44 | 𝕊𝕠𝕦𝕡𝕔̧𝕠𝕟𝕤
𝕄es locks encadrent mon visage, absorbant en partie l’eau qui ruisselle le long de mon corps. Une main posée sur le mur carrelé de la douche, je masse ma nuque et mes épaules nouées de l’autre, la tête baissée. Mes gestes sont fermes, mais distraits. Toutes mes pensées se focalisent sur mon rêve érotique et les remords qui entourent les sentiments inavouables que j’éprouve pour Eliakim.
J’ai toujours défendu le fait que notre amour de jeunesse n’avait rien d’un péché, comme s’acharnait à l’affirmer son père. Ce que nous ressentions à l’époque était pur. Je craquais pour ses sourires, ses silences gênés, ses regards timides et ce côté espiègle qu’il n’osait explorer qu’avec moi. Alors, certes, une fois le lien de confiance établi entre nous, nos hormones en ébullition constante ont changés l’intensité de nos rapports. Mais c’était avant tout parce que nous nous aimions, avec une passion étourdissante.
Parfois, avec du recul, je me dis que nous aurions peut-être dû patienter d’être majeurs avant d’expérimenter cet aspect de notre relation. Quoique… Ça n’aurait peut-être pas changé grand-chose. Pourtant, malgré la violence dans laquelle s’est achevée notre idylle, je ne voudrais effacer aucun des moments intimes que nous avons partagés.
Aujourd’hui, tout est différent. La sincérité ne pèse plus dans la balance, puisqu’il a eu la bonne idée d’épouser ma sœur.
Même si ma rancœur s’essouffle, Akim restera toujours lié à elle. Ils partageaient un lien de sang à travers leur enfant à naître et ce dernier allait s’étendre à moi, puisque j’allais être son oncle. Alors, qu’importe ce que je ressens encore. D’autant plus que le pauvre gars se débat encore dans les affres de son deuil et la spirale alcoolique infernale dans laquelle ce dernier l’a précipité. À quel point faut-il être dérangé pour fantasmer sur quelqu’un qui essaie désespérément de se sortir de la merde vaseuse qui l’enlise jusqu’au cou ?
Si prier avec ferveur ne suffit pas à garder mes sentiments sous clé, peut-être qu’en me rabâchant cette interrogation assez souvent, la honte me poussera enfin à reprendre le contrôle.
Un soupir las m’échappe sur ce constat lamentable. Je pivote d’un coup, chasse des mains l’eau qui m’inonde le visage et attrape mon shampooing pour me laver les cheveux, avant de me doucher. Une heure plus tard, je suis habillé d’un vieux short, en pleine routine de séchage devant le miroir, quand la voix d’Améthyste s’élève dans mon dos.
« Je ne tiens plus ! Il faut absolument que nous parlions d’Eliakim. »
Mon cœur fait un bond dans ma poitrine, et la bouteille d’huile de coco m’échappe des mains. Elle ricoche sur le bord du lavabo, je la rattrape au mieux pour éviter qu’elle ne se renverse et foute du gras partout. Évidemment, je fais tomber un tas d’autres choses dans la précipitation, mais mes réflexes me sauvent d’un nettoyage long et fastidieux du sol après un shampooing tout aussi chiant.
Je finis par poser la bouteille en levant le regard vers ma sœur à travers le miroir. Elle paraît contrariée, mais sans doute pas autant que si elle me reprochait quelque chose d’aussi épineux que les secrets qu’Eliakim et moi taisons. Je tente alors de calmer les remords qui me retournent les tripes.
Attrapant ma serviette microfibres pour finir d’éponger mes cheveux, je lâche doucement :
— On a dit « pas quand je suis dans la salle de bains ». Nehemiah comprend déjà assez difficilement le concept d’intimité pour que tu te mettes à l’ignorer, toi aussi.
« Oui, pardon. J’ai essayé de patienter que tu te réveilles et te prépares sereinement, mais je n’en peux plus. Il a enlevé sa bague. »
Je reste en suspens quelques secondes face à son visage affligé, avant d’intégrer l’information.
— Tu parles de son alliance ?
« Oui ! Le symbole même de notre engagement, se désole-t-elle en triturant inconsciemment la sienne. Il la portait encore avant de l’enlever, il y a deux jours, et ce n’est pas tout. Cette nuit, j’ai senti un certain trouble chez lui. Je suis donc allée à son chevet et il… je l’ai surpris à… se masturber sous les draps. »
Ma stupeur me fige sur place.
Améthyste a réussi à balbutier sa phrase malgré la gêne qui lui colore le visage. Le moins qu’on puisse dire, c’est que je ne m’attendais pas à recevoir une telle nouvelle. De sa bouche, qui plus est !
Je ferme les yeux pour digérer l’info, et me concentrer sur une réponse, mais des images fugaces de mon rêve fusent aussitôt derrière mes paupières closes. Une pique d’excitation me tiraille le bas-ventre. Je m’empresse de rouvrir les yeux, une grimace dépitée collée au visage, et me racle la gorge avant de grogner :
— Pourquoi je me farcis ce genre de détail ?
« Parce que se comporter ainsi ne lui ressemble pas ! »
Un souffle moqueur m’échappe. Je lève à nouveau le regard vers elle.
— Tu crois ça ?
Elle fait la moue et cale les mains sur ses hanches en me fixant, la tête légèrement inclinée.
« Peut-être sais-tu quelque chose que j’ignore à ce sujet ? »
On dirait une réplique de notre mère.
Je me pince les lèvres, sans détourner le regard. Ce serait comme avouer. Elle me rappelle juste à sa façon qu’elle est censée être la plus avisée concernant les habitudes sexuelles de son mari. Je ne compte pas la contredire, toutefois…
— Navré d’être celui qui te le dépeint ainsi… commencé-je en me tournant face à elle, mais Eliakim est à nouveau en parfaite santé physique et, je l’espère, mentale. C’est tout à fait normal qu’il se branle de temps en temps. Il est humain.
« Oh mon D- »
Thys se couvre la bouche de justesse pour éviter le blasphème. Les yeux écarquillés, elle s’étrangle presque à cause de mon constat pourtant des plus logiques.
« Ne dis pas de telles choses ! s’indigne-t-elle en reprenant à peine contenance. C’est tout autant déplacé que l’acte en lui-même. Eliakim est un homme de foi, il a juré de respecter le vœu de chasteté en dehors des liens bénis du mariage. Il ne salirait jamais ainsi mon image. Alors à qui d’autre crois-tu qu’il puisse penser pendant sa petite affaire ? »
À moi.
J’aimerais qu’il pense à moi, peu importe combien ce serait amoral.
Je me dégoûte de succomber à de telles pensées. Elles s’imposent cependant sans que je puisse y échapper. Autant m’y résigner.
Feignant la neutralité, je soupire en recommençant à me sécher les cheveux :
— Je n’en sais rien, Améthyste. Je suis médium, pas télépathe.
« Mais tu es aussi ranger ! Mène donc l’enquête. »
— Comme si mes affaires actuelles ne me bouffaient pas assez d’énergie. Je suis censé découvrir quoi, en plus, l’identité de la personne à qui il pense quand il se touche ?
« Exactement ! Je veux savoir si mon Eli s’est épris de cette Jézabelle. »
J’interromps à nouveau ma routine capillaire et fronce mes sourcils, étouffé par l’impression que mon cœur s’acharne à rater des battements.
— Attends, je suis perdu. De qui tu parles, là ? Il fréquente quelqu’un ? enchaîné-je, bien trop impliqué pour mon propre bien.
« Jacqueen ! »
À l’entente de ce nom, je reprends mon souffle. Thys se monte la tête à leur sujet depuis un bail.
— Tu fais vraiment une fixette sur elle, lâché-je avec autant de nonchalance que possible.
« Et pour cause ! »
Améthyste saisit soudain mon avant-bras. J’amorce un mouvement de recul, mais c’est trop tard. La paume serrée contre ma peau, elle projette un de ses souvenirs dans mon esprit.
Je suis propulsé dans une salle bruyante, occupée par plusieurs personnes qui discutent en petits groupes. Je reconnais tout de suite de la silhouette ronde de Jacqueen. Je comprends qu’elle se trouve dans la salle du lycée public où s’organisent les réunions de soutien aux alcooliques. Ses contours se précisent et je la vois clairement, debout tout sourire à côté d’une table pleine d’amuses-bouche.
Un verre de jus à la main, la cinquantenaire se penche vers son interlocutrice d’un air malicieux et souffle d’un ton amusé :
« Puisque tu veux vraiment savoir ce qui me rend si heureuse, je vais te le dire : j’ai rencontré un petit jeune, et il ne paraît pas insensible à mes charmes… Il doit deviner combien je pourrais le combler d’allégresse. »
Ramené à ma salle de bains tout aussi brusquement lorsqu’Améthyste me lâche, je me frotte les yeux avec un profond soupir.
« Tu vois ? insiste ma cadette. Cette femme paraît avoir des mœurs à faire pâlir plus d’un homme ! »
J’adore ma sœur, plus que tout, mais elle fait sans conteste partie des personnes que la religion rend promptes aux jugements excessifs.
Je la dévisage après avoir cligné des yeux plusieurs fois pour reprendre mes esprits.
— D’une, ce que tu viens de faire, c’était pas cool. Pas cool du tout… De deux, ce que t’as entendu ne prouve rien. Akim n’est pas le seul « petit jeune » du Texas. Et puis, entre nous, il n’est plus si jeune que ça.
« Comparé à elle, si. Je te présente mes excuses pour t’avoir imposé cette vision, mais tu penses visiblement que je suis juste jalouse. Je ne nie pas l’être, ajoute-t-elle précipitement. Il n’empêche que j’ai toute de même de quoi avoir des soupçons, alors ne me regarde pas comme si je n’étais qu’une mégère. »
Lançant ma serviette par-dessus mon épaule nue, je m’appuie contre le lavabo et croise les bras sur mon torse.
— D’accord, je t’écoute. T’as quoi d’autre comme indices ?
Thys relève mon défi avec ardeur et minutie.
« Eliakim est allé à la rencontre d’au moins trois guides spirituels après votre retour de Louisiane. Dans des paroisses différentes ! souligne-t-elle. Cela a duré jusqu’à l’incident de Twin Points. »
Il y a donc un peu moins de trois semaines. J’opine pour lui signaler de poursuivre.
« Cette Jacqueen l’a beaucoup soutenu, par la suite. J’ai l’impression que ça les a rapprochés, et c’est à peu près à cette période que je l’ai entendue parler de son « petit jeune » à une réunion. Elle n’arrêtait pas de regarder dans la direction d’Eli. De plus, il prie encore plus souvent que quand on se disputait. C’est bien la preuve qu’il a quelque chose à se faire pardonner. »
— Tu ne l’as tout de même pas épié pendant ses sessions d’encadrement spirituel ? m’enquiers-je, consterné à l’idée qu’elle puisse aller si loin pour découvrir les vérités qui lui échappent.
« Bien sûr que non, se défend-elle sans trop s’offusquer. Malgré mes imperfections, je me suis toujours évertuée à être une bonne protestante. Jamais je n’aurai commis un tel affront. »
— OK… Mais par contre, envahir l’intimité des autres en dehors d’un lieu de culte ne te pose aucun problème éthique.
« De moins en moins, à dire vrai. Tu comprendrais sans nul doute pourquoi si, toi non plus, tu n’avais plus aucune emprise sur le monde qui t’entoure. »
Son air abattu force mon silence.
Mort ou vivant, on ne cesse vraisemblablement de souffrir que lorsqu’on cesse d’aimer.
La voix tremblante et les mains en coupe sur son ventre, Améthyste continue :
« Je sens, au plus profond de moi, qu’Eliakim lutte pour préserver ses bonnes mœurs. Il n’a rien dit ou fait de concret concernant cette femme, ni une autre, mais j’ai ce… cette sensation persistante qu’il est en proie à la tentation. J’aimerais que tu m’aides à y voir plus clair. Tu veux bien ? »
— Honnêtement, ça servirait à quoi à part te faire du mal ?
Mon ton s’adoucit. Poser cette question à voix haute me fait comprendre qu’elle vaut autant pour ma sœur que pour moi. Je n’ai aucune envie de souffrir plus que nécessaire en fourrant le nez dans la vie privée d’Eliakim.
Améthyste se décompose face à la dure réalité. Nous devons cependant tous les deux l’accepter.
— Si Eliakim a des sentiments pour Jacqueen, ou pour une autre femme, tu ne pourras rien y changer. Tôt ou tard, il réussira à surmonter le chagrin lié à ton deuil. C’est dans l’ordre des choses. Ça ne signifie pas qu’il aura oublié son petit rayon de soleil, juste que la blessure dans son cœur cicatrise.
Les traits de Thys s’affaissent, ses yeux clairs s’embrument d’eau. Je suis un connard pour lui faire croire que ce qu’elle ressent est inopportun, alors que je crève tout autant d’envie de savoir si Eliakim est décidé à laisser quelqu’un d’autre toucher son cœur.
— Allez, viens par-là, soufflé-je en tendant un bras vers ma cadette.
Elle se blottit contre moi en reniflant.
« Tu t’impliques déjà tellement dans sa réhabilitation. Tu dois sûrement me trouver ingrate de te déranger avec des choses si triviales. »
— Je peux comprendre, soufflé-je dans ses nattes.
« J’ai… Je suis reconnaissante qu’il aille mieux, vraiment, et je souhaite de tout mon cœur qu’il soit à nouveau heureux. Pourtant… »
— Ça fait mal, terminé-je à sa place. Je sais, ma puce. Mais tu dois lui accorder la liberté de tourner la page.
Entendre ma petite sœur éclater en sanglots achève de me faire monter les larmes aux yeux. Je presse ma joue contre son crâne et la serre plus fort, espérant consoler ce chagrin qui résonne aussi en moi.

