouer là-dessus.

    — Je suis prêt à l’affronter durant l’épreuve de natation, si c’est ce que tu as en tête.

    Avec ça, Eliakim retrouve toute l’attention du blond.

    — Pas exactement. D’habitude, c’est toujours Séra qui l’affronte. Mais je valide l’idée à 100% !

    — T’es sûr de toi ? insisté-je en tenant Akim du regard.

    Il acquiesce.

    — Je ne prétends pas parvenir à rivaliser avec un professionnel, mais je compte bien lui montrer que ni sa carrure imposante ni son attitude exécrable ne m’impressionnent.

    — Ah ! Bien dit, Padre, se réjouit Sawyer. Je vais annoncer la bonne nouvelle à Calleb.

    Il tape dans ses mains et détale en direction du pavillon, nous laissant seuls.

    — Rassure-moi, t’as conscience que Welsley te fera bouffer du sable s’il en a l’occasion ? Littéralement.

    À ma grande surprise, Eliakim lâche un rire franc. Ses yeux s’accrochent ensuite aux miens.

    — Je l’ai bien compris, et je ne lui accorderai pas ce plaisir. Tu n’es pas le seul à côtoyer ce genre de personnage, souligne-t-il face à mon regard interrogateur.

    La vision de son accrochage avec le pasteur Dupre lors de la fête de Juneteenth me revient bien évidemment en mémoire. L’aigreur de Welsley ne paraît cependant pas assez affecter Akim pour que je m’inquiète qu’il s’isole dans un coin avec une bouteille d’alcool.

    Quelques minutes plus tard, nos deux équipes sont rassemblées sur le rivage. L’épreuve de natation se déroule au-delà de la zone de baignade autorisée. Prendre le top départ aussi loin de la rive, perchés sur les rochers qui dominent les côtes du lac, peut paraître un peu fou pour les non-initiés. Mais l’eau n’a qu’environ deux mètres de profondeur au niveau de la plage. Bien trop peu. Et puis, nager après les bouées nous évite de déranger les usagers avec notre agitation particulièrement sonore.

    — 3… 2… 1…

    Déjà penché en avant, je prends une impulsion sur mes jambes fléchies et plonge dès que le coup de sifflet du premier arbitre résonne dans mes oreilles. Il est suivi des cris d’encouragements de nos équipes respectives, vite emportés par les bourdonnements du vent qui souffle sur nos corps en chute libre. Mes bras tendus percent d’abord la surface de l’eau fraîche, puis elle m’avale tout entier.

    L’espace de quelques secondes, les bruits de la surface disparaissent au profit du ronron étouffé de mes mouvements sous l’eau. Corps gainé, abdominaux contractés, je commence mon crawl effréné. Aucun style de nage n’est imposé, mais celui-ci reste le plus rapide. Mes bras tournent, mes jambes me propulsent comme des hélices, et mon cœur bat à tout rompre. Ma coordination devient mécanique : tourner la tête, reprendre mon souffle, la replonger dans l’eau, expirer, continuer à activer bras et jambes.

    Mes efforts se relâchent au second coup de sifflet de l’arbitre 2, qui indique aux plongeurs suivants quelle équipe peut s’élancer du haut des rochers grâce à deux petits drapeaux rouge et bleu. Je continue de nager tranquillement et rejoins mon adversaire. Allongé sur le dos, il me taquine gentiment en se laissant porter par le faible courant.

    — J’espère que tes potes d’arme et toi êtes prêts à raquer pour la bouffe, ce soir.

    Je retiens un léger rire.

    — Tu sais que je prends jamais parti, Max, mais je suis pragmatique. Vu comment les choses se profilent, j’ai bien l’impression que l’addition sera pour les sauveteurs cette fois.

    — Ah ouais ? La brasse désespérée de votre deuxième lascar me fait penser tout le contraire.

    Je me retourne pour suivre l’avancée de Sawyer. Malgré toute sa bonne volonté et ses efforts, la natation n’est pas le sport dans lequel il brille le plus. Logan prend l’avantage malgré son genou douloureux. Mais l’équipe bleue a une technique pour contrer cette tendance, c’est de faire partir un bon nageur au début, un bon au milieu et un bon à la fin de l’épreuve. Raison pour laquelle Sawyer insistait autant pour que je réponde présent.

    Deux nouveaux coups de sifflets se succèdent au loin, Aleks et Calleb s’élancent à leur tour, avec quelques précieuses secondes d’intervalle.

    — Aleks va creuser l’écart et les autres achèveront de vous coiffer au poteau. Nous restera plus qu’à vous rétamer sur le porté de blessé et rafler la victoire sur l’épreuve additionnelle.

    Le choix de cette cinquième épreuve, destinée à nous départager en cas d’égalité, est lui aussi source de discorde. La fin de compétition s’annonce donc encore plus mouvementée que d’habitude.

    Max et moi revenons dans la zone de baignade autorisée pour regagner la plage. Logan nous rejoint rapidement, puis Sawyer sort à son tour de l’eau.

    Essoufflé, il s’écroule sur le dos dans le sable.

    — Je vois des étoiles… en pleine journée.

    Son ton dépité tire un rire moqueur aux deux secouristes.

    — Y’a pas à dire, Haddison, ricane Max. Quoi que tu fasses, tu mets de l’ambiance.

    Sawyer rassemble la force de lever un pouce. Sa main retombe mollement sur son ventre agité, l’éclat de rire des deux lurons s’intensifie. J’esquisse moi-même un sourire avant de m’assoir auprès de mon Aquaman raté.

    — Tu vas survivre, le bleu ?

    — Franchement, pas sûr… Je dirais pas non à une longue session de bouche à bouche.

    Je ris un bon coup tandis que les deux autres accueillent nos capitaines, qui suivent le duel en cours avec une attention exacerbée. D’aussi loin, impossible d’entendre les nouveaux coups de sifflets. Mais on aperçoit les silhouettes des deux derniers nageurs sauter du rivage. D’abord Welsley, sans surprise, puis Eliakim. Les conversations vont de bon train quand Logan jure inopinément.

    — Putain ! Je crois que quelqu’un est sorti de la zone autorisée.

    Aleks empoigne les jumelles pendues autour de son cou.

    — Merde, il est en train de se noyer !

    Elle contacte instinctivement l’équipe en service à l’aide de sa radio. L’annonce de cette situation d’urgence nous a tous mis sur le qui vive, mais ce qui suit me glace le sang.

    — Séra, je crois que ton beau-frère l’a vu. Il a dévié dans sa direction.

    J’ai l’impression que mon cœur chute d’un gratte-ciel. Son rythme s’emballe avant même que je bouge. Je me rapproche d’Aleks en un clin d’œil et lui arrache ses jumelles des mains.

    — Bon sang, Akim, pourquoi tu t’entêtes à prendre ce genre de risques ?

    Les yeux rivés sur cette scène catastrophique, je peste entre mes dents. Mais Aleks, le cou tendu vers moi à cause des lanières des jumelles, m’entend. Elle pose une main amicale sur mon bras et le serre doucement.

    — Ça va aller. Il a l’air d’être un bon nageur.

    — On sait tous les deux que ça suffit pas pour intervenir sur une noyade.

    Sa tentative de minimiser la situation est vaine. Mon cerveau tourne à mille à l’heure. Je lâche les jumelles, avec autant de délicatesse que je les ai raflées, et m’élance vers l’eau. C’était sans compter sur le veto des sauveteurs. Ils m’interceptent et font barrage de leurs corps comme un seul homme.

    — Non, Séra ! répète Aleks après les autres. Hope est sur le scooter, Wels est sur les talons d’Eliakim et l’équipe en service est aussi sur le coup. Ça ne sert à rien que tu te mettes aussi en danger.

    — OK, me résigné-je. Tes jumelles.

    Elle s’exécute et les enlève de son cou pour les placer dans ma main tendue. Les autres s’écartent pour continuer à suivre l’action de loin, non sans garder un œil vigilant de mon côté.

    Sawyer se plante derrière moi, le nez presque enfoui dans mon cou, comme s’il pourrait ainsi lui aussi regarder à travers ces foutues jumelles.

    — Alors ? souffle-t-il.

    Je l’ignore, prêt à péter une durite si Welsley ne rattrape pas Eliakim dans la seconde.

    La jeune Hope est arrivée à hauteur du noyé, mais il patauge et peine à s’accrocher au scooter. Sa tête disparait et réapparait de la surface de l’eau à mesure qu’il boit la tasse. Lorsqu’Akim arrive à son tour, il tente tant bien que mal de maintenir la victime à flot pour qu’elle saisisse la main de la sauveteuse. Ce que je craignais se produit alors ; le type s’accroche à lui comme à un rocher sur lequel il prend appui pour se hisser hors de l’eau.

    Mon cœur fait un nouveau bond dans ma poitrine quand Eliakim coule à pic. Le souffle coupé, je lâche une fois de plus les jumelles et esquive, non sans mal, les sauveteurs qui, incapables de stopper ma ruée dans l’eau, se contentent de crier mon nom en boucle.

     Le souffle coupé, je lâche une fois de plus les jumelles et esquive, non sans mal, les sauveteurs qui, incapables de stopper ma ruée dans l'eau, se contentent de crier mon nom en boucle

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  • Chapitre 39

    39 | 𝔸𝕥𝕥𝕚𝕣é 𝕡𝕒𝕣 𝕝𝕒 𝕞𝕖𝕣𝕕𝕖

    11–16 minutes

    À court de mots, Eliakim me dévisage, les yeux pleins de surprise.

    — Welsley O’Bright, répète-t-il en tournant à nouveau le regard vers l’intéressé.

    Puis l’information semble prendre tout son sens dans sa tête.

    — C’est… ton ex-fiancé ? Celui qui t’accompagnait à mon mariage.

    — Exact.

    — Il a l’air…

    Canon. Narcissique. Incroyable au pieux. La liste est aussi longue que mitigée, mais, évidemment, Akim choisit un tout autre terme.

    — Charismatique, souffle-t-il suite à une courte réflexion.

    — Entre autre…

    Son attention me revient.

    — Vu ton entrain, j’en déduis à que tu ne t’attendais pas à le voir aujourd’hui. Risque-t-il de te causer des ennuis ?

    — J’ose espérer que non.

    Les scènes de jalousie exagérée, c’est du Wels tout craché. Ça m’étonnerait qu’il y coupe par miracle. Ceci dit, je ne veux pas parasiter Eliakim avec les détails de notre relation foireuse.

    — Ce n’est pas quelqu’un de méchant, mais on ne s’est pas quittés de façon très cordiale. Donc il risque de vouloir chercher la petite bête. À force, j’y suis habitué.

    — Très bien, car il semble fin prêt à lancer les hostilités.

    Je jette un regard sur le côté et l’aperçois avancer vers nous d’un pas impérial. Sa peau, déjà couverte de sueur, luit sous le soleil de plomb qui fait aussi étinceller la boucle à son oreille.

    Putain, il a l’air encore mieux foutu que dans mes souvenirs. En revanche, je me rappelle à quel point succomber à son charme nous est néfaste, à lui comme à moi. Ça suffit à me dissuader de le mater.

    Lèvres pincées, je croise les bras sur mon buste lorsque Welsley arrive à nos côtés. Il enlève ses lunettes de soleil, qu’il accroche à l’élastique de son short de bain, puisqu’il est torse nu, et toise ouvertement Eliakim.

    Ses yeux noirs dédaigneux s’accrochent ensuite à moi. Sa mâchoire carrée se décontracte. Il esquisse un sourire narquois.

    — Salut, Séra.

    — Wels, opiné-je en réponse.

    — T’as l’air en forme.

    — Toi aussi.

    — Je vais vous laisser discuter, annonce Eliakim, qui s’en va promptement.

    L’air hautain, Welsley le regarde filer vers Sawyer avant de reprendre :

    — Je ne pensais pas te voir ici aujourd’hui. Aux dernières nouvelles, t’étais une fois de plus hors de la ville pour une de tes missions.

    — Affaire bouclée. Je suis rentré y’a quelques mois.

    — Cool, notre compétition du 4 juillet s’annonce d’autant plus intéressante. Je vois que t’es venu avec ton nouveau mec.

    Ses reproches subtils s’enchaînent, et son sourire de façade reste en place. L’éclat de défiance dans ses yeux ne m’est toutefois pas inconnu. Je choisis d’étouffer ses fausses idées dans l’œuf avant qu’il ne commence à faire des histoires pour rien.

    — Écoute, ça te regarde absolument pas… Mais te connaissant, je préfère être clair. Eliakim est mon beau-frère, le veuf d’Améthyste. Il est aussi pasteur, je te rappelle.

    Il lâche un rire moqueur.

    — Je parlais de ta petite pute blanche. C’est drôle que t’aies tout de suite pensé à ton beau-frère !

    Je me renfrogne, ce qui le fait rire de plus belle.

    Créer des quiproquos qui le confortent dans ses doutes est un des nombreux travers de Welsley. Il sait pertinemment que je ne sors pas avec Sawyer. Et, il a beau avoir une dent contre lui malgré ça, c’est avec Eliakim que je suis venu…

    — Je constate que tu ne fais plus semblant de pas le blairer. C’est à se demander ce qui a bien pu changer pour que son bien-être compte autant pour toi.

    — Je suis sérieux, Welsley. Il traverse déjà assez de merdes en ce moment.

    — Et alors ? rit-il. C’est pas le seul. T’as pas plutôt peur que je dise à ton charmant beau-frère des choses compromettantes à ton sujet ? Ou alors qu’il en dise à votre sujet ?

    J’ai beau être habitué à son cinéma, il n’en est pas moins usant. Je le fixe, sans rien ajouter, pour lui intimer de passer à autre chose.

    — Ouh… s’amuse-t-il en se rapprochant étroitement. J’ai droit à ton regard revolver. T’as dû oublier que te foutre en rogne, c’est ce qui m’excite le plus comme préliminaire.

    Il lève une main, qu’il pose à plat sur mon pectoral, et se penche à mon oreille.

    — Mais moi, j’oublie pas. Je te connais par cœur, Séraphin.

    Welsley se redresse, et ses yeux retrouvent les miens, sans qu’il ne daigne reculer le visage. Sa proximité ne me fait pourtant ni chaud ni froid.

    — T’as une approche particulière des liens familiaux, puisque tu t’es tapé ton meilleur ami. Le type que tu jurais considérer comme un petit frère… C’était assez prévisible, je dois dire. Ce qui m’a le plus surpris, c’est que c’est pas du tout ton genre de mec. Toi, ce qui te fait perdre la tête, ce sont les Melanin Kings*. Le mari de ta sœur coche toutes tes cases. Il ne te laisse pas indifférent, avoue.

    Il marque une légère pause, espérant peut-être me tirer une réaction. Voyant qu’elle ne vient pas, il insiste en remontant sa main sous mes locks, jusqu’à ma nuque :

    — Je l’ai remarqué dès notre séjour en Louisiane. Tu te souviens combien leur cérémonie de mariage t’a mis à fleur de peau ? Parce que moi, oui, même si sur le moment, j’avais pas encore pigé pourquoi… Et t’auras beau le nier, tu ne réussiras pas à me faire croire que cet homme est hors limite pour toi maintenant que ta sœur n’est plus sur ta route, ni qu’il ne se passe rien entre vous alors qu’il a carrément emménagé chez toi.

    — T’as bientôt fini ?

    Tout excité qu’il était, Sawyer a dû vendre la mèche comme un bleu en allant lui parler. Je jette un coup d’œil détaché à ma montre, comme si Welsley ne touchait pas un point des plus sensibles.

    Il m’empoigne fermement les cheveux et incline la tête.

    — Cache-toi derrière ton masque d’impassibilité autant que tu veux. Tu te crois peut-être au-dessus de nous autres, qui sommes incapables de gérer nos émotions aussi froidement que toi, mais tu plonges dans les histoires sales comme un moucheron attiré par la merde. Plus ça pue l’indécence, plus ça t’attire.

    Il en est la preuve vivante. Je ravale l’acidité qui me remonte dans la bouche et dégage sa main d’un tour de bras.

    — Si tu penses réussir à me faire sortir de mes gonds, tu gaspilles ton énergie. Le temps où j’alimentais ton feu est révolu. J’ai admis mes erreurs et je m’en suis excusé. Je pensais que ton départ pour la Californie t’aurait aidé à tourner la page.

    — J’aurais bien aimé… Mais tout le monde n’a pas ton cœur de pierre.

    Pour la première fois depuis son arrivée, l’expression accablée de Wels laisse entrevoir ce qu’il est vraiment : un cœur brisé. Il tourne lentement la tête vers Akim, qui nous observe d’un peu plus loin, en compagnie de Sawyer et des autres flics.

    Pris à nous guetter, il sursaute et prétend retourner à la vive conversation en cours.

    — Ton gentil pasteur aussi a l’air d’être coupable du péché de jalousie. J’imagine qu’il s’en repend tous les soirs, agenouillé aux pieds de son-

    — OK, je crois qu’on n’a plus rien à se dire.

    Lassé d’écouter ces conneries, je me détourne de lui.

    Je suis vacciné contre son venin. Qu’il me crache son mépris parce je l’ai blessé, c’est une chose. Manquer de respect à Eliakim et sa foi, c’en est une toute autre.

    Welsley rit et me retiens par le bras, rebondissant de la façon la plus improbable.

    — Attends, Séra, j’ai besoin que tu m’aides à étaler de la lotion dans mon dos.

    Avec un regard mielleux, il me le tend le tube de crème solaire qu’il sort tout juste de sa poche. Le genre de retournement de situation typique lorsqu’il est conscient d’aller trop loin dans ses propos.

    — Je passe mon tour, décliné-je en glissant les mains dans mes poches. Tu trouveras bien un volontaire parmi ta foule d’admirateurs.

    Beaucoup seraient même prêts à payer pour. Le sourire moqueur sur les lèvres charnues de Welsley ne fait que s’étirer. Enfin décidé à me lâcher la grappe, il remet ses Ray-Ban et reporte son attention vers l’effervescence de mes collègues.

    — À toute, bébé. J’espère que l’équipe flicaille est prête pour une nouvelle déculottée.

    Je retiens un souffle blasé. Wels m’a tout l’air de vouloir participer à la compétition. Sous ses grands airs confiants, il est teigneux et rancunier. Sawyer a une cible sur le front depuis qu’il a découvert qu’on couchait ensemble, après avoir fouillé dans mon téléphone un jour où il était venu chez moi récupérer des affaires. Mais s’il se trompe sur beaucoup de choses, il a bien raison sur un point : le mariage d’Eliakim et Améthyste m’a anéanti.

    C’est la raison pour laquelle j’ai décidé de rompre nos fiançailles. Je savais que notre relation n’était qu’une illusion. Malgré les sensations intenses qu’il déclenchait chez moi, je n’ai jamais été amoureux de Welsley.

    Je n’ai plus réussi à aimer personne après Eliakim…

    J’ai pensé à tort pouvoir me contenter du physique attrayant de Wels, et de son incontestable dévotion comme lots de consolation. Notre rupture, aussi houleuse que les plus mauvais jours de notre relation, m’a appris une bonne leçon : l’attirance physique et la compatibilité sexuelle à elles seules ne me suffiront jamais. Un couple durable se construit sur des projets de vie communs et une vision synchrone de l’avenir. En ce qui nous concernait, ou plutôt, en ce qui me concernait, aucun de ces critères n’étaient de mise avec Welsley. Le bon sens a fini par me dicter ma décision. Mes rapports avec Sawyer ont changés peu de temps après. J’étais au fond du trou, il m’a aidé à remonter la pente. Petit à petit.

    De son côté, Wels s’est persuadé que je me défilais parce que je le trompais. Sa certitude s’est ancrée quand il est tombé sur les messages explicites de Sawyer. Il pense d’ailleurs que je l’ai plaqué à cause de lui. Je n’ai donc aucun doute sur le fait qu’il nous fera mordre la poussière aujourd’hui, à la moindre occasion.

    Tandis que Welsley repart vers la foule de visiteurs, à la recherche de celui ou celle qui saura le convaincre de lui laisser l’honneur de le badigeonner de crème solaire, je vais rejoindre Akim et Sawyer.

    — Purée, ce mec est une œuvre d’art ! J’aurais volontiers proposé de le tartiner s’il me détestait pas autant. Y’a bien que toi pour attirer ce genre de mec sans fournir aucun effort. C’est quoi déjà, son pseudo sur Justforfan* ?

    Les yeux d’Eliakim s’arrondissent. Ayant sans doute peu l’habitude de conversations aussi décomplexées, il ne sait plus où se mettre. Je lance une œillade à Sawyer.

    — Ben quoi ? Ah oui, c’est ton ex… Tu trouves déplacé que je lui bave dessus ?

    Vu les pensées indécentes qui me traversent l’esprit depuis quelques jours, je serai bien hypocrite de juger quiconque sur ses fantasmes.

    — Ce qui se passe dans ta tête ne regarde que toi.

    Il pouffe de rire avant de reprendre :

    — J’arrive toujours pas à croire que vous étiez fiancés.

    — Alors on est deux, bougonné-je.

    Welsley O’Bright a tout un tas d’arguments qui l’aident à arriver à ses fins, sans le moindre effort verbal. Si je devais faire une liste de mes décisions personnelles les plus stupides, accepter de me fiancer avec lui arriverait tout en haut. Juste après mon aventure avec Donovan, mon erreur la plus récente. Je me suis vraiment surpassé pour détrôner Welsley…

    — Eh, tu nages bien, Akim ? Sawyer dit que tu bosses à mi-temps comme coach à la piscine municipale de Fort Worth.

    L’invective de Callum me ramène à la conversation animée de nos camarades et surtout au fait que Sawyer parle toujours à tort et à travers.

    — Eum, eh bien, oui, confirme un Eliakim interloqué.

    Pas étonnant qu’il soit mal à l’aise. Son poste à la piscine est directement lié à sa liberté conditionnelle. Ce n’est pas le genre de détail qu’on apprécie d’étaler devant des inconnus. Heureusement, la vie privée des autres n’est pas ce qui intéresse le plus Callum.

    — Génial ! Avec le retour du Zack Efron black version Baywatch*, je crois qu’on va avoir besoin de quelqu’un en plus dans l’équipe. Y’a quatre épreuves. D’abord un tug-of-war, ensuite un relais d’endurance, le relais de natation, et enfin l’épreuve de transport de blessé. Tu t’en sens capable ?

    Eliakim affiche un sourire contrit. Il se gratte la tempe dans un geste nerveux.

    — En toute honnêteté, je ne suis pas un grand sportif.

    — Pas besoin, lance Sawyer. L’endurance, c’est 50/50, mais généralement, on les bat sur le tug-of-war et le transport de blessés. C’est vraiment l’épreuve de natation qui fait pencher la balance de leur côté. Séra et Callum sont nos seuls atouts, ce sera vraiment la merde s’il nous manque quelqu’un.

    — D’accord, acquiesce timidement Akim.

    — Te sens pas obligé, soufflé-je à son intention.

    — Non. Si ça peut vous aider, je suis partant. Il faudra juste m’expliquer vos règles en détail.

    — Ouais, t’inquiète. 

    Sawyer opine à peine que Callum hèle les sauveteurs.

    — Eh ! Les frimeurs d’Alerte à Twin Points, on a notre sixième homme !

    — Le bon pasteur ? s’esclaffe Welsley, debout à quelques mètres, au milieu de ses fans

    Sa remarque crée la surprise chez tout le monde, puisque nous n’avons mis personne dans la confidence quant au pastorat d’Eliakim.

    — Vous êtes à ce point désespérés ? ajoute-t-il en abaissant légèrement ses lunettes sur son nez pour mieux nous narguer.

    — C’est littéralement le représentant du Manie-Tout qui tient nos vies entre ses mains, à chaque fois qu’on est sur le terrain, réplique Sawyer.

    — C’est peut-être même un signe qu’il soit là pour se joindre à l’équipe bleue, enchaîne un autre flic.

    — Un signe ? Carrément ! se moque le deuxième pompier. On aura tout entendu.

    — Bon, on se fout de votre avis. C’est acté. Vous vous vantez toujours d’être plus beaux et plus forts. Je vois pas en quoi le choix de notre nouvelle recrue vous dérange !

    — T’as raison, intervient Aleks. Faites comme vous voulez. Il vous faudra bien une intervention divine pour gagner cette année.

    Elle rit un coup et retourne aux festivités. Callum et Sawyer se chargent de briefer Eliakim, qui me lance des petits coups d’œil intermittents.

    — C’est bon pour toi ? s’enquiert Callum à la fin de son speech, une main solide sur son épaule.

    — Oui, opine Akim. Pas de pression, ni de tensions en vue. Hein ?

    Les gars explosent de rire.

    — Ça va aller ! assure Sawyer. Ils aboient plus qu’ils ne mordent… pour la plupart.

    Son regard dévie vers Welsley. À présent appuyé contre une table, bière à la main, il nous dévisage sans s’en cacher. Je l’ignore royalement et remonte mes cheveux, que j’attache au-dessus de ma tête en espérant avoir un peu moins chaud.

    Mon regard tombe à nouveau sur le visage concentré d’Eliakim, toujours coaché par Sawyer et Callum. Je secoue légèrement la tête.

    Il serait grand temps qu’Akim arrête de se plier en quatre pour faire plaisir à tout le monde. J’imagine qu’il ne corrigera pas cette mauvaise habitude en un claquement de doigts, mais aujourd’hui, ça risque de lui attirer un problème de taille.

    __________

    Melanin Kings : Rois de la mélanine -> les hommes noirs.

    Justforfan : plateforme qui permet de proposer du contenu explicite pour adultes, similaire à Onlyfans.

    Baywatch : film, remake de la série culte « Alerte à Malibu », où l’acteur Zac Efron joue le rôle d’un sauveteur sexy au corps ultra musclé (avec des veines saillantes 🤤).

    .

    Personnages introduits :

    • Welsley O’Bright / trentenaire / sauveteur délocalisé à L.A / ex-fiancé de Séraphin.

    • Callum / quarantine / policier / collègue de Sawyer.

    • Aleks / cheffe d’équipe des sauveteurs de Twin Points / ex-collègue de Welsley.

    • Logan / pompier de Fort Worth / ami des sauveteurs de Twin Points.

    • Logan / pompier de Fort Worth / ami des sauveteurs de Twin Points

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  • 13 | 𝖁𝖎𝖊𝖎𝖑𝖑𝖊 𝖛𝖎𝖑𝖑𝖊

    6–10 minutes

    Vieille ville

    Cette nuit, on traque le damné à Orléans.

    Je suis arrivé par une forêt et parti en repérage pour trouver un endroit discret où ouvrir un portail.

    Ces quais déserts, plongés dans l’obscurité, me paraissent une bonne option. On est en plein cœur de la ville, ça nous évitera de courir pendant des plombes.

    Positionné face à l’eau, j’écarte les pattes et griffe le sol. L’air autour de moi s’alourdit, se charge de poussière et forme un nuage qui explose au-dessus de la surface plane.

    L’ombre de mon large portail efface le reflet lumineux de la lune. Les quatre membres de la meute jaillissent des ténèbres un par un. Leurs corps agiles se détendent au-dessus de l’eau et atterrissent silencieusement sur les quais.

    Une fois au complet, je referme le tourbillon obscur qui flotte au-dessus de l’eau et lance :

    Ce soir, on fait ça vite fait. J’ai pas envie de traîner des lustres dans ce vieux patelin.

    La rapidité avec laquelle je trace après être passé dans l’ombre souligne mon impatience. Les autres font de même et  s’élancent à ma suite vers le centre ville.

    Les Français ont un goût fade ! Donc ça me va.

    — Ouais ! Putain, je me rappelle encore de la chair tendre et épicée du Vénézuélien de l’autre jour. Pourquoi on n’a pas un délice pareil tous les soirs ?

    — Tu sais très bien que c’est à la meute des forêts du Nord que le maître donne les meilleurs damnés.

    Tu vas te faire détruire s’il t’entends le critiquer, ricane l’autre femelle.

    Je dis ce qui est !

    Je me fous de leurs jérémiades. Elles se superposent en arrière-plan dans mon esprit. La meute continue à fendre les rues de la ville à toute allure. Ses bâtiments anciens, auxquels s’accordent les plus récents, défilent en vision périphérique.

    Je cours en tête, là où est ma place. Masqués par les ténèbres, on slalome aisément entre les rares créatures terrestres et voitures qui sillonnent encore les rues de la ville à cette heure tardive. Je fais un écart pour éviter une de ces longues machines de métal qui roulent sur des rails, et on bifurque vers la grande place d’une immense cathédrale.

    Les lieux consacrés nous sont inaccessibles. Ils nous brûlent la chair au moindre contact, pareil pour les objets. Les autres et moi, on éclate donc notre formation en V pour contourner ce maudit bâtiment de mes deux.  

    Son énergie consacrée irradie et me hérisse les poils. Ce frisson d’inconfort se propage dans la meute, soulevant une certaine irritation.

    Je m’arrêterais pisser dessus si on avait ce temps.

    Les autres grognent leur approbation et ajoutent leurs propres insultes. L’acidité qui nous ronge ne fait que se renforcer. Je lève le museau en l’air.

    Mes cordes vocales vibrent, ma gueule s’ouvre en grand et je pousse un hurlement horrifique. Il résonne dans tous le quartier.

    Sujets au même énervement, les autres répondent à mon cri dans un écho aux promesses de mort.

    Les humains sur notre passage sursautent et s’affolent. Malgré notre avancée rapide, je sens le fumet excitant de la peur se répandre dans l’air.

    Un sourire fend ma face.

    Je prends toujours un malin plaisir à semer la terreur parmi les habitants de la Terre. Mais je dois avouer qu’en ce moment, j’ai beaucoup plus stimulant pour me distraire : Aubrey, mon obsession des Îles de Guadeloupe. Je suis pressé de tuer le connard du soir et d’enfin aller le rejoindre.

    Je l’observe toutes les nuits, ça fait déjà une vingtaine de lunes terrestres que je le monte.

    Les fois où j’arrive à me contrôler, je lui accorde quelques soirs de répit pour que son anus se remette de mes passages. Je m’assure de le malmener assez pour qu’il soit plus rien qu’à moi, mais je veux pas l’abîmer.

    Pas si vite.

    Donc, bien sûr, je baise des chiennes infernales ou des démons entre-temps. Aubrey est tellement appétissant, et son aura si entêtante, que je pourrais le posséder jusqu’à le saigner à blanc si je me déchaîne pas dans d’autres culs.

    Un frisson macabre me traverse à cette idée. Ma bite tressaille.

    — Ben alors, Khaleel, l’idée de bouffer du vieux schnock t’excite à fond on dirait !

    — Autant que celle de t’arracher la jugulaire.

    Leurs rires moqueurs éclatent et je m’efforce de me concentrer.

    On arrive enfin sur la propriété du client. Un artisto d’une vielle famille bourgeoise. Il a signé pour éviter la disparition de sa lignée et doit ce soir payer sa dette à notre maître en prenant un aller simple pour l’Enfer. La meute encercle la demeure. Nos hurlements lugubres s’élèvent à nouveau, annonçant notre présence menaçante au damné. Pourtant, l’heure arrive et l’aristo retarde le rendez-vous.

    Cette couille molle pense sans doute avoir tout prévu en entourant son domaine de hautes clôtures en fer. C’est sous-estimer la détente d’un chien de l’Enfer. Je lance l’ordre de pénétrer la zone et on passe cet obstacle sans effort. Une fois à l’intérieur du terrain, force est de constater que l’humain a fait appel à des protections plus puissantes pour nous empêcher de pénétrer la bâtisse.

    Je commence à perdre patience et arpente la cour en cercles, scannant l’intérieur avec une attention accrue pour repérer la moindre chaleur corporelle. Dès que je trouve la signature énergétique du damné dans une des pièces de l’étage, je crache dans son esprit :

    Tu pourras pas te planquer éternellement, trou duc. On reviendra toutes les nuits et on montera la garde le jour s’il te faut. Autant éviter de nous faire chier et accepter d’être déchiqueté dès ce soir. 

    C’est pas comme si on leur laissait pas le choix !

    Si ces insignifiants avaient assez de cran pour se suicider, comme convenu dans les termes de leurs contacts, ils échapperaient à la sentence de nos crocs.

    Je m’en plains pas, je suis conçu pour tuer. C’est ma raison de vivre et j’adore ça. Mais ça me fout en rogne que ces enflures, qui s’agenouillent volontiers devant mon maître, cherchent à le niquer en se barricadant derrière des protections anti-démon dès qu’ils obtiennent ce qu’ils veulent.

    D’une façon ou d’une autre, mon maître jouira de ton âme, saleté d’humain. Si tu sors pas de cette baraque maintenant, je vais m’assurer que tu crèves le plus douloureusement possible.

    Je te boufferai vivant, et je prendrai mon temps… Crois-moi, tu vas regretter de pas t’être tranché les veines quand t’en as eu l’occasion.

    Du mouvement se fait sentir dans la maison.

    Ah, quelqu’un sort !

    J’ai remarqué.

    Je m’agace, parce que j’en ai ras le cul de poireauter. Je suis tiraillé entre l’envie de le buter illico pour en finir ou lui infliger souffrance et douleur jusqu’à ce qu’il me supplie de mettre fin à sa misérable existence.

    La porte en bois massif au milieu de la façade s’ouvre. Mon irritation se propage dans les veines de la meute, dominant la confusion qui se soulève chez les autres.

    Un des mâles finit par geindre :

    C’est le damné, tu crois ?

    Une des femelles répond à ma place.

    — Comment tu veux qu’il sache ? Khaleel est Alpha, pas devin. Et cet humain ne sent pas l’Enfer.

    Elle dit vrai, il ne sent rien qui puisse nous aiguiller.

    Seules quelques effluves aux notes huilées émanent de l’homme qui sort de la maison, une large capuche noire sur la tête.

    On fait quoi, Khaleel ?

    Stand-by et observation.

    Mon ton est aussi tendu que mon corps et mes yeux ne quittent plus l’humain.

    Il descend les quelques marches de l’entrée à pas lents. Son bras se lève progressivement devant lui et il tend un poing autour duquel s’enroule une ficelle. Sortant un un livre épais de sous sa grande veste sombre, il ouvre la main. Une amulette gravée de lettres hénokéennes en tombe et pend sous mes yeux méfiants.

    Mon cerveau se met à carburer à plein régime.

    Je veux savoir qui est ce connard ! L’hénokéen n’est une des langues des démons que parce que Lucifer l’a volé aux anges. Ce qui en fait une arme redoutable. Il le sera, lui aussi, s’il parvient à la manipuler…

    Je vois l’amulette vibrer quand l’humain commence à psalmodier. J’aperçois aussi ses lèvres bouger dans l’ombre de sa capuche. Mais, jusqu’à ce qu’il avance de quelques pas, il marmonne trop bas pour que je comprenne ce qu’il dit.

    Per Potentiam Creatricem, dispersi sint hi inimici…*

    Foutrement confiant, il approche. Sa voix se précise et je pige vite que cette sous-merde récite une un psaume de bannissement latin !

    Mes muscles deviennent mous. Mes pattes faiblissent. Je me sens défaillir et manque de m’écrouler sous le poids de ces maudits mots.

    Un grognement profond m’échappe.

    L’espace d’une seconde, je me demande pourquoi Diable notre crétin de damné a fait appel à ce type. Il pourra pas sauver son âme, elle appartenait déjà à mon maître dès la signature du pacte de sang !

    Mais les humains sont des créatures vicieuses, lâches et mesquines. Prêtes à tenter l’impossible si ça peut rompre leurs engagements.

    Tous crocs dehors, je gronde, enragé :

    — Butez-moi cette saloperie d’exorciste !

    ___

    Traduction : « Par la Puissance Créatrice, que ces ennemis soient dispersés… »

    Ce soir, ces deux humains remonteront en voiture dans le plus grand des calmes, inconscients d'avoir frôlé la mort

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  • 12 | 𝕻𝖔𝖘𝖘𝖊́𝖉𝖊́ 𝖆̀ 𝖒𝖎𝖓𝖚𝖎𝖙

    4–7 minutes

    Possédé à minuit

    [TW – rapport sexuel violent]

    Cette fois, je m’assure de tenir ma chose imprévisible pour qu’elle ne m’échappe plus. Peu importe que j’exagère la force nécessaire.

    Mes doigts s’enfoncent dans sa peau et ma queue dans ses chairs. Aubrey reste tranquille, je le pénètre jusqu’à la garde. La substance grasse à l’odeur infecte dont est badigeonnée sa foutue capote doit aider. Il grimace un peu de douleur, mais c’est seulement quand je commence à le baiser que son corps se crispe et se remet à bourdonner.

    Son souffle et son rythme cardiaque s’emballent, leurs bruits plus légers noyés sous le claquement sauvage de ma peau contre la sienne. Son sang cogne dans ses veines, son sexe contre l’intérieur ses cuisses. Aubrey contracte les mâchoires, les poings serrés sur la roche contre laquelle je le pilonne. Ses plaintes étouffées me parviennent au milieu des remous bruyants de l’eau dans laquelle trempent nos jambes, mais à aucun moment il ne proteste.

    Certains humains prennent un malin plaisir à être brutalisés. J’ai plus un seul doute quant au fait qu’il soit de ceux-là.

    Une fois ajusté à mes coups de reins, il se détend. Son anus se relâche. Ma bite y glisse comme un croc dans de la chair bien juteuse et ses râles de douleurs se changent en gémissements. Je sens son être tout entier vibrer de plaisir à chaque assaut.

    Prenant appui sur le rocher, Aubrey cherche à reprendre le contrôle. Il bouge les hanches d’avant en arrière, à vive allure, et s’empale sur ma pine à son propre rythme. Je l’attrape par la gorge et l’attire contre mon buste. Le nez derrière son oreille, je le respire à plein poumons et soupire :

    — Tu te retiens de geindre mon nom. Je le sens.

    Sa pomme d’Adam monte et descend dans le creux de sa main tandis qu’il déglutit. Puis il murmure d’une voix haletante :

    — Je vais pas t’offrir ça en plus de mon cul. Tu vas devoir le mériter.

    Agacé par sa grande gueule, je le pousse une nouvelle fois et le retourne à la volée. Il lâche un hoquet de douleur quand mon sexe se déloge de son anneau de chair. Je laisse pas l’occasion à ce son de se transformer en cri. Mes doigts se referment contre sa gorge et je le plaque durement contre la pierre. Les siens s’enroulent autour de mon poignet dans une tentative vaine et me faire lâcher prise.

    Il se peut que mes yeux rougeoient encore furtivement. Cette manie de toujours résister m’enrage ! Mais en même temps, l’insubordination de cet humain aux os si frêles m’excite.

    À présent, il doit avoir pigé que je pourrais lui briser la nuque sans efforts. Pourtant, son attitude ne change en rien. Il continue à me fixer d’un regard défiant, un sourire au coin des lèvres pour appuyer son insolence.

    Je suis pas venu avec l’intention de le crever ce soir, mais, si ça se produit, ce sera entièrement de sa faute.

    La main toujours serrée autour de son cou, je lui écarte les jambes et me plante au milieu. Après avoir repositionné la protection le long de mon sexe, je recommence à le sodomiser. Il grimace encore et se mord la lèvre. La violence de mes à-coups le secouent. Les frottements de sa peau sur le rocher dans son dos lui éraflent l’épiderme. Ceux de ma bite aggravent les microfissures dans ses chairs. L’odeur subtile de son sang flotte autour de nous, venant se superposer au parfum grisant de sa sueur et du fluide visqueux qui dégouline de son gland.

    À mesure qu’il se branle, ses grognements s’intensifient et deviennent des gémissements réjouit.

    — Manman, Zendien, ou ka bay sa rèd.*

    Je pige que dalle à ce qu’il souffle entre ses dents. Il doit s’oublier à parler sa langue régionale. Cette sonorité étrangère envoûtante m’excite encore plus. Elle donne une saveur plus brute au coït.

    Je me penche vers son visage et lui lèche les lèvres avant de souffler :

    — C’est bon ? Y’a assez de mérite à ton goût ?

    Les traits plissés de plaisir, il hoche la tête.

    — Oui… T’arrêtes pas, Khaleel.

    L’entendre chuchoter mon prénom d’une voix si suave n’est qu’une infime satisfaction.

    Je veux le soumettre totalement. Le faire souffrir, au moins autant que je le fais jouir. Alors mes assauts ne faiblissent pas. Je le tamponne jusqu’à ce que son corps se tende à nouveau. Sa respiration se hache, son abdomen se contracte, ses testicules se resserrent… Il arque le dos et rejette la tête en arrière, les doigts crispés autour de sa verge. Et son sperme jaillit enfin, en plusieurs petites giclées translucides qui coulent ensuite sur sa main.

    L’écho de mes derniers coups de bassin résonne sèchement dans l’air. Je me retire et me débarrasse du bout de plastoc souillé avec une grimace de dégoût.

    Sa sensation collante et ses crissements étaient aussi désagréables que son odeur chimique.

    Mon regard revient vite sur Aubrey, que je tiens toujours en position. Son cœur continue une course effrénée, et sa poitrine se soulève à un rythme tout aussi irrégulier, mais ses muscles se relâchent. La fatigue s’abat sur son visage, le rendant inexpressif. Ses jambes ramollissent et se desserrent de mes hanches. Je parie qu’il s’écroulera dans l’eau si je le lâche.

    Manquerait plus qu’il se chope une infection.

    Poussant un soupir blasé, je lui soulève le bras. Je charge son corps engourdit sur mon épaule sans plus y réfléchir et le porte aisément hors de l’eau.

    Arrivé au bord, je le dépose à même le sol et me casse aussi sec. Il est complètement HS, il me servira plus à rien cette nuit. Ni celles qui viennent.

    Je m’éloigne alors de la rivière sans me retourner, un sourire victorieux aux lèvres. La satisfaction de savoir que l’humain se rappellera longtemps de mon passage me tire un frisson. Je m’ébroue machinalement, m’étire un peu et saute derrière un arbuste.

    Quelques secondes plus tard, j’arpente de nouveau la Terre sous ma vraie forme et me fond dans l’ombre.

    Il me faut une bonne balade pour calmer ce qu’il me reste d’excitation avant mon retour en Enfer.

    ___

    Traduction idiomatique : « Putain, t’y vas fort » – dans ce contexte, la remarque est appréciative et encourage à continuer. « Zendien » est le surnom que les Guadeloupéens donnent à tous les mecs typés indiens.

    Ce soir, ces deux humains remonteront en voiture dans le plus grand des calmes, inconscients d'avoir frôlé la mort

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  • 11 | 𝕱𝖆𝖎𝖒 𝖉𝖊́𝖛𝖔𝖗𝖆𝖓𝖙𝖊

    4–6 minutes

    Faim dévorante

    Un pic d’excitation me traverse face à ses provocations. La malice dans les yeux sûrs d’Aubrey se change instantanément en curiosité.

    Je sais pas si les miens ont rougeoyé l’espace d’une seconde, ni s’il l’a remarqué.

    Peut-être bien que oui.

    Il incline la tête sur le côté. Je sens le frison qui le parcourt, ses poils se hérissent. Une chose est sûre, c’est pas juste l’effet de l’eau froide. Mais j’ai l’impression que sa surprise refait rapidement place à l’excitation.

    Cet humain-là m’a pas l’air con. Le scintillement incontrôlé de mes iris lui a peut-être bel et bien évoqué ma condition de créature surnaturelle. Je suis à peu près sûr qu’il se demande en ce moment même ce que je pourrais être. Le voir se remettre à sourire, sans prendre ses jambes à son cou, renforce tout l’intérêt qu’il me suscite.

    Mon Aubrey des Îles de Guadeloupe.

    Si énigmatique.

    Si appétissant.

    Appelé par la chaleur de son corps en rut, je patauge à mon tour dans la flotte et avance jusqu’à ce que ma poitrine soit dedans. J’irai pas plus loin.

    Je sais nager, mais pas comme les humains. Alors j’ordonne :

    — Viens ici.

    Mon autorité le fait encore sourire, pas pour très longtemps. Je compte bien lui faire ravaler cet air confiant. Il nage vers moi sans contestation et s’arrête à quelques centimètres de mon visage.

    — Tu veux me montrer à quel point t’es féroce ? souffle-t-il.

    Son ton reste joueur. Ses yeux sombres ne quittent pas les miens. Je gronde et saisis machinalement sa mâchoire. Ses jambes puissantes s’enroulent autour de mes hanches en réponse. Il manœuvre pour plaquer son bassin et son buste contre mon corps, tendu par mon instinct de prédation. J’aime pas particulièrement l’eau, mais sentir ma bite flotter dans le léger courant qui caresse ma peau est agréable. Additionné à ça, l’attitude docile d’Aubrey achève d’effacer l’irritation que soulèvent ses provocations incessantes. Au lieu de lui arracher la jugulaire d’un coup de crocs, je pose ma langue contre sa veine et la lèche.

    Aubrey penche la tête pour me laisser faire, sa peau pulsant contre la mienne en battements rapides. En recherche d’équilibre, il entoure mes épaules d’un bras avant de plonger sa main libre sous l’eau. Lèvres pincées, il commence à se branler. Son bassin s’active. Habile, il s’aligne de façon à ce que mon sexe roule au milieu de sa raie poilue.

    Je lâche son visage et empoigne ses fesses charnues à pleines mains. C’est bien l’occasion durant laquelle je trouve la forme de ces deux membres supérieurs la plus utile. Emporté par ses propres vapeurs, Aubrey cherche ma bouche et y enfonce sa langue. Je constate que même sa salive est bonne. Il y manque pourtant un petit quelque chose. N’écoutant que mon envie, je mordille sa lèvre inférieure et la fend.

    Surpris par mon entaille, qu’il sait volontaire, Aubrey sursaute. Il ricane contre mes lèvres, mais ne s’écarte pas. Le goût de son sang se mêle à notre échange, le rendant encore plus savoureux. Je l’attire étroitement contre moi et imite à la perfection ses mouvements de langue hargneux. Puisque je le maintenant à la surface, son bras quitte mes épaules. Il immerge sa deuxième main et masse ma verge en la pressant entre ses fesses. Déjà bien dur, je gémis doucement dans sa bouche avant de m’en séparer.

    — Assez joué.

    Ma voix claque dans le calme de la nuit.

    Je le repousse, seulement pour mieux le retourner, et le rattrape par la nuque d’une poigne ferme. Je le cambre, mais il parvient à se dégager sans que je m’y attende.

    Tout en nageant vers le bord, il se tourne vers moi. Comme si le sourire moqueur qu’il me lance suffisait pas, il lâche :

    — Patience, le grand méchant.

    V’là qu’il recommence à me gonfler !

    Je suis tenté de plonger en avant et de l’enfoncer dans les rochers en reprenant ma forme originelle. Le frisson d’avant transformation me chatouille de corps. Aubrey fait bien de pas me lâcher des yeux avant d’atteindre le bord de cette putain de rivière. Il ne se retourne que pour sortir de l’eau. Distrait par les reflets de la faible lumière sur sa peau sombre et les gouttes qui ruissellent le long de son corps, je reste à l’observer. Il s’en va fouiller dans ses vêtements et me montre un petit carré que je contemple avec réticence.

    — Tu viens ?

    Je ravale un grognement.

    L’attachement des humains à cet accessoire ridicule ne cesse de changer en fonction des époques. À mon humble avis, une espèce assez fragile pour tomber malade après un banal coït mérite l’éradication des plus faibles par sélection naturelle. M’enfin, en revenant dans l’eau se pencher contre un rocher de taille moyenne, jambes écartées et cul offert, mon humain intrépide me présente aussi un argument qui dissuade de tergiverser.

    Je le rejoins lentement, ralenti par la résistance de la flotte autour de mes membres inférieurs. Quand il me sent arriver derrière lui, il se retourne et m’accroche du regard.

    — Approche, susurre-t-il. Je commence à te cerner, tu dois être du genre à déchirer les capotes avec tes dents.

    Il baisse les yeux vers ma bite, sans attendre une autre réaction de ma part que la coopération. Son souffle chaud s’abat sur la peau de mon buste tellement on est proches. Je hume son odeur entêtante et remonte les mains sur ses flancs. Il pompe un peu mon pénis, avant de le recouvrir de son morceau de plastique inutile. Dès que c’est fait, je le retourne et le penche à nouveau. Il s’exécute, sans plus résister.

    Sage de sa part, parce que j’arrive à bout de patience.

    Ce soir, ces deux humains remonteront en voiture dans le plus grand des calmes, inconscients d'avoir frôlé la mort

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  • Chapitre 38

    38 | ℙ𝕣𝕠𝕓𝕝𝕖̀𝕞𝕖 𝕖𝕟 𝕧𝕦𝕖

    10–14 minutes

    𝕁e souffle une énième fois devant mon écran. Maintenant que mes recherches de correspondances faciales sont terminées, je dois passer en revue chaque résultat et le comparer aux portraits dessinés sur la base des descriptions de Nehemiah. Le processus aurait été beaucoup plus simple si elle était là pour m’aider à faire le tri, mais les fantômes sont rarement joignables sur simple appel. Donc, pour l’instant, je vais devoir me débrouiller. Quitte à ratisser large.

    — Salut, Séra.

    Je crois un instant rêver en reconnaissant la voix d’Eliakim. Quand je lève le nez de l’ordi, il est bien en approche de mon bureau. Je range mes portraits et ferme les dossiers physiques éparpillés sur la table avant de réduire tous les onglets ouverts sur l’écran. Assez vite, ce dernier n’affiche plus que l’étoile des Rangers. Mon regard interrogateur détaille ensuite Akim, qui s’arrête lentement face à moi. L’air mal à l’aise. Je me lève pour l’accueillir et reporte mon attention sur celui qui l’a certainement aidé à passer les contrôles de sécurité.

    — Hey. Qu’est-ce que vous faites ici, y’a un problème ?

    — Ouais… lance Sawyer, debout un peu en retrait derrière Eliakim qu’il dépasse d’une bonne tête. Et un gros ! T’es terré dans ton fichu bureau de Rangers au lieu de célébrer la fête nationale avec les rares potes qu’il te reste.

    Leurs shorts de bain auraient dû me mettre la puce à l’oreille. Son insistance me tire un soupir. Je m’assois à moitié sur le bureau et me frotte légèrement les yeux.

    — J’ai du boulot, je te l’ai dit.

    — T’as pas encore bouclé la paperasse d’hier ?

    — Si. Je suis sur autre chose.

    — Sur quoi ? s’enquiert Sawyer.

    Fronçant des sourcils, il approche et prend appui d’une main sur le meuble. Son visage frôle le mien et l’odeur boisée de parfum m’embaume tandis qu’il continue à mon oreille :

    — Me dis pas que t’es encore sur ton fantôme d’étudiante… Ça fait des mois que tu bosses sur cette affaire. La nana est morte, Séra ! Je crois pas qu’elle t’en voudras de prendre un jour off.

    Il se redresse et continue à voix haute.

    — Le 4 juillet, c’est le jour de tous nos nationaux ! Desquels tu fais toi aussi partie, je te rappelle. Tu peux pas rater le rassemblement annuel avec les sauveteurs. Surtout que ça ferait super plaisir à Akim d’y aller. Hein ? Dit lui, Akim.

    Sawyer glisse les doigts dans les plus longues mèches de sa coupe dégradée. Il les replace en arrière d’un geste machinal, tout en s’écartant pour laisser la parole à son acolyte du jour.

    Visiblement pris de cours, Eliakim lui jette une œillade et semble articuler sa réponse un peu au hasard.

    — Eh bien… Quand tu es passé proposer qu’on y aille tous les trois, je me suis dis que ce serait sympa. Mais, si Séraphin a trop de travail…

    — Hep hep ! Lui tends pas cette perche.

    Sawyer agite son index en réprimande. Il passe ensuite un bras autour des épaules d’Eliakim et se penche vers lui.

    — Ton rôle, mon ami, c’est de m’aider à convaincre l’homme des cavernes de venir avec nous. N’oublie pas.

    Akim lui adresse un timide sourire. Sawyer a cette fâcheuse manie de tout faire pour arriver à ses fins. Je ne suis pas étonné qu’il l’ait embarqué avec lui sur ce coup et, bien évidemment, malgré ses nouvelles résolutions, Akim a toujours autant de mal à se détacher de sa complaisance.

    Toujours assis à l’angle de mon bureau, je l’observe, un rictus amusé au coin des lèvres, et demande d’un ton léger :

    — Il t’a dit pourquoi il tient absolument à ce que je vienne ?

    Akim secoue la tête en une réponse négative. Alors je lui explique.

    — Ce rassemblement n’est pas juste « amical ». Notre fameux groupe de potes se compose de quelques policiers et sauveteurs de Fort Worth. Ils s’affrontent tous les ans dans une compétition de quatre épreuves, dont une de natation… Sawyer et les autres flics savent que je faisais partie d’un club au lycée.

    Eliakim lâche un petit « Oh… » en comprenant les enjeux du blondinet.

    — Aller, Séra ! pleurniche l’intéressé. C’est la tradition, vieux ! Y’a qu’avec toi dans l’équipe qu’on a une chance de gratter des points sur leur épreuve favorite. Hier encore t’as sauvé un mioche. Une victime bien vivante. Tes autres dossiers peuvent bien attendre.

    Mouais… Autant dire qu’en acceptant d’accompagner Akim au car wash caritatif auquel Jacqueen l’a invité, je ne m’attendais pas à être aux premières loges d’une tentative d’enlèvement.

    La photo du petit rouquin aux yeux bleus est relayée sur toutes les chaînes d’informations depuis hier soir et émeut encore tout le monde. Je l’ai pourtant retrouvé saint et sauf, bien qu’en larmes, quelques minutes après que la détraquée l’ait tiré dans sa voiture.

    Quand il s’agit de la disparition d’une latina trans ou d’un gamin noir à problèmes, la mobilisation des médias est toute autre. L’amertume de cette réalité me tire un nouveau soupir.

    — J’ai fais que mon travail, Haddison. Et c’est ce que j’essaie de continuer à faire.

    — Roooh… Tu peux quand même arrêter de faire ton rabat-joie 24 heures. Ça te fera pas de mal !

    — Tu sais quoi, OK, finis-je par céder avant qu’il n’accentue ce début de migraine qu’il me cause. Je fais un saut de quelques heures à Twin Points si tu m’aides sur mon affaire.

    — Vendu ! On y va.

    Un énorme sourire aux lèvres, il tape dans ses mains et se détourne, prêt au départ. Son entrain enfantin me fait rire.

    — Je ne t’ai même pas encore dit comment, le bleu.

    — Peu importe, tu peux compter sur moi. Mais là, on doit y aller ! J’entends déjà Aleks réclamer un forfait si on est trop à la bourre.

    — Elle attendra. Je dois passer chez moi me changer.

    — Ah, non non non !

    Il revient sur ses pas en gesticulant des mains.

    — Akim et moi on a tout prévu. Enfin, surtout moi. Mais c’est lui qui t’a préparé un sac avec des affaires de rechange.

    Je fronce les sourcils. Eliakim s’empresse de poursuivre :

    — Eum, oui. J’ai un peu farfouillé dans ta chambre. J’espère que ça ne t’embête pas.

    — J’ai rien à cacher, t’en fais pas.

    Je suis tout de même plutôt surpris qu’il ait osé.

    Le téléphone de Sawyer sonne. Il décroche après avoir jeté un œil à l’identifiant et s’éloigne en le portant à son oreille.

    — Bon, tu remballes et on se retrouve là-bas ? lance-t-il. Callum arrête pas de me harceler. Je lui confirme que tu viens, ils n’attendent plus que nous.

    — OK, pars devant. Rendez-vous au parc dans une vingtaine de minutes.

    Il colle deux doigts contre son front et les lève pour me saluer, sans oublier de m’adresser un clin d’œil. Il quitte ensuite la grande salle d’un pas pressé. Je secoue légèrement la tête et lance un coup d’œil à Akim tandis que je range mes dossiers dans ma sacoche.

    — Tu t’es encore laissé embobiner juste pour faire plaisir à quelqu’un.

    — Je plaide coupable, rit-il en se triturant les doigts. Ça avait l’air d’être important pour lui et, je me suis dis que ce serait l’occasion de te changer les idées avec des personnes de ton entourage, pour une fois. Mais loin de moi l’envie de décider à ta place de ce qui serait mieux pour toi !

    — Ça c’est la spécialité d’Améthyste.

    Akim incline la tête sur le côté et plisse les yeux. Sans doute abasourdi que j’évoque sa défunte épouse uniquement pour lui casser du sucre sur le dos.

    — Désolé, je pensais à haute voix. Thys a… avait cette habitude ; toujours penser savoir mieux que moi ce qui est bon pour mon bien. Ma mère aussi, quand je lui en laissait encore l’occasion. Ça partait d’un bon sentiment, mais ça devenait vite lassant… Tout ça pour dire que je sais que t’étais pas dans cette démarche. Sawyer a l’art et la manière de retourner le cerveau des gens jusqu’à ce qu’il obtienne ce qu’il veut.

    Il hoche la tête en agrément.

    — Ce qui m’étonne le plus, c’est que sa méthode fonctionne avec toi.

    — Ah oui ? Et pourquoi ? Tu me vois encore comme un mur en béton que rien n’atteint ?

    — Non ! Mais… tu es moins, disons, malléable.

    J’esquisse un bref sourire.

    — Faut croire que Sawyer Haddison a trouvé ma faille. On devrait y aller avant qu’il ne commence à appeler pour demander pourquoi on n’est pas encore arrivés.

    Eliakim opine encore.

    Moins de trente minutes plus tard, nous arrivons dans la région d’Eagle Mountain. Le parc de Twin Points offre une plage artificielle aménagée sur les rives du lac. Je trouve difficilement une place sur le parking bondé. Puis, entre les gamins qui courent partout en criant et les gens qui nous envoient tout ce qui est resté accroché à leurs cheveux mouillés en nous les secouant en pleine face, l’attente pour les vestiaires me met les nerfs à rude épreuve.

    Eliakim doit sentir mon irritation. Il s’évertue à me questionner sur notre groupe d’amis et notre compétition culte pour me détourner de toute cette agitation, jusqu’à ce que je puisse enfin me changer dans les vestiaires. Une fois en tenue de plage, je traverse les petits pavillons et nous conduit à celui construit à la lisière de la forêt. Mon regard avisé glisse sur les visages familiers réunis autour des tables de pique-nique.

    — Chaque année, les sauveteurs en repos le 4 juillet réservent le même emplacement. Ils sont assez populaires auprès des usagers, donc les habitués viennent les saluer et boire un verre avec eux.

    — Il risque donc d’y avoir beaucoup de passage, en déduit Akim.

    — Mh, et encore plus d’agitation. Une poignée de pompiers se joint aux lifeguards. Ces mecs-là ont tous un égo surdimensionné. Ils adorent entretenir la guéguerre contre les flics. Je te dis pas comment te comporter, mais je te déconseille de prendre parti.

    — Cela m’attirerait une montagne d’antipathie dont je n’ai pas envie, rétorque-t-il.

    Un brin d’affront dans le regard, il ajoute d’une voix tempérée :

    — J’ai retenu le mémo. Merci.

    C’étaient effectivement mes mots lors de notre passage au DPS.

    Je suis tenté de lui demander pourquoi il accepte toujours de se retrouver au beau milieu de représentants des forces de l’ordre, puisque sa rancœur est si tenace. L’entente de mon prénom, hurlé comme sur un marché aux poissons, me détourne toutefois de cette considération.

    — Hé, les gars, Séraphin se pointe enfin !

    — C’est tout le renfort que t’as ramené, Ranger ?

    Les cris de Logan, un des pompiers, et Callum, le deuxième vétéran du groupe, attirent l’attention de la cinquantaine de personnes rassemblées autour des tables et des grills. Je lance une œillade amusée vers Eliakim, qui n’apprécie guère d’être au centre de l’attention s’il n’est pas entièrement maître de la situation. Sawyer n’arrange rien lorsqu’il s’avance à l’extrémité du pavillon en nous faisant de grands signes.

    — C’est pas trop tôt. Aller, viens, Akim ! Je vais te présenter à tout le monde.

    Sawyer prend visiblement sa tâche à cœur. On peut au moins lui accorder le mérite de tout faire pour que ses connaissances se sentent à l’aise dans son environnement. J’en profite pour saluer nos camarades et écoute un peu les nouvelles de chacun. Pour la plupart, je ne les avais pas revus depuis l’an dernier. Logan est en plein récit de son intervention d’urgence la plus loufoque quand Aleks, la chef d’équipe des sauveteurs, manque de s’étouffer avec sa dernière gorgée de Corona.

    — Bah merde alors… Gros problème en vue à dix heures, souffle-t-elle d’un air médusé.

    Logan tourne la tête pour suivre le regard de la rousse, qui s’essuie le menton d’un revers de main avant de renvoyer une de ses mèches auburn derrière son oreille.

    — Je croyais que ce p’tit con prétentieux avait déménagé à L.A, crache-t-il.

    — Aux dernières nouvelles, grimace Aleks.

    Leurs regards surpris convergent ensuite vers moi. Tout comme Eliakim, je jette un œil au nouveau venu. Je m’efforce de réfréner le grognement qui monte dans ma gorge en voyant de qui il s’agit. Il se pavane sous les yeux ébahis des visiteurs avec sa fierté légendaire, comme si la plage de Twin Points était encore son territoire.

    — Tu te doutais qu’il viendrait ? demande Aleks.

    — Pas du tout, concédé-je entre mes dents serrées.

    — Qui est-ce ? s’enquiert Akim.

    — Personne à qui tu doives accorder d’intérêt.

    — Eh ! Vous avez vu qui vient d’arriver ?

    Sawyer nous rejoint au pas de course.

    Sa question est rhétorique. Les visiteurs s’agglutinent autour du gars en question. Avec tout le remue-ménage que sa présence génère, impossible de le rater.

    Logan et Aleks, qui a repris le poste de cheffe après le départ du « p’tit con prétentieux » pour Los Angeles, s’éloignent pour discuter de leur côté. Sawyer reprend sans attendre de réponse :

    — Je vais aller l’accueillir, histoire de prendre la température.

    Je lui lance une œillade en biais.

    — T’as déjà eu de meilleures idées, Haddison.

    — Je gère. T’inquiètes.

    — Je t’aurais prévenu. Pense pas que j’interviendrais s’il te colle une droite.

    Sawyer s’éloigne déjà. Sûr de lui, il m’adresse un sourire en coin agrémenté d’un clin d’œil.

    Je le suis du regard, mes yeux voguent malgré moi sur l’ancien sauveteur favori de Twin Points. Akim pose une main chaude sur mon bras bandé, pile au moment où son regard perçant tombe dans le mien.

    — Séra…

    Je me détourne volontiers du nouvel arrivant, attaché à reporter mon attention n’importe où plutôt que sur lui.

    — Je t’ai rarement vu si tendu. Dis-moi ce qui ne va pas, s’il te plaît. Cet homme est-il, à tout hasard, quelqu’un avec qui tu as eu un différend ? Ou sur qui tu as dû enquêter ?

    — Pire encore, finis-je par grogner après quelques secondes. C’est mon ex, Welsley O’Bright.

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