Auteur : Daneesha Kat

  • 5 | 𝕬𝖋𝖋𝖆𝖒é

    3–4 minutes

    Affamé

    Un frisson de satisfaction me parcourt l’échine.

    À pas feutrés, j’avance dans l’ombre et surplombe l’humain endormi. Il est paisible. Ses bras en vrac encadrent sa tête et sa peau sombre, magnifique, luit par endroits sous la faible lumière que les fenêtres laissent filtrer dans la pièce.

    Un filet de ma bave lui dégouline sur le visage. Inconscient du danger, il gigote un peu et s’essuie la joue, mais ne se réveille pas.

    Instinct de survie : zéro.

    Un grondement sourd roule dans ma gorge. Son manque de réaction me rappelle la façon étrangement calme dont il m’a enlevé. Son niveau d’adrénaline n’a quasiment pas fluctué.

    Certains humains ont une déficience de la peur. C’est rare. Peut-être est-ce son cas. Ça expliquerait une aura si puissante.

    Bon, seulement en partie. Les humains ont des fumets caractéristiques selon leurs origines, leurs personnalités, ou la situation ; peur, excitation… ll est aussi possible qu’il soit le descendant très éloigné d’un quelconque hybride, ou d’un humain ayant eu des capacités surnaturelles plus haut dans sa lignée.

    Anormalement curieux à son égard, je m’abaisse et le renifle. D’abord son visage anguleux, puis les poils de son torse nu. Je suis tenté de lécher ses abdominaux et toutes les courbes de son ventre parfaitement sculpté. Son corps pousserait n’importe qui à signer pour la damnation, mais je ne perçois rien qui confirme mes hypothèses.

    Enivré, j’approche mon museau de son pubis et le sent à travers son vêtement. Son odeur virile est si grisante que je frémis d’excitation.

    Je salive, mon estomac gargouille. Je pourrais dévorer ce mec, là, maintenant. Il n’aurait même pas le temps de réagir. Mais ce serait trop facile pour être jouissif.

    Et puis… il m’intrigue.

    Beaucoup trop pour mourir comme n’importe quel autre insignifiant.

    Lui, il a voulu m’aider.

    Même si je n’avais aucun besoin de sa charité, l’intention était là. Sincère. Les humains sont intrinsèquement égoïstes. Mais cet incompréhensible syndrome du sauveur confère à certains d’entre eux une complexité fascinante. Je suis prêt à l’admettre.

    Je me demande futilement comment celui-ci aurait réagi si j’avais été sous ma vraie forme quand il m’a trouvé sur le bord de la route.

    Se serait-il chié dessus, comme la plupart des Hommes devant qui je me présente dans toute ma splendeur ?

    Aurait-il tenté de m’achever ? Par peur, ou par dégoût…

    Les Chiens de l’Enfer sont prévisibles, fiables. La plupart des créatures de la nuit ont des comportements rationnels, basés sur leur nature. Mais ces humains… Si certaines tendances prévalent chez eux, on ne peut jamais prévoir leur réaction à 100%.

    — Aubrey ! As-tu l’intention de dormir toute la journée ?

    Cette vieille voix féminine fuse et brise le silence.

    Un sursaut me traverse. Absorbé par mon étrange trouvaille, je n’ai pas entendu l’humaine approcher.

    L’état d’alerte me hérisse les poils. Je ravale le juron qui me monte à l’esprit et plonge au sol, babines retroussées, mes yeux fauves rivés sur la porte qui menace de s’ouvrir d’un instant à l’autre.

    — Debout, mon garçon, insiste-t-elle depuis l’autre côté. Il est déjà sept heures. C’est la nuit qu’on est censé dormir.

    Mes muscles sont tendus. L’adrénaline pulse dans mes veines. Médusé, je réalise qu’il fait effectivement jour dehors.

    L’homme grogne et se retourne dans son lit. D’un mouvement vif, je m’élance vers une des fenêtres que j’ai repérées à mon arrivée. Prêt à me tirer de là avant qu’il ne se réveille.

    Les bruissements de draps attirent mon attention quand il se redresse en position assise. Je lui jette un dernier regard alors qu’il marmonne en s’étirant :

    — Je ne suis pas une de tes poules, mamie.

    — Sors de ce lit et viens m’aider, Aubrey !

    Aubrey… C’est donc ainsi qu’il se nomme.

    Mon regard s’attarde une fraction de seconde sur son visage grimaçant, puis glisse sur son corps alanguis hautement appétissant.

    Sois heureux que je te laisse le loisir de poursuivre le cours de ton existence, Aubrey des Îles de Guadeloupe.

    Intrigué par l’écho de ma voix, sorti de nulle part, il fronce des sourcils et tourne la tête en direction de la fenêtre.

    Le sachant incapable de me voir, je retiens un rire moqueur et m’exfiltre enfin de sa chambre à la lumière naissante du matin.

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  • 4 |  𝕿𝖆𝖕𝖎𝖘 𝖉𝖆𝖓𝖘 𝖑’𝖔𝖒𝖇𝖗𝖊

    4–6 minutes

    Tapis dans l’ombre

    Après m’avoir traîné dans une baraque qui sent la vieille peau, l’humain m’a installé sur une couche d’infortune. Quand on passait dans la cour, j’ai senti l’énergie de ridicules protections disséminées un peu partout. Certainement l’œuvre de la vieille bique qui habite aussi les lieux. Elles m’ont foutu la nausée et un bon mal de crâne, mais seuls les sceaux anti-démon ou les symboles angéliques m’affectent méchamment.

    De retour dans sa chambre, où il m’a laissé, l’humain au parfum épicé se penche vers moi et me parle à nouveau. Voyant que je ne bouge pas d’un poil, il tend une main pour me caresser le crâne.

    Grossière erreur.

    Je redresse vivement la tête. Il se ravise juste au moment où mes crocs claquent dans l’air d’un coup sec.

    — Eh bien ! T’es aussi peu commode que t’es beau, Black Pitt*.

    Mouais, et lui, il est beaucoup trop confiant. Je suis pas son bon toutou… Puis son humour est foireux.

    Son rire détendu s’élève dans la pièce alors qu’il décroche sa serviette de sa taille pour essuyer les gouttes d’eau qui ruissellent dans son cou. J’observe silencieusement les traces de griffures boursouflés qui strient son avant-bras. Il a de la chance que mes griffes ne soient pas venimeuses. Mon attention distraite est ensuite attirée par la goutte qui sillonne son épaule et cascade sur son pectoral saillant.

    On n’a pas roulé longtemps. Mes grognements ont repris dès qu’il m’a sorti de sa voiture. Mais je regrette plus de m’être laissé trimballer sous son bras, puisque ça m’offre l’occasion de le voir à poil.

    Il sort tout juste de la douche et trouve visiblement normal de se balader nu devant son clebs. Comme la plupart des gens, j’imagine. Pourtant, chez lui, je sens une telle assurance que je me dis qu’il ferait probablement pas autrement face à un de ses semblables.

    Moi, ça fait longtemps que j’ai appris à apprécier les beaux corps et le plaisir qu’ils procurent, indifféremment du genre ou de l’espèce. Je le mate donc sans retenue pendant qu’il continue à jacqueter.

    — T’as de la chance que j’aime m’envoyer en l’air en pleine nature. Et aussi que je déteste voir des animaux agoniser au bord de la route.

    Sa bite flasque ballote contre le haut de ses cuisses. Je suis moins intéressé par son discours de Sainte-Thérèse que par la mention d’une escapade sexuelle.

    Ce que j’aurais kiffé tomber sur lui et son amante, emboîtés l’un à l’autre dans un coït bestial.

    Bras croisés sur son torse épais, il me fixe et marmonne :

    — Le véto de garde ce soir est trop loin, je t’emmènerai voir quelqu’un demain. Promis. T’as l’air fatigué, mais tu ne saignes pas et tu restes plutôt vif. Ça doit être bon signe… Je ne pourrais pas te garder de façon permanente, mais je m’assurerai qu’une famille aimante et compétente avec les chiens de catégorie 1 te recueille au plus vite. D’accord ?

    Bah putain, il croit encore au Père Noël à son grand âge, celui-là ?

    Un rire caustique m’échappe.

    Merde… Ça se répercute direct sur mes côtes douloureuses.

    L’humain perçoit sans doute le son étouffé d’un presque aboiement. Un sourire fend ses lèvres pleines. Il gratte sa barbe en ricanant :

    — On dirait bien que t’es d’accord.

    Seulement dans ta petite tête, Barbaque Sexy.

    Je lui donne quoi ? La trentaine. Il doit mesurer un mètre quatre-vingt, environ. Et y’a pas à dire, c’est vraiment un morceau de viande de choix.

    Corps longiligne mais musclé. Bien monté, beau cul. Tout est diablement bien proportionné chez lui. Un délice, pour sûr. J’en ai la bave à la gueule rien qu’à m’imaginer le pilonner et je lèche mes babines par automatisme.

    Il me regarde, comme s’il venait d’avoir un déclic, et lance :

    — Oh, t’as peut-être encore soif ?

    De son sang, oui. Et faim de son corps.

    Mais évidemment, c’est une foutue gamelle d’eau que cet idiot d’humain me repose sous le museau, après s’être habillé d’un jogging et éclipsé quelques minutes. Je lui boufferais le bras pour ce nouvel affront si chacun de mes mouvements brusques ne ravivait pas des douleurs lancinantes.

    Ce coup-ci, je ne renverse pas sa gamelle débile. Je la repousse dédaigneusement d’une patte, sur laquelle je pose ensuite la tête.

    Je ne dormirai pas en présence d’un ennemi, aussi doux soit le parfum de la testostérone qui imprègne la couverture dans laquelle il m’a emmitouflé. Mais j’ai encore besoin de me reposer pour mieux guérir.

    Lui, en revanche, n’hésite pas une seconde à éteindre les lumières et aller se coucher. Il me souhaite bonne nuit. Je l’écoute, sans bouger. Il se glisse sous ses draps et passe un bon quart d’heure à regarder des vidéos sur son bidule portable avant d’enfin sombrer dans le sommeil.

    Une heure s’écoule.

    Je me sens déjà mieux. Je me lève sans trop de mal et étire nonchalamment mes membres ankylosés, avant de m’ébrouer.

    Arg, j’empeste l’humain !

    Un bâillement m’échappe. Je suis claqué, et, pire encore, mon ventre hurle famine.

    L’odeur entêtante de l’humain endormi à quelques mètres de moi me vrille les narines. Attisant une faim encore plus vicieuse.

    Mes crocs réclament de la chaire. L’appel du sang me brûle le cerveau.

    Mon instinct carnassier prend le dessus.

    D’un bond, je quitte ma couche. Une décharge d’adrénaline explose dans mes veines et je me transforme en plein saut. Mes os s’étirent, mon corps grossit. Quand j’atterris sans un bruit sur le matelas, je suis enfin sous ma forme originelle. Je passe immédiatement en mode ténèbres.

    Invisible, et quasiment en pleine forme, je ne suis plus un vulgaire chien blessé. Je suis à nouveau un prédateur.

    ___

    Black Pitt (Pitt noir) : Pit est le diminutif pour la race des Pitbulls, des chiens de défense classés catégorie 1 dont la possession est normalement soumise à une réglementation stricte. La race englobe les Staffordshire terrier américain (Staffy) et tous les chiens issus de croisements qui leur donnent le même aspect physique.

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  • 3 | 𝕻𝖆𝖗𝖋𝖚𝖒 é𝖕𝖎𝖈é

    4–6 minutes

    Parfum épicé

    Je me réveille au bord d’une route, la tête douloureuse comme si un troupeau d’éléphants avait dansé le Kuduro dessus.

    Mon esprit oscille entre somnolence et inconscience, je lutte pour émerger du brouillard qui m’engloutit encore.

    Petit à petit, mes pensées retrouvent un semblant de clarté. Le souvenir brutal de l’impact refait surface, ravivant une frustration cuisante. Je grogne, tente de me redresser, mais un éclair de douleur me traverse.

    Un glapissement m’échappe.

    Merde, j’ai encore mal.

    Je n’ai aucune idée du temps que j’ai passé inconscient, exposé à la vue de tous. Il fait encore nuit. Peut-être que ce n’était que quelques minutes. Mon corps a déjà commencé à se régénérer, mais je suis trop amoché pour me fondre dans les ténèbres ou ouvrir un passage vers l’Enfer.

    Quoique, même si j’en avais la force, je le ferais pas. Pas après m’être fait percuter comme un vulgaire clébard errant… Si les autres créatures infernales l’apprennent, je vais en entendre parler pendant les deux prochaines décennies. Et je suis un putain d’Alpha !

    Je peux pas me permettre cette position de faiblesse, au risque de perdre mon autorité en plus de ma fierté. Mes blessures se refermeront en quelques heures, mais l’humiliation, elle, mettra des lustres à disparaître.

    Assez pensé à ces conneries. Je dois déjà gérer l’urgence.

    Incapable de me relever pour chercher un abri, je me résigne à adopter une forme plus discrète.

    Un chien terrestre ? Ça me paraît le choix le moins dégradant.

    Allongé sur le flanc, je gronde et serre les mâchoires en sentant mes os brisés muter. La transformation, déjà un effort mental colossal, devient une torture physique. Mon corps proteste, chaque nerf en feu. Je douille comme jamais auparavant. J’ai le tête qui tourne, et…

    .

    Putain… Je me suis évanoui.

    Encore !

    La rage m’envahit par vagues. Ces foutus humains et leurs machines de merde ! Avec leur vacarme et leurs carcasses de fer meurtrières, ces voitures ont tout d’un engin infernal.

    Mes pensées dérivent vers mon maître, vers ma raison d’être, celle de ma présence sur cette île de malheur…

    Mes paupières s’alourdissent. Le sommeil me gagne de nouveau. Puis un bruit me ramène à la réalité.

    Un pas, suivi d’un autre.

    Quelqu’un approche.

    L’odeur me frappe en premier.

    Humaine.

    Je me fais violence pour redresser la tête, prêt à user de mes dernières forces pour attaquer. Puis je le vois. Il avance lentement vers moi.

    Tous crocs dehors, je grogne furieusement. Langage universel, le message est donc clair. L’humain ralentit, mais ne renonce pas. Il lance d’une voix grave feutrée :

    — Hey, tout doux mon beau. Je ne compte pas te faire de mal.

    Il ne me fera aucun mal si je lui saute à la gorge ! C’est ce qui l’attend s’il s’entête à s’approcher.

    — Bon sang, t’as l’air bien amoché.

    Bravo pour la déduction, Charlock !

    — Allez, calme-toi.

    Le type, un noir à la silhouette athlétique, s’agenouille à une distance qui souligne une certaine prudence.

    Je renforce mes avertissements, bien décidé à le faire fuir. Mes grognements et mes aboiements de sommation redoublent. L’effort diffuse ma douleur dans toutes les fibres de mon corps. Mais l’humain ne sourcille pas. Au contraire, il m’interrompt en me jetant une couverture sur la tête.

    Putain, je vais le buter !

    — Pardon pour la méthode, mais je tiens à mes doigts.

    Je compte t’arracher bien plus que ça, connard !

    Puisant dans mes réserves, je me redresse douloureusement. Même chancelant, je me débats comme un beau diable pour me débarrasser de ce foutu tissu. Jusqu’à ce que le sac de viande m’attrape et me soulève par surprise.

    Beaucoup trop facilement.

    Une humiliation de plus ! Si j’avais ma taille normale, il m’aurait jamais touché. Je lui aurais pas laissé cette occasion.

    Je parviens à le griffer, mais suis trop faible pour me libérer. Il continue à déblatérer ses bobards pour m’amadouer. Mais rien à foutre ! Je me débats comme un damné, puisque je le suis, et m’épuise inévitablement.

    Mes grognements se muent en râles de frustration. J’ai plus la force d’amorcer le moindre mouvement quand l’humain me séquestre sur le siège avant de sa caisse. Il me sangle, sans doute avec la ceinture de sécurité, retire la couverture de ma tête et ose planter son regard dans le mien.

    — Pauvre bête, tu dois être déboussolé en plus de souffrir le martyr. Je comprends que tu sois effrayé.

    Je t’emmerde, barbaque ambulante…

    Gonflé par cette vulnérabilité inhabituelle, je détourne les yeux, le souffle court. Il ferme la portière et je l’entends faire le tour de sa voiture avant de prendre place côté conducteur.

    Je suis en rogne d’avoir été capturé par un foutu humain, mais je sais qu’il ne me fera rien. Pas tant que je reste sous cette forme. Mon espèce flaire les relents des mensonges et des mauvaises intentions. Aussi bien que la naïveté et l’innocence. Celui-là dégage rien de tout ça.

    Il sent… un mélange entêtant. Une odeur musquée de puissance, avec une note épicée caractéristique des humains avides de sexe.

    J’aime l’odeur du sexe.

    Je me concentre dessus et m’autorise à me reposer alors qu’il met le moteur en marche.

    Dès que je me sentirai mieux, je me sortirai de ce bourbier.

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  • 2 |  … 𝖊𝖙 𝖆𝖘𝖕𝖍𝖆𝖑𝖙𝖊

    5–8 minutes

    …et asphalte

    Il avait pas très bon goût, celui-ci, se plaint une des femelles.

    Nous avons quitté le jardin du quartier plutôt calme où habitait l’agent immobilier pour nous retrancher dans les bois. L’autre femelle reprend pendant qu’elle lèche une à une ses pattes avant, encore humide de sang.

    Viande avariée marinée au Cognac, arrière goût de pisse.

    On éclate de rire et les deux autres mâles poursuivent :

    Tu t’en doutais, hein Khaleel ? C’est pour ça que tu t’es pas joint au dîné.

    — J’ai su qu’il serait rance rien qu’à l’odeur.

    — Et tes papilles de fin gourmet méritent mieux que les nôtres ? Tu deviens aussi arrogant qu’un humain, ma parole.

    Ma colère explose face à cette insulte. Une bourrasque violente balaie la végétation sous la puissance de mon aura. Sans prévenir, je bondis et referme ma mâchoire destructrice sur la gorge de l’effronté.

    Plus imposant par mon statut, je le plaque au sol sans effort. Mes pattes massives l’écrasent, face contre terre. Son cri de douleur perce la nuit quand mes crocs tranchent son oreille. J’avale le morceau tout rond, sous les regards attentifs des autres. Puis, toujours perché sur ce crétin, je décrète :

    Je suis l’alpha, j’ai le luxe de choisir qui je bouffe. Pas vous.

    — Ouais, bon… élude la deuxième femelle. On fait quoi maintenant ? J’ai encore la dalle, moi. On peut choper de la chair fraîche ou alors on va encore devoir se contenter de bétail et d’animaux domestiques ?

    Je m’ébroue, dégoûté par cette idée, et descends de mon subordonné. Il ne se plaint plus. Son oreille repousse déjà.

    — Ça me déplait autant qu’à vous, mais vaut mieux la jouer discrète en ce moment.

    Une autre meute du Seigneur des Croisements a rapporté que des chasseurs de monstres les ont attaqués récemment. Ils font à coup sûr partie de cette organisation mondiale créée par les humains, pour la protection de leurs semblables. De ce que j’en sais, ils recrutent même certaines créatures surnaturelles prêtes à trahir leur propre espèce.

    La cible ?

    Nous autres, dont les natures sont jugées « menaçantes » pour l’humanité.

    C’est dire à quel point ces parasites se prennent pour le nombril de l’univers…

    Putain ! Saletés d’humains. Ils en veulent toujours plus, jusqu’à nous piquer le rôle de prédateurs. Autant ça m’amuse de les regarder s’entretuer, les voir se rebiffer me chauffe un peu plus de décennie en décennie ! C’est censé être eux, les proies, pas l’inverse.

    Ils grognent leur approbation et continuent à râler. Je les écoute plus, je suis trop pris par mes propres réflexions. J’ai l’impression désagréable que les humains de cette organisation deviennent de plus en plus coriaces et nos ordres sont formels : éviter tout contact.

    Ces connards de la surface et leurs alliés pensent en savoir des tonnes quant aux Chiens de l’Enfer. Ils se trompent. Les Démons s’organisent depuis des millénaires pour qu’ils en sachent le moins possible. Mais « humain » égal « grosse fouine particulièrement exaspérante » et mon instinct hurle que quelque chose cloche. La plupart ne se comportent plus comme du gibier ordinaire.

    Ils se défendent farouchement.

    Nous traquent.

    Et en viennent à avoir la folle prétention de nous tuer.

    Eux, qui sont faits de chair faible et d’os fragiles…

    Je les déteste avec passion. Pas pour leur arrogance, non. Mais pour cette audace déplacée qu’ils ont de tenir tête à des êtres qui leur sont supérieurs. J’en viens à regretter l’époque où ils acceptaient simplement leur place dans la chaîne alimentaire.

    Irrité, je pousse un grognement sourd qui met fin au débat.

    On reste sous le radar. Contentez-vous de ce que vous trouvez jusqu’à nouvel ordre.

    Leur frustration empoisonne l’air comme un gaz toxique. Je choisis de l’ignorer et pars chasser en solo.

    C’est la première fois que ma meute vient dans une de ces régions. Les arbres sont touffus et la végétation grouille de partout, mais ce climat tropical pourrait me rappeler la douce chaleur de l’Enfer s’il n’y manquait pas cette odeur métallique qui le caractérise. J’entends dire depuis un moment que la chaire des antillais est un régal. C’est trop con que je puisse pas en profiter.

    Je repère assez vite quelques bœufs attachés sur un terrain privé. Un seul suffira à calmer ma faim. J’avance, invisible dans les ténèbres. Mais ces bêtes ont l’instinct du gibier : elles savent qu’un prédateur approche. D’abord allongées à somnoler, elles se lèvent en beuglant.

    Personne ne les entendra dans cette immense zone non habitée. J’en choisis un au hasard et l’attaque. Mes crocs déchirent sa chaire. Je m’emmerde même pas à l’achever. Qu’il souffre, je m’en cogne. Je suis affamé.

    Son sang encore chaud ruisselle sur ma langue et s’imprègne dans ma fourrure sombre. Je dévore à grandes bouchées malgré l’odeur de bouse. Sa viande est fade comparée aux délices que sont certains humains, mais je dois m’en contenter. Je grogne en arrachant un bout cartilagineux. Dans le temps, on pouvait bouffer autant de villageois qu’on voulait. Mais les civilisations se sont succédées et leurs foutues technologies ne cessent d’évoluer. Passant de l’électricité qui alimente aujourd’hui de grandes villes, aux petits appareils de malheur. Caméras, téléphones, drones… Des plaies pullulantes qui nous forcent à plus de discrétion, nous empêchent de manger tranquillement après avoir accompli nos missions.

    Et, comme si ces nuisances ne suffisaient pas, il y a la menace grandissante que représente l’OLCES*.

    Enfin rassasié, je m’éloigne en trottant. Sans destination précise. Peu importe que mes pattes foulent l’herbe haute, la terre battue ou le bitume. J’aime juste sentir le vent dans mes poils et l’air remplir mes poumons. L’atmosphère sur Terre est différente de celle des Enfers. Plus fine. Plus légère.

    Je cours, à en perdre haleine, à travers les champs et les routes de campagne non éclairées. Il semble y en a beaucoup, ici, et elles sont presque désertes à cette heure.

    Distrait par l’agitation d’un groupe de bestioles, je traverse un axe principal sans y prêter grande attention. Une lumière grossit à vive allure sur ma gauche et m’aveugle d’un coup.

    Resté figé sur place, je suis éjecté de la route. Le choc est si diablement brutal que le bruit de la collision m’assourdis. Projeté en l’air, je m’écrase violemment sur l’asphalte, plusieurs mètres plus loin. Des grondements de douleur s’échappent de ma gorge alors que mon corps roule encore sur quelques mètres.

    Merde…

    J’ai l’impression d’avoir les os réduits en miettes.

    Ça devait être un putain de camion.

    À moitié conscient, j’entends des bribes de voix au loin et des pas précipités sur le bitume.

    Et re-merde ! Je dois avoir quitté les ténèbres en me faisant percuter.

    Outre les damnés dont le contrat arrive à terme, aucun humain ne doit me voir sous ma forme originelle. Je tente donc de me redresser pour me tirer au plus vite.

    Échec pathétique.

    Mon corps retombe comme une masse. Une douleur lancinante irradie mon abdomen, me coupe le souffle.

    Haletant, la langue pendante dans la poussière, je regarde mon sang noir se répandre sur la chaussée.

    Mes paupières s’alourdissent.

    Puis c’est le néant.

    ___

    OLCES : Organisation de Lutte Contre Les Crimes Surnaturels, il s’agit de l’organisation mondiale évoquée par Khaleel.

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  • 1 | 𝕾𝖆𝖓𝖌…

    3–5 minutes

    Sang…

    — S’il vous plaît, allez-vous-en ! hurle le condamné autour duquel la meute resserre les rangs.

    Pantelant et couvert d’une couche infecte de sueur, ce magnat de l’immobilier bedonnant s’agenouille dans l’herbe rêche de son jardin. Il pue l’alcool. Ses mains se joignent et il baisse la tête par-dessus, comme s’il adressait sa prière ridicule à notre Maître.

    Il doit le confondre avec les putains de Dieux qu’ils ont fabriqués de toute pièce pour leur propagande d’amour et de miséricorde.

    — Je vous donnerai tout ce que vous voudrez ! insiste le gros lard. J’ai des enfants. Si vous voulez quelqu’un du même sang, vous pouvez prendre l’aîné. Ou même le bébé ! Mais je vous en supplie, laissez-moi la vie sauve.

    Quel sans couilles… Ô grand jamais une créature de l’Enfer n’offrirait sa descendance en sacrifice. Ses sanglots débiles ne font que renforcer ma haine pour son espèce. Tous des lâches ! Ils se vantent pourtant à qui veut l’entendre de la mascarade qu’ils nomment fièrement « morale ».

    Babines retroussées et tous crocs dehors, j’avance encore plus. Jusqu’à lui grogner au visage.

    Ce qu’on veut, gros tas de merde, c’est arracher ton âme de ton corps en lambeaux au nom du Démon des Croisements.

    C’est le pacte qu’il a signé. Dix belles années de richesse et de réussites en échange de son âme.

    Les humains ont ce culot qui me débecte. Ils sont assez déterminés pour construire des autels et s’enrôler dans des invocations démoniaques ancestrales. Mais quand l’heure arrive d’honorer leur part du marché, y’a plus un pet d’audace ! Que des larmes et des suppliques. Aussi vaines l’une que l’autre.

    Tu meurs ce soir, saleté d’humain. Les termes de ton contrat sont irrévocables.

    Le sac à viande tremble de terreur. Je prends un malin plaisir à faire l’écho infernal de ma voix résonner dans sa tête :

    Cours.

    Son regard fuyant se braque sur moi. Ses sanglots s’arrêtent et son visage rougit se fige, à croire qu’il pense vraiment avoir une chance malgré l’énoncé de sa sentence.

    Idiot comme un louveteau de deux jours, le pathétique humain se lève en toute précipitation et détale. La respiration toujours haletante, l’équilibre incertain, il franchit l’ouverture qu’on lui a laissée à toutes jambes. Son cœur bat plus férocement, l’adrénaline et sa trouille bleue imprègnent ses sales effluves. Ils tracent son sillage dans l’air humide.

    Un courant d’excitation transcende la meute. Les autres trépignent d’impatience sur leurs pattes. Certains lèchent leurs babines, par anticipation du sang chaud qui remplira bientôt leur gueule, mais tout le monde reste en position.

    Sans quitter l’humain des yeux une seconde, je lance enfin mon ordre :

    À table !

    Les quatre chiens infernaux qui m’accompagnent s’élancent dans une course frénétique. Ils rattrapent la limace humaine en quelques foulées et se jettent sur elle. À tour de rôle, ils lui lacèrent les cuisses de coups de griffes pour l’affaiblir. Ils jouent vite fait à le ballotter entre eux, sans vergogne, à coups d’épaule ou de croupe. Le type marine tellement dans son effroi que l’odeur âcre de sa peur, de l’alcool et de sa pisse me prend à la gorge.

    Je pousse un râle de dégoût.

    Rapidement à court de patience, une des femelles lui saute dans le dos. Il trébuche et tombe en avant. L’autre chienne lui arrache un bras d’une seule morsure.

    Les hurlements d’agonie de la bidoche sur pieds remplissent le voisinage. Des lumières commencent à s’allumer çà et là aux fenêtres des maisons du quartier.

    De l’écume plein la gueule, je tourne en rond. Mes yeux rouge sang scrutent chaque carré de lumière, à la recherche d’une quelconque silhouette.

    Achevez-le j’ordonne, avant qu’un de ces abrutis d’humains ne commence à filmer par sa fenêtre.

    Avec le développement d’internet et des réseaux sociaux, ce nouveau phénomène est devenu un fléau depuis quelques décennies. Et bien que les autres et moi-même soyons en mode ténèbres, invisibles aux yeux des humains lambdas, les coups qu’on porte durant nos attaques sont enregistrés par leurs foutues appareils. Les vidéos d’attaques fantômes sont particulièrement populaires et attirent une attention non désirée sur notre existence.

    Mes comparses obéissent donc fissa. Nul besoin de s’y mettre à quatre pour déchiqueter le pauvre connard du soir. Mais plus on est de fous, mieux on s’amuse. Ses derniers hurlements se changent en gargouillis étranglés quand il se fait arracher la gorge.

    Un voile de fumée noire s’échappe de son corps inerte ; l’âme promise à notre maître. Elle est aspirée au sol et s’évapore, arrivant sans doute à bon port avant que mes subordonnés ne finissent d’éventrer la carcasse.

    Beau travail, les gars. On traîne pas.

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  • Chapitre 32

    32 | 𝕊𝕚 𝕓𝕦𝕥é

    9–14 minutes

    𝔸kim et moi avons dîné dehors après sa réunion des Alcooliques Anonymes. Une fois rentrés chez lui, il m’a proposé, assez maladroitement, de regarder un film en sa compagnie. Mais, en plus de tout le reste, la réponse des flics de Raymondville concernant la mystérieuse disparition de certains éléments du dossier Bellacruz m’a mis de mauvais poil.

    J’ai réussi à contenir mon humeur, et la soirée s’est bien déroulée jusqu’ici. Loin de moi l’envie de tenter le Diable. Alors j’ai décliné son offre, prétextant devoir avancer sur mon enquête, avant de le laisser au rez-de-chaussée pour me replier à l’étage.

    Je suis soulagé qu’il ait gobé mon excuse. Mais une fois seul dans la chambre d’amis, je fixe l’écran de mon PC sans réellement prêter attention aux informations que j’y fais défiler. Toutes mes pensées dérivent inlassablement vers Akim et combien l’éviter est puéril de ma part. Je dois admettre que j’ai souvent cette tendance à choisir la facilité lorsqu’il s’agit de ma vie personnelle. Mais qu’importent ce que je ressens dans mes moments de vulnérabilité, ou les souvenirs qui s’acharnent à remonter à la surface : il ne se passera plus rien avec Eliakim. Ni ce soir ni jamais.

    C’est une certitude. Que ça me plaise ou non, il est le veuf de ma défunte sœur. Le simple fait de le voir autrement serait… problématique. Et déplacé. Une très mauvaise idée, en somme.

    Je me targue d’être un homme mature, capable de contrôler ses pulsions. Privilégier mon bon sens ne devrait donc pas représenter un défi insurmontable, même si des sentiments troubles s’en mêlent.

    Je cogite devant mon ordinateur jusqu’à me flanquer la migraine et l’heure file, sans que je m’en rende compte. Il est presque 23 h lorsque je descends à la cuisine pour me chercher un truc à boire. Le silence règne dans la maison, mais à mon retour vers l’étage, je sens une douce brise s’infiltrer par la baie vitrée entrouverte. Intrigué, j’y porte plus d’attention. Quelle n’est pas ma surprise repérer Akim dehors.

    Dos au jardin en friche, il est assis dans la fraîcheur de la nuit et tangue lentement sur la vieille balancelle du perron arrière. La lueur froide de la lune éclaire sa peau, accentuant la profondeur de son teint. Les traits de son visage sont détendus. J’aperçois même ses lèvres s’étirer un peu lorsqu’il tourne une page de son livre. Attiré par sa sérénité, je m’avance vers la grande baie vitrée et m’appuie contre l’encadrement.

    — Je te pensais déjà au lit.

    Captivé par sa lecture, Akim sursaute en m’entendant. Installé dans une position étrange, qu’il trouve sans doute confortable, il lève la tête et pose un pied à terre pour arrêter le balancement de son siège.

    — J’y étais, finit-il par confirmer t-il avec un léger sourire. Je ne parvenais pas à fermer l’œil, alors…

    Il agite son bouquin. J’opine et tente d’en décrypter le titre pour avoir matière à discussion, mais il me devance.

    — As-tu pu avancer comme tu le souhaitais sur ton enquête ?

    — Pas vraiment.

    Je me gratte le front et soupire de dépit, avant de constater qu’Akim me fixe d’un regard bien trop attentif.

    Même si je ne tiens pas à le tenir à l’écart, je redoute que me confier sur un dossier qui me touche autant ne renforce une intimité indésirable. Alors, bien qu’il semble attendre que je développe, je choisis de couper court. Je me redresse en reprenant d’une voix calme :

    — Je vais te laisser lire tranquillement. Bonne nuit.

    — Attends, Séra, lance-t-il en se levant.

    Lèvres pincées, je marque un temps d’arrêt. Les yeux accrochés à moi, comme pour analyser mes moindres mimiques, Akim se lance, non sans hésitation.

    — J’aimerais juste savoir…  si tu es contrarié par la proposition de Sawyer. Je ne veux pas semer la zizanie dans votre amitié.

    — Je le suis pas, t’en fais pas. C’est juste que j’ai des réserves quant à cette histoire de trottinette électrique. T’es peut-être libre d’en posséder une malgré les restrictions liées à ton surcis, mais son utilisation reste soumise aux mêmes règles de conduite.

    — J’en suis conscient.

    Je retiens un léger soupir. Contre toute attente, ça lui arrache un rire. Je lui lance un regard en biais, et il développe :

    — Je sais aussi que m’entendre dire ça t’agace, mais c’est vrai. Je sais ce que je risque si je poursuis mes méfaits, et je suis décidé à prendre les bonnes décisions pour me garantir un avenir d’homme libre.

    — OK.

    Il me sourit, avant de poursuivre.

    — Je suis content que ce malentendu soit clarifié. Bonne nuit à toi aussi, Séraphin.

    Je hoche la tête et tourne les talons, mais, après réflexion, je me ravise.

    — En fait, hésité-je à mon tour, je me demandais si ta proposition de mater un truc tenait toujours ?

    Je ne suis visiblement pas le seul qui ne s’attendait pas à mon revirement.

    — Oh… Eh bien, je n’ai toujours pas sommeil, alors oui, accepte toutefois Akim.

    — Cool. Horreur ?

    Il éteint la petite lumière du porche et affiche une grimace alors qu’il me rejoint à l’intérieur. Je fronce les sourcils.

    — Qu’est-ce qu’il y a ?

    — Je ne regarde pas de film d’horreur.

    — Depuis quand ? Il me semblait que t’aimais bien, avant.

    — Oui, comme faire des rodéos en caddie sur des parkings et tout un tas d’autres choses qu’un bon chrétien ne devrait pas.

    Arrivé au grand fauteuil face à la télévision, je le fixe en silence. Il réalise que sa réflexion sonnait peut-être plus joueuse dans sa tête qu’à haute voix et tente de s’excuser.

    — Je ne disais pas ça pour-

    — Je sais, le coupé-je. Je te pratique depuis assez longtemps pour savoir quand tu cherches à me provoquer et quand tu mets simplement les pieds dans le plat.

    Un sourire timide revient sur ses lèvres. Après un mois de cohabitation, je peux dire qu’Akim n’a pas des masses changé à ce niveau. Il devient une toute autre personne lorsqu’il se laisse aller à la spontanéité. Ado, je trouvais aussi sa maladresse absolument adorable.

    J’attrape la télécommande sur le meuble TV et la lui lance. Il la rattrape habilement.

    — Je te laisse choisir, déclaré-je en m’affalant dans le canapé. Tout sauf une romance à l’eau de rose. De grâce.

    — Penses-tu que ce soit mon genre ? demande-t-il avec un regard amusé.

    Je hausse les épaules avec un rictus taquin.

    — J’en sais rien, puisque tes goûts ont visiblement changé.

    Mon ton reste léger. Akim détourne le regard sans perdre son sourire, ce qui me confirme qu’il n’a pas pris ma remarque pour une attaque. Finalement, il opte pour une comédie. On se partage des snacks, chacun dans notre coin du fauteuil, et la soirée se termine sans accroc.

    Le lendemain, Eliakim semble faire la grasse matinée pour récupérer de la courte nuit qui a suivi ce Juneteenth mouvementé.

    Habitué à être fonctionnel malgré le manque de sommeil, je me réveille tranquillement et prends une douche rapide. Mon ventre crie famine, mais je me sens d’humeur légère ce matin. Pourquoi ne pas nous préparer des pancakes ? Trouver une recette est la partie la plus facile. Le vrai défi réside dans la chasse aux ingrédients dans cette cuisine que je ne connais pas.

    Je marmonne en ouvrant les placards un peu au hasard :

    — Il a préparé des beignets hier, donc je sais qu’on a le nécessaire. Mais où est-ce qu’il a bien pu ranger la levure et le sucre vanillé… Ah, bingo !

    Victorieux, je récupère mon butin et commence à le mélanger avec la farine. Concentré sur la tâche, je n’entends Akim arriver que quand il fait irruption dans la pièce.

    — Oh, non, non, non, s’exclame-t-il, presque catastrophé. Je me charge du petit-déjeuner.

    Je me retourne, une spatule dans une main et un bol dans l’autre, pour l’observer avec un sourcil arqué. Ses cernes sont toujours là, mais leur cause ne m’inquiète pas autant qu’hier. Nous avons discuté jusqu’à pas d’heure cette nuit, au détour des deux films que nous avons regardé.

    — Bien le bonjour à toi aussi, souligné-le d’un ton rieur.

    Il s’arrête net, l’air un peu coupable, et m’offre un sourire satisfaisant.

    — Oui, pardon. Bonjour, Séra. Mais vraiment, ne t’embête pas avec ça, je vais reprendre la main.

    Je lui jette derechef un coup d’œil par-dessus mon épaule, moitié sceptique, moitié amusé. Il avance, mains tendues, prêt à m’écarter du plan de travail. Cette attitude de papa poule me tire un léger rire.

    — Je sais que je ne suis pas doué en cuisine, mais je suis tout à fait capable de préparer des pancakes sans faire cramer ta baraque.

    — Je n’en doute pas, mais j’insiste.

    — Détends-toi, Akim. Prends le temps de te réveiller ou… je sais pas, fais autre chose. Je gère la bouffe ce matin.

    — Mais non, tu es mon invité. C’est à moi de te préparer les repas.

    Je ricane à nouveau, surpris par son obstination.

    — Cette coutume n’est valable qu’en Louisiane ? Parce que je n’ai pas le souvenir d’avoir joué les chefs cuistots pour toi depuis que tu t’es installé chez moi.

    Il a le toupet de me fixer d’un regard exaspéré. Les yeux plongés dans les miens, il passe ses bras au-dessus des miens pour attraper le bol.

    — S’il te plaît, Séraphin, je le ferais avec plaisir.

    Son ton est doux, mais ferme ; une grande première. Il tire doucement le bol vers lui. Je résiste tout en le repoussant gentiment du coude.

    — Pourquoi es-tu si buté ? peste-il, sourcils froncés.

    — Ah, parce que c’est moi qui suis but-

    Une explosion de farine interrompt ma phrase. Le bol qu’on se disputait comme des gosses lui a échappé des doigts et s’est renversé sur moi. Statufié, je ferme rapidement les yeux tandis que la poudre fine me retombe dessus. Elle s’infiltre même jusque dans mes narines !

    — Bon sang… Désolé, je ne voulais pas, s’excuse Akim, visiblement mortifié.

    — J’imagine.

    Cet incident grotesque nous apprendra peut-être à dépasser notre obsession du contrôle.

    Je rouvre enfin les yeux et baisse le regard vers mes bras. Je n’ai aucun mal à deviner l’état ridicule dans lequel je me trouve. À côté, Akim est loin d’être aussi blanchâtre. Ses bras et ses vêtements ne sont que légèrement saupoudrés. Il reste pourtant figé sur place.

    — Je ne vais pas me transformer en monstre destructeur, si c’est ce qui t’inquiète.

    Son appréhension s’efface et il éclate de rire malgré lui, le visage illuminé par une expression qui n’est ni moqueuse ni malveillante.

    — Désolé, vraiment, répète-t-il.

    — C’est pas la fin du monde, t’inquiètes.

    J’enlève mon élastique et secoue la tête pour essayer de chasser la farine qui s’accroche à mes locks. Le nuage blanc qui se disperse autour de moi m’arrache un soupir. Je sais qu’enlever tout ça de mes cheveux va être une vraie galère.

    — Tu en as plein le visage, glousse timidement Akim. Attends, je vais t’aider.

    Il approche spontanément pour me nettoyer le visage. Pris au dépourvu, je ne réagis pas comme je le devrais.

    Je reste bêtement planté là alors que ses doigts commencent à effleurer mon front, puis mes joues. Il tapote un peu ma barbe, époussette mes épaules, et ses mains s’égarent sur mon torse, où elles attardent en gestes lent qui s’assimilent plutôt à des caresses que de réels efforts pour réparer ses méfaits. Mais je le trouve songeur, sans doute inconscient de la portée de ses gestes.

    La pression de ses doigts contre ma peau, à travers le tissu de mon T-shirt, fait naître une chaleur insensée qui envahit ma poitrine. Je couvre ses mains des miennes pour arrêter leur mouvement lorsque je sens cette chaleur migrer au sud.

    — Je crois que ça suffit, soufflé-je, dans un murmure plus rauque que prévu.

    Il lève la tête, et nos regards se croisent. Je me surprends à penser que peu de gens sont aussi beaux dans un tel moment de simplicité.

    Envouté par sa proximité, par l’intensité de ses yeux marron, je peine à bouger. J’ai l’impression que notre contact a suspendu son monde. Puis, soudain, la réalisation le frappe ; Akim retire brusquement ses mains de mon torse. Il recule, comme si mon corps lui avait brûlé les paumes.

    Une gêne palpable imprègne son regard. Hébété, il cherche quoi dire, mais la sonnette de l’entrée retentit dans le lourd silence de la maison.

    Détournant le regard, Akim saisit l’aubaine pour fuir sans un mot. Au même moment, Améthyste débarque inopinément.

    « Mais enfin, Séra, que s’est-il passé pour que tu sois dans cet état ? » s’étonne-t-elle, observant les traits crispés de son mari qui se précipite vers la porte. « Ne me dis pas que vous vous êtes disputés à peine ai-je eu le dos tourné ! »

    — Non, grogné-je en époussetant distraitement ce qu’il me reste de farine sur les bras. C’était juste une de ses nombreuses maladresses.

    « Tant mieux ! Parce que j’en ai assez des drames familiaux. Cette nuit, j’ai soufflé à Mummy de venir te voir pour arranger les choses. Elle est là, sur le pas de la porte. »

    Mon regard furieux se braque sur ma cadette.

    — Tu te fous de ma gueule, j’espère !

    — Tu te fous de ma gueule, j'espère !

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  • Chapitre 31

    31 | 𝕁𝕦𝕤𝕢𝕦’𝕒̀ 𝕝𝕒 𝕟𝕦𝕚𝕥 𝕕𝕖𝕤 𝕥𝕖𝕞𝕡𝕤

    10–15 minutes

    𝕄es pieds frappent le métal du plongeoir tandis que je cours à toute vitesse.
    Le bruit sourd de mes foulées rapides résonne dans la piscine déserte du lycée, amplifié par l’écho des murs carrelés.

    Akim a une heure creuse à cause d’un prof absent, alors j’ai décidé de sécher mon cours d’anglais et de le convaincre de venir dans l’un des seuls endroits toujours vides à cette heure de la journée.

    Sans ralentir, je prends une puissante impulsion et bondis dans les airs. Je me contorsionne dans un salto arrière parfait, avant de retomber en une bombe dans l’eau. L’impact de mon corps crée une explosion de flotte et de remous. J’entends le son étouffé de la voix d’Eliakim depuis le fond du bassin. Pas dur à deviner : il est en train de râler. Ça me fait marrer. Des bulles d’air s’échappent de ma bouche et de mon nez alors que je remonte vers lui.

    Quand je refais surface, mon amoureux me fixe, planté au bord de la piscine, les bras croisés. Son regard est mi-amusé, mi-vénère.

    — Tu m’as éclaboussé ! peste-t-il, tout en secouant ses bras dégoulinants. En plus, t’aurais pu te blesser en courant comme ça sur le plongeoir. Ce n’était pas du tout prudent.

    J’éclate de rire tout en repoussant vers l’arrière les mèches rebelles échappées de ma queue de cheval. Je nage ensuite jusqu’au rebord carrelé, où je croise mes bras avec nonchalance.

    — T’as déjà dit ça pendant que je courais. Mais je l’ai quand même fait, eeeeet… il m’est rien arrivé de mal. Alors détends-toi.

    J’ai la tête levée et les yeux rivés sur lui. Il me dévisage plus sévèrement. On dirait un de mes profs mécontents. À croire qu’il prend son rôle de capitaine de l’équipe de natation bien trop à cœur, même en dehors des entraînements.

    Son côté élève modèle ultra obéissant peut être chiant, mais bordel, qu’est-ce qu’il est sexy dans son maillot de bain !

    Je mords ma lèvre en laissant mes yeux traîner sur le tracé de ses abdos, et finis par souffler avec un sourire provocateur :

    — Allez, Boy Scout, viens me rejoindre.

    — Cesse de m’appeler ainsi ! Tu m’agaces.

    Il roule des yeux, exaspéré. J’éclate de rire, au risque de vraiment le vexer, mais je me reprends assez vite.

    — D’accord, j’arrête. Tu viens, chaton ?

    Il grimace, s’assoit sur le rebord et se laisse glisser dans l’eau en continuant à se plaindre. Les surnoms que je lui trouve sont pourtant géniaux !

    — Non, c’est pas mieux. Les chats n’aiment pas l’eau, je te signale.

    — Et toi, t’adores barboter. Hein ?

    Je ne lui laisse pas le temps de répondre. Il est à ma portée, alors je le chope par la taille et le fait tournoyer avec moi. Ses éclats de rire m’emplissent de satisfaction, mais il finit par se débattre doucement. Alors je le lâche.

    — T’es un des ados les plus turbulents que j’aie jamais rencontré, plaisante-t-il, avant de m’éclabousser.

    — Alors, c’est quoi ton plan ? demandé-je en ripostant faiblement.

    Il arque un sourcil, pris de court.

    — Mon plan ?

    — Ben ouais. Le coach compte sur toi pour faire de moi un nageur modèle et plus seulement une bombe humaine.

    — Oh…

    Un sourire se dessine sur ses lèvres appétissantes. Il nage vers moi, entourant mon corps de ses bras et de ses jambes, sachant que je nous maintiendrais aisément à la surface.

    — Eh bien, mon plan, infaillible, soit dit en passant, c’est de te discipliner en t’embrassant encore et encore, jusqu’à la nuit des temps.

    Je ris doucement à cette réponse inattendue.

    — Ah oui ?

    — Mh mh, acquiesce-t-il avec un air espiègle. Sache que ce ne sera pas pour l’équipe, ni pour le coach Martin, mais simplement parce que je m’inquiète souvent pour toi. T’es un peu trop casse-cou et, je dois le dire, super insolent avec les adultes.

    Il marque une pause. Son regard s’adoucit.

    — Je ne veux pas qu’il t’arrive malheur.

    Mon être tout entier frémit. Je plonge dans la tendresse de ses yeux noisette, dont les éclats ambrés contrastent si magnifiquement avec sa peau marron foncée.

    Le silence qui s’installe entre nous a quelque chose d’indescriptible. Mais le sentiment qui y succède l’est plus encore.

    — Je crois que je t’aime, Séra. Vraiment beaucoup.

    Mon cœur se met à battre plus vite sous son regard intense. Je suis tellement touché par son aveu que j’en oublie comment respirer. Mon estomac se serre, avant que je parvienne à répondre :

    — Moi, je le crois pas… J’en suis sûr. Je t’aime, mon Akim.

    Voir s’élargir le beau sourire qui illumine son visage me conforte dans mon constat. Je veux rester dans le cœur de ce mec toute sa vie.

    Incapable d’être si sérieux bien longtemps, je reprends avec malice :

    — Mais dis-moi… Les bisous, c’est vraiment tout ce que tu as envie de me faire ?

    Ma question déclenche son rire sonore.

    — Non, y’a aussi tout le reste.

    — Quel reste ?

    Je feins l’innocence et incline légèrement la tête. Il lève à nouveau les yeux au plafond.

    — Tu le sais très bien.

    — D’accord, j’avoue. Mais j’aimerai bien une petite démonstration.

    — Attends, tu veux faire ça ici ? s’inquiète-t-il en jetant un regard hésitant autour de nous.

    La piscine est aussi vide qu’à notre arrivée. Puis la façon dont son paquet cogne contre le mien à cause de nos mouvements ne va pas tarder à me faire bander.

    — Ben ouais. Quoi, t’as pas envie ?

    — Si, mais si quelqu’un arrive entre-temps…

    — Et alors ? T’auras qu’à vite remettre ton service trois pièces dans ton slip.

    Son rire éclate à nouveau alors qu’il me repousse doucement.

    — T’es vraiment incorrigible, Séraphin !

    — C’est ce qui se dit dans le coin, lancé-je avec un clin d’œil taquin.

    ***

    Les pas qui résonnent dans les escaliers m’arrachent à ma rêverie. Installé dans le grand fauteuil du séjour, Améthyste blottie contre mon flanc, je penche la tête en arrière. J’observe ainsi Eliakim descendre lentement tout en ajustant les manches de sa chemise, qu’il a laissée libre de tomber à l’extérieur de son jean. Une des versions de son style « décontracté ». En le sentant approcher, Thys se redresse d’elle-même, son air pensif cédant à une attention particulière.

    Je dois bien avouer qu’Akim retrouve un peu plus de son allure séduisante jour après jour.

    — Je t’ai dit que tu n’es pas obligé de m’accompagner, répète-t-il alors que je quitte le fauteuil à mon tour. Je peux très bien me commander un Uber.

    — Je préfère t’y amener, avoué-je sans détour. Et puis, j’ai de quoi m’occuper pendant ta réunion.

    Je lui montre la sacoche de mon ordinateur. Il acquiesce, esquisse un mince sourire et se dirige vers le meuble d’entrée, où il pose toujours ses clés.

    — Tu ne devrais pas les laisser en exposition dans cette coupelle, ni aussi près de la fenêtre… T’as peut-être l’impression que ton voisinage est tranquille, mais on n’est jamais trop prudent.

    Akim attrape sa veste et nous sortons de la maison à pas lents. Il semblait sur le point de parler, mais a choisi de se raviser. À la place, il m’adresse encore un léger sourire et verrouille tranquillement la porte. Je suis tenté de lui demander ce qu’il avait en tête quand mon téléphone se met à vibrer dans ma poche.

    — Salut, Sawyer, réponds-je tandis qu’Akim et moi descendons l’allée côte à côte.

    — Salut ! Je te dérange pas longtemps. Tu peux me passer Eliakim ? J’ai une bonne nouvelle à lui annoncer.

    Je fronce les sourcils, intrigué, et jette une œillade vers l’intéressé. Même après m’avoir entendu prononcer le prénom de mon interlocuteur, il ne paraît pas s’intéresser à cet appel.

    — Dis toujours, tenté-je alors.

    — Depuis quand t’es sa secrétaire ? ricane Sawyer. Passe-le-moi, je te dis.

    Arrivé devant mon RAM, je tends le téléphone à Akim en marmonnant :

    — Tiens. Apparemment, Sawyer a une bonne nouvelle à t’annoncer via mon téléphone, et y’a que toi qui puisse l’entendre.

    Akim hausse un sourcil, tout aussi étonné que moi. Il prend tout de même mon portable et m’imite en montant en voiture. Après quelques minutes conversation, où il acquiesce et remercie Sawyer, il me rends l’objet avec un sourire gêné.

    — Il demande à ce que je te le repasse.

    J’opine, et reporte l’appareil à mon oreille.

    — Je t’écoute.

    — Oui. Ton beauf te dira de quoi on a parlé. Je veux juste te faire remarquer que j’aurais pas eu à t’appeler pour échanger avec lui si tu m’avais autorisé à récupérer son numéro.

    Ha ! J’ai beau lui accorder une confiance aveugle lorsqu’il s’agit de mettre ma vie entre ses mains, il n’est pas question que je lui laisse libre accès à Akim. Je sais parfaitement que personne n’est hors limite, si tant est que Sawyer éprouve une attirance physique. Et ses goûts sont très divers. Je n’ai pas l’intention de le confronter ou de lui faire des reproches à ce sujet, mais la ligne rouge est tracée.

    — Maintenant que tu lui as passé ton message, je peux raccrocher ?

    — Allez, fais pas ton jaloux, mon Séra, taquine-t-il. T’inquiète, c’est toujours toi mon préféré.

    Je retiens un léger rire.

    — Bonne soirée, Haddison.

    Sawyer s’esclaffe avant de me saluer. Je raccroche. Akim capte mon regard et s’empresse d’expliquer :

    — Il s’avère que Sawyer connaît quelqu’un qui vend une trottinette électrique d’occasion. C’est légal sans permis, et vu ma situation…

    — Je vois.

    « Tu ne comptes tout de même pas lui faire la tête, intervient Améthyste depuis la banquette arrière. Ce serait un bon moyen pour lui de regagner son autonomie tout en te prouvant qu’il mérite ta confiance. »

    Elle ne m’apprend rien. Cette idée ne m’enchante pas pour autant. Je retiens mon soupir et pose mon téléphone sur son socle avant de démarrer.

    — Je ne comptais pas te faire de cachoterie, précise Akim. C’est un sujet que j’avais vaguement abordé, au détour d’une conversation avec sa belle-sœur. Je ne pensais pas que ton ami entreprendrait de me trouver un moyen de locomotion.

    — Il est comme ça.

    Je ne peux nier sa générosité désintéressée.

    — Oui. Passée la première impression, on devine facilement qu’il a bon cœur.

    J’opine légèrement, le regard fixé sur la route.

    — Lui as-tu raconté ce qui s’est passé chez tes parents ? s’enquiert Akim.

    — Négatif.

    Le silence retombe dans l’habitacle. Je lui jette un coup d’œil discret alors qu’il frotte doucement ses mains sur ses cuisses. Il parait soulagé et reprend après une courte pause.

    — Je ne t’ai pas encore remercié, pour ce que tu as fait ce midi. Empêcher mon père de… tu sais.

    Je me pince les lèvres, le souvenir de cette scène encore bien frais dans ma tête. Jamais je n’aurais permis à Javier d’infliger à Akim l’humiliation d’une gifle. Encore moins en public.

    — Je le laisserai plus lever la main sur toi, déclaré-je en tournant les yeux vers lui. Plus jamais.

    Il hoche la tête sans répondre, mais son regard me suffit pour entrevoir sa reconnaissance. Semblant perdu dans ses pensées tout le reste du trajet, Eliakim demeure silencieux, les mains jointes sur ses genoux afin de refreiner ce qu’il subsiste de ses légers tics. Une fois garé devant le lieu de sa réunion, il ne m’adresse que quelques politesses avant de quitter la voiture.

    À peine a-t-il refermé la portière, Améthyste s’installe sur le siège passager et se penche vers moi, le regard profondément préoccupé.

    « Je sais avoir promis de ne pas revenir sur le passé, commence-t-elle, mais j’ai besoin de savoir… Mon Eliakim subissait-il des sévices physiques des mains de son père durant son adolescence ? »

    Je soupire, hésitant, avant d’acquiescer.

    — Je crois bien que oui.

    Elle souffle, son visage marqué par le regret.

    « Doux Jésus… J’aurais dû m’en douter. Sa mère m’a confié à demi-mots, sur son lit de mort, qu’il était arrivé à Javier de la violenter. Alors que je la plaignais, la pauvre a insisté sur le fait qu’Eli n’était pas comme son père, qu’il me traiterait toujours avec respect. Mais j’en avais déjà la certitude. »

    — En même temps, je lui ai pas laissé d’autre choix.

    Sa moue attristée se transforme en un sourire amusé.

    « Même à distance, tu as toujours pris un malin plaisir à terroriser mes prétendants. »

    — Pas faux.

    Elle rit franchement, avant de poser une main froide sur mon bras.

    « Je vais accompagner Eli à sa réunion, puis je vous laisserai tranquilles jusqu’à demain. »

    — Quoi, pourquoi ?

    Je ne parviens visiblement pas à dissimuler ma surprise. Thys décide de nous laisser seuls au pire moment. Ignorant tout des véritables raisons de mon trouble, elle m’adresse un sourire complice.

    « N’est-ce pas toi qui a clamé ne pas vouloir m’avoir sur le dos en permanence ? »

    — Bien sûr. Mais-

    « Je sais que tu es décidé à le soutenir au mieux, et je ne crains plus que vous vous étripiez au premier quiproquo. Alors, je vais tenir ma résolution consistant à vous laisser de l’espace. Je ne fais plus partie de son monde, après tout, et je comprends sincèrement que ma présence fantomatique soit une distraction parasite dans le tien, même si tu m’aimes gros comme une montagne. »

    Je souris malgré moi, incapable de la contredire. La bienveillance dans chacun de ses mots appuie là où ça fait mal, je me sens comme le plus gros des hypocrites.

    — Merci, Thys.

    Après réflexion, quoi d’autre suis-je supposé lui répondre ?

    Elle me gratifie d’un baiser glacé sur la joue et disparaît. Dépité, je laisse ma tête tomber sur le volant.

    J’en viens vite à la conclusion que le meilleur moyen de ne pas cogiter sur cette soirée, c’est de me plonger dans le travail. Alors je me redresse, attrape mon téléphone et cherche le numéro du commissariat de Raymondville. Les relevés téléphoniques mentionnés dans le dossier Bellacruz manquent dans la liste des documents qu’ils m’ont transférés. Je ferai mieux de me reconcentrer sur l’enquête, avant que Nehemiah débarque avec pertes et fracas pour pester contre la lenteur de son avancée.

     Je ferai mieux de me reconcentrer sur l'enquête, avant que Nehemiah débarque avec pertes et fracas pour pester contre la lenteur de son avancée

  • Chapitre 30

    30 | 𝔻𝕠𝕦𝕔𝕙𝕖 𝕗𝕣𝕠𝕚𝕕𝕖

    8–12 minutes

    𝕁avier s’impose dans l’entrée, le visage déformé par la rage. Sa posture menaçante me renvoie inévitablement des années en arrière. Je le revois nous rouer de coups sur le plancher de la chambre de son fils. Mes poings se serrent et mes muscles se bandent en réponse.

    Akim m’a lâché à la seconde où son père a débarqué. Je me lève lentement du bureau, les yeux plantés sur Javier alors qu’il avance d’un pas.

    — Moi qui étais prêt à te prendre en pitié quand Joshia Dupré m’a averti que tu lui semblais égaré… J’imagine que c’est pour ça que tu as si vite accepté de suivre cet homme au Texas ! Dieu seul sait à quelles ignominies vous vous adonnez depuis un mois, sous couvert de ta soi-disant désintoxication.

    Ses accusations ne me font pas ciller. Focalisé sur ses moindres gestes, je me tiens prêt à le maîtriser au moindre signe d’agression. Mais, à ma grande surprise, Akim se place devant moi lorsque son père avance à nouveau pendant qu’il vocifère. L’espace d’une seconde, je me demande s’il pense naïvement me protéger ou plutôt à m’empêcher de foutre une raclée à son daron. Puis, Javier commence à l’insulter et cette interrogation n’a plus la moindre importance.

    Mon espagnol n’est pas fluent, juste assez pour comprendre la nature de ses propos. Je monte en pression à chacun de ses mots, alors que le principal concerné ne cherche même pas à se défendre. Il se contente d’encaisser sans broncher et je ne crois pas le supporter très longtemps.

    — Tu n’as pas à subir ça, grondé-je entre mes dents. On ferait mieux d’y aller.

    Akim me lance un coup d’œil par-dessus son épaule et finit par opiner. Le positionnement de Javier semble toutefois le dissuader d’avancer. Je prends donc les devants et l’entraine dans mon sillage en l’accrochant par le bras.

    — On s’en va.

    Mon annonce à l’attention de Javier ne laisse aucune place à la discussion. Il plisse les yeux, sans doute outré qu’on les ignore, lui et son venin. Je m’engage vers la sortie avec la détermination un bulldozer. Comprenant vite qu’il a plutôt intérêt à dégager le passage de son plein gré, il s’écarte. Non sans continuer à déblatérer.

    — Le Seigneur te voit, fils. Penses-tu un jour redevenir un homme respectable si tu choisis de te vautrer ainsi dans la luxure ?

    Je suis en ébullition ! Je me canalise néanmoins afin de rester prudent et décale Akim du côté opposé avant de passer devant son père, histoire d’éviter que ce dernier l’empoigne inopinément.

    Dans la maison et dehors, les festivités battent encore leur plein. Akim se borne à regarder en arrière lors de notre départ, cherchant je-ne-sais-qui parmi les invités. Sa distraction ralenti son pas. Je résiste difficilement à l’envie de le traîner jusqu’à la voiture quand il m’incite à m’arrêter sous le porche.

    — Nous devrions prévenir Parfaite et Honoré que nous nous en allons.

    — Je crois pas que ce soit une priorité, souligné-je d’un ton blasé.

    Sa mine déconfite témoignage de son état d’esprit.

    « Que se passe-t-il ? » se tracasse Améthyste, qui apparaît à nos côtés.

    Il est évident que je ne peux lui répondre dans l’immédiat. Mon affliction ne fait qu’augmenter quand Javier nous rattrape.

    — Eliakim ! Mírame cuando te hablo* !

    Interpelé en grande pompe, ce dernier se retourne machinalement vers son père. De même, les invités qui perçoivent ses éclats de voix malgré la musique tournent leur attention vers nous.

    — Javier, tes cris ne nous impressionnent plus, finis-je par m’agacer. T’as peut-être envie de te rabattre sur la violence physique ?

    Oui, je le provoque.

    Pour être honnête, je n’attends qu’une chose, c’est qu’il fasse un faux pas. Il ne se détache de mon regard implacable que pour poser ses yeux mitrailleurs sur son fils, lorsque celui-ci s’exprime enfin.

    — Peu importe ce que tu penses à mon sujet, Séraphin est une personne intègre. Il a choisi de vivre en accord avec les valeurs qui résonnent en lui et le Seigneur ne l’en aime pas moins. Car Il connait son cœur, et Lui seul peut juger l’âme des Hommes. Mais permets-moi de te poser une question, papa… Outre m’accabler de critiques, que fais-tu pour m’aider à vaincre mon addiction ?

    Akim crache ces derniers mots comme des coups de poignard. Les yeux de Javier s’écarquillent de stupeur. Sa mâchoire se serre, et, dans un geste inconsidéré, il lève la main vers le visage de son fils.

    Alerte, je repousse Akim du coude. Dans le même mouvement, j’intercepte le poignet de Javier. Je l’agrippe par la chemise et lui retourne le bras dans le dos ; un geste des plus aisés tant il est devenu instinctif chez moi. Sans ménagement, j’éjecte ensuite cet enfoiré du porche. Il atterrit dans la piscine gonflable dans un éclaboussement retentissant. Les balles de mousse colorées se dispersent sur le sol, emportées par le fracas de l’eau, tandis que les cris interloqués d’Améthyste et des quelques témoins présents percent le soudain silence.

    — Une douche froide suffira peut-être à te calmer, craché-je en toisant Javier, qui se relève de la piscine avec difficulté.

    La musique, arrêtée d’un coup, laisse place aux murmures de la foule. Les mains plaquées sur sa bouche, Thys nous fixe tour à tour, médusée. En faisant fi, je m’enquiers auprès d’Eliakim.

    — Ça va ?

    Prostré par ce qui vient de se passer, il m’adresse un regard dépassé et opine sans rien pouvoir articuler.

    — C’est le fils Parfaite, lance la vieille DeLille.

    — Quel malotru ! s’indigne l’autre commère à ses côtés.

    — Javier allait tout de même frapper le Révérend Eliakim. Même s’il s’agit de son fils, c’est malvenu. Qu’importe leur différend.

    — Aller, viens, Akim.

    Je passe à peine la main dans son dos pour l’inciter à bouger quuand quelqu’un m’empoigne le bras.

    — Ki sa ki te genyen ou fè yon bagay konsa ?* hurle ma mère en furie. Èske ou pèdi tèt ou ?

    Ses yeux perçants me transpercent. Furieux qu’elle n’hésite pas à défendre ce sale type, alors qu’elle n’a absolument aucune idée de la situation, je décide que mon attitude conciliante a assez durée. Je me dégage en rétorquant à mon tour en créole :

    — Faut croire. Parce que seul un fou reviendrait auprès de personnes qui n’ont strictement aucune considération à son égard.

    Les bras repliés contre sa poitrine, comme si je venais de lui planter un couteau dans le cœur, elle me lance à présent ce regard. Celui que je n’arrivais pas à déchiffrer étant ado. L’expérience de la vie m’a appris qu’il s’agit tout bonnement de l’ombre de la déception.

    — N’as-tu donc pas honte de te comporter ainsi devant nos amis et la famille ?

    — Moi, je devrais avoir honte ?

    Sidéré, je lève les yeux au ciel, incapable de retenir un rire cathartique après lequel je reprends d’un ton placide.

    — Tu sais, pendant longtemps, je me suis demandé si je méritais vraiment que mes propres parents me dédaignent. Je bénis le jour où j’ai enfin compris que je n’étais en rien responsable de la façon dont vous avez décidé de me traiter. Alors, au risque de vous décevoir une fois de plus, je n’aurai plus jamais honte d’être celui que je suis, et je ne m’excuserai pas de n’avoir aucun respect envers des personnes qui ne m’en témoignent pas. Ce qui me ferait crever de honte, c’est d’accorder plus d’importance au maintient des apparences qu’au bien être de mes proches. Il faut croire que je ne suis pas assez religieux pour maîtriser ce degré d’hypocrisie.

    Ma mère hoquette de surprise, les yeux ronds comme des soucoupes. Je me détourne d’elle, ignorant royalement le souffle d’indignation qui vente soudain dans la cour, et conclus :

    — Sur ce, amusez vous bien. Eliakim et moi, on quitte le cirque.

    Le tollé n’en devient que plus fort. Pourtant, leurs avis m’indifférent. J’accepte d’avoir le mauvais rôle cette fois encore, puisque ça semble être l’histoire de ma vie. Ça m’emmerde juste pour Akim. Lui qui n’aime pas les esclandres, il a été servi. Je lui lance un nouveau coup d’œil. Il acquiesce et se met en mouvement vers la sortie sans répondre aux curieux qui cherchent à connaitre le fin mot de l’histoire.

    Nous arrivons assez vite à ma voiture et y grimpons prestement, mais une fois à bord, je suis incapable de démarrer. Le contre-coup de mon accrochage avec ma mère se fait sentir de manière inattendue. Mes doigts se resserrent sur le cuir du volant, mon estomac se tord, et mon cœur essaie de s’échapper de ma poitrine.

    — Es-tu en état de conduire ? s’inquiète doucement Akim.

    En pleine lutte contre la boule qui remonte dans ma gorge, je hoche la tête. Lorsque je parviens à déglutir, ce n’est que pour marmonner :

    — Oui. Donne-moi juste… deux minutes, pour redescendre.

    Je ferme ensuite les yeux et m’efforce de réguler mon souffle, attaché à garder sous contrôle la tempête qui déferle en moi.

    Ça fait des années que je me suis détaché de mes parents. Cet incident ne devrait donc pas m’affecter outre mesure. La tension dans mes muscles rechigne pourtant à se relâcher.

    Je sursaute quand je sens la main d’Eliakim se poser sur mon bras. Le contact avec sa paume fraîche est cependant si apaisant que je ne cherche pas à connaître ses motivations. Ainsi, je me laisse même faire lorsqu’il m’incite à me tourner vers lui.

    Il saisit mon visage d’une main tendre et nos regards se croisent enfin, sous la lumière orangée du soleil couchant. Ses yeux bruns me couvrent avec les échos d’une affection lointaine. L’espace d’une fraction de seconde, les miens s’égarent et admirent ses lèvres pulpeuses.

    Las de résister à mes sentiments, je me penche vers Eliakim et niche mon visage dans le creux de son cou. Je n’ai pas l’impression que mon initiative le désarçonne, aussi impulsive soit-elle.

    Le silence flotte quelques instants dans l’habitacle du RAM, puis Akim murmure faiblement :

    — Je suis si navré de nous avoir remis dans un tel bourbier.

    Son souffle est une délicieuse caresse sur mon épiderme. Il m’enlace d’un geste nonchalant et je me garde bien de lui dire que je ne partage pas son avis.

    Les liens du sang n’impliquent pas toujours un soutien inconditionnel. Au fond de moi, je reste persuadé qu’Eliakim devait le comprendre par lui-même. Et j’avais besoin de cracher ses quatre vérités à ma mère. C’était faire d’une pierre, deux coups. Je préfère toutefois respirer son odeur familière à plein poumons que lui exposer mon point de vue.

    Des frissons de plaisir me parcourent l’échine tandis qu’il me frictionne le dos. La culpabilité ne m’éclate à la figure qu’au moment où Thys apparaît sur le siège arrière.

    « Je n’arrive pas à croire que Javier était sur le point de gifler Eli devant tout le monde ! »

    Elle reste en suspens en me voyant me redresser précipitamment et pose la main sur mon épaule, la mine attristée.

    « Tu tiens le coup, Séra ? »

    — Ouais, soufflé-je en évitant le regard interrogateur d’Eliakim.

    Je tourne les clés dans le contact et démarre, impatient d’enfin me retrouver seul.

    ___

    Traductions : 1) Regarde-moi quand je te parle !

    2) Qu’est-ce qui t’a pris de faire une chose pareille ? As-tu perdu la tête ?

    2) Qu'est-ce qui t'a pris de faire une chose pareille ? As-tu perdu la tête ?

  • Chapitre 29

    29 | 𝔼𝕣𝕣𝕖𝕦𝕣 𝕕𝕖 𝕛𝕦𝕘𝕖𝕞𝕖𝕟𝕥

    9–13 minutes

    𝕋entant de maîtriser la floppée de jurons qui accompagne ma désillusion, je continue à fixer Akim à travers la porte entrouverte. L’air désabusé imprimé sur ses traits me retient toutefois de débarquer dans la pièce en irradiant la frustration.

    « Je n’ai été distraite que quelques minutes, déplore Améthyste. Lorsque j’ai senti la colère d’Eli, il se disputait déjà avec le pasteur Dupré. Cet homme est si… perfide ! Il n’a rien à faire à la tête d’une église. »

    — Je veux savoir ce qui s’est passé, murmuré-je.

    Je détourne à peine les yeux d’Akim. Ma main reste en suspens, tendue vers ma sœur. Un regard en coin dans sa direction m’indique qu’elle observe mon geste, visiblement confuse quant à ma requête.

    — Son accrochage avec Dupré, souligné-je en lui lançant un regard franc. Montre-moi.

    Thys secoue la tête, hésitante. Ses prunelles baignées d’inquiétude s’accrochent aux miennes. Elle sait combien mes visions peuvent être puissantes et entraînent parfois des douleurs physiques. Le souvenir de ce désaccord sera cependant le sien et non celui d’Akim. Il ne devrait pas être trop pesant et, de toute façon, j’ai besoin de savoir ce que Dupré a bien pu dire pour le pousser à replonger.

    — Ne t’en fais pas, ça va aller. Vas-y.

    Elle acquiesce, résignée. Sa réticence transparaît toutefois dans la lenteur de son mouvement lorsqu’elle tend la main. Ses doigts fantomatiques saisissent les miens et une sensation glaciale me traverse la peau alors que son souvenir infiltre mon esprit.

    ***

    — Beaucoup de personnes se plaignent de ne plus se sentir les bienvenues, ni même de se reconnaître à travers vos messes.

    — Ces personnes n’ont alors pas leur place parmi nous, réplique Joshua Dupré, sans l’ombre d’une hésitation.

    Cet homme arbore une attitude hautaine exécrable ! Eli serre les poings. La tension le raidit tout entier et la veine gonflée sur son cou trahit l’effort qu’il fournit pour contenir son indignation.

    — Donc non seulement vous clamez haut et fort fermer les portes à certains fidèles, mais vous trouvez aussi normal d’empoisonner l’esprit des autres avec vos prêches misogynes ?

    Le pasteur Dupré ajuste son col avec arrogance, ses yeux plantés dans ceux d’Eliakim.

    — Je n’invente rien, répond-il, presque détaché. Les brebis égarées qui choisissent de vivre dans le péché et d’offenser le Seigneur en bafouant ses volontés n’ont pas leur place dans son jardin. Elles n’y seront bienvenues que lorsqu’elles accepteront la repentance et s’engageront dans une vie vertueuse.

    Il marque une pause, guettant la réaction d’Eliakim avant de continuer, sa voix affable mais tranchante :

    — Il en va de même pour les femmes, qui doivent respect et obéissance à leurs époux. Je pense sincèrement que le rappel de ces bases fondamentales est le remède à la décadence qui frappe la société moderne.

    « Mais quel rustre ! »

    J’enrage sur place. De son côté, Eli secoue lentement la tête, marquant sa désapprobation.

    — Vous confirmez exactement ce qui m’a été rapporté. Vos idées sont discriminatoires et destructrices.

    Les lèvres du pasteur Dupré s’étirent en un sourire inflexible. Il joint les mains devant lui dans une posture qui se veut humble, mais son ton reste condescendant :

    — Ce ne sont pas mes idées, Révérend Día. Une fois encore, je n’invente rien. Je ne suis pas un imposteur, moi. Je ne fais qu’appliquer les préceptes des Saintes Écritures.

    — Des préceptes d’un autre temps ! réplique Eliakim, sa voix brisée par l’émotion. Nous sommes au XXIᵉ siècle.

    Dupré a clairement le toupet de remettre en doute son intégrité. Eli poursuit avec ferveur.

    Nos communautés et notre société ont fort heureusement évolué ! L’église de la Clarté Divine prône des valeurs d’amour et de respect mutuel, quelle que soit l’orientation romantique ou l’identité de genre de ses fidèles. Je n’accepterai pas qu’il en soit autrement dans ma congrégation !

    Ses mots résonnent avec autorité, teintés d’une colère qu’il ne parvient plus à contenir. Dupré y reste pourtant impassible. C’est avec un dédain non dissimulé qu’il réplique :

    — Croyez bien que cela me désole de devoir vous le rappeler, Eliakim, mais vous n’êtes plus à la tête de cette congrégation. Et vous en êtes seul fautif.

    La brutalité de ce coup bas laisse mon pauvre Eliakim sans voix. Il vacille, incapable d’ajouter quoi que ce soit, et mon cœur se serre de tristesse pour lui.

    Le pasteur Dupré avance d’un pas, en profitant pour poser une main pesante sur son épaule.

    — Si votre foi se fondait sur les valeurs des textes originels, plutôt que sur des utopies progressistes, peut-être ne serait-elle pas si facilement ébranlée…

    Impuissant, Eli reste planté là, la respiration hachée et les épaules tremblantes sous le poids de l’humiliation.

    Un sourire venimeux étire les lèvres de son confrère. Insatisfait de son coup de grâce, il tapote l’épaule d’Eli en ajoutant :

    — Je prierai pour votre salut, frère Eliakim.

    Sans attendre de réponse, il se détourne et s’éloigne dans le couloir d’un pas tranquille, comme s’il n’avait pas piétiné l’honneur d’un homme déjà à genoux.

    ***

    Le visage effondré d’Akim s’estompe pour laisser place au décor qui m’entoure. L’indignation et la colère qu’Améthyste a ressenties face à cette scène coulent encore en moi comme un torrent. Une migraine sourde s’installe, je plisse le front en me frottant la tempe.

    « Ça va, Séra ? »

    — Oui, marmonné-je.

    Inquiète, Améthyste me frictionne gentiment le bras.

    « Je sais que tu dois être déçu par sa rechute, mais il l’est tout autant. Alors, ne sois pas trop dur avec lui. »

    Je laisse échapper un soupir.

    — OK… Laisse-moi gérer ça seul.

    Elle me fixe, mitigée.

    « Es-tu sûr de- »

    — Toi aussi, tu m’as fait une promesse, Thys.

    Ses traits se figent brièvement, puis elle opine. À contrecœur, elle recule d’un pas et disparaît.

    Je prends une profonde inspiration, et expire pour me débarrasser de ma négativité avant d’ouvrir lentement la porte. Je traverse ensuite la chambre à pas mesurés afin qu’Akim remarque mon approche. Elle paraît bien plus petite que dans mes souvenirs.

    Akim m’entend arriver, mais ne lève pas pour autant les yeux de son verre. Sans un mot, je me penche pour lui prendre sa boisson des mains. Il ne résiste pas, ses doigts se referment mollement sur le vide qu’elle laisse. Je m’appuie contre le bureau et porte le verre à mon nez. L’odeur perçante de l’alcool s’insinue dans mes narines, désagréable mais pourtant si familière.

    Je demande d’un ton neutre :

    — C’est du Bayou ?

    Il acquiesce faiblement, sans relever la tête.

    — Au moins t’as bon goût, commenté-je avant de boire cul sec.

    Un ange passe, puis je poursuis doucement, les yeux fixés sur lui.

    — C’est la bouteille que ton père a ramenée ?

    — Je suppose…

    — Tu l’as trouvé où ?

    — Un des placards de la salle à manger. Parfaite cache la clé au même endroit depuis que je la connais.

    — Tu sais pourtant ce que tu risques, si tu te retrouves encore en état d’ébriété.

    Akim garde les yeux baissés, les mains à présent croisées sur le bureau.

    — Je le sais… et je tente tout de même le Diable. N’est-ce pas pitoyable ?

    Sa voix faibli sous le coup de l’émotion. Je doute qu’il attende vraiment une réponse, alors j’élude.

    — Tu veux me dire ce qui s’est passé ?

    Il soupire, le regard toujours fuyant :

    — Il s’est passé que j’ai sombré dans la fureur. Pas seulement envers Dupré, ni même mon père, mais surtout contre moi-même… C’est triste à dire, mais à 34 ans, j’ignore encore comment gérer mes émotions les plus intenses. Il n’aura suffit que d’une divergence d’opinion avec mon successeur pour me faire flancher. Je me suis dit que tout serait plus facile si je me noyais au fond d’un verre. C’est toujours ce sentiment qui me pousse à rechuter. Je sais pourtant pertinemment que cet engrenage produit l’effet inverse.

    Il marque une pause, ses mains se serrent légèrement.

    — Je n’ai bu qu’une gorgée, mais qu’importe. Il m’aura fallu à peine vingt-quatre heures pour ruiner un mois d’efforts et de sobriété. Je te demande pardon, Séraphin. J’aurais dû t’écouter et rester loin de NOLA.

    — Non, c’est ma faute.

    Je repose le verre derrière moi en m’efforçant de contenir mon agacement, dirigé autant contre lui que contre moi-même.

    — J’ai commis une erreur de jugement en acceptant que tu reviennes ici. C’était beaucoup trop tôt.

    Le pire, c’est que je le savais. C’était naïf de penser que ce séjour lui serait bénéfique. Je l’ai pourtant laissé faire, parce que je ne voulais pas le contrarier et risquer une fois de plus de me le mettre à dos. Me voilà aujourd’hui obligé de subir un rappel vicieux ; museler mon bon sens et fermer les yeux sur des évidences, dans le simple but de faire plaisir, ce n’est pas rendre service.

    Akim relève à peine les yeux vers moi.

    — Tu n’as fait que m’accorder ta confiance, murmure-t-il. C’est moi qui me suis fourvoyé en me convainquant qu’être avec ma famille était ce dont j’avais besoin pour me sentir mieux. Dans le fond, aucun d’entre eux ne comprends ce que je traverse. Espérer qu’ils parviennent un jour à me soutenir dans ce calvaire est peine perdue.

    — T’as essayé de te confier ? hasardé-je. À un ami, ma mère ou même ta tante ?

    Il secoue la tête en une réponse négative, un sourire amer fiché sur ses lèvres.

    — Je n’ai plus vraiment d’amis. J’ai réussi à tous les éloigner, ces dernières années, à cause de mon comportement inapproprié. Quant à Parfaite et tante Odessa…

    Il hésite, baisse les yeux, puis poursuit d’une voix lassée.

    — Je savais déjà ce qu’elles diraient : que ce ne sont que des épreuves supplémentaires du Seigneur. Qu’Il ne m’impose que ce qu’Il sait que je peux surmonter. Je l’ai entendu mille fois, et cela m’épuise… Je voulais encore moins qu’on te reproche l’incident du restaurant. Mon père et ma tante n’attendent qu’une excuse pour discréditer ma décision de partir.

    Je hoche lentement la tête.

    — Je vois… Alors, qu’est-ce qu’on fait ? Une gorgée, un verre ou une bouteille, c’est pareil. C’est pas anodin.

    — J’en ai conscience.

    Akim ferme les yeux et inspire profondément. Il marque une pause, sans doute le temps de mettre de l’ordre dans ses pensées, et glisse nerveusement ses mains sur ses cuisses avant de rouvrir les yeux.

    — Je n’ai pas trop envie de déranger Jacqueen avec mes histoires aujourd’hui, mais j’aimerais assister à une réunion. Je vais me renseigner pour voir s’il y en a dans le coin.

    Lèvres pincées, je le jauge avec attention. Une part de moi lui en veut d’avoir craqué, mais d’un autre côté, il ne m’a pas caché ses difficultés. J’aurais dû être plus vigilent pour éviter qu’il en arrive là.

    Un nouveau soupire m’échappe.

    — C’est un bon début. Tu devras aussi mettre le docteur Huang au courant et il pourrait décider d’en informer le juge qui a signé ton accord. Mais ça aussi, tu le sais.

    — Parfaitement.

    Ses réponses placides m’insupportent. Je serre la mâchoire, retenant des reproches inutiles. Même si je le voulais, je pourrais pas le sortir de la merde à chaque fois qu’il perd pied. Et la simple idée qu’il échoue sa réhabilitation me contrarie davantage.

    Akim reprend d’une voix basse, pourtant empreinte de certitude. 

    — Je devine aussi combien tu culpabilises, mais je ne suis pas ta croix à porter, Séraphin.

    Il lève enfin la tête, et ses yeux, brillants d’une intensité désarmante, accrochent les miens. Pris au dépourvu, je tressaille lorsqu’il pose sa main sur la mienne.

    — Tu m’aides de ton mieux, et je t’en suis infiniment reconnaissant. J’ai toutefois conscience que je dois prendre mes responsabilités. Assumer mes actes, mes décisions… C’est la seule façon de garder le contrôle de ma vie.

    Sa sensibilité brute me déstabilise bien plus que je ne l’aurais jamais imaginé. Il serre légèrement mes doigts et continue :

    — Ta présence, comme celle de Jacqueen ou du docteur Huang, est évidemment essentielle à ma réhabilitation. Vous êtes les phares qui m’éclairent dans l’obscurité. Mais c’est à moi, et à moi seul, qu’il incombe d’arriver à quai en suivant vos lumières.

    Je reste interdit, cherchant des mots qui ne viennent pas.

    Des bruits de pas brisent soudain l’étrange intimité de notre échange. Avant que je puisse retrouver mes moyens, Javier surgit dans la pièce, son regard brûlant de mépris.

    — Je savais que ce sodomite ferait tout son possible pour te garder dans le péché !

    — Je savais que ce sodomite ferait tout son possible pour te garder dans le péché !

  • Chapitre 28

    28| ℍ𝕠𝕞𝕞𝕖 𝕕𝕖 𝕗𝕠𝕚

    9–14 minutes

    𝕃a délicieuse odeur qui s’infiltre dans mes narines titille mes sens et achève de me tirer du sommeil. D’un geste nonchalant, je repousse la couverture, m’étire avec la grâce d’un ogre, puis glisse une main sous ma tête. L’autre dégage mollement mes locks de mon visage tandis que je hume ce parfum sucré.

    Même après toutes ces années, je reconnaîtrais entre mille l’arôme subtil des beignets au sucre glace. Rien qu’à l’idée d’en croquer un, ma bouche se met à saliver. Mais je prends le temps de sortir du coaltar et ne descends au rez-de-chaussée qu’après un passage rapide par la salle de bains.

    En bas, je trouve Akim en pleine action dans la cuisine. Concentré sur le plan de travail, il s’active avec une précision presque maniaque. Des bols remplis d’ingrédients, et d’autres débordant de beignets bien dorés, entourent une assiette qu’il saupoudre méticuleusement de sucre.

    Malgré sa concentration, il dodeline légèrement de la tête en suivant le rythme de la louange diffusée par son téléphone. Je m’arrête dans l’encadrement de la porte et croise les bras en esquissant un sourire face à ce spectacle rare.

    — Salut.

    Akim sursaute. Pris au dépourvu, il me jette un regard un peu penaud, puis s’essuie les mains sur son tablier avant de baisser le volume de son téléphone.

    — Séraphin, bonjour ! Je ne t’ai pas entendu descendre. J’espère ne pas t’avoir réveillé.

    — C’était plutôt l’odeur des beignets, ce qui n’est pas forcément une mauvaise chose.

    — Oh, vas-y, je t’en prie.

    Il me tend une assiette vide et m’enjoint à me servir. Je suis conquis à la première bouchée.

    — Ils sont délicieux.

    — La recette de ma mère ne rate jamais, se réjouit-il. Au départ, je voulais en faire pour le petit-déjeuner. Puis je me suis dit qu’on pourrait aussi en ramener chez tes parents. Ils ne seront jamais de trop.

    En effet, ces petites douceurs locales font toujours fureur. Mais vu l’heure matinale et la quantité qui s’amoncelle autour de lui, il a dû se lever aux aurores.

    — T’as réussi à dormir un peu ? m’enquiers-je en m’appuyant à ses côtés contre le plan de travail.

    Il lève à nouveau la tête vers moi, un frêle sourire accroché aux lèvres.

    — Oui, ne t’en fais pas.

    Ses cernes disent tout le contraire.

    La veille, mes parents se sont imposés au dîner. Un moment mémorable, mêlant gêne ambiante et langue de bois. Par chance, ils sont partis assez tôt pour boucler les préparatifs de Juneteenth. Akim m’a alors demandé de l’aider à déplacer quelques-uns des cartons contenant les affaires de Thys. Il a prétendu vouloir faire le tri immédiatement, dans l’idée de rapporter certains objets à ma mère et d’en donner d’autres à la communauté.

    J’ignore où il en est dans ce tri, mais, étant dans la chambre voisine, je sais qu’il a veillé tard et que ses larmes ont coulé plus d’une fois.

    ***

    Nous arrivons chez mes parents sur les coups de dix heures. La maison familiale, fidèle à mes souvenirs, est décorée aux couleurs de Juneteenth. Des guirlandes rouges, vertes et noires serpentent autour des poutres, enjambent les arbres du jardin et ornent la grande cour.

    Ralentis par des convives, tous plus enjoués les uns que les autres, nous progressons péniblement le long du buffet généreux qui nourrit bien des discussions. Consciente de combien ces bienséances m’insupportent, Améthyste me couvre d’un regard compatissant et m’encourage à tenir bon.

    L’air est saturé des arômes enivrants de barbecue, de pain de maïs et de gombo. S’y même la chaleur écrasante du mois de juin et les rires qui s’élèvent par-dessus la musique entraînante émanant des enceintes posées sur le porche. Les tables, parées d’ornements de la même teinte que les décorations, débordent de plats typiques qui éveillent mon appétit. Mais avant de pouvoir me délecter, nous devons trouver ma mère.

    Contournant la piscine gonflable installée pour les enfants, nous nous dirigeons donc vers la cuisine.

    — Les garçons ! exulte ma mère en nous voyant arriver, visiblement toujours monopolisée par ses préparatifs. Je suis si heureuse que vous soyez parmi nous aujourd’hui.

    — Le plaisir est partagé, Parfaite.

    Elle attire Akim dans une étreinte maternelle avant de lui faire la bise. Il s’écarte ensuite avec un large sourire, me laissant subir le même sort.

    — Tu ne t’es toujours pas rasé, mon grand, constate-t-elle, sourcils froncés.

    Je pense à grogner une réponse qui ne manquerait pas de lui déplaire, au risque de m’attirer ses foudres à peine arrivé, mais Akim intervient pour détourner son attention en annonçant :

    — Tiens, nous avons ramené des beignets faits maison et quelques boissons supplémentaires.

    — Merci, mon chéri.

    Mum pose les beignets sur la table de la cuisine et m’enjoint à ranger les boissons au frigo. Je roule des yeux en voyant Akim jouer les fayots, à s’excuser pour notre prétendu retard alors qu’il n’y avait pas vraiment d’heure précise pour arriver. Ma mère lui assure que ce n’est rien, avant de se donner pour mission de nous traîner à travers la maison en vue de me présenter à tout le monde.

    — Voilà mon fils, Séraphin, déclare-t-elle d’un enthousiasme débordant qui me pousse à soupirer. Il a quitté la région il y a de cela des années et n’a eu que peu d’occasions de revenir nous rendre visite à cause de son travail. C’est vraiment un miracle qu’il ait pu se libérer pour célébrer Juneteenth avec nous cette année. Je suppose que nous devons remercier notre Eliakim pour cette œuvre.

    Elle accroche Akim par le bras, conquérant ses interlocutrices avec son rire communicatif. Nous n’avons d’autre choix que de la suivre et d’écouter son discours, qu’elle adapte en boucle en fonction des personnes auprès de qui elle me trimbale : nouvelles têtes ou anciennes connaissances.

    Il n’y a pas à dire, Akim est bien plus dévoué que moi à ce jeu-là. En fonction de mon humeur ou des enjeux, je suis quand même assez doué pour feindre une attitude sociable, mais rarement avec autant d’entrain. La plupart des invités me saluent chaleureusement, je leur rends un sourire de circonstance. Pourtant, un poids persiste dans ma poitrine. Et je sais exactement pourquoi.

    Assis sur la causeuse du porche, un verre de limonade à la main, mon père m’observe en chien de faïence. Il prend un malin plaisir à me dévisager, comme s’il cherchait à me transpercer à distance, sans jamais m’adresser le moindre mot. Ça fait dix-huit piges qu’il me punit de ce silence. Depuis le jour où je leur ai annoncé mon départ de NOLA, en fait.

    Honnêtement, je crois que je préfère encore ce mutisme plutôt que l’entendre me couvrir de dédain.

    L’arrivée fanfaronne de Javier Día achève de m’agacer. Fier comme un coq, et très impliqué dans la communauté, il salue tout le monde comme s’il détenait les clés de la ville. Trop concentré à suivre ses moindres faits et gestes, je n’écoute plus du tout les babillages de ma mère. Mon sang bouillonne lorsque cette enflure sort une bouteille de rhum de son sac en papier après avoir serré la main de mon père. Ce dernier reste en suspend, l’air interloqué.

    « Dites-moi que je rêve ! » s’emporte Améthyste, debout en retrait derrière nous.

    Mon père jette un regard confus dans notre direction, sûrement à la recherche du soutien de sa femme, car il doit savoir que j’ai expressément demandé à Mum de s’assurer qu’il n’y ait pas d’alcool à cette fête. C’était la seule condition pour que j’accepte de ramener Akim ici. Et mon père la respecte, puisqu’il semble avoir beaucoup plus d’affection pour son gendre que pour moi. Malheureusement, il témoigne un peu trop de respect à Javier, ce qui le met dans une situation gênante.

    — C’est gentil, Javier, bafouille-t-il, mais nous ne comptions pas servir d’alcool aujourd’hui.

    — Pourquoi donc ?

    Javier nous lance à son tour un regard.

    — Est-ce à cause de mon fils ?

    Nous ne sommes qu’à quelques mètres et un petit groupe d’adolescents a coupé la musique le temps de se disputer concernant la prochaine playlist. Je l’entends donc parfaitement à cette distance, comme Akim, et toutes les personnes autour de lui. Ça n’empêche en rien sa condescendance, bien au contraire.

    — Nous n’allons quand même pas priver tout le monde pour une seule personne. Une fête créole ne s’organise pas sans une bonne bouteille de rhum et l’appel du vice est sans aucun doute moins tonitruant ici qu’au Texas. Eliakim est un homme de foi. Il demandera au Seigneur la force de continuer à résister à la tentation.

    Et voilà ! Les messes basses entre convives commencent autour de sa remarque. Améthyste enrage, son humeur orageuse est contagieuse. L’attitude et les œillades provocatrices de Javier me rentrent sous la peau. J’amorce un pas en avant, prêt à intervenir, mais suis coupé dans mon élan par Akim. Il m’attire à l’écart tandis que ma mère se précipite pour remercier Javier tout en délestant mon père de la bouteille, qu’elle emporte avec elle dans la maison. Thys la suit, non sans fustiger son beau-père bien qu’elle sache qu’il ne l’entend pas.

    — Séraphin…

    Akim regagne mon attention. Le regard qu’il m’adresse reflète pour le coup une autorité calme assez déroutante.

    — Ignore-le, m’intime-t-il d’un ton tranquille. Mon père ne cherche qu’à prouver combien j’ai eu tort de partir jusqu’au Texas pour me soigner. Je ne lui donnerai pas cette satisfaction. Tu ne devrais pas, toi non plus.

    — OK, grogné-je en toisant brièvement le concerné. Je laisse couler, mais je veux que tu viennes me voir si tu sens poindre la moindre envie.

    Il esquisse un sourire qui souligne la double interprétation de ma demande. Je ravale le besoin de préciser que je parlais d’envie d’alcool, ce serait stupide et deux fois plus gênant.

    — Entendu, je viendrai t’en aviser. De ton côté, essaie de gérer au mieux tout ces « trucs de famille ».

    — C’est pas gagné.

    Mon dépit lui tire un léger rire, mais voir ressortir son côté joueur est loin de me vexer.

    — Ravi que ça t’amuse, renchéris-je de bon gré.

    Il esquisse un de ces sourires sincères qui font ressortir ses fossettes.

    — Tu me vois désolé de rire à tes dépends. Je sais qu’être ici te demande pas mal d’efforts. Je t’en remercie, et sache que je suis content que tu aies accepté de m’accompagner.

    J’opine.

    Nous continuons à discuter un moment, puis d’autres personnes viennent nous rejoindre pour prendre des nouvelles d’Akim. Je finis assez vite par le laisser bavarder avec toutes ces pipelettes. Après m’être assuré que Mum s’est bien débarrassé de la bouteille de Javier, ma journée consiste à flâner d’un coin à l’autre de la cour. Sans jamais laisser Akim quitter mon champ de vision, je réponds aux remarques d’Améthyste quand je peux, évite soigneusement certaines personnes et les discussions à rallonge. Jusqu’à ce que ma gourmandise me jette dans les filets d’une des amies de ma mère.

    — Oh, tu es le fils de Parfaite et Honoré ! Laisse-moi me rappeler… Séraphin, c’est bien ça ?

    Après plusieurs heures de ce manège, mon niveau de bonne volonté bienséante arrive à saturation. Je retiens un soupir et acquiesce en terminant de me resservir de la soupe de gombo.

    — C’est ça.

    — Tu te souviens de moi ?

    — Bien sûr, Madame DeLille.

    Comment oublier celle qui me réprimandait sans cesse au catéchisme ?

    — Tu as une bonne mémoire ! rit-elle, son éventail à la main. Ce n’est plus toujours mon cas, à mon grand âge, mais je me souviens de toi lorsque tu étais haut comme ça.

    Elle mesure ma taille d’ado d’une main et enchaîne.

    — Tu as bien grandi, depuis. Te voilà un homme beau et robuste.

    La vieille DeLille attend sans doute une réaction de ma part. Voyant que je me focalise sur le pain de maïs, elle poursuit :

    — J’ai appris que tu étais devenu policier après être parti de Louisiane. Ça fait quoi, près d’une vingtaine d’années ? C’est fou comme le temps file ! J’imagine que tu es aujourd’hui un heureux mari et père de charmants enfants.

    — Tout le monde n’aspire pas à fonder une famille, Madame DeLille. Sur ce, je dois y aller. Il me semble qu’on m’appelle ailleurs.

    — Par Dieu, le temps n’a visiblement eu aucune incidence sur ton impertinence !

    — Visiblement, le temps à lui seul ne gomme pas les comportements parasites. Je vous souhaite quand même un joyeux Juneteenth, lui lancé-je avec un sourire factice.

    Je croque mon morceau de pain à pleines dents tout en tournant le dos à la mégère. Quand Améthyste apparaît subitement devant moi, je sursaute et déglutis de travers.

    « Eli vient de confronter le pasteur Dupré, m’annonce-t-elle dans tous ses états. Il est sur le point de craquer. »

    Bon sang ! Mon excuse bidon n’a pas tardé à devenir vérité.

    — Où est-il ?

    « Dans ta chambre. »

    J’abandonne mon assiette sur une table au passage et m’enfonce dans la maison au pas de course. Me faufilant entre les invités, j’évolue machinalement dans les couloirs de mon enfance et arrive vite à mon ancienne chambre. À travers la porte entrouverte, j’aperçois Akim affalé sur une chaise, les épaules voûtées et les coudes posés sur le bureau. Son regard se perd dans le verre de liqueur ambrée qu’il tient entre ses mains.

    « Tu arrives trop tard » souffle Améthyste dans mon dos.

    « Tu arrives trop tard » souffle Améthyste dans mon dos