Quand les vibrations de la voiture diminuent, la queue de mon obsession est enfoncée bien profond dans ma gorge.
Aubrey coupe le contact et glisse sa main dans mes longs poils noirs, qu’il serre d’une bonne poigne. Ses ondulations de bassin contre ma face marquent le rythme de cette pipe. Prêt à le sucer jusqu’à la moelle, j’accepte volontiers. Ses râles roques remplacent les ronronnements du moteur. S’y mêle le frottement de son cul nu sur le tissu rêche du siège.
Je lui pompe la bite comme un possédé. Il arque le dos en gémissant. Son plaisir coule par petites gouttes sur ma langue. Un vrai délice. La concentration de ses effluves dans l’habitacle clos stimule un max mes sens. Tout ça me fait presque tourner la tête, mais pas au point de le laisser s’accaparer le contrôle de la situation. J’arrête solidement son poignet et me redresse quand il tente d’enrouler ses doigts autour de ma gorge. Je me libère facilement de sa faible prise dans mes poils. Ses yeux débordant de luxure trouvent les miens dans la pénombre.
Son souffle, chaotique, les battements effrénés de son cœur et le sang qui cogne dans ses veines comblent un instant le silence relatif. Puis il propose avec un léger sourire :
— On descend ?
Un rictus carnassier pour seule réponse, je m’exécute.
C’est la deuxième fois que je me retrouve sur le siège passager du petit humain au parfum épicé. Ce coup-ci, tout est différent. J’ouvre la portière et descends de moi-même, debout sur deux foutues jambes.
J’étire mes quatre membres par habitude et prend une grande inspiration. Cette goulée d’air frais me fait du bien, mais je préfère largement intoxiquer mon système nerveux de son odeur.
Quitte à en vriller.
Un sourire fend mon visage alors qu’il fait le tour de sa caisse. Ses vêtements frôlent sa peau et tintent très légèrement pendant qu’il les remonte. J’en profite pour détailler vite fait la zone boisée isolée dans laquelle il nous a paumés.
En plus des chuintements de ses fringues et de la forêt qui nous entoure, je perçois le bruit d’un cours d’eau. Elle est douce, vu l’odeur fraîche un peu terreuse. Quant à la baraque fade dressée devant nous, elle fait tâche dans ce paysage sauvage. Je reporte le regard vers Aubrey, qui me rejoint enfin de mon côté de la voiture.
— C’est ça, l’endroit qui est censé me plaire ?
Il scrute mon air dépité et retient un rire.
— Ce domaine est celui d’un ami. La villa est en location saisonnière, et comme il n’habite pas la Guadeloupe, je me charge parfois de gérer l’arrivée des clients qui la réservent. Son emplacement est discret, alors j’y invite aussi les hommes que je rencontre. Mais toi, on dirait bien que tu te fiches qu’elle soit moderne ou luxueuse.
— Complètement.
— Tu as le mérite d’être honnête.
Ma réponse a finit par le faire marrer. J’ai pas l’intention de jacqueter avec lui toute la nuit, alors je me tourne et l’accroche par les hanches. Yeux dans les yeux, je le tire jusqu’à ce que ma pine gonflée soit pressée contre la sienne à travers ses vêtements mal ajustés.
— C’est pas ma seule qualité.
Il affiche un sourire en coin.
— Je demande qu’à voir. Le petit coin de paradis où je veux t’emmener est par ici. Allons-y.
Aubrey se dégage et s’éloigne à pas tranquilles. De nouveau, comme au club de débauche, il prend les devants. Confiant quant au fait que je le suive docilement. Cette assurance qui émane de lui m’irrite presque autant qu’elle m’attire. Impatient de marquer sa chair, de lui rappeler son statut de proie, je me mets en mouvement. J’arrive vite derrière lui et marche aisément dans son sillage à travers les racines et les rochers qui jonchent le sol dénivelé.
L’odeur fraîche et terreuse se renforce. Cet endroit qu’il voulait tant me montrer, c’est qu’une banale rivière de flotte. Leur lune blafarde est restée cachée au loin. Ses rayons clairs filtrent à travers le feuillage serré des arbres et touchent la surface réfléchissante de l’eau. Prêt à l’action, Aubrey ne cherche pas à savoir si son « petit coin de paradis » est à mon goût. Il se dévêtit sans cérémonie.
Je lorgne les formes nerveuses de son corps. Passant de son dos aux muscles bombés, à sa croupe galbée. Il me jette un bref regard et entre dans l’eau sans un mot. Je me débarrasse à mon tour des vêtements qui me couvrent tandis qu’il s’enfonce entre les gros rochers qui bordent la rivière.
Les clapotis de sa nage lente complètent la musique nocturne de la forêt. Il admire ma carrure tout en s’éloignant progressivement vers le centre, plus profond, où ses pieds ne touchent plus le sol tapissé de pierres et de feuilles mortes. Je fronce les sourcils en percevant une certaine déception.
— Quoi, ma bite te plaît pas ?
Mon ton n’évoque en rien une rigolade. Pourtant, le petit humain sourit.
— Disons que ce n’est pas ce à quoi je m’attendais… Mais, tu sais bien, l’important n’est pas la taille. C’est ce que tu sais en faire.
Son air lubrique encore imprégné sur son visage, il me défie du regard.
Une vibration sourde remonte dans ma poitrine. Cet effronté aime beaucoup trop jouer avec le feu.
Sous ma forme originelle, je mesure bien deux mètres de haut et trois en longueur. J’ignore combien de pénis humains il faudrait additionner pour obtenir le calibre du mien. En toute logique, je pouvais pas en garder la taille. Et, j’ai beau m’en gaver, j’ai qu’une vague idée des normes anatomiques de cette espèce poids plume. Je voulais pas risquer de lui retourner les intestins en le baisant. J’aurais peut-être dû m’en foutre !
Je choisis tout de même de continuer à parler au lieu de grogner en réponse. Ou presque.
— T’as aucune idée de tout le mal que je pourrais te faire.
— Ah oui ?
Il rit grassement.
— Ça sonne presque comme la menace d’un prédateur.
— J’en suis un.
— OK, s’esclaffe-t-il à nouveau. T’as de la gueule, et tu me fais bien rire. Mais je crois qu’il est temps de montrer ce que tu vaux. Viens me rejoindre, Mâle Alpha, on verra si t’es si dangereux que tu le penses.
𝔻éstabilisé par mon intransigeance, Akim perds ses moyens. Il gigote, tente de se retourner et même de s’échapper en glissant sa tête hors de ma prise. Je resserre mon étreinte autour de son cou comme les anneaux d’un constrictor.
— Séraphin… couine-t-il avec une salve de nouvelles petites tapes.
— Personne ne te délivrera de tes fardeaux, Akim. Tu dois apprendre à les gérer par toi-même. Que ce soit ta pire peur… Ton plus grand regret… Ou la plus grande souffrance de ta vie.
— Ça suffit !
À bout de souffle, il finit par me flanquer coup de coude dans les côtes. Pas assez bien placé pour me couper la respiration, mais je le sens tout de même passer. Je le relâche immédiatement. Pas parce que je souffre le martyr, juste parce qu’Eliakim a enfin réagi en conséquence.
Choqué par son propre geste, il se retourne. Haletant, les yeux ronds de panique, il tend les mains vers moi. Il se ravise toutefois et s’empourpre.
— Pardon, je suis désolé.
— C’est rien, t’en fais pas.
— Ne t’excuse pas, Eliakim, insiste Priyanka. C’était très bien. Ce type-là a connu pire, tu peux me croire.
Toujours à l’extérieur du ring, elle croise les mains dans son dos, un sourire satisfait aux lèvres. De son côté, Akim est loin d’avoir envie de célébrer ces félicitations. Il a l’air à deux doigts de s’effondrer sur place. Je tente alors de dédramatiser.
— Je t’assure que ça va. Je suis pas en sucre.
— J’ai besoin d’un moment seul.
Demeurant effaré, il me laisse planté là et se précipite maladroitement hors du ring. Je le regarde s’emmêler les pinceaux dans les cordes et redoute un instant qu’il détale du complexe à toutes jambes une fois descendu de l’octogone. N’ayant cependant pas l’air de savoir où aller, il s’isole dans un coin, non loin des bustes de mannequins, et se laisse tomber au sol. J’affiche une brève moue teintée de remords en pivotant vers Priyanka. Elle le suit aussi du regard avant de me lancer une œillade.
— Trop fort ? m’enquiers-je.
Mes pas lents me portent dans sa direction. Elle croise à nouveau ses avant-bras sur les cordes.
— Non, juste ce qu’il faut. Laisse-lui quelques minutes pour se remettre, puis va le rejoindre et écoute-le. Peu importe ce qu’il aura à dire.
— OK.
— Je crois que la séance est terminée pour aujourd’hui, reprend-elle d’une voix claire et forte. Ça m’a vraiment fait plaisir d’aider l’ami d’un ami. À bientôt, messieurs. Je vous laisse discuter tranquillement.
Sa dernière phrase m’est adressée. Je la remercie d’une demie-accolade et l’observe quitter la pièce d’un œil distrait. Lorsque sa silhouette disparaît à l’angle de la porte, mon attention revient vers Eliakim.
Toujours avachi au sol, il a le visage plongé entre ses mains. Et bien que ses inspirations paraissent encore un peu chaotiques, il semble pour l’instant s’imposer en tant que vainqueur dans sa lutte contre ses larmes. Un soupir m’échappe à ma descente du ring. J’avance jusqu’à lui à pas lent pour m’arrêter au niveau de ses jambes croisées en semi-tailleur.
— Ça va ?
— Quelle question…
Mouais, j’avouerai volontiers avoir déjà été plus créatif.
Il renifle, laisse retomber ses mains sur ses cuisses, et n’estime à aucun moment nécessaire de lever la tête vers moi.
Prêt à patienter qu’il soit enclin à discuter, je m’assois face à lui.
— Tu as raison.
Mes fesses touchent à peine le tapis lorsque sa voix tremblante s’élève. Une fois au sol, je plie les jambes. Autant que le permet le tissu rêche de mon jean. J’aperçois les lèvres d’Akim se pincer, puis il poursuit :
— Je… Je t’ai perdu car j’ai été trop faible pour tenir tête à mon père.
WOW ! Là, j’ai bel et bien le souffle coupé.
Sa confession me tombe dessus comme un coup de marteau. Bordel… Je m’attendais pourtant à ce qu’il évoque notre relation après ce que je lui ait dit. C’était le but : remuer tous ses tourments.
— Et j’ai perdu Améthyste, souffle-t-il, la voix chevrotante. Puis, ma congrégation… Toujours à cause de cette faiblesse de caractère !
Énervé contre lui-même, il relève enfin la tête et me fixe d’un regard humide.
— C’est… Je ploie sans cesse sous le poids d’évènements qui me dépassent. Des évènements qui altèrent ma foi. Pas seulement en moi-même, mais aussi en notre Seigneur. Qu’Il m’en pardonne.
Les doigts crispés autour de son bracelet de perles, Eliakim détourne ses yeux rougis et secoue doucement la tête.
— Je croule sous le poids de mes erreurs, Séraphin… Comment suis-je censé un jour reprendre la tête d’une église, être un homme de confiance, le gardien de toute une communauté, alors que j’échoue à gérer ma propre vie ? J’ai même été incapable de protéger mon épouse et notre enfant à naître. C’est bien la preuve que personne ne peut compter sur moi.
Mon cœur se serre à ces mots.
Moi aussi, je m’en suis énormément voulu pour la mort d’Améthyste. Presque autant que j’en ai voulu à Eliakim. J’ai longtemps été persuadé qu’il était coupable. D’une façon ou d’une autre… Je ressassais des pensées obsessionnelles, notamment le fait que j’aurais dû être là pour protéger ma petite sœur ; de lui ou de n’importe qui d’autre.
Mes regrets ne se sont jamais effacés, ne pas avoir réussi à élucider l’affaire n’a fait que s’ajouter à la pile. Mais je sais aujourd’hui que s’il avait pu l’évier, Akim n’aurait jamais permis que quelqu’un blesse ma sœur. Peu importent mes ressentiments envers lui, Thys était son Tout. Ils étaient heureux. Ce chauffard qui l’a arrachée à la vie, alors qu’elle regagnait simplement son foyer en compagnie de son époux, il a aussi fauché une partie du cœur d’Eliakim sur ce satané trottoir.
— C’était pas de ta faute.
— Mais j’aurais dû mourir à sa place, ce soir-là… C’est moi le malhonnête qui ment sur son passé. C’est moi qui aurais dû mourir, insiste-t-il en frappant sa poitrine de son index.
— Eh, tu sais que Thys aimerait pas t’entendre dire une chose pareille.
Améthyste ne supporte pas de voir Akim souffrir. Je l’ai avertie qu’on allait peut-être devoir lui mettre un peu de pression. Elle n’a donc pas souhaité nous accompagner à l’Académie. Elle ne voulait pas le voir craquer ainsi.
Pas plus que moi. Mais c’était inévitable.
Je suis soulagé de l’avoir convaincue de me laisser gérer ça seul.
— J’aimerais… continuer à faire bonne figure, mais je me sens continuellement coupable. Ou en colère ! Et je… Même avec toute la bonne volonté du monde, je n’arrive pas à me sortir de ce tourbillon de noirceur.
Il se livre à moi, je devrais dire quelque chose. Je sais que je devrais. Le problème, c’est que j’ignore comment m’y prendre pour le réconforter. Ni même si Akim veut de ce réconfort de ma part. Alors je me contente de l’écouter et de hocher la tête comme une foutue marionnette.
— T’en as parlé à-
— Arrête ça. Veux-tu ? s’agace-t-il en me jetant un regard en bais. Je suis en train de t’en parler, à toi.
— Oui, et honnêtement je suis content que tu le fasses. Sauf que je suis pas le mieux placé pour te donner des conseils.
— Tu te vantes pourtant d’être un homme avisé.
Son regard souligne toujours une certaine irritation. Conscient que c’est sa frustration qui parle, j’incline la tête et lui signifie d’un regard qu’il commence à souffler sur des braises. Loin de vouloir déclencher le feu ingérable de ma rancune, il soupire et reprend plus calmement.
— Je n’attends pas de toi un diagnostic médical, Séra. Je veux simplement que… que tu oses enfin me dire ce que tu penses de toutes mes jérémiades. Sans langue de bois ni sarcasme. Je veux juste la vérité.
À mon tour de soupirer.
— D’accord… Je comprends que ton double deuil soit une épreuve, mais je pense aussi que tu souffres plus que tu le devrais dans ta vie.
Il accuse le coup. Je pèse le pour, le contre, et décide d’aller au bout de ma pensée.
— Tu veux absolument te montrer parfait, peu importe ce que tu traverses, et c’est ta plus grosse erreur. Parce que personne n’est parfait, Eliakim. Les gens qui tiennent à toi ne devraient pas te demander de réaliser l’impossible. Mais c’est à toi de fixer tes limites. Elles ne dérangeront que ceux qui ont pris l’habitude de te piétiner.
Il m’écoute, avec attention. Puis le silence retombe entre nous. J’étais tellement centré sur mes propres problèmes, et mes ressentiments, que j’en ai oublié mon devoir d’assistance auprès de lui.
Dieu m’en soit témoin, ça ne se reproduira plus.
Après de longues minutes d’introspection, il s’essuie la joue d’un geste machinal et hoche la tête.
— C’est tellement dur, de l’admettre, mais… je crois que oui. Je devrais arrêter de me plier en quatre pour satisfaire les attentes des autres. Ce serait une façon de commencer à me protéger.
— Effectivement. Et je suis content de te l’entendre dire.
Akim m’adresse un frêle sourire, les doigts à présent occupés à triturer les plis de son short. Ses aveux concernant notre relation passée et ses mensonges menacent d’accaparer mon esprit. Je tape dans mes mains et enchaîne :
— Bon, après ce premier entraînement intensif, t’as peut-être envie de prendre une douche. On y va ?
La crise du jour est passée. Il opine et se lève dans mon sillage. Les vibrations de son téléphone s’arrêtent tout juste quand on arrive au banc où il a posé ses affaires. Il le récupère, je me pince les lèvres tandis qu’il scrute silencieusement l’écran.
J’essaie de me retenir de dire quoique ce soit, mais échoue lamentablement.
— C’est une des personnes concernées par ce qu’on vient d’évoquer ?
Je récupère son regard avec ma remarque.
— Eum, non, dit-il doucement. C’est Queen. J’ai aussi raté ses appels. Elle me demande si on accepte de participer au car wash de demain.
— Un car wash ? m’étonné-je, sourcils froncés alors qu’il range son téléphone.
— Tu as bien entendu. Une association bien connue dans le quartier de Jacqueen organise l’événement pour collecter des fonds, en faveur des femmes victimes de violences conjugales. Elle m’en a parlé il y quelques jours et, ça m’est complètement sorti de la tête.
— OK… T’as envie d’y aller ?
Une fois son sac sur son épaule, nous sortons de la salle d’entraînement et nous engageons à nouveau dans le couloir. À cette heure, les cours collectifs sont terminés. Il ne reste plus que quelques recrues férues de muscu.
En repensant à ce que m’a appris Améthyste quant aux violences qu’a subi la mère d’Eliakim des mains de Javier, je comprends qu’Akim se sente concerné. Cela dit, je l’imagine mal laver des voitures, les vêtements complètement trempés et le corps couvert de mousse.
Rectification. Je l’imagine un peu trop bien, penché au-dessus de mon gros 4×4… Ce n’est juste pas le genre d’activité à laquelle il s’autorise à participer, même pour une œuvre de charité.
Après quelques secondes de réflexion, Akim lève ses yeux vers les miens.
— Je crois que oui, annonce-t-il contre toute attente. J’aimerais bien. C’est pour la bonne cause et, ce sera peut-être assez ludique comme activité.
Je déglutis et m’efforce d’écarter les images tendancieuses qui me viennent à l’esprit.
— Écoute, t’en prive pas, alors.
— Tu m’y accompagnes ?
Surpris par sa requête, je lâche un rire franc. D’une, ce genre de chose n’est pas ma tasse de thé. Trop de monde. Trop d’efforts pour maintenir au vert ma jauge de sociabilité. De deux, il semble que je peine déjà à contrôler mon imagination sans aucune stimulation visuelle. Il vaut mieux que je passe mon tour.
Je suis à deux doigts de refuser quand Akim prend son air de Chat Potté.
— S’il te plaît, Séra…
Un faible grognement remonte dans ma gorge face à sa moue.
— Bon, OK ! Puisque tu me prends par les sentiments, je verrai si je peux. Ce sera en fonction de l’avancée de mon enquête, donc je promets rien.
— Génial, merci. Au cas où, tu pourrais aussi en parler à ton ami, Sawyer. Je me sentirais mieux si je suis entouré de personnes de confiance.
— Bonne idée. S’il est dispo, il sera partant. C’est tout à fait le genre de truc qui l’emballe.
— Ça ne m’étonne pas.
Eliakim et moi partageons un rire complice. Une petite boule de culpabilité grossit dans mon bas ventre lorsque nous arrivons sur le parking.
Le soleil commence à décliner dans le ciel bleuâtre à moitié rosé. Ses derniers rayons font étinceler la carrosserie sombre de mon RAM. Comme pour me rappeler l’indécence de ces idées, qui ne devraient plus m’effleurer l’esprit quand il s’agit de lui.
𝔸ujourd’hui, j’ai été témoin de deux miracles. D’abord, mon contact à l’Académie du Texas avait un créneau de libre cet après-midi. Ensuite, Akim a accepté qu’on se rende à Austin sur un coup de tête. Sans trop hésiter.
Nous quittons la chaleur écrasante du parking ultra sécurisé pour pénétrer l’immense complexe d’entraînement. Une courte marche qui, Dieu merci, ne nous laisse pas le temps de commencer à suer dans nos habits.
Si les agents chargés de filtrer l’entrée aux barrières ne suffisaient pas, la ribambelle de véhicules militaires stationnés autour du bâtiment rappelle que ce site n’est pas ouvert au grand public. Les détonations des sessions de tir, étouffées au loin, nous parviennent tandis que nous gagnons l’entrée avant. Un agent bodybuildé en tenue réglementaire nous accueille dans le grand hall. Ses biceps étirent farouchement son t-shirt gris. Quant à ses cuisses, elles explosent presque le tissu de son pantalon cargo kaki. Je hoche la tête à son attention et sors à nouveau mon insigne, que je lui montre dans un geste banal.
— Bonjour, Séraphin Beauchamp, j’ai rendez-vous avec l’instructeur en chef.
— Bonjour, ranger Beauchamp.
Il ne détourne le regard de nos visages que pour vérifier la liste accrochée à son bloc-notes.
— Le sergent Bennett va vous recevoir en Zone D, salle 3, précise-t-il en relevant la tête de son listing. Êtes-vous familier des lieux, ou souhaitez vous être accompagnés ?
— On va se débrouiller. Merci à vous, officier.
Il opine. J’invite Eliakim à me suivre dans le couloir principal, puis nous bifurquons dans un autre qui nous conduit au premier étage. Dès la dernière marche, les claquements secs des coups portés et des impacts martelant les tatamis résonnent entre les murs. Un dojo ouvert apparaît sur notre gauche. Dedans, des recrues en uniforme DPS* s’acharnent les une contre les autres, sans distinction de genre. Leurs prises de lutte s’enchaînent sous le regard intransigeant d’un l’instructeur qui aboie ses consignes. À notre droite, s’étend un espace de musculation où des mecs alignés au sol bouffent des pompes sans broncher.
Le regard alarmé d’Akim s’attarde plutôt du côté du petit groupe concentré sur les coups qu’ils assènent aux sacs de frappes. Quelques regards curieux glissent vers nous. Surtout sur lui, dont la dégaine et l’air impressionné détonnent clairement comparé aux usagers habituels. Certains gars opinent sur notre passage, la plupart nous ignorent. Le DPS forme ses effectifs en continu, tout au long de l’année. Auto-défense, maniement d’armes, simulations de terrain, combat rapproché… La discipline étant le mot d’ordre, l’ambiance de l’académie est militaire. Mais il règne chez les recrues une fraternité et une quête du dépassement de soi qui m’ont plus à mes débuts. Ceci dit, le remue ménage et toute cette testostérone qui émane de l’endroit semble quand même pas mal déstabiliser mon invité du jour.
— Respire, Akim. T’as rien à craindre de ces gens.
— Uniquement parce que je t’accompagne, bougonne-t-il en baladant ses yeux autour de nous. Il semble que les forces de l’ordre aient plus de scrupules à s’en prendre aux proches de leurs confrères. De plus, je pensais que nous allions voir une personne. Pas tout un régiment de Monsieur Muscles…
Son acidité persistante envers les représentants de l’ordre public me tire un soupir.
— Je comprends que tu sois de mauvaise humeur. Mais faire de telles généralités, ici, qui plus est, risque de t’attirer une montagne d’antipathie. T’as pas envie de ça.
Ses doigts se crispent autour de la lanière de son sac en bandoulière. Il se renfrogne, sans rien répliquer. Nous continuons à longer le couloir qui mène à une des salles d’entraînement individuel, juste à côté de l’espace musculation. Le bruit des coups sur les sacs de frappe adjacents s’infiltre dans la pièce vacante. Elle reste quand même plus calme et aménagée plus sobrement que les autres espaces d’entraînement.
Des tapis recouvrent l’intégralité du sol. Des bustes de mannequins sont rassemblés dans un coin et les murs qui ne sont pas couverts de miroirs servent de support à d’autres accessoires légers. Eliakim observe le ring octogonal qui trône au milieu de la pièce lorsqu’une cinquantenaire franchit le seuil.
Petite, les épaules et les hanches larges, la femme me fixe avec un aplomb particulier sur son visage à peine ridé. Puis elle esquisse un demi-sourire en coin.
— Séra… Nous ne nous étions pas revus depuis ton passage ici l’an dernier. Ravie d’avoir de tes nouvelles.
Sa voix tire Akim de sa contemplation. La femme continue son avancée et ouvre un de ses bras une fois à ma hauteur. Je me penche pour la saluer d’une brève accolade.
— Plaisir partagé. Je te présente mon beau-frère, Eliakim Día.
Il y a fort à parier qu’il n’aurait pas remarqué sa présence si elle n’avait pas parlé. Suivant mon regard, elle le détaille d’un œil expert, sans rien laisser paraître de ses premières impressions, et lui tend la main.
— Sergent Priyanka Bennett. Instructrice tactique en chef de l’académie d’entrainement du DPS texan. Enchantée.
Un peu crispé par la rencontre, Akim serre poliment sa main. Ses yeux s’attardent sur les lettres blanches imprimées sur le débardeur noir de Priyanka. Elles indiquent son grade et sa fonction, annonçant un caractère bien trempé. Je sais d’expérience que Priyanka a une poigne de fer et retiens mon sourire ; Eliakim affiche une brève grimace lorsque la brune lui broie les doigts.
— Ça va ? Je te sens tendu, observe Priyanka – sourire aux lèvres et une lueur amusée dans ses grands yeux marrons, au-dessus desquels trône un point rouge*. Je peux te tutoyer, ou ça te dérange ?
— Oui, vous pouvez. Et ça va, souffle Eliakim avec un coup d’œil circulaire. Autant que possible dans un tel environnement.
— Je devine que tu n’es pas de nature bagarreuse.
— Pas du tout.
— Et il te le dira pas, mais il est en train de flipper que tu sois une femme.
Pris de cours par ma remarque, Eliakim me couvre d’un regard outré. Je retiens un rire et croise les bras contre mon torse tandis que Priyanka s’étonne :
— Oh ? Tu ne lui a pas dit.
— Je voulais conserver l’effet de surprise.
— Ça m’a l’air réussit ! s’esclaffe-t-elle.
Akim me toise. J’en profite pour rajouter une couche.
— Te laisse pas berner par sa petite taille ou son sourire. Elle en a rétamé des plus balèzes que moi.
— On pourrait se faire un petit 1 contre 1 pour lui montrer ?
— Non, non, refusé-je, catégorique. Je suis pas venu pour souffrir. On est là pour lui, je te rappelle.
Ce coup-ci, elle éclate d’un rire franc et rejette la tête en arrière, une main posée sur son abdomen en contraction. Puis elle se reprend et reporte son attention sur Eliakim.
— Séra t’a-t-il tout de même expliqué mon rôle au sein du Département de la Sécurité Publique ?
— Plus ou moins, mais un rappel ne me fera pas de mal.
— Très bien, acquiesce Priyanka, son sourire espiègle toujours fiché aux lèvres. Cette académie, que tu as pu en partie découvrir, forme les futurs Texas Rangers et les Troopers*, entre autres acteurs de la sécurité publique… On s’occupe aussi des entraînements de maintien et des remises à niveau de tout ce beau monde. C’est dans ce cadre que j’ai eu le plaisir de rencontrer Séraphin l’an dernier.
— D’accord.
— J’ai cru à une hallucination lorsqu’il m’a contactée ce matin. Je suis honorée qu’il ait pensé à moi pour t’initier à l’auto-défense. D’autant plus que, vu son expérience, il a largement les connaissances nécessaires.
— J’ai surtout acquis de mauvais plis, plaisanté-je à moitié. Toi t’es instructrice, c’est pas pareil.
— Instructrice en chef, ranger Beauchamp.
Son ton autoritaire tranche avec la jovialité qu’elle affiche depuis son arrivée. Je pense qu’Eliakim en est même surpris. Elle croise les bras sur sa poitrine, la mine sérieuse, et j’esquisse un sourire.
— Oui, veuillez m’excuser, Sergent Bennett.
— Ça va, je te pardonne pour cette fois.
Elle rit un peu et souligne à l’attention d’Eliakim :
— Je le taquine, ne t’inquiètes pas. Vous êtes mes invités, aujourd’hui. Je ne vous traiterai pas avec la même sévérité que mes recrues. Mais c’est bien que tu sois venu dans une tenue confortable, Eliakim.
— Sous les conseils de Séraphin.
— J’imagine. Il m’a parlé de ta récente expérience. Je ne vais pas passer par quatre chemins, l’auto-défense, ce n’est pas du yoga. On est d’accord ?
Akim me lance une œillade, mal à l’aise. Priyanka le remarque et poursuit toutefois sans s’interrompre :
— Ces techniques se basent sur des sports de combat. Cela ne veut pas dire que tu vas servir de punching-ball. Au contraire. C’est moi qui suis censée encaisser des coups. On va travailler quelques tactiques basiques, mais pas uniquement du corps-à-corps. La vigilance quant à son environnement est un des éléments fondamentaux de la protection. Être alerte en toute circonstance, savoir repérer une menace ou un danger et développer sa capacité à réagir de manière adéquate, aide à être plus confiant dans certaines situations. On est généralement plus calme, et donc plus à même de désescalader une crise ou dissiper les tensions.
Akim est tenté d’émettre un commentaire désobligeant, en rapport avec l’officier qui l’a plaqué au sol dans cette pizzeria il y a quelques semaines. Je le sens. Mais il s’abstient et hoche la tête, comme l’élève studieux qu’il a toujours été.
Après avoir approfondi son exposé technique, Priyanka veut passer à la pratique.
— Tu te sens prêt ?
Akim opine avec appréhension. Elle acquiesce, sans plus de cérémonie, et désigne d’un mouvement de menton le ring derrière nous.
— Super ! Échauffe-toi un peu en faisant quelques tours. On te rejoint dans un moment.
Il a posé son sac depuis longtemps et s’exécute de bon gré. Je le regarde traverser la pièce pour commencer ses tours d’échauffement et discute un peu avec Priyanka, qui ne tarde pas à monter sur le ring avec Akim pour ses premières leçons. Sans grande surprise, il est raide comme un bout de bois. Je ne devrais pas me moquer, mais c’est toujours assez drôle de l’observer hors de son élément. Je m’assois sur un des bancs et analyse leurs échanges avec attention. Si bien que je sais pourquoi Priyanka arrête l’exercice en cours.
— On fait une pause, Eliakim ?
— Oui, merci, halète-t-il, penché en avant, les mains sur ses genoux comme s’il venait de courir un marathon.
— Cinq minutes. Bois un peu d’eau.
Priyanka descend tranquillement du ring. Une fine pellicule de sueur couvre son visage, ses épaules, et mouille son haut noir par endroits. Je me lève pour aller à sa rencontre et on s’écarte de quelques mètres, assez pour parler sans être entendus.
— Rien à faire. Il se bride, souffle-t-elle, les mains croisées dans le dos. Je suis sûre qu’il a compris la plupart des mouvements, mais il évite au maximum les contacts et abandonne face à mes prises sans donner le quart de ce qu’un homme de sa corpulence pourrait.
— Ouais, il est plutôt du genre gentleman. L’idée de cogner une dame doit lui déplaire.
Priyanka secoue la tête.
— Il n’y a pas que ça… Je le sens vraiment focalisé sur le contrôle, comme s’il avait peur de craquer. Ce qui, entre nous, lui serait plutôt bénéfique.
— Mh, ça aussi, c’est tout lui.
— Je pourrais le pousser beaucoup plus, mais je pense qu’il serait judicieux que ce soit toi qui lui fasses lâcher prise.
— Moi ? Pourquoi ?
— Il te connaît, il te fait confiance, et toi aussi, tu as l’air de bien le connaître. Tu sauras trouver l’approche adéquate.
Mon rythme cardiaque accélère sans raison. Je lance un œil vers Akim, pensif quant à ses raisons de toujours autant se réprimer, et finis par hocher la tête.
— Si tu penses que c’est mieux, je peux essayer de le secouer un peu.
— Seulement si tu te sens capable de le faire sortir de ses retranchements.
J’opine après un soupir.
— Ça fait des années que j’excelle dans ce domaine. En particulier avec lui.
— OK, parfait. Ménage le quand même, Cowboy. Le but, c’est que sa carapace craquelle, pas de ramasser ce pauvre homme à la petite cuillère.
— Ça va, tu me connais.
Elle me lance une œillade et sourit.
— Justement, Beauchamp. T’as autant de tact qu’une herse qui rencontre des pneus.
Je me retiens de pouffer de rire et enlève ma veste. Contrairement à Eliakim, je ne suis pas venu en tenue de sport. J’avais pas prévu de me mouiller. J’ajuste les manches de mon t-shirt et avance vers le ring tandis que Priyanka annonce la bonne nouvelle.
— Allez, on reprend, Eliakim. On va essayer autre chose, Séraphin me remplace.
Il se fige, sa bouteille d’eau encore à mi-chemin entre ses lèvres et le bouchon.
— Comment ça ? Ce n’est pas ce qui était prévu. Je ne compte pas le frapper.
— C’est qu’un entraînement, je te rappelle, et paraît que je suis… Comment on dit, déjà ? Ah oui, un agent d’élite.
Priyanka s’accoude aux cordes depuis l’extérieur de l’octogone, dans lequel je pénètre aisément malgré mon jean, et ajoute :
— Tu ne risques pas de le blesser. L’inverse est plus probable, sans vouloir t’effrayer. Allez, mettez-vous en position, face à face. Séra va t’attraper à répétition, avec une poigne de plus en plus solide. Tu vas essayer de te dégager à chaque fois, en utilisant les techniques que je t’ai montré. Si je te sens en difficulté, je t’aiderais en te conseillant. Séraphin n’en tiendra pas compte et ne te contrera pas.
Le regard qu’il me jette crie qu’il se demande à quelle sauce il va être mangé. J’aimerais le rassurer, lui dire que tout ira bien. Seulement, cette fois, je n’intervient pas en sa faveur pour que tout aille bien. Je dois le pousser à bout et, pour une fois que l’initiative n’est pas mienne, mon cœur bat un rythme effréné. Je ne laisse toutefois rien paraître.
— Prêt ?
— Autant que faire se peut, marmonne-t-il.
Il termine à peine sa phrase quand je le saisis par le poignet. Akim s’échappe facilement de ma prise, avec un des mouvements de rotation qu’il a appris aujourd’hui. Le but étant de l’acculer, je le rattrape par le t-shirt et je le tire.
Sans doute attaché à éviter tout contact direct entre nous, Akim se montre beaucoup plus vif qu’avec Priyanka. Elle n’a même pas besoin de le coacher, il décroche ma main de son vêtement d’une bonne bourrade.
— Désolé, s’excuse-t-il dans la seconde.
— Y’a pas de mal. Tu ferais mieux de rester concentré.
Cette fois, je l’accroche fermement. Par le bras. Il tire dessus et cherche à casser ma prise, avec un coup dans le creux de mon coude, comme lui a montré l’instructrice. Il se débrouille bien dans le choix de ses contres-attaques, mais reste trop lent. J’anticipe, intercepte son poignet, et utilise mes deux points de contact pour le retourner à la volée.
En un battement de cils, je tiens Eliakim dos contre mon buste, l’avant-bras verrouillé sous sa gorge. Une position inconfortable, et d’autant plus malaisante que son fessier touche mon bassin.
— D’accord, t’as gagné, grogne-t-il en tapant sur mon bras pour que je le lâche.
Inclinant la tête à son niveau, je souffle au creux de son oreille :
— C’est pas un putain de jeu… Je t’ai pas emmené ici pour que tu continues à fuir face aux difficultés. Dégage-toi de cette prise.
___
DPS : Department of Public Safety, en français « Département de Sécurité Publique ».
Point rouge : le bindi, placé au milieu du front, peut être un symbole religieux, spirituel ou simplement ornemental, notamment porté par les femmes hindoues pour représenter le troisième œil, la sagesse ou la tradition culturelle.
Troopers : officiers, équivalents à des gendarmes ou des patrouilleurs, chargés de faire respecter la loi sur les routes – ils peuvent aussi être mobilisés pour d’autres missions de sécurité publique.
Le parasite se plante à aux côtés de mon humain. Trop proche à mon goût. J’arrive à leur hauteur en grandes foulées alors qu’il va poser son cul sur un des sièges alignés devant le maître des boissons. Ma main empoigne son épaule. Je la tire en arrière et le retourne de force.
Son regard furieux cherche le mien. Pour seul avertissement, je fixe froidement cet insignifiant. Il comprend qu’il a intérêt à se tirer sans même que j’ai à illuminer mes yeux de leur lueur infernale.
Le sans couille ose à peine lancer un regard à Aubrey avant de disparaitre de mon champ de vision. Une fois certain qu’il a décampé, je me retourne face à mon humain.
Accoudé au bois du comptoir, il m’observe. Un sourire fend son visage quand il capte mon regard.
— Règlement de compte ?
Son attitude détendue et sa voix grave déclenchent une vague d’excitation qui court dans tout mon corps.
Je m’assois sur le siège libre à côté de lui et réponds :
— C’était juste pas un mec pour toi.
Amusé, il hausse un sourcil. Puis il se penche vers moi, pensant sans doute devoir crier pour que je l’entende au milieu de tout ce bruit.
— Ah oui ? Et pourquoi donc ? Éclaire moi sur le sujet.
Sa chaleur, sa testostérone et la note épicée de son aura entêtante m’enveloppent. Surexcité, je sors les crocs, tenté de le mordre et enfin le goûter.
Il se redresse avant que j’agisse et réceptionne le verre qu’on lui sert, sans me lâcher une seconde de ses yeux sombres effrontés.
Je sais son ouïe plus faible que la mienne, alors je me penche à mon tour vers son oreille.
— Il te faut un mâle alpha, pas une couille molle. Et je peux t’assurer que d’ici la fin de la soirée, je t’aurai donné trois orgasmes.
Le sang afflue toujours aussi tranquillement dans ses veines. Il éclate de rire, un son grave et maîtrisé qui fait écho droit dans ma pine.
Ses doigts fermes accrochent mon cou, m’empêchant de reculer, et il rétorque :
— Des promesses enflammées à des inconnus… Est-ce à ça qu’on reconnait les vrais mâles alphas, selon toi ?
Résistant à la tentation qu’est sa chair offerte, je tourne le visage et souffle contre sa joue :
— D’une manière ou d’une autre, tu gémiras bientôt mon nom en boucle. On ne sera plus des inconnus.
Il me lâche et se recule avec un nouveau rire moqueur. Ses yeux profonds me jaugent. Je devine qu’il n’a absolument pas conscience qu’on s’est déjà rencontrés. Il aime juste ce petit jeu.
Son attitude, beaucoup moins intéressée que le soir où il m’a trouvé au bord de la route, me titille. Il me résiste malgré la curiosité que je fais naître chez lui. Mais je lui laisserai pas le choix. Dans tous les cas, il est à mon menu ce soir. S’il refuse le coït, je le crèverait.
Ma gueule s’étire en un sourire carnassier quand il reprend :
— Et tu t’appelles comment ?
— Khaleel.
— OK, moi c’est Aubrey. T’es pas d’ici, hein ?
Sa remarque me surprend. J’ai copié l’apparence d’un des humains de cette île. Un grand, costaud, à peau foncée et typé hindou, avec plein de poils épais sur le visage mais aussi la tête. Et entièrement noirs, comme ma fourrure. Il me plaisait, alors je l’ai guetté et je suis entré chez lui pour me préparer.
Je demande donc avec un grand intérêt :
— Qu’est-ce qui te fait dire ça ?
— Eh bien… Tu maîtrises très bien le français, mais j’ai l’impression que c’est pas ta langue maternelle. Et je parie que tu ne parles pas un mot de créole. T’as la hardiesse de l’homme antillais, mais pas l’accent.
Je souris en coin. Malgré son ignorance, cet humain est plutôt malin.
— Je suis de passage en Guadeloupe avec des collègues pour une courte période.
Il opine et continue :
— Tu viens d’où ?
— D’une contrée lointaine d’Afrique du Sud.
Mensonge.
Les Chiens de l’Enfer sont créés à partir d’âmes damnées de créatures terrestres ; vampires, lycans, humains ou leurs hybrides… qu’importe. Mais je n’ai plus aucun souvenir de mes origines, ni de ma vie d’avant.
Pourtant, j’ai répondu sans hésiter.
En plus d’être le berceau de l’humanité, ces terres sont le point de départ d’une multitude de cultures. Au fil du temps, que je m’adresse à des Américains, des Latinos, des Maghrébins, des Arabes ou des Européens, le simple fait de mentionner l’Afrique a toujours suscité de l’intérêt.
Aubrey hoche à nouveau la tête et demande en sirotant son verre :
— T’as eu le temps de visiter notre archipel ?
— Pas tant que ça. Tu te proposes comme guide privé ? Y’a au moins une spécialité guadeloupéenne que je suis impatient de goûter.
Son sourire devient salace.
— OK, « mâle Alpha ». T’as pas froid aux yeux. Tu vas droit au but… De rares qualités, que j’apprécie grandement.
Il me dévore à présent du regard.
Cet humain est en apparence tranquille, mais son aura m’évoque toujours une grande puissance.
Il a quelque chose de spécial. Ça, j’en suis persuadé.
Je le suis depuis douze lunes. Je connais ses routines. La journée, il aide deux humains que je suppose être ses parents avec les tâches de leur terrain agricole. Il assiste aussi la vieille sorcière qu’il visite souvent dans l’entretien de sa maison et de son bétail. Sinon, il sort faire du sport et d’autres trucs nul à chier auxquels s’occupent les humains… Le soir, il baise, se branle quand aucun cul ne se propose à lui, lit des bouquins ou se repose.
J’arrive pas à piger ce qui le rend si différent ! Au fond, je m’en fous un peu. Y’a qu’une chose qui m’intéresse. Donc je m’approche encore. Cette fois, je soutiens son regard pendant que je glisse la patte entre ses cuisses. Je tâte sa chair ferme par-dessus le tissu rêche de son vêtement.
— T’apprécies quoi d’autre, chez moi ?
Il reste silencieux quelques secondes, où il me détaille avec ses yeux intenses, et finit par répondre.
— Mis à part ton physique attrayant et ton humour, tu dégages quelque chose de sauvage.
Il termine son verre et se lève. Les yeux ancrés aux miens, il affiche ensuite un rictus au coin de ses lèvres.
— J’ai un endroit à te montrer. Je crois que ça te plaira.
Toujours aussi confiant, il passe devant sans même attendre ma réponse. Ce qui fait gronder le mâle dominant que je suis.
Je me lève à sa suite et le dévore des yeux pendant qu’il avance au milieu des autres. L’appel du sexe est partout autour de moi, mais c’est lui qui capte tout mon désir. Je tends une patte et lui claque les fesses. Il me jette un coup d’œil amusé par-dessus son épaule, avant de se retourner pour m’attirer à lui par le col.
Ses lèvres dévient vers mon cou, où il crie :
— On a les mains baladeuses par chez toi, à ce que je vois. Tu penses être capable de les garder dans tes poches le temps du trajet ?
Je me penche à son oreille, saisis sa croupe à deux mains et respire ses effluves épicés à pleins poumons.
— Pour être honnête, je suis même pas sûr de garder ma queue dans mon vêtement bien longtemps… Tu vas devoir me tenir occupé, si tu veux pas que je fasse de bêtises.
— Je suis sûr qu’on va trouver quelque chose.
Il se dégage, un éclat de luxure imprimé dans son regard assuré.
Je lui retourne son rictus joueur.
On va bien s’amuser. Je le sens.
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Note : L’Afrique du Sud reconnaît 11 langues officielles, parmi elles, l’anglais, l’afrikaans (issu du néerlandais, parlé par les Blancs afrikaners et certains Métis) et le Zoulou (langue la plus parlée comme langue maternelle).
Le français n’en fait pas partie, mais plusieurs autres pays d’Afrique le parlent (aux côtés de beaucoup d’autres langues) à cause de leur histoire coloniale.
Je passe entre les gens à pas lents, observant distraitement les corps qui bougent. Certains dansent sur une plateforme et s’exhibent de façon intéressante sous le regard d’une foule de mâles excités. D’autres se frottent comme s’ils étaient en rut et prêts à s’accoupler ici-même, dans un des coins le plus sombre ou sur un de ces nombreux sièges.
Les flashs lumineux par intermittence me dérangent moyennement. Ma vision infernale ne me permet de voir que la chaleur et les tons allant du rouge au noir. Mon odorat et mon ouïe sont bien plus développées. Les mélanges de bruits sur lesquels ces créatures remuent sont d’ailleurs presque assourdissants, mais je suis habitué au chaos. Par contre, l’infinité d’odeurs de synthèse qui sature l’air de ce lieu de débauche me pique les naseaux ! Je comprends pas pourquoi les humains et les vampires adorent s’en couvrir, eux qui accordent une attention exacerbée à l’hygiène et la pureté.
Incommodé, j’éternue et refreine de justesse mon réflexe de me secouer. Quelques une des personnes qui me croisent me regardent bizarrement. Je les toise en retour et continue d’avancer, une grimace de dégoût sur la face.
Sans ma fourrure, toutes ces particules du monde terrestre s’accrochent directement à ma peau. Je me sens toujours poisseux quand je me métamorphose en bipède. Une sensation particulièrement désagréable. Mais comme disent les humains, la fin justifie les moyens.
Je tire sur le col d’un des bouts de tissus que j’ai dû enfiler pour me balader parmi eux. Des vêtements, qu’ils appellent ça. Encore un des accessoires de leur monde qui semble tout droit sorti des entrailles de l’Enfer. L’odeur des produits étranges dont je me suis moi-même tartiné m’accroche aux narines et se mêle aux autres effluves ; l’air pollué d’alcool fort, de sueur, de semence et d’autres fluides sécrétés par ce condensé d’excitation.
J’éternue une deuxième fois.
Putain… Il est où, mon Aubrey ?
C’est souvent ici qu’il vient chercher les mâles qu’il encule. Je l’ai pisté encore quelques nuits pour en être sûr. Et je compte plus le regarder de loin, en train de baiser toutes ces larves.
Cette nuit, il sera à moi. Ou à personne.
L’horreur que les terrestres appellent musique cogne contre mes tempes. Son rythme lourd et marqué m’inspire la cadence brute de coups de bassin acharnés. Je suis pas le seul, visiblement. Un des mecs que je croise plonge son regard bestial dans le mien. Malgré l’air saturé, je reconnais bien son odeur terreuse.
Celle des loups.
Je m’arrête et penche légèrement la tête. Un sourire vicieux s’affiche sur ses lèvres rosées. Ses petites mains accrochent le tissu qui me couvre, il presse son bassin contre ma cuisse et se hisse vers mon oreille.
— Tu sens le canidé, mais… en plus féroce. T’es quoi au juste ?
Il se redresse pour me regarder dans les yeux alors que je lâche :
— Sans doute ton pire cauchemar.
Son sourire lubrique s’élargit.
— Je le saurais, si t’étais un abruti de loup-garou.
— C’est pas ce que j’ai dit.
Il fronce ses sourcils épais, avant de ricaner.
— Si tu prétends être plus dangereux qu’eux, je demande à voir !
Je me suis enfilé une ribambelle de lycanthropes, loups comme loups-garous, et jusqu’ici, aucun ne m’a déçu.
Celui-ci est chétif, mais me plaît quand même.
Le peu de tissu qui le couvre expose sa chair blême. Je lui saisit la croupe d’une main ferme. Il rit en se collant un peu plus à moi, puis me lèche le cou. Je lui attrape la gorge et passe ma langue sur mes crocs au lieu de mes babines. Une sensation qui me fait toujours assez bizarre. J’ai beau les utiliser au quotidien, je suis pas habitué à les toucher.
Le sale goût sur mes canines me tire presque une grimace de dégoût. C’est celui de la pâte fade dont les humains se servent pour l’hygiène de leur gueule. J’en ai avalé une bonne quantité. C’était juste infect.
L’eau avec laquelle je me suis rincé n’était pas mieux…
Je scrute le visage soumis du petit lycan avec satisfaction. La dernière fois que j’ai pris forme humaine pour en monter un doit remonter à une décennie. Mais l’odeur de mouille et le regard dépravé de celui-ci crie qu’il a un besoin urgent de se prendre de bons coups de bite. Je déplace ma main pour tâter la sienne entre ses jambes quand un fumet plus familier détourne mon attention.
Aubrey.
Mes yeux suivent d’eux-mêmes son sillage. Je ne vois que son dos, mais je reconnaîtrais son corps et son aura entre mille. Il est passé à côté de nous et avance vers l’endroit où tous ces gens s’abreuvent.
Visiblement, il n’est pas seul !
Un grognement grossit dans ma poitrine et remonte dans ma gorge. Je repousse le lycan sans ménagement. Dépité, il me hurle après quand m’engage à leur poursuite.
— Hé ! Où tu vas, connard ?
Je pense même pas à le mater. Ma cible, c’est le nouveau parasite qui s’accroche à mon humain.
𝕃e grognement que je pousse en attrapant mon téléphone sur la table de nuit est digne d’un homme des cavernes. On ne peut pas vraiment dire que cet appel me réveille, puisque j’ai à peine fermé l’œil de la nuit, mais la voix de ma mère n’est pas forcément la première que j’ai envie d’entendre de bon matin.
— Allô… marmonné-je, les cordes vocales encore enrouées par le repos.
— Bien le bonjour, mon fils. Comment vas-tu ? Je ne pensais pas te réveiller à cette heure. Tu es généralement très matinal, tout comme Eli. Je m’inquiète d’ailleurs de ne pas avoir de ses nouvelles depuis hier après-midi.
— Il va bien, assuré-je sans hésiter.
Je me frotte les yeux et les lève vers mon horloge murale. Elle indique 8 h 04. En général, Akim et moi sommes effectivement déjà debout à cette heure. Mais Améthyste reste avec lui quand personne d’autre ne l’est, pour me prévenir en cas de besoin. Puisqu’elle n’a pas déboulé dans ma chambre en pleine nuit, j’en déduis que tout va bien.
— D’accord… Mais tout de même, il a promis de me donner des nouvelles de ma recette ! Ne pas honorer sa parole ne lui ressemble pas.
Ha ! On doit pas parler du même type, alors.
Je soupire et réplique calmement :
— C’est son jour de repos. Il a peut-être juste envie de l’utiliser comme tel, pour une fois.
— La plupart des gens se lèvent avec de la bave au coin des lèvres. Je constate que chez toi, c’est le sarcasme qui en coule de bon matin ! As-tu seulement vu Eliakim depuis hier ? Es-tu sûr qu’il n’a pas… Tu sais bien… élude-t-elle, mal à aise d’aborder le sujet.
— Non, Akim n’a pas replongé, Mum. Je le saurais.
— Et comment donc, Séraphin ? Juste avec tes intuitions d’officier d’État ? Vous vivez tout de même sous le même toit. Dis-moi ce qui peut bien t’empêcher d’aller t’assurer que ton beau-frère va bien.
— Tu sais quoi, je préférais encore quand tu m’appelais pas.
— Allons donc ! rit-elle avant de retrouver son sérieux. S’il te plait, mon ange. Je serais plus rassurée si tu pouvais me confirmer que tout va bien de votre côté.
Je bougonne un « OK » en réponse et me lève. J’attrape un t-shirt en passant, l’enfile tout en me dirigeant vers la chambre d’Eliakim, et le hèle après avoir toqué.
— Akim, ta belle-mère se désespère de ne pas avoir de tes nouvelles depuis environs 12 heures.
— Tu es vraiment incorrigible, ma parole.
Je retiens un léger rire. Akim baragouine depuis la chambre qu’il va bien et qu’il la rappellera comme promis.
Améthyste me surprend lorsqu’elle traverse la porte en bois. Je sursaute légèrement et recule pour lui laisser de la place. L’expression attristée sur son visage n’annonce rien de bon. J’éloigne alors mon téléphone de mes lèvres et murmure, blasé :
— Me dis pas qu’il a replongé.
« Ce n’est pas le cas. »
J’opine, toujours concerné par son air abattu, puis repends à l’attention de ma mère :
— Tout est OK. Il dit qu’il va te rappeler. C’est bon, t’es rassurée ?
— Pour l’instant, oui, mais qu’il ne tarde pas trop. Au fait, as-tu goûté le plat qu’Eli a préparé hier ?
Son entêtement me tire un nouveau soupir.
— Oui, et c’était très bon. Je suppose que tu veux que je te remercie pour la recette.
— C’est bien la preuve que tu ne me connais pas aussi bien que tu le crois, jeune homme. Je voulais juste savoir si tu l’avais apprécié. Ça suffit à me faire plaisir. Je ne t’embête pas plus longtemps. Bonne journée, mon chéri.
— OK, à toi aussi.
Je reporte mon attention sur Améthyste dès que je raccroche et glisse mon portable dans ma poche.
— Alors, pourquoi tu fais cette tête ?
« Son cours d’auto-défense s’est mal passé, et je veux dire, très mal… m’informe-t-elle en commençant les cent pas. La brute épaisse qui était censée lui transmettre son savoir n’a fait que l’acculer, pour mieux lui reprocher de prendre des coups sans se défendre ! Il a même été jusqu’à demander à Eli s’il était aussi mou dans sa vie quotidienne. Mon Eliakim est doux et sensible, tu le sais, mais ce n’est pas une tare. L’attitude de cet homme a été tout à fait inadmissible. Un tel rustre devrait être interdit d’enseigner quoi que ce soit, à qui que ce soit ! »
Je comprends qu’elle soit hors d’elle, l’anecdote m’agace aussi. Un professeur digne de ce nom ne rabaisserait jamais un de ses élèves de cette façon. Ce qui m’étonne, c’est que Thys ne m’en ai pas parlé hier soir.
Il faut dire que depuis ma gueulante à NOLA, elle se tient à l’écart de ma vie. Enfin, autant que faire se peut dans notre situation. Je me suis excusé de lui avoir parlé comme je l’ai fait et elle a accepté ces excuses sans histoire. Mais ça se saurait si un « pardon » effaçait les peines qu’on a causées.
J’acquiesce, lèvres pincées, et elle souffle d’un air hésitant :
« Je ne voulais pas te déranger avec cette déconvenue. Il a sans doute le moral à zéro, mais à aucun moment il n’a cherché à se réconforter à travers une boisson alcoolisée. C’est une petite victoire… Tu peux peut-être quand même lui parler un peu, pour éviter qu’il ne continue à broyer du noir dans son coin ? »
— Oui, bien sûr.
Je me détourne de ma sœur et toque à nouveau.
— Akim, c’est encore moi. Tu peux m’ouvrir, s’il te plait ?
Le silence plane, puis ses bruits de pas se font entendre. Le son de la poignée qui s’abaisse les remplace et le visage fatigué d’Eliakim apparaît sous mes yeux patients. Il porte un vieux t-shirt et un bas de jogging en coton, ce qui le change de ses pyjamas stricts habituels. Le regard posé partout ailleurs que sur moi, il souffle d’une voix éteinte.
— Bonjour, Séraphin. Qu’il y a-t-il ?
— À toi de me le dire, réponds-je d’un ton tranquille.
Je le jauge par habitude ; déformation professionnelle. Démuni, il baisse les yeux vers ses pieds nus. Sans même essayer de prétendre que rien ne cloche. La tête légèrement inclinée de côté, en une vaine tentative d’établir le contact visuel, je plonge les mains dans mes poches et continue d’une voix avenante.
— Je t’ai couvert auprès de ma mère, Akim. Maintenant, tu veux bien me dire ce qui va pas ?
Un nouveau silence de quelques secondes suit ma requête. Puis, après un soupir, Eliakim se résigne à me confier son déboire d’hier.
Planté dans l’encadrement, je l’écoute avec attention bien que Thys m’ait déjà esquissé les grandes lignes. Au-delà de sa petite mine, c’est le dépit qui coule de sa voix qui me serre le cœur. Je suis tenté de prendre les coordonnées de ce soi-disant prof, pour voir s’il appliquera la même technique face à moi. Mais ça n’aidera en rien Eliakim a retrouver confiance en lui. Bien au contraire.
— Ce mec, c’était juste un connard. OK ? Si tu tiens à apprendre des techniques d’auto-défense, je peux te mettre en contact avec des professionnels en qui j’ai toute confiance.
Le regard toujours rivé au sol, Akim resserre inconsciemment sa prise sur le rebord de son t-shirt. Il secoue la tête dans une réponse négative.
— Ce serait sans doute une nouvelle perte de temps.
— Eh, dis pas ça.
L’exaspération soulevée par sa mésaventure rend mon ton un peu plus intransigeant. Je me risque à relever la tête d’Eliakim en plaçant mon index sous son menton, en dépit du regard constant d’Améthyste. J’ignore au mieux le frisson qui parcourt mon épiderme quand ses yeux noisette plongent enfin dans les miens, et insiste :
— Je te répète que c’était ce mec, le problème. Pas toi… Si tu crois que je dis ça juste pour te remonter le moral, je peux passer un coup de fil qui te prouvera le contraire.
— D’accord, finit-il par acquiescer, sans jamais chercher à se dégager.
À le voir ainsi, aussi… honnête dans sa vulnérabilité, une folle envie me prend aux tripes : celle de saisir son visage et de le réconforter. Je me souviens qu’il a toujours été réceptif aux caresses sur ses joues.
J’envoie vite cette idée aux oubliettes et replis le bras, attaché à passer outre le froncement de sourcils d’Améthyste face à mon geste initial.
— OK, je te propose des créneaux dès que j’ai une réponse.
Eliakim hoche encore la tête. Il presse ensuite sa joue contre le bord de la porte, indécis quant à ce qu’il pourrait bien ajouter pour normaliser ce nouveau moment d’égarement dont je suis cette fois coupable. Je lui coupe l’herbe sous le pied en me réfugiant dans ma chambre. Ce faisant, je prends soin de contourner Améthyste et son regard insistant.
À mon grand soulagement, ma cadette ne traverse pas le mur pour m’assaillir de questions. Mais mon esprit de Protestant se charge très bien de me faire la morale. Sans cesse submergé par des souvenirs de jeunesse, je marche sur une pente glissante depuis NOLA. Il est grand temps de me ressaisir.
Nehemiah se ronge nerveusement les ongles. Flanquée à ma gauche, elle me surplombe tandis que je répète à la dessinatrice assise à mes côtés les détails qu’elle me souffle.
Des souvenirs de ses agresseurs commencent à lui revenir. Assez pour dresser des portraits robots. J’ai donc fait appel à la meilleure artiste avec qui j’ai pu travailler ces dernières années. Avoir un fantôme comme témoin n’est pas ce qu’il y a de plus réglementaire. J’ai dû attester au chef Sandoval avoir eu ces descriptions physiques d’un témoin, dont la seule contrepartie à sa coopération était de rester anonyme pour garantir sa sécurité. L’identité de cet indic aura néanmoins peu d’importance si je parviens à choper les concernés en flagrant délit de traite d’être humain.
Une fois mes trois portraits robots terminés, je les scanne proprement et les transmets en numérique à un technicien du service identification. Je l’avais déjà averti, donc il converti assez vite les croquis en images exploitables par nos logiciels de reconnaissance faciale. Je lance ensuite mes recherches dans la base de donnée locale et celle du FBI, sous les invectives incessantes de Nehemiah.
— Sois encore un peu patiente, finis-je par chuchoter après une œillade aux alentours pour être sûr que personne ne me regarde.
« Mais tu sais dire que ça ? s’agace la petite brune, qui continue dans de grands gestes. En attendant, mon corps pourrit quelque part à la merci des insectes et des clébards affamés ! Je veux qu’on me retrouve, et je veux que ces types paient pour ce qu’ils m’ont fait. Si tu t’en occupes pas, je le ferais, moi, et ce sera pas beau à voir. »
Je pousse un soupir las.
À maintes reprises, j’ai eu la preuve que son influence sur le monde humain devient conséquente. Si elle est capable de faire caler mon moteur, elle saura très certainement presser la pédale d’accélérateur et envoyer ces types faire le grand saut ; pour peu qu’elle parvienne à les retrouver avant moi.
Je lève sur elle un regard concerné.
— Écoutes, je pourrais pas t’empêcher de te venger, mais résoudre une affaire, c’est pas comme dans Esprits Criminels. J’ai pas une équipe de profileurs sous le coude, qui déboulerait avec son jet privé pour m’aider à coffrer des tarés en une semaine…
Son visage poupin se renfrogne face à la dureté de mon ton. Mais la vision simpliste véhiculée par ce genre de série est frustrante pour toutes les personnes concernées. Moi le premier.
Je soupire à nouveau.
— Rendre justice dans la vraie vie demande du temps, Nehemiah. Donc laisse-moi ce temps, OK ? Je te jure que je lâcherais pas ton affaire avant de l’avoir résolue.
Appuyée contre le rebord de mon bureau, elle croise les bras contre son torse et me toise.
« Ouais… Et je suis censée te croire sur parole, je suppose. »
— Pour l’instant, oui.
Exaspérée, Nehemiah lève les yeux au plafond et disparaît aussi sec. Pour une fois, aucune casse n’est à déplorer.
Je glisse la main dans mes cheveux et les renvoie en arrière en m’enfonçant dans ma chaise à roulette. Mon regard pensif revient à l’écran de mon ordinateur. Je relis machinalement l’avertissement qui m’indique un taux de fiabilité des résultats plus faible qu’avec une photo.
Si j’ai de la chance, mes lurons n’en seront pas à leur coup d’essai et leur identité, de même que leurs méfaits, seront apparaîtront dans nos bases de données. Le système va mouliner jusqu’à trouver quelque chose, ou pas. Malgré les progrès technologiques, ça peut prendre entre 24 à 72h. C’est dire combien les États-Unis regorgent de criminels. Dans tous les cas, je recevrai les notifications concernant ma recherche. Je vais devoir revérifier toutes les correspondances manuellement, mais pour l’heure, je peux rien faire de plus. J’attrape ma veste et quitte le bureau des Rangers pour la journée quand mon téléphone vibre dans ma poche. Je pense d’abord à la procureur Vasilevnik, qui confirmerait notre prochaine entrevue. Mon témoignage au procès des matons de Raymondville n’est que dans quelques jours, ce qui contribue à mon humeur joviale. Mais il s’agit tout bêtement d’un message d’Eliakim.
« Re-bonjour, Séra. J’ai enfin préparé la recette de ta mère. Je l’ai laissée dans le four, n’hésite pas à te régaler si tu rentres à la maison avant moi.
À plus tard, E. »
Je me pince les lèvres, prépare mes pouces pour écrire une réponse, mais rien de naturel ne me vient.
Depuis notre retour du séjour à NOLA, Eliakim a repris un parcours sans faute. Tout roule avec ses TIG à la piscine de Fort Worth, il s’est confié au docteur Huang et à Jacqueline au sujet de sa rechute, continue religieusement son traitement, participe à ses réunions aux Alcooliques Anonymes deux fois par semaine ; ou plus, s’il en ressent le besoin. En gros, il tient sa promesse de se reprendre en main. Sa détermination est telle qu’il a même prévu de se lancer dans de nouvelles activités. Son premier cours d’auto-défense se déroule aujourd’hui. Ce qui, bien que j’en connaisse la cause, m’étonne grandement étant donné qu’Akim est plutôt du genre à tendre l’autre joue. C’est ce qui me dérange, qu’il se comporte toujours comme si de rien n’était. Il persiste dans cette même routine de l’autruche malgré le moment qui a suivi l’incident farineux de la semaine dernière.
Bien sûr, Akim est beaucoup plus avenant à mon égard qu’à son arrivée au Texas. Les choses vont mieux entre nous, et ça devrait me satisfaire. Or, ce n’est pas le cas. Mon stupide cerveau refuse de passer outre ce moment d’égarement, d’oublier l’intensité de son regard ou la chaleur de ses mains sur mon buste. Quant à sa maîtrise parfaite des faux-semblants, elle ravive en moi un arrière-goût amer de rancœur.
J’ai pourtant bien conscience qu’il s’agit du meilleur scénario possible. Concrètement, je n’ai rien à lui reprocher. Ça ne m’empêche pas d’éprouver des griefs qui me poussent à garder mes distances.
Si ce n’est pas ridicule…
— Ah, Beauchamp !
Pris de cours par un collègue, je lève le nez de mon écran et le couvre de mon regard interrogateur. Ce jeune latino a rejoint les Rangers y’a environ deux ans. Son entrain me rappelle celui de Sawyer. Il continue d’une voix empreinte d’autant d’excitation que d’urgence :
— T’es encore là, c’est cool. On a une intervention sur laquelle on n’aura jamais trop de renforts. T’en es ?
— Lieu et contexte, Reyes.
— Oh, oui… rit-il. Quartier central, braquage de banque avec prise d’otages. Plusieurs blessés. SWAT déjà déployé, négociateur en place depuis une heure. Le chef rassemble des canons en plus pour l’assaut.
— OK. J’en suis.
Voilà, j’ai ma réponse toute faite pour Eliakim.
« Intervention d’urgence. Je vais sans doute rentrer tard, donc on se verra peut-être pas.
Merci pour la bouffe. »
J’envoie mon message en catimini et je glisse à nouveau mon portable dans ma poche. J’averti Reyes que je vais déposer mes affaires dans mon RAM, puis rejoins le convoi de fourgons blindés alignés à l’ange du bureau administratif des Rangers.
La lune est déjà haut dans le ciel sans étoiles quand je me gare devant chez moi. L’assaut à la banque Centrale a été un succès, mais la mort d’un des otages a miné le moral de pas mal d’agents. Ca manque pas de me foutre les boules, à moi aussi. Même quand on sait qu’on pourra peut-être pas sauver tout le monde, on l’espère. Plus que tout. Le son des rafales de balles siffle encore dans mes oreilles, et l’image du sol maculé de sang sur lequel on progressait à pas rapides flottera dans un coin de ma tête pour le reste de la soirée.
Je laisse trainer un œil distrait sur la trottinette électrique d’Eliakim tandis que je remonte l’allée. Un souffle de soulagement m’échappe en refermant la porte d’entrée derrière moi. Le salon est vide. Akim est sans doute déjà au lit. Je m’attèle à faire le moins de bruit possible en gagnant ma chambre, file prendre une douche – longue et bien chaude – et vais ensuite me poser à la cuisine pour manger un bout.
Ce soir encore, je crains fort que le sommeil me fausse compagnie. Ne reste plus qu’à espérer qu’Eliakim ne tienne pas à le remplacer de sa présence.
Consciente de son ingérence incessante malgré mes avertissements, Améthyste commence par se pincer les lèvres avant d’approcher, les mains sur la poitrine et la mine concernée.
« Des années durant, j’ai regardé nos parents se languir de toi en pensant que ton départ et ton indifférence leur avait brisé le cœur. J’étais loin d’imaginer à quel point je me trompais… Êtreun fantôme m’aura au moins permis d’ouvrir les yeux sur les côtés les moins reluisants des personnes que j’aime. »
— Et de mieux les manipuler ! m’emporté-je aussi bas que possible, les yeux rivés à ceux de ma sœur.
Même si je suis dorénavant seul à la cuisine, Eliakim et ma mère restent à portée de voix. Je dois prendre garde à ne pas attirer leur attention. Mais d’un coup, je comprends beaucoup mieux pourquoi Améthyste a décidé de s’éclipser hier soir. Elle voulait simplement influencer notre mère en lui chuchotant aux oreilles. Une fois de plus ! Par-dessus le marché, elle m’a embobiné pour que je pense qu’elle me laissait de l’espace.
C’est surtout ce qui me reste en travers de la gorge.
« Ne le prends pas ainsi, Séraphin. Je ne souhaite que t’aider à panser tes blessures d’enfant. »
— Je t’ai expressément demandé de ne plus t’interposer de cette façon dans mes relations. Quelles qu’elles soient.
Son regard larmoyant est loin de suffire à me calmer. Elle se bute à sa vision naïve et optimiste du monde, sans rien piger aux aberrations de celui dans lequel je gravite.
À court de patience, je choisis de me réfugier à l’étage. Plus pour m’épargner un face à face désagréable que pour enfin me débarrasser de cette farine qui s’incruste à mes pores, mais ça fera une bonne excuse.
— Entrez, je vous en prie. Installez-vous, entends-je Eliakim lancer.
Je jette un œil dans l’entrée en passant et constate que ma mère n’est pas venue seule. Odessa, la tante d’Akim, l’accompagne.
Manquait plus que ça.
— Vous auriez dû prévenir de votre visite, reprend ce dernier. Je me serais rendu plus présentable.
Son ton se veut détendu, presque badin. Mais en réalité, Akim est mal à l’aise. Pourtant, rien ne cloche avec sa chemise en lin et son short en coton. Sauf qu’il est du genre à penser qu’il doit absolument être sous son meilleur jour pour satisfaire les attentes de sa famille.
Au lycée déjà, quand je l’aidais à remettre la cravate de notre foutu uniforme, la moindre imperfection lui causait une montagne de stress. Je n’ai jamais compris son besoin de se conformer à des cases bien définies, dans l’unique but de faire plaisir à des personnes qui sont finalement incapables de l’accepter tel qu’il est. Cette simple idée me fout encore plus en rogne. Je grimpe les escaliers deux par deux, sans m’attarder sur la voix de ma mère qui m’a aperçu et me salue depuis le séjour.
Têtue, ma sœur avance dans mon sillage et continue d’insister d’une voix suppliante.
« Je me doute que tu n’as pas envie de lui parler, mais tu devrais tout au moins écouter ce que Mummy a à te dire. »
— Fous moi la paix, Améthyste, finis-je par cracher.
Je m’arrête devant la porte de la salle d’eau, la fusille du regard et assène, le visage plus fermé que jamais :
— Là, sérieusement, c’est mieux que tu disparaisses.
Thys hoquette de surprise, affichant la même expression interdite que ma servit notre mère pas plus tard qu’hier. À croire que c’est toujours moi qui dépasse les bornes.
Attristée de ma réaction, elle obéit à mon injonction et s’évapore en silence.
— Fais chier ! pesté-je en poussant la porte de la salle de bains.
Honnêtement, Améthyste n’est pas la seule contre qui je suis en colère. Quoique j’en dise, j’en veux encore énormément à ma mère. J’en veux à Akim de m’avoir remis dans une position aussi inconfortable. Et je m’en veux à moi-même, de ne pas réussir à gérer ma vie personnelle avec le même détachement que mes missions d’infiltration.
J’enlève mon t-shirt d’un mouvement rageux. Il part valser dans un coin. J’attrape ensuite une serviette au vol et, d’un coup peu précautionneux, repousse le miroir sur pied qui traine au milieu de la pièce.
Une fois devant la baignoire, je me penche pour enlever le surplus de farine de mes cheveux. Mes mains s’activent aussi furieusement que mon esprit, semant les particules blanches au fond du bac.
Je n’arrive toujours pas à croire qu’Améthyste m’ait fait un tel coup ! C’est pas faute d’avoir été transparent avec elle au sujet de nos vieux. À se demander pourquoi je m’emmerde encore à exprimer ce que je ressens, puisque tout le monde s’en fout royalement et pense savoir mieux que moi ce dont j’ai besoin. Ce que je devrais faire, ou ne pas faire… Alors que j’ai largement passé l’âge qu’on me dicte une putain de conduite.
Des pas légers me sortent de ma rumination. Je comprends vite que ma mère a décidé de me rejoindre dans la salle de bain.
— Séraphin ?
— C’est vraiment pas le moment, grogné-je en sommation.
Ma mauvaise humeur ne la décourage pas. Elle avance à ma hauteur et pose une main sur mon épaule. Je m’attends déjà à ses remontrances usuelles. Mais, à ma grande surprise, son ton est aussi délicat que son toucher.
— En dépit de nos incompréhensions, je suis ta mère, Séra. Pas ta pire ennemie. Laisse-moi t’aider, mon chéri.
Je renvois mes locks en arrière et me redresse avec un profond soupir, un regard peu amène braqué sur elle.
— S’il te plaît, mon fils.
La tristesse dans ses iris mordorés me rappelle le visage peiné d’Améthyste, quelques minutes auparavant. Même quand je sais être dans mon bon droit, le fait de heurter leurs sentiments reste douloureux. Consciente de mon relâchement, ma mère en profite et tend une main pour récupérer la serviette, que je lui cède sans discuter. Un sourire, frêle mais concilient, étire ensuite ses lèvres légèrement maquillées.
— L’usage d’un sèche-cheveux abimera-t-il ta coiffure ?
— Non.
— D’accord. Je vais voir si j’en trouve un dans les placards, installe-toi sur le rebord de la baignoire.
Je m’exécute à pas lents et observe ma mère farfouiller la salle de bains. Ses gestes sont calmes, comme si notre accrochage d’hier n’avait jamais eut lieu. Alors que moi, je le rumine encore, sujet à une déferlante d’émotions contradictoires.
— Je l’ai trouvé, se réjouit-elle.
Après avoir branché le sèche-cheveux, Mum revient vers moi et reprend :
— Je vais le régler pour souffler de l’air froid, ça devrait être assez rapide. Penche-toi vers l’intérieur de la baignoire.
Une fois de plus, je m’exécute sans mot dire. J’incline le haut de mon corps en avant et tends le bras vers le mur carrelé pour garantir mon équilibre. Le boucan du sèche cheveux remplit la pièce dès que ma mère l’active. Je sens d’abord l’air frais fouetter mes mèches, puis des doigts glisser entre elles, les secouer, puis masser mon crâne pour y déloger la farine. Mum éteint et rallume l’appareil plusieurs fois, tout en réitérant le processus. Accaparé par les souvenirs de ses mots désobligeants, je me complais dans notre silence. Je sais pourtant que, tout comme Améthyste, notre mère a ces silences pesants en horreur.
— J’ignore si tu t’en souviens, commence-t-elle doucement, mais Améthyste et toi vous retrouviez souvent dans cet état, les jours où nous partions en escapade à la plage.
Des réminiscences de nos escapades familiales me reviennent. Je ne trouve toutefois pas utile de lui répondre. De toute façon, ma mère me connait sans doute trop bien pour s’attendre à ce que je le fasse. Un petit rire nostalgique lui échappe tandis qu’elle manipule mes cheveux, puis elle poursuit :
— C’est fou. Votre père et moi avions beau vous tenir à l’œil, vos batailles de sable paraissaient inévitables, du Mississippi au golfe du Mexique.
Si je sais parfaitement qu’elle essaie de me prendre par les sentiments, son but m’échappe encore. Elle est plutôt du genre à me caresser dans le sens du poil en public, pour sauver les apparences. En privé, elle ne s’encombre pas faux-semblants. Je continue donc d’écouter le son de sa voix tranquille, bien que son attitude inhabituelle me laisse dubitatif.
— Ta sœur et toi avez toujours été des enfants très enjoués. Espiègles et rayonnants. Mais toi, tu avais ce côté… sauvage, finit-elle par articuler.
Et pour la première fois depuis des années, rien de ce qu’elle dit n’a le son d’un reproche.
— Puis, après nous avoir annoncé ton inclinaison amoureuse, tu t’es renfermé comme une huître et tout a été de mal en pis.
Mes mâchoires se contractent et mes doigts se crispent malgré moi sur la faïence.
Choisissant de me montrer passif à sa remarque, je prends une profonde inspiration. Elle s’empresse d’ajouter :
— Je suis consciente que ton père et moi avons eu une grande part de responsabilité dans ce revirement. Mais, je craignais sincèrement que tu ne trouves pas ta place dans la société si tu ne respectais pas ses codes. Crois-moi quand je te dis ne jamais avoir voulu te voir malheureux, mon fils. Je voulais juste que tu sois accepté, et je sais que tu ne comprendras peut-être jamais mes méthodes, mais sache que j’ai moi-même été éduquée pour m’intégrer à une société qui ne voulait pas de nous.
Mes muscles se relâchent.
Nul besoin d’expliciter ce « nous ». Sa génération s’est forgée à une époque où racisme et ségrégation étaient licites.
À part s’en servir pour nous rappeler à quel point nous avions de la chance que nos ancêtres aient lutté pour nos droits, que nous tenons aujourd’hui pour acquis, Mum ne nous a jamais vraiment parlé des difficultés qu’elle ou papa ont pu rencontrer dans leur jeunesse.
— En ce temps, pour prouver que nous avions de la valeur, que nous n’étions pas des énergumènes sans foi ni morale, nous devions évoluer dans nos vies dignement. Sans faire de vagues… La moindre suspicion de la part d’un blanc pouvait conduire un innocent dans les méandres de l’enfer. Malgré cela, les plus téméraires ont enfoncé les portes de ce monde suprémaciste à grands coups d’ambitions. Mais la plupart d’entre nous avons suivi la voix qui nous était toute tracée par nos parents : mettre le seigneur en première position, fonder une famille et s’assurer de sa sécurité, financière autant que physique.
Sûrement lasse de mon manque de réaction, elle soupire et m’attrape le menton pour m’inciter à me redresser. Je dégage mes cheveux de mon visage alors qu’elle pose le sèche cheveux et attends qu’elle continue. Elle le fait en levant la main pour épousseter mon visage.
— Aujourd’hui, les choses sont différentes. J’ai eu beaucoup de mal à l’assimiler, mais, même s’il reste indéniablement des inégalités, les temps ont changé. Je m’excuse d’avoir reproduit une éducation qui vous empêchait d’être vous-même par peur d’être pointée du doigt. Tu m’entends, mon enfant ? Je m’en excuse du plus profond de mon cœur.
Sa main accompagne sa déclaration et, à part me pincer les lèvres pour ravaler mon scepticisme, je ne sais trop que faire. Mais la sincérité qui brille dans ses yeux humides m’indique que je peux me risquer à y croire.
— Je sais dorénavant avoir eu eu tort, mon petit ange. Et, à part le reconnaître, je ne peux rien faire pour réparer toute la peine que je t’ai causé.
Je reste coi face à ce surnom dont elle ne m’a plus affublé depuis des lustres.
Mum me prend d’un coup les mains et continue de me surprendre. Les yeux ancrés aux miens, elle insiste d’un air farouche.
— En tout cas, je veux que tu saches que je suis fière de l’homme que tu es devenu. Même dans mes moments de tourmente, je n’ai jamais cessé de t’aimer, mon fils adoré. Il en va de même pour ton père, mais tu sais qu’il ne viendra pas si facilement à toi.
— Et toi, tu sais que je n’irai pas vers lui… Je n’ai rien fait qui justifie qu’il m’efface de sa vie en premier lieu.
Ma mère opine et tapote le dos de ma main.
— Je le sais, mon garçon. Tout ce que je te demande, c’est de lui accorder encore un peu de temps.
Je me pince encore les lèvres pour contenir une remarque désobligeante et la laisse essuyer la larme qui menace de rouler sur ma joue.
Son geste, empreint de regrets, me rappelle celui d’Améthyste il y a quelques jours. Mon cœur se serre alors d’avoir traitée ma petite sœur comme je l’ai fait. J’ai beau ne pas cautionner ses méthodes sournoises, elle veut seulement m’aider à recoller les pots cassés. Je dois bien avouer être las de camper seul sur mes positions.
— D’accord, Mum, soufflé-je après m’être raclé la gorge. Je vais lui laisser du temps.
Ma mère me tire par les mains et me prend chaleureusement dans ses bras. Un contact que je n’ai pas expérimenté depuis des lustres. Je suis donc un peu raide, mais son entrain me fait quand même assez plaisir pour m’arracher un sourire. Elle se redresse assez vite pour chasser les larmes sur ses propres joues.
— Merci infiniment, mon trésor. Ta sœur et toi êtes et resterez toujours notre plus grande fierté. Je vais parler à ton père. Il est bigrement buté, mais mourrait de chagrin si nous te perdions à ton tour… Alors tout finira par s’arranger. D’accord ? La patience est une des plus grandes vertus.
— À ce qu’il paraît, marmonné-je.
Je glisse une main dans mes cheveux et vérifie l’étendue de la catastrophe d’Akim, histoire de m’épargner les idées sombres allant de pair avec mes espoirs vains. Étonnamment, la technique de ma mère a bien fonctionné. Je secoue encore la tête et secoue mes mèches tandis qu’elle se lève.
— Je te laisse finir de te débarbouiller. Odessa et moi vous avons ramené de bons petits plats. On t’attend au rez-de-chaussée, d’accord ?
— OK.
Un sourire de circonstance aux lèvres, elle lisse ses cheveux gris d’un geste machinal bien qu’ils soient plaqués dans un chignon impeccable. Les pans de sa robe unie virevoltent lorsqu’elle se retourne pour quitter la pièce, me laissant à nouveau seul avec mes pensées.
Le ronronnement du moteur s’arrête. Les feux s’éteignent, plongeant les alentours une obscurité seulement coupée par leur lune blafarde. Je trouve un point de vue confortable où m’allonger tandis que le spectacle commence.
Installé sous un cocotier, les pattes avant croisées et la gueule entrouverte pour mieux récupérer de ma course, j’observe attentivement leurs silhouettes bouger. Elles se rapprochent dans la pénombre de l’habitacle du pick-up, se collent, puis s’emmêlent.
J’ai aucun mal à imaginer ce qu’ils font. Pourtant, ça me fait chier.
C’est pas pour mater des ombres chinoises que j’ai pris le risque d’encore me faire dégommer par une caisse.
Un bâillement me décroche les mâchoires. Je m’ennuie… Mon regard glisse vers un raton laveur qui cavale dans les fourrés, ses trois petits à ses trousses. Je pose la tête sur mes pattes. Mon soupir blasé pousse les feuilles mortes sur le sol. L’idée d’aller leur foutre la trouille de leur vie pour me venger de me faire autant chier me traverse l’esprit. Mais, d’un coup, les portières claquent doucement.
Je relève la tête, oreilles dressées pour mieux entendre les mots qui se calent entre leurs rires légers.
— T’avais tout prévu, en fait.
Le constat de l’autre humain tire à Aubrey un sourire à la con. Entendre sa voix grave vibrer dans l’air en réponse me titille à l’intérieur.
— Si je te dis que ce n’est pas mon premier rodéo en pleine nature, tu seras surpris ?
— C’est le contraire qui m’étonnerait !
L’autre humain éclate de rire, l’attrape par la chemise et l’attire contre lui pour lui rouler une pelle.
Ses mains baladeuses sont vite partout. Elles débarrassent Aubrey de la couverture qu’il tenait encore, tâtent ses pectoraux à travers son vêtement, entourent son cou, descendent saisir ses hanches…
Mon attention reste sur mon obsession. Je sais que, lui aussi, il se fait chier. C’est pas juste à cause de son visage inexpressif. Sa salope du soir est chaude comme la braise, son niveau d’excitation de crève déjà le plafond. J’en capte la fade odeur, mais pas celle d’Aubrey.
Je retiens un grognement déçu au fond de ma gorge. Les yeux d’Aubrey se braquent soudain dans ma direction, alors que son caniche en rut lui embrasse le cou. Ça m’étonne de le voir scruter l’ombre. Je capte le léger frémissement de ses poils, qui se dressent sur sa peau. Son regard fixe a quelque chose de curieux. Quelque chose qui laisse presque imaginer qu’il me voit.
L’excitation soulevée par cette idée court le long de ma colonne vertébrale. Mais c’est impossible. À moins qu’il soit extra-lucide… et je le saurais, puisque les humains connectés à l’Au-delà dégagent une aura particulière.
Cheveux-Longs regagne son attention en saisissant le bas de son visage.
— Qu’est-ce que tu regardes par là-bas, mon beau ? Je suis juste ici, et je suis tout à toi.
Il recule, ajuste la couverture sur le plateau du pick-up et y penche le haut de son corps tout en dénudant sa croupe. Il cale ensuite un pied sur une des barres latérales, plus que prêt à se faire fourrer.
Mon obsession se détourne complètement et s’amuse à gifler le cul de son trou serré sur pieds.
Il me tourne à présent le dos, et ça me tire un grondement. J’ai beau vouloir de l’action, j’apprécie moyen que ce connard insignifiant me vole l’intérêt de mon humain.
Même sans avoir de capacité surnaturelle, Aubrey pourrait en fin de compte posséder une sorte de sixième sens. Peut-être un pressentiment inexplicable qui le sensibilise à ma présence.
Un peu comme un animal de pâturage.
Il baisse à son tour son pantalon, jusqu’à mi-cuisses. Et mon cerveau dégage tout le reste en second plan.
Je ne perds plus une miette de ses mouvements. Il repousse les pans de sa chemise sur le côté. Son bassin avance lentement, bouge peu, dans un premier temps, puis s’active enfin, avec violence. Cheveux-Longs se retient pas de gueuler son plaisir à qui pourra l’entendre.
Voir mon obsession piner un autre mâle me distrait bien, mais c’est le mélange entêtant de sa sueur et de ses hormones qui m’excite autant. Un courant électrique violent parcourt tous mes muscles, mes narines frémissent sous l’augmentation brutale de sa dopamine… Mon gland humide sort presque aussitôt de son fourreau. J’ai envie de me lécher, d’apaiser la tension sexuelle qui irradie mon corps. Mais Aubrey me garde accroché à ses coups de reins.
Tapi dans les ténèbres, la pine gonflée et négligée, je me régale de la dépravation qui s’étale sous mes yeux. Le pick-up tangue, secoué par le rythme enragé de ses coups de bite. Les muscles fermes de ses fesses se contractent à chaque assaut. Ceux de son dos s’étirent et se crispent dans un enchaînement qui m’hypnotise.
Le mélange fauve de testostérone, de semence et de sueur s’épaissit autour d’eux.
Je plisse les narines, incommodé. Les effluves de mon humain se font toujours parasiter par l’autre. Ça devient insupportable !
Mon museau se retrousse d’agacement. Les regarder forniquer ne fait plus que m’exciter, ça me fout aussi la rage.
Je suis incapable de ressentir la jalousie. Ce qui me bouffe, c’est du désir.
Un désir féroce de sang frais et de domination.
J’en ai l’eau à la bouche rien que d’y penser.
Leurs gémissements, leurs souffles erratiques, les vapeurs de leurs peaux moites, leurs odeurs et leurs claquements, enflamme mon bas-ventre. Je trépigne sur place, le corps bandé, presque incapable de résister à l’envie de jaillir de l’obscurité et prendre ma part.
Je pourrais arracher la tête du parasite. Plaquer mon obsession au sol et le sodomiser face contre terre. Sans la moindre retenue. Jusqu’à le remplir à ras bord de mon sperme.
Le monter sous ma forme originelle serait sadique. Je risquerais de le déchirer en deux, accidentellement… ou pas, d’ailleurs. Que ce soit avec ma bite, avec mes crocs ou mes griffes. Mais contenir cette tentation viscérale devient de plus en plus difficile.
Bave aux lèvres, je me lève lentement et amorce quelques pas feutrés. Concentré sur l’angle d’attaque le plus opportun.
Heureusement pour les deux imprudents, les fluctuations chez Aubrey m’indiquent la fin de ce dangereux accouplement. La tête rejetée en arrière, la poigne ferme et le corps tendu, il éjacule dans un long râle primitif.
Encensé par ses vapeurs viriles, je ferme les yeux pour mieux filtrer son puissant fumet et me focalise dessus pour m’efforcer de calmer mon effervescence.
Je rouvre les yeux et les regarde panteler après l’orgasme.
Ce soir, ces deux humains remonteront en voiture dans le plus grand des calmes, inconscients d’avoir frôlé la mort.
L’effervescence de la journée me tape sur le système !
Y’a trop d’humains, trop de ces satanés engins à roues qui vrombissent à chaque coin de rue.
Ça bourdonne, ça grouille de partout, et le monde de la surface est beaucoup trop lumineux cette moitié du temps. Mon acuité visuelle réduit si drastiquement que je peine à trouver un endroit tranquille.
Je me mets enfin à l’abri dans un garage auto abandonné. L’odeur d’huile et de métal rouillé m’est déjà plus familière que les effluves de sueur et de déchets qui empestent la ville.
Mes griffes se plantent profondément dans le sol en béton tandis que j’appelle les ténèbres. L’air vibre et s’épaissit autour de moi. Les cailloux et les débris qui jonchent le sol lévitent, portés par des spirales de poussière qui tournoient dans l’air de plus en plus dense. Lentement, puis avec la force d’une mini-tornade.
L’explosion silencieuse qui se produit devant moi ouvre un trou d’ombre béant. Délivré de l’impatience me bouffait, j’y plonge sans hésiter.
De l’autre côté, j’atterris sur un sol cendreux d’une moiteur poisseuse. Une odeur métallique agréable flotte dans l’air. Je ferme les yeux et inspire profondément.
Je suis enfin chez moi.
Un cri perçant fuse au loin, sans perturber ma paix.
En Enfer, un chaos constant règne. On y survit par rapports de force, en respectant les hiérarchies établies par les Maîtres. Créatures infernales et Démons coexistent alors avec des âmes damnés ou des esprits maléfiques inférieurs qui rêvent de s’échapper.
L’atmosphère poudreuse, aussi sombre que nos auras, constitue les ténèbres auxquels nous faisons appel pour aller à la surface de la Terre, ou la quitter. Je rentre presque toujours par ma forêt cauchemardesque préférée. L’éclat de la lune rougeâtre baigne la clairière. Ses rayons déforment les silhouettes tordues des arbres décharnés et allongeant leurs ombres comme des serres prêtes à lacérer la moindre âme imprudente.
Je traverse la forêt sans me presser, évitant les lianes noueuses qui ondulent comme des serpents à l’affût.
Loin devant, une des rares sources du coin se dessine. Un bassin naturel de sang, encastré entre des rochers suintants d’un liquide noirâtre.
Ici, tout transpire la douleur et l’horreur. Même les entrailles du sol semblent maudites, brûlées par la damnation de l’entité Tout-Puissante qui a précipité Lucifer six pieds sous terre.
Lui, l’ange déchu, devenu démon originel. Le père de toutes les créatures infernales. Il a bâti son royaume dans les cendres et forgé sa grandeur sous un nouveau nom : Satan, roi des Damnés.
Gloire à lui.
Je me dirige à la source et y lape quelques gorgées de sang. Épais et rance, il est imprégné d’une amertume tenace. Pas ce que je préfère, mais suffisant pour le moment.
Une nuée d’âmes errantes vient me faire chier. Leurs formes translucides oscillantes me cernent et chuchotent, affolées :
Où suis-je ?
Je veux sortir de cet enfer !
Aidez-moi.
Leur présence intempestive m’horripile. Je grogne sourdement et, d’un coup rapide, referme mes mâchoires sur le bras spectral de l’un d’eux. Je l’envoie valser dans une cascade de lave, quelques mètres plus loin.
Son hurlement et les crépitements ardents de son plongeon résonnent dans le sous-bois. Les autres comprennent qu’ils doivent aller emmerder quelqu’un d’autre et déguerpissent sans calculer l’âme ébouillantée.
L’espace d’un instant, un silence relatif retombe. J’étire mes muscles fatigués avant de me mettre à courir, langue au vent.
Le paysage défile dans mon champ de vision ; une infinité de tons cendre et sang. Des gouffres béants qui vomissent des vapeurs brûlantes. Des rivières de lave qui serpentent entre les collines calcinées, creusant leurs lits dans le sol fissuré par la chaleur.
À l’horizon, les grandes tours d’os du palais royal se découpent dans la brume pourpre qui flotte en permanence. J’atteins la Grand’Place des Damnés quand l’ordre de mon maître frappe mon esprit comme un coup de fouet.
Inutile de lui confirmer avoir bien reçu les informations concernant ma mission du soir. Je quitte l’esplanade qui s’étend au milieu des Tours de Débauche quand un membre de la meute me rattrape au passage.
— Ah, c’est pas trop tôt ! T’étais où, Khaleel ?
Agacé par ces familiarités, je grogne :
— Occupé à baiser ta mère en ciseaux.
Courant à mes côtés, il grogne en retour sans répliquer.
Nul doute qu’il brûle d’envie de m’envoyer me faire foutre. Mais de m’affronter, beaucoup moins. Alors il ravale sa rogne.
— T’as reçu notre affectation de ce soir ?
— Ouais. Sang espagnol au menu. On se retrouve plus tard, même heure, même endroit que d’habitude.
Il opine et décélère. En quelques foulées, je suis de nouveau dans cette solitude que j’affectionne.
Bientôt arrivé à ma tanière, je me mets à trottiner, prêt à me reposer avant la chasse.
***
Les jours s’écoulent et les collectes d’âmes s’enchaînent. Parfois jusqu’à trois ou quatre le même soir.
Madrid, Los Angeles, Osaka… C’est toujours la même rengaine ; suppliques sur fond de larmes.
C’est mon quotidien, ce pourquoi j’ai été créé, et je le fait toujours avec un plaisir vicieux.
Mais ces derniers temps, je suis blasé.
Rien à voir avec la meute, ni même les préoccupations liées à l’OLCES. Mon esprit est tout bêtement accaparé par l’humain aux effluves tentatrices.
Aubrey, des Îles de Guadeloupe, plein de toupet et de mystères.
Même une tuerie bien sanglante ne suffit pas à égaler son souvenir. Je le revois sans cesse, allongé sans défense entre mes pattes. Et la singularité de son odeur est gravée dans ma mémoire, presque aussi profondément qu’un ordre du Maître.
Malgré ça, le besoin de le renifler me consume.
Je veux découvrir tous ses secrets.
J’ai fini par céder à mes pulsions, moins de 24 heures après notre rencontre. C’est le deuxième soir d’affilée que je l’épie caché dans l’ombre.
Je le retrouve aisément grâce à mon flair et le suis au gré de ses déplacements. Toujours à bonne distance.
Hier, il n’a rien fait qui vaille le détour. Mais ce soir, je sens que ma patience va payer.
Je le trouve sur le parking d’un bâtiment que les humains, qui aiment tout compliquer, nomment « club de striptease ». Pour moi, c’est qu’un lieu de débauche parmi d’autres. Celui-ci se trouve en plein cœur d’une zone industrielle qui pue les relents de matériaux divers et de marécages.
L’air est lourd, chargé d’une humidité qui s’accroche aux poumons. Imperturbable, j’observe ma proie. L’homme élancé aux cheveux longs qui l’accompagne est peut-être celui qu’il a mentionné. Ils traversent le bitume côte à côte, l’air de rien. Mais, même à six mètres, je perçois l’ardeur du feu qui les brûle.
Deux humains poussent les portes de secours en tibubant. Je m’écarte nonchalamment, mais un d’entre eux trébuche et manque de s’écraser sur moi. Un grognement d’agacement m’échappe, mes crocs claquent dans l’air. Il sursaute et recule d’un bond avec un cri étranglé, les yeux écarquillés.
— Ben qu’est-ce qui a ? T’as vu un diable ou quoi ?
— Non, c’était un chien ! Enfin… Je ne l’ai pas vu, mais j’en suis sûr. Il m’a grogné dessus. J’ai même senti son haleine fétide et le claquement de ses crocs.
Son ami ricane.
— Ouais, c’est ça. T’es toujours le seul à entendre des voix et des bruits bizarres. Tu devrais consulter, mon chéri. Aller, viens.
Indifférent à leurs piallements, je les contourne tandis que son pote l’aide à se relever et me recentre sur Aubrey. Il grimpe tout juste dans son pick-up avec son plan cul.
Quand il démarre, je le suis sans hésiter. Je me retrouve encore sur la route. Les pulsations de mon cœur redoublent sous la pression de l’adrénaline. Par moments, les lumières de la nuit m’éblouissent et je frôle la collision avec d’autres bagnoles. Mais ça m’empêche pas de poursuivre ma filature.
Après quelques kilomètres, sa voiture s’engouffre dans un chemin de terre. L’odeur iodée m’indique que ça mène à l’océan. Ou une plage, tout du moins. Mais avant d’y arriver, il bifurque dans un passage de traverse.