Auteur : Daneesha Kat

  • Chapitre 27

    27 | 𝔹𝕚𝕖𝕟𝕧𝕖𝕟𝕦𝕖 𝕔𝕙𝕖𝕫 𝕥𝕠𝕚

    10–15 minutes

    𝕌ne fois de plus, je suis convoqué dans le bureau du proviseur à cause d’une bagarre. Les autres élèves trouvent marrant de m’emmerder à longueur de journée, mais c’est moi qui suis obligé d’écouter un énième discours à la mords-moi-le-nœud sur les règles de ce foutu lycée.

    C’est vraiment le monde à l’envers !

    Je quitte des yeux les égratignures sur le dos de ma main pour jeter un regard blasé vers mes vieux. Assis droit dans leurs chaises, ils opinent sagement, tentant de faire bonne figure. Je sais pourtant qu’ils sont loin d’être jouasses de se retrouver dans cette situation. N’empêche, c’est quand même de leur faute si on traverse toute cette merde ! Enfin… À moitié. Après ce que m’a fait Monsieur Día, j’avais besoin que mes parents me rassurent. Qu’ils me disent que rien ne clochait chez moi. Mais je ne pouvais pas leur parler d’Eliakim, ni de ce qui s’était passé chez lui avec son père. Tout ce que j’ai trouvé le courage de leur avouer, c’est que j’étais tombé amoureux. Et que c’était d’un garçon.

    S’ils n’avaient pas réagi comme si je les couvrait de la pire des honte, j’aurais pas pris à cœur de leur faire comprendre à quoi ressemble vraiment ce sentiment !

    Je dois quand même admettre que je regrette d’avoir chauffé mon ex le lendemain, jusqu’à le convaincre de me rouler une pelle derrière l’église après la messe. Il m’intéresse même plus, en vrai. Je l’ai fait par pure provocation, sans penser aux répercutions si on se faisait choper. Maintenant, toute la congrégation est au courant, et aussi tout le lycée.

    Si je peux rien faire pour fermer le clapet aux adultes, c’est différent au bahut. Je suis plutôt balèze pour mon âge. Un regard assassin suffit généralement à faire taire les mauvaises langues. Sauf qu’avec les mecs plus costaud que moi, ça marche pas toujours.

    Je me retiens de lâcher un soupir qui ne ferait qu’alimenter les reproches que je me prends depuis dix longues minutes. J’essaie de me tenir tranquille, de laisser le coach Martin parler à ma place. Il a insisté auprès du proviseur pour être là, et c’est bien le seul qui prenne ma défense. Mais je finis par craquer en entendant l’autre petit blanc s’acharner à faire ce que lui et ses semblables savent faire le mieux : jouer les victimes après avoir tout provoqué.

    — Coach, Beauchamp nous a attaqués comme une vraie brute ! Vous l’avez bien vu.

    — Seulement après que tu m’aies giflé et traité de « sale petite lopette » ! répliqué-je en me redressant dans mon siège.

    — Mais je ne le pensais pas, pleurniche-t-il.

    Il ne pensait surtout pas que je lui tiendrait enfin tête aujourd’hui. Son regard faussement navré s’arrête tour à tour sur le proviseur puis sur mes parents.

    — En plus, c’était juste une petite claque de rien du tout, pour rigoler.

    — Et c’était juste un petit coup de poing dans ta tronche de con. Maintenant, c’est toi qui chouine comme une lopette.

    — Séraphin ! Tais-toi immédiatement !

    Comme toujours, ma mère pince super fort pour me réprimander. Contraint au silence, je ronge mon frein et frotte la peau douloureuse de mon bras.

    — Nous avons bien conscience que Séraphin est sujet de nombreuses brimades depuis le début des rumeurs sur… ses préférences amoureuses, articule difficilement le proviseur. Des mesures éducatives ont été prises avec les élèves concernés. Mais votre fils se montre particulièrement belliqueux et se bat à la moindre occasion. C’est déjà la seconde fois. Je vous rappelle que notre établissement ne cautionne en aucun cas la violence. Cela dit, compte tenu de la situation, nous sommes prêts à fermer les yeux une dernière fois s’il consent à s’excuser auprès de tous les camarades qu’il a agressés à ce jour.

    Mon sang ne fait qu’un tour. Je me lève d’un bond.

    — Vous vous foutez de moi ?! Lui et ses potes me harcèlent depuis plusieurs semaines. Vous n’avez rien fait pour les en empêcher, et quand je finis par me défendre, c’est moi que vous blâmez ?

    — Comme je viens de le dire à tes parents, nous appliquons habituellement la tolérance zéro en ce qui concerne la violence physique. Sois assuré que nous prenons en compte les moqueries dont tu es la cible. C’est pour cela que je suis prêt à fermer les yeux sur l’incident de ce matin, mais tu dois reconnaître tes torts et redevenir un élève respectueux des autres. Dans le cas contraire, je serais contraint de t’exclure définitivement.

    Halluciné, je me tourne vers mes parents, espérant qu’ils diront enfin quelque chose en ma faveur. Cette illusion se brise en miettes quand ma mère me transperce de ses yeux froids.

    — Eh bien, jeune homme, qu’attends-tu pour t’excuser ?

    — T’as qu’à le faire, toi, puisque t’y tiens tant !

    La rage qui s’est frayée un chemin jusqu’à mes lèvres a déchiré ma gorge, trop serrée par l’émotion. Larmes aux yeux, je tourne les talons, n’écoutant que mon envie de tous les envoyer chier. Ma mère me hurle après et me somme de revenir, mais je sors du bureau sans me retourner. Je déboule dans le couloir à toutes jambes quand quelqu’un me retient par la veste de mon uniforme.

    Je me retourne et tombe sur le visage rougi du coach Martin. Il m’a visiblement couru après. Je me dégage rageusement, mais il m’attrape par le bras et me pousse à l’écart, près des casiers alignés le long des murs.

    — Je sais que tu es en colère, Séra. Tu as toutes les raisons de l’être, mais tu dois prendre le temps de réfléchir à tes actes. Ton avenir est en jeu.

    — Lâchez-moi, putain !

    — Pas avant que tu entendes raison, insiste-t-il. Si tu te fais renvoyer de ce lycée à quelques mois de la fin de ta scolarité, tu risques de perdre une année. Et en continuant ainsi, tu n’obtiendras peut-être même jamais ton diplôme.

    — Et alors ? J’en mourrais pas.

    — C’est ce que tu penses aujourd’hui. En grandissant, tu te rendras compte que peu de mauvais garçons font de vieux os.

    Je fronce les sourcils, agacé.

    Je comprends que dalle à ce qu’il raconte ! En plus, j’aime pas quand ses yeux vert me tiennent de ce regard bizarre. Non seulement je ne parviens jamais à le déchiffrer, mais il me rappelle celui de ma mère depuis ce soir là.

    Le coach soupire et me lâche, avant de reprendre :

    — J’aimerais que tu réfléchisses à une question, Séraphin. Pas pour moi, ni pour tes parents, mais pour toi-même.

    Si y’a que ça à faire pour qu’il me foute la paix…

    Je réajuste machinalement ma veste en grognant :

    — Ouais, c’est quoi ?

    Il se redresse de toute sa hauteur, secoue un peu la tête, et dit d’un ton solennel :

    — As-tu envie de grossir le pourcentage d’hommes noirs incarcérés dans les prisons américaines ? Ou veux-tu devenir une des personnes qui font la différence en ce monde ?

    Le choc qui m’assaille met mon insolence K.O. Pour couronner le tout, je remarque Akim, debout à l’autre bout du couloir, à nous épier. Ses doigts se serrent autour de la lanière de son sac bandoulière quand il comprend que je l’ai vu, puis il détale comme s’il avait croisé le regard du diable en personne.

    À bout de nerfs, je me laisse tomber au sol contre les casiers et fonds en larmes.

    ***

    Les mots du coach Martin raisonnent dans mon esprit comme si je les avait entendu hier.

    À l’époque, j’étais complètement déphasé. Sa remarque sur les mauvais garçons qui ne font pas de vieux os m’était passée au-dessus de la tête. Le fait qu’il évoque la prison, par contre, m’a pas mal secoué. C’est ce dont Javier m’avait menacé, ce qui hantait mes pires cauchemars, et ma seule certitude restait que je ne voulais finir en taule pour rien au monde. Alors j’ai ravalé ma fierté. Je suis retourné voir le proviseur pour lui dire que j’acceptais de m’excuser.

    Akim arrive à mes côtés d’un pas léger. Les mains plongées dans les poches de son bermuda, il souffle doucement :

    — Le coach Martin est décédé l’an dernier.

    Je détourne mon regard de la pierre tombale parfaitement entretenue pour le poser sur Eliakim. Étrangement calme, il m’adresse un de ses sourires de façade.

    Nous avons décidé d’aller nous recueillir sur la tombe d’Améthyste à notre arrivée à NOLA. Nous quittions le cimetière lorsque je suis tombé sur celle de notre ancien coach de natation.

    — Je l’ignorais, murmuré-je. Tu sais comment ?

    — Dans son sommeil. Paisiblement, je l’espère.

    « Paul Martin, réfléchit Améthyste après avoir lu son épitaphe. Je crois me souvenir qu’un prof de sport t’a beaucoup soutenu, durant ta dernière année de lycée. Était-ce lui ? »

    — Mh… C’était un homme bienveillant. Qu’il repose en paix, soufflé-je en levant les yeux vers une poignée des fantômes qui hantent ce cimetière.

    — Amen, répondent simultanément Akim et Améthyste.

    Je les observe un instant, l’esprit encore perdu dans des souvenirs d’ado désagréables, avant de reprendre la marche vers mon RAM.

    Le trajet jusqu’au quartier d’Akim ne dure que quelques minutes. Elles s’écoulent dans la même tranquillité que la route de Fort Worth à NOLA. Cependant, à peine descendus de voiture, nous sommes salués par la famille qui habite juste à côté et conviés à rejoindre leurs festivités anticipées. Juneteenth n’est célébré que demain, mais l’effervescence de cette veille de jour férié se fait sentir dans toute la ville.

    Bywater est toutefois moins touristique que le quartier français. Je suis toujours charmé par cette authenticité qui perdure malgré des espaces modernisés. Les couleurs des nouveaux bâtiments restent chatoyantes et les habitants cultivent un esprit communautaire qui fait vivre le voisinage. À tel point que le silence y est rare, pourtant une harmonie profonde règne.

    Après cinq bonnes minutes de bavardage bienséant, Akim décline poliment l’invitation de ses voisins. Nous remontons ensuite son allée dans une ambiance teintée d’appréhension. Une fois sous le porche, je lui laisse quelques secondes pour se préparer psychologiquement à rentrer chez lui. Il souffle un coup, ouvre doucement la porte, et sa stupeur le garde planté dans l’entrée.

    — Bienvenue chez toi, le taquiné-je.

    La pièce éclatante de propreté qui s’étend devant nous n’a plus rien à voir avec le dépotoir de la fois dernière.

    — J’en crois difficilement mes yeux, souffle Akim.

    Ma mère a un double de ses clés. J’ai contacté une société de ménage après le départ d’Akim, elle a juste eu à leur ouvrir et les mener à la baguette pendant les trois jours qu’ont duré leur intervention. C’était il y a plusieurs semaines. Ça m’étonne d’ailleurs qu’elle ne lui en ait pas parlé.

    Akim se tourne vers moi, encore sous le coup de la surprise bien que je l’ai informé que tout a été nettoyé de fond en comble.

    — Reste assuré que je te rembourserais jusqu’au dernier centime.

    — Je ne crois pas te l’avoir demandé. En revanche, je veux bien que tu m’héberges quelques jours, si ça ne t’ennuie pas.

    — Cela va sans dire ! Tu es plus que bienvenu ici.

    Ha ! Ça n’a pas toujours été le cas. Je ne lui fait pourtant pas la remarque et me contente d’opiner. Laissant son sac dans l’entrée, Akim s’émerveille du nouvel aménagement de la cuisine tandis qu’Améthyste virevolte de pièces en pièces.

    « Notre maison a enfin retrouvé son essence, je suis aux anges ! »

    — Il faudra que nous fassions quelques courses supplémentaires, renchérit Akim. Les voisins ne manqueront pas d’avertir ta mère de notre arrivée, elle risque de débarquer à l’improviste.

    Un grognement contrarié m’échappe. Akim comme Améthyste sont trop loin pour le percevoir.

    — Je vais ranger les provisions et poser mes affaires dans ma chambre, lance-t-il. Tu peux t’installer dans la chambre d’amis, fais comme chez toi.

    — OK, super.

    Je m’exécute sans me faire prier et monte à l’étage. Après toutes ces heures de route, une bonne douche et un petit som’ ne seront pas de refus.

    Dans la chambre d’amis, j’abandonne mon sac au pied du lit et m’appuie contre une commode pour vérifier mes notifications. Je fais rapidement défiler les messages de connaissances, collègues et amis qui se désolent de ne pas m’avoir parmi eux ce Juneteenth et ignore ceux de ma mère, qui n’a cessé de se renseigner sur nos horaires de départ et d’arrivée. Je tombe sur le pop-up d’e-mail que j’attends et m’empresse de le consulter. La satisfaction m’envahit en constatant que la banque tatillonne de Nehemiah m’a enfin transféré ses douze derniers relevés. Je suis en train d’éplucher ceux qui suivent la date de sa disparition quand j’entends un boucan d’enfer dans la chambre d’à côté. Akim débarque ensuite dans celle-ci en furie.

    — Où sont toutes les affaires de ma femme ?

    Les yeux exorbités, il halète comme s’il avait couru un marathon. Je reste un instant interdit par son invective, puis, téléphone toujours en main, désigne calmement la grande armoire au fond de la chambre.

    — Dans des cartons, rangés dans les placards.

    — Qu-Quoi ? s’étrangle-t-il presque.

    Bien qu’un brin déconcerté par sa réaction, j’incline légèrement la tête et lui adresse un regard patient.

    — Rien n’a été jeté, Akim. Je me suis dis que tu voudrais faire le tri toi-même. Mais tu ne peux pas continuer à vivre au milieu de toutes ses affaires.

    — Ce n’est pas à toi d’en décider !

    « C’est vrai. Qu’est-ce qui t’a pris de faire une chose pareille sans l’en avertir ? Tu aurais dû savoir que ça le toucherait. »

    Améthyste ne semble pas m’en vouloir, seulement s’inquiéter pour Akim. Il prend sur lui et souffle un grand coup, mais je vois bien qu’il lutte contre toute l’émotion qui l’assaille.

    — Je m’excuse de t’avoir hurlé dessus, Séraphin. Je sais que tu ne souhaites qu’aider, mais…

    — C’est moi qui m’excuse. J’aurais dû t’en parler.

    Si je ne l’ai pas fait, c’est par facilité. Nous trouvions tout juste un terrain d’entente, je ne voulais pas semer la discorde entre nous pour si peu. Sauf que ce n’est pas un détail parmi d’autres pour lui. C’est la vie de sa compagne que j’ai autorisé à faire mettre en boîte. Je me rends pleinement compte de la douleur que je lui ai causé quand Akim se penche en avant, les mains enfoncées dans son ventre comme s’il venait de s’y prendre un violent coup. Je m’avance pour l’épauler, mais il recule en m’arrêtant d’une main levée. Puis, il se redresse et reprend, toujours aussi chamboulé :

    — Non, c’est… Tu as raison.

    Il s’appuie contre l’encadrement de la porte pour garder contenance alors qu’il poursuit :

    — Améthyste n’est plus de ce monde et je dois continuer à aller de l’avant. Il faut juste, que je me fasse à cette idée.

     Il faut juste, que je me fasse à cette idée

  • Chapitre 26

    26 | 𝕊𝕖𝕔𝕣𝕖𝕥

    8–12 minutes

    « 𝕁e suis heureuse qu’Eli se soit si bien entendu avec les Haddison, lance Améthyste alors que je change mes draps. Sawyer est chanceux d’avoir été recueilli par une famille si aimante. Il paraît d’ailleurs être un jeune homme formidable. »

    Et bourré de traumas, mais j’opine.

    — Malgré les apparences, c’est quelqu’un de très sensible.

    Je suis soulagé de ne pas avoir perçu l’énergie spectrale des deux gamins cet après-midi. Sawyer aurait eu du mal à s’en remettre si je lui avais annoncé qu’ils erraient encore dans le monde des vivants. J’aurais sans doute préféré lui mentir plutôt que de le laisser sombrer dans la culpabilité.

    — Il aime profiter de la vie et fait de son mieux pour rendre celle des autres meilleure.

    « La façon dont tu le décris est adorable. Est-ce ton petit ami ? »

    Assise sur le coffre au pied de mon lit, Thys se pince les lèvres, retenant difficilement un sourire espiègle quand je la saisit du regard.

    — Non.

    « Ah bon ? s’étonne-t-elle. Mais vous avez tout de même été intimes. Inutile de le nier, je l’ai deviné à la façon dont il te regarde. »

    Bah voyons !

    — Et il me regarde comment ?

    « Comme quelqu’un qui a apprécié ta nudité et apprécie encore plus l’idée de te revoir nu ! Donc, ce n’est peut-être pas ton petit ami, mais vous avez fait la chose. »

    Son indéfectible pudeur, alors qu’elle se montre si intrusive, est presque risible. Je secoue légèrement la tête.

    — Quand deux adultes célibataires sont consentants, il arrive qu’ils couchent ensemble. Oui.

    « Et, en général, quand deux personnes célibataires s’apprécient autant, elles se mettent en couple » rétorque-t-elle, visiblement satisfaite de m’avoir entraîné sur ce terrain.

    Je lève les yeux au plafond en ajustant mes draps propres sur mon lit.

    — Sawyer n’est pas plus attiré que moi par le monde des Bisounours.

    Elle pousse un soupir exaspéré.

    « Toi et ton satané sarcasme… En toute indiscrétion, avait-il vraiment une affaire sur laquelle il avait besoin de tes lumières ? Ou alors, vous êtes-vous éclipsés pour… tu sais quoi. »

    — T’avais qu’à nous suivre, puisque t’es si curieuse.

    « Au risque de tomber sur toi cul nu ? Non merci ! Ce serait une vision d’horreur dont je ne me remettrai jamais. »

    Un léger rire m’échappe devant son attitude dramatique. Thys sourit et reprend doucement, une de ses nattes entortillée autour de son index.

    « Je sais que tu ne crois plus au grand amour depuis ta rupture avec Welsley- »

    — Je n’y croyais déjà pas avant.

    « Il est peut-être là, le problème, souffle-t-elle avec une moue attristée. Tu as tant d’amour à offrir, Séra, et tu mérites aussi d’être chéri par une personne qui t’aimerait tout autant. Tu t’acharnes pourtant à garder à l’écart les hommes qui souhaitent sincèrement conquérir ton cœur. À mon avis, Sawyer est- »

    — Un ami, l’interromps-je une fois de plus. Que je connais mieux que toi, soit dit en passant. Alors ça ne sert à rien de vouloir jouer les entremetteuses. Même si j’étais ouvert aux relations suivies, ce ne serait pas le candidat idéal.

    « Et pourquoi donc ? »

    Je balance mes draps sales dans le panier à linge avec un soupir.

    — Écoute Thys, je t’adore. Tu le sais. J’aime le fait de pouvoir replonger dans ma culture natale avec toi, et discuter comme avant de temps en temps, mais il faut que tu cesses de remettre en cause mes choix de vie.

    « Je ne me le permets que parce que je souhaite ton bonheur. »

    — Oui, eh bien, ça m’agace plus qu’autre chose. D’autant plus qu’on en a déjà parlé de ton vivant. Je n’aspire plus aux relations romantiques, ce n’est pas un drame. Ce qui pourrait l’être, c’est que je pète une durite parce que t’es dans mon espace vital H24.

    Je vois bien que le sujet qui s’amorce lui déplaît, mais elle doit l’entendre. J’aurais dû l’aborder depuis plusieurs semaines, déjà. Je souffle un coup et m’assois au bout du lit, juste à côté d’elle. Son aura caresse subtilement la peau nue de mon bras.

    — Tu ne peux pas savoir comme c’est épuisant de devoir vous ignorer, toi et les autres, pour paraître normal aux yeux des gens. Je suis piégé en permanence entre deux réalités, alors j’ai besoin de tranquillité et de moments de solitude pour rester sain d’esprit. En particulier quand je suis chez moi.

    Sans doute embarrassée, et aussi un peu vexée, Améthyste détourne le regard vers ses ongles.

    « Bien entendu… Je ne me rendais pas compte que ma présence à vos côtés pouvait t’être pesante. »

    — Je sais que tu penses pas à mal, Thys. Mais oui, c’est parfois insupportable… En particulier quand tu t’acharnes à me dicter quoi faire. Qu’il s’agisse d’Akim ou d’autre chose.

    « Je comprends, je vais te laisser tranquille » annonce-t-elle en se levant.

    Je la retiens par le poignet.

    — Je ne te demandais pas de partir tout de suite, petit bout. Mais penses-y, d’accord ?

    « D’accord… »

    Saisissant ma main entre les siennes, elle m’accorde un faible sourire. Ses doigts fantomatiques sont tièdes et donnent l’impression d’être humides, mais j’apprécie leur contact.

    « Pour ce qui est de ta vie sentimentale, tu as tout à fait raison, elle ne concerne que toi. Tu as le droit de vouloir finir ta vie seul et aigri. »

    Elle me tient d’un regard joueur, l’air faussement innocent. Un nouveau rire m’échappe.

    — T’es une vraie peste, quand les choses n’avancent pas dans ton sens.

    « Je n’ai jamais prétendu être parfaite. »

    Notre attention se tourne simultanément vers la porte lorsque des coups délicats y sont frappés. Ma sœur et moi échangeons un regard.

    « Ah non, je reste ! Je ne ferai aucun commentaire, mais je veux savoir s’il se passe quelque chose d’important. »

    Ce ne serait pas ma cadette si elle n’était pas si butée. Je secoue la tête à cette idée tandis que je vais ouvrir à Akim. Déjà prêt à formuler ce qu’il vient m’annoncer, il reste en suspens quelques secondes avant d’articuler :

    — Rebonsoir, Séraphin. Navré de te déranger.

    — C’est rien. Qu’est-ce qui a ?

    — Eh bien…

    Son regard se perd par-dessus mon épaule et il se racle la gorge, semblant chercher ses mots. Me rappelant que je suis torse nu, j’attrape un t-shirt sur le crochet derrière la porte. Je l’enfile alors qu’Akim poursuit, les doigts crispés au bas de son haut de pyjama :

    — J’ai beaucoup réfléchi et, passer du temps avec la famille Haddison m’a remémoré combien les liens du sang sont puissants. Alors, bien que je sache ce que tu en penses j’aimerais vraiment retourner à NOLA pour Juneteenth. Je crois que j’ai besoin d’être entouré des miens, ne serait-ce que quelques jours. J’espère que tu comprends et que tu voudras bien m’accompagner.

    — D’accord. Essaie de me dire assez tôt quand tu souhaites partir, je m’arrangerai avec le travail.

    — Vraiment ? souffle-t-il, à première vue stupéfié.

    — Ce n’est pas la réponse que tu voulais ? ris-je doucement.

    — Si, bien sûr ! Je m’attendais juste… À ce que tu tentes de m’en dissuader.

    — Fort heureusement, on a dépassé ce stade. Je t’ai donné mon avis, et je t’ai dit que la décision te revenait. Je le pensais.

    — Merci.

    — Je te demande juste une chose en retour.

    Il fronce les sourcils, ses yeux bruns maintenant intrigués.

    — Laquelle ?

    — Ne communique à personne l’heure exacte de notre arrivée. Par pitié. Il me faudra une heure ou deux pour me poser tranquillement, après le trajet, et me préparer mentalement à… tous ces trucs de famille.

    Il est possible qu’une légère grimace m’échappe.

    — Pas de soucis, sourit-il.

    — Je suis sérieux. Je connais ma mère, elle va insister à mort et toi tu voudras pas lui mentir.

    — Je resterai vague sur les horaires, promis.

    Je tique toujours un peu quand il me lance une de ses promesses, pourtant j’acquiesce silencieusement.

    — Eh bien, je ne vais pas te retenir plus longtemps. Bonne nuit à toi.

    — À toi aussi.

    « C’est fantastique que tu acceptes de retourner à NOLA pour Juneteenth ! exulte Améthyste alors que je referme la porte. Tu sais que papa a rénové ton ancienne chambre en chambre d’amis. »

    — Tu me l’as déjà dit au moment des travaux.

    « Oui, mais je voulais juste dire que tu pourras passer ton séjour à la maison. Ce serait l’occasion de renouer avec- »

    — Je t’arrête tout de suite, craché-je, j’y vais pour Eliakim. Pas pour renouer quoique ce soit avec qui que ce soit.

    Améthyste ne reste pas longtemps abasourdie par ma réaction. Elle ne jure que par la famille, alors, évidemment, elle reprend ses mauvaises habitudes en me servant ses grands airs moralisateurs.

    « J’aimerais bien savoir pourquoi tu en veux tant à nos parents ! Tu as toujours été leur préféré, surtout celui de maman. Du moins, avant que tu décides de nous abandonner pour t’exiler au Texas. Tu as pu faire toutes les bêtises que tu voulais, sans jamais être inquiété. Parce que tu es un homme, et qu’aux hommes, on pardonne tout ! Alors que moi, j’avais sans cesse droit à des : « Reprends-toi, Améthyste, les jeunes filles bien élevées ne font pas ci », ou encore : « Une femme éduquée ne se comporte pas comme ça ». »

    Je lâche un rire amer, presque incrédule.

    — C’est ça, tes pires réprimandes ? Tu sais comment ils ont réagi quand je leur ai annoncé que j’aimais un garçon ?

    Son visage se ferme tandis qu’elle croise les bras. L’ignorance est un privilège, et Améthyste n’a vraiment aucune idée d’à quel point elle a été privilégiée. Je ne lui laisse même pas l’occasion de répondre.

    — Non, tu sais pas. Parce que t’étais leur petite princesse, trop précieuse et innocente pour qu’ils te laissent entrevoir la dépravation que j’osais ramener chez eux. Mais t’es adulte, maintenant, et puisque t’insistes toujours pour connaitre l’envers du décor, je vais te le montrer… J’avais que 17 ans, et le père que tu idolâtres tant m’a regardé droit dans les yeux en déclarant qu’il préférait avoir un fils vertueux mort, qu’un fils qui ne vit que pour être pédé.

    Améthyste hoquette d’effarement, mais je continue sans faiblir.

    — C’est à ce moment-là, que j’avais besoin que maman me défende bec et ongles. Elle ne l’a pas fait. Pas ce soir-là… Pas quand les élèves de ce putain de lycée privé, ou encore ses amis d’église, m’insultaient et me rabaissaient après mon coming-out. Jusqu’à aujourd’hui, c’est la même rengaine. C’est pas ce que je qualifierais d’amour inconditionnel, et je m’y suis résigné. Voilà, maintenant tu sais pourquoi j’ai décidé de me barrer de NOLA en tirant un trait sur notre si belle famille. Je t’assure que je ne m’en porte que mieux.

    Les éclats de voix excessifs n’étant pas ma signature, je n’ai pas eu un mot plus haut que l’autre. Améthyste est pourtant décontenancée par le poids de mes paroles. Ou peut-être est-ce l’effet des larmes qui s’amoncellent au coin de mes yeux.

    « Je… Je n’en avais aucune idée. Tu m’en vois sincèrement désolée, Séra. Je n’aurais jamais pensé… qu’ils puissent te traiter ainsi. Pourquoi ne jamais me l’avoir dit ? »

    — Tss… Au risque de ruiner l’estime que tu portes aux personnes qui comptent le plus pour toi ?

    « Oui ! Cela me révolte que tu aies préféré souffrir dans ton coin, uniquement pour me protéger. Cela en dit long sur ta bonté, mais j’en suis si triste. Tu n’aurais jamais dû tant endurer seul. »

    Je me mords la lèvre, les nerfs à vif, incapable de ne pas penser à Akim et à cet autre secret que je m’efforce de taire.

    Le regard brillant, Thys chasse tendrement les larmes silencieuses qui dévalent mes joues.

    « Dorénavant, je serai toujours de ton côté, Séraphin. »

  • Chapitre 25

    25 | 𝕁𝕠𝕪𝕖𝕦𝕩 𝕓𝕠𝕣𝕕𝕖𝕝

    11–17 minutes

    Affichant un sourire avenant à la taquinerie de Sawyer, Akim le remercie pour son service.

    Je le connais pourtant assez bien pour deviner son malaise face à tant de familiarité venant d’un parfait inconnu. Un flic, qui plus est. Le respect envers l’uniforme est cependant profondément ancré dans notre culture américaine. Et s’il y a bien un trait qui caractérise Akim, c’est sa politesse à toute épreuve. Peu importe ses griefs personnels, jamais il ne les exposera en public. Par contre, profiter de l’instant où Sawyer se laisse distraire par quelqu’un d’autre pour m’attirer à l’écart, ça, il n’hésite pas.

    — Qu’as-tu révélé d’autre à ton ami à mon sujet ? s’enquiert-il.

    Je hausse nonchalamment les épaules.

    — Des informations basiques, comme notre lien familial, ta profession et la raison de ton séjour au Texas. Mon aide ménagère n’était pas disponible quand je suis parti te chercher en Louisiane. C’est donc Sawyer qui s’est chargé de rendre la maison alcool free durant mon absence.

    — Je vois…

    — J’imagine que son attitude te déconcerte, mais il est amical avec tout le monde. C’est sa marque de fabrique. Et sa mère est sobre depuis plusieurs années, mais elle a aussi souffert de dépendance après une grave blessure en service. Alors il ne te jugera pas. Sa famille non plus, si tu choisis de mentionner ta situation.

    Akim hoche la tête, toujours un brin perplexe. Je reprends posément :

    — Ils nous proposeront de nous joindre à leur déjeuner, puisque j’ai l’habitude d’y aller. Mais si tu n’en as pas envie-

    — Séraphin ! Quelle belle surprise.

    Cette fois, c’est la matriarche de la famille qui nous interrompt. La petite dame nous rejoint tout sourire et me salue à son tour d’une accolade.

    — Bonjour, Minh, lancé-je en lui renvoyant sa chaleureuse énergie. Toujours aussi resplendissante.

    — Et toi aussi flatteur ! Qui est donc le beau jeune homme qui t’accompagne aujourd’hui ?

    —  Eliakim Día, mon beau-frère.

    Minh Haddison, étant la spontanéité incarnée, s’empresse de saisir la main tendue d’Akim.

    — C’est un plaisir de vous rencontrer, cher Eliakim. Est-ce votre première fois à la Grâce Éternelle ?

    — Oui, et je dois dire que c’est une bien charmante église.

    — Vous m’en voyez ravie ! Comment avez-vous trouvé le culte ?

    Le reste de la famille arrive à grands pas. Matthew, l’aîné de Sawyer, me serre la main avec un rire amusé.

    — Elle est partie pour taper la discute un bon quart d’heure. Alors, quoi de neuf, Séra ? Ça fait un bail.

    J’ouvre à peine la bouche que les deux petites terreurs de Matthew débarquent avec son épouse.

    — Bonjour Monsieur Séraphin !

    — Bonjour, les enfants. Imani, salué-je ensuite leur mère.

    — Hey, Séra ! Ça fait un moment qu’on ne t’a pas vu à Granbury, ça fait plaisir. Comment vas-tu ?

    Présentations, politesses et petites conversations s’enchaînent dans un joyeux bordel. John, le père de Sawyer, est le dernier à nous rejoindre, mais pas le moins bavard. Comme prédit, Minh et lui nous invitent à déjeuner chez eux. Je suis près de décliner quand Akim décrète :

    — Avec plaisir !

    — Génial ! On se retrouve à la maison, alors. En route, les Haddison !

    — On fait la course jusqu’à la voiture ! hurle la nièce de Sawyer.

    Elle détale sans attendre, provoquant les plaintes de son frère qui s’élance tout de même à sa suite. J’observe tout ce beau monde partager un rire amusé et répond au signe de main de Sawyer avant de revenir à Eliakim. Il les regarde aussi, pensivement.

    — Tu es sûr de vouloir aller chez eux ? l’interrogé-je alors que nous montons en voiture. Sawyer est peut-être le plus exubérant, mais les autres ne sont pas en reste non plus. C’est assez déstabilisant de se retrouver au centre de leurs attentions, et crois-moi, tu le seras.

    — J’ai cru le comprendre, oui, sourit-il. Mais j’apprécie grandement la dynamique de cette famille et leur mixité témoigne de leur ouverture d’esprit, ce qui me rassure un peu.

    — Cool… J’ai oublié de te dire, ils sont tous membres des forces de l’ordre.

    — Tu plaisantes ?

    Ses yeux s’ecarquillent de surprise. Je lâche un léger rire en démarrant.

    — Seulement à moitié. Les parents sont à la retraite et le frère de Sawyer a changé la donne en devenant prof d’histoire, mais sa femme est militaire.

    — Juste ciel…

    — Respire, Akim, le taquiné-je. Tout va bien se passer.

    Durant l’après-midi, les Haddison partagent naturellement leur histoire et leur diversité culturelle avec Akim. La mère de Sawyer est d’origine vietnamienne, son père est blanc, son frère issu de ce métissage et sa belle-soeur afro-américaine*.

    Natifs de Fort Worth, ils ont tous économisé pendant des années pour acheter une maison de campagne en périphérie de Granbury. Ils voulaient quelque chose de moderne et d’assez spacieux pour offrir à chaque couple son propre espace. Sawyer, quant à lui, a choisi de s’aménager un studio dans l’immense jardin de leur propriété, notamment à cause de son mode de vie débridé. Malgré leurs différences, il est évident que leur famille est soudée. Ces trois générations vivent paisiblement sous le même toit, depuis un peu plus de cinq ans.

    Tout comme moi, Akim a trouvé ça particulièrement admirable. Quand on expérimente la toxicité de parents comme les nôtres, un tel modèle de vie semble presque irréel. Mais les Haddison sont des gens bien ; accueillants, ouverts et d’une rare générosité. L’adoption de Sawyer, ou même l’ancienne addiction de Minh ne sont en rien des sujets tabous. Leur maison reste cependant dépourvue d’alcool, alors j’abandonne Akim sans inquiétude en acceptant volontiers l’invitation discrète de Sawyer à boire un coup dans son studio.

    — Tu te souviens de ça ? fanfarone-t-il en m’exhibant ma bouteille de Barbancourt sous le nez.

    Assis à son bar, je me laisse aller à un éclat de joie.

    — Une des rares merveilles de ce bas monde !

    — Je t’ai dit que j’avais ajouté ta tease à ma collection. Tout est sous clé, mais tu passes quand tu veux.

    — Merci, j’en ai bien besoin. Je pensais pas que ça me manquerait autant de boire un verre dès que l’envie me vient. Ni que l’envie me viendrait si souvent, d’ailleurs.

    — Tiens, c’est à peu près la réflexion que je me suis faite après avoir découvert le sexe.

    — Toi alors, pouffé-je doucement, tu serais plus Sawyer Haddison si tu ne ramenais pas tout au sexe.

    — À ce qu’il paraît, ricane-t-il.

    Sawyer nous sert deux verres de Barbancourt, avec une cuillerée de sucre roux et un zeste de citron. Il s’installe ensuite face à moi, et nous trinquons distraitement avant de commencer à discuter tout en sirotant notre breuvage.

    — Alors, comment ça va depuis la dernière fois ?

    Je soupire.

    — Je me sens sous pression, ces temps-ci.

    — À cause de ton beauf ?

    — Pas que lui. Y’a mes enquêtes en cours, je vais officiellement reprendre l’affaire Bellacruz, réouvrir six autres cas de disparition suspectes qui y sont peut-être liés et, comme si ça ne suffisait pas, l’avocat de la défense m’a assigné à comparaître au procès lié à ma dernière infiltration.

    — Merde, y’a de quoi être tendu.

    — Si je croyais aux fatalités, j’aurais juré que mon idée de me tourner vers la procureur chargée de cette affaire pour obtenir mon mandat m’a attiré le mauvais œil.

    — Mais ton témoignage devant les jurés a toujours été une possibilité.

    — Bien sûr. Je ne m’attendais juste pas à ce que l’injonction vienne de la partie adverse. On sait tous les deux pour quelle raison cette enflure veut m’appeler à la barre.

    — Mettre en doute ta moralité et tes méthodes.

    — Bingo… Pour couronner le tout, ma charmante mère s’est soudain souvenue de mon numéro. Elle a appelé ce matin.

    — Une mauvaise nouvelle de plus ?

    — Mh. Elle nous invite à NOLA ce Juneteenth. Par « nous », comprends Eliakim, et par « inviter » qu’elle insiste lourdement. J’ai préféré jouer cartes sur table en l’annonçant à Akim, mais je suis pas chaud.

    — Il a répondu quoi ?

    — Qu’il allait y réfléchir.

    Je suis d’avis qu’il ne devrait pas y retourner si tôt et je ne le lui ai pas caché. Je n’ai moi-même aucune envie d’y aller, mais je comprends qu’il ressente le besoin d’être entouré de sa famille. La décision finale lui revient.

    — Je vois… Berry m’a raconté son épisode de psychose. Il va mieux depuis ?

    — Ça dépend des jours, mais il est sobre depuis son arrivée au Texas et il met du sien pour faciliter notre cohabitation.

    — Cool. Mais s’il était sobre, qu’est-ce qui a causé son pétage de plomb ce soir-là ?

    — Sa prise de bec avec son père, l’anxiété liée au déménagement, notre énième dispute… C’était un bon petit cocktail. Son toubib a dit qu’un stress extrême après un sevrage trop brutal pouvait dans de rares cas causer ce genre de délires.

    — Wow ! J’en avais jamais entendu parler.

    — Moi non plus, raison pour laquelle je lui ai demandé de faire une prise de sang dès le lendemain, avant même de consulter son psy. Il a accepté sans discuter et les résultats ne mentent pas.

    — OK. Mais quand même, faut vraiment avoir la poisse pour se retrouver dans ce genre de situation.

    — M’en parle pas… Il s’est fait arrêter par erreur, hier. J’espère que les prières de bénédiction du jour l’auront lavé de sa malchance, parce que je tiendrai pas 4 mois de plus à ce rythme.

    Sawyer se redresse d’un coup sur son tabouret.

    — Attends, pause ! Il s’est passé quoi ?

    Je grogne de dépit.

    — On a dîné dans une pizzeria après sa réunion. Manque de bol, Akim correspondait à un signalement pour vol avec violence. Et tu sais comment on agit quand on est sûrs de tenir le bon gars. Le policier en charge l’a plaqué au sol et s’est agenouillé sur lui pour le menotter. Je me suis identifié, mais il voulait rien entendre. Akim a fait une crise de panique pendant qu’il était maintenu au sol. Je l’ai entendu dire qu’il arrivait plus à respirer. Ça m’a fait flipper, alors je suis intervenu de force.

    — Merde… Et il le vit comment, Akim ?

    Je soupire à nouveau.

    — Tu l’as vu par toi-même, il fait bonne figure. Grandir avec un père abusif l’a poussé à se forger une résilience de fer, mais c’était déjà bien assez dur pour lui en ce moment sans cet incident.

    — Oh, il fait aussi partie du club…

    — Mh, et son paternel a encore une grosse emprise psychologique sur lui. C’est pour ça que j’ai pas trop envie qu’il retourne en Louisiane.

    — Eh beh, tu connais plutôt bien ton beauf, finalement. C’est arrivé en trois semaines, ou bien… ?

    Il me fixe avec un sourire en coin, qui vire en éclat de rire quand je le toise.

    — Et toi, Haddison, qu’est-ce qui t’arrive en ce moment ?

    J’avais grand besoin de vider mon sac, Sawyer m’en a donné l’occasion. Mais quand il est aussi calme, c’est que quelque chose de grave le tracasse. Il retrouve son sérieux et m’accroche du regard.

    — J’attendais le bon moment pour t’en parler… J’aimerais que tu m’aides avec quelque chose.

    — Une enquête ?

    — Oui et non, l’enquête est ficelée.

    Je fronce des sourcils devant l’intensité de l’émotion que je sens naître chez lui.

    — J’ai récemment été appelé dans un immeuble et… les deux gosses… ils ont succombés à leurs blessures avant que j’arrive. C’était horrible de les voir comme ça, tout tuméfiés… J’ai essayé de, revenir assez loin en arrière pour intervenir à temps… quitte à y aller avant même de recevoir l’appel radio. J’ai essayé jusqu’à épuisement ! Mais j’ai pas pu…

    Malgré son explication confuse, je comprends qu’il a été envoyé sur un cas de maltraitance. Ayant lui-même été victime de ses parents biologiques avant son adoption, ce genre de situation est bien plus délicate pour lui. Sans plus y réfléchir, je contourne l’îlot central et l’attire dans mes bras en l’attrapant doucement par la nuque.

    — Tu n’as pas à te sentir coupable, Sawyer. Même avec un don comme le tien, tu ne pourras pas tous les sauver.

    Bien que son incroyable faculté de remonter dans le temps lui ait permis de sauver de nombreuses vies, elle se limite à quinze ou trente minutes. Quand la situation est déjà critique avant qu’il en soit informé, il n’y a pas grand-chose qu’il puisse faire pour en changer l’issue.

    Les bras serrés autour de moi, Sawyer renifle dans mon cou.

    — Ouais, je sais…

    Il se redresse ensuite et vocifère :

    — Ce qui me fout en rage, c’est que c’était un cas de maltraitance déjà connu des services sociaux ! Encore une fois, y’a un connard qui n’en avait rien à foutre.

    La réalité est bien plus complexe. Les agents des services sociaux sont souvent débordés, et les équipes en sous-effectif. Loin de moi l’idée de les disculper totalement de ce drame, mais le problème dépasse largement un seul individu. C’est tout un système qui est en cause. Sawyer en a parfaitement conscience, il est juste trop à cran pour l’admettre.

    — Les responsables sont inculpés, renifle-t-il, ils vont être traduits en justice. Je voudrais juste savoir… si ces pauvres gamins sont enfin en paix. Tu vois ? La simple idée qu’ils soient encore coincés dans ce monde pourri me fout la gerbe.

    — OK. Donne-moi l’adresse, j’irai sur les lieux.

    — Je veux t’accompagner. C’est à Benbrook, on peut y aller maintenant ?

    — Ça marche.

    Il descend du tabouret, prêt à quitter son studio.

    — Une minute. Avant ça, j’aurais besoin d’un bonbec pour me débarrasser de l’haleine aromatisée au rhum.

    — Ouais, juste ici, sers-toi.

    Quelques minutes plus tard, nous sommes de retour sur la grande terrasse de la maison principale. Sawyer va informer son père de notre départ et j’en fais de même avec Akim, qui s’avère en pleine conversation avec Matthew et sa femme. Les trois lèvent leurs regards vers moi.

    — Pardon de vous interrompre.

    — Qu’il y a-t-il ? s’inquiète Akim.

    Améthyste, debout à ses côtés, m’observe avec le même air en suspens.

    — Je vais juste accompagner Sawyer sur une scène de crime, histoire de voir si je peux l’aider. Je devrais être revenu dans moins de deux heures, mais, si tu préfères rentrer maintenant, je peux te déposer. C’est seulement à une quinzaine de minutes de Fort Worth.

    L’expression de Thys se relâche. De même que celle d’Akim, qui m’adresse un sourire de façade.

    — Oh, d’accord. Ne t’en fais pas pour moi, je suis en bonne compagnie. Tu peux prendre le temps nécessaire pour aider ton ami.

    — Sûr ?

    — Absolument.

    — OK. Merci.

    — De toute façon, si Eliakim souhaite rentrer avant votre retour, nous pourrons le ramener à Fort Worth, propose Imani.

    J’opine alors que son boute-en-train de beau-frère débarque dans mon dos.

    — On y va avec ta voiture ? Je conduis, si tu veux.

    Sawyer au volant de ma merveille ? Seulement dans ses rêves les plus fous. Un simple regard en biais suffit à le lui rappeler.

    Déjà en train de saisir les clés de sa Dodge, il ricane.

    — J’aurais essayé !

    Enroulant le bras autour de mon épaule, il me chuchote à l’oreille :

    — De toute façon, la tienne est peut-être plus grosse, mais la mienne a plus de jus.

    — Bon, on y va, éludé-je en le poussant vers la sortie.

    Sawyer se marre gentiment. Nous saluons ses parents et nous dirigeons à pas tranquilles vers la cour avant de la maison, où sont garées les voitures.

    — En parlant de jus, poursuit-il naturellement, ça te dit qu’on s’organise un plan dans les jours qui viennent ?

    La proposition est tentante. J’y réfléchis quelques secondes, avant que le rappel de tout ce qui se passe dans ma vie en ce moment me tire un soupire las.

    — Honnêtement, j’ai pas vraiment la tête aux plans cul. Je préfère rester focalisé sur Akim. Sa rémission, je veux dire.

    Il hausse indifféremment les épaules.

    — Ouais, normal. Je vais me rabattre sur mon cosplayeur, alors. Je t’en ai déjà parlé ?

    — Non et je suis sûr que tu vas y remédier, puisqu’on a trente bonnes minutes à tuer.

    — Un peu, mon neveu !

    ___

    Afro-américaine* : fait référence à une double origine, africaine et américaine, tandis que « Noir américain » englobe toutes les personnes noires des États-Unis, indépendamment d’une ascendance directe.

  • Chapitre 24

    24 | 𝕃𝕒 𝕞𝕒𝕚𝕤𝕠𝕟 𝕕𝕦 𝕊𝕖𝕚𝕘𝕟𝕖𝕦𝕣

    8–12 minutes

    𝕃e clocher de la Grâce Éternelle sonne le coup de 8h30 lorsque nous descendons de voiture. La messe ne commence que dans trente minutes, mais l’église n’étant pas la porte d’à côté, j’ai préféré arriver en avance.

    Les fidèles se réunissent déjà aux portes de la bâtisse ou discutent sous la légère bruine, aux abords du grand jardin fleuri qui l’entoure. Je verrouille mon RAM et jette un coup d’œil à Akim, qui me rejoint avec un demi-sourire poli. Son apparence soignée me renvoie à l’Eliakim d’avant, celui toujours tiré à quatre épingles et debout bien droit dans ses derbies. De mon côté, j’ai en sainte horreur des tenues formelles. Raison pour laquelle, malgré une immense fierté quant à mon statut, je réserve mes uniformes de Ranger et autres costumes aux grandes occasions. Le Seigneur me pardonnera bien un polo et des Timberland.

    Nous longeons le trottoir qui borde la pelouse et marchons tranquillement vers le grand sentier pavé de pierres menant à l’entrée. J’apprécie beaucoup Granbury et, de manière plus générale, les petites villes, où les esprits errants sont habituellement moins nombreux que dans les métropoles comme Austin ou Fort Worth. Ceci dit, dans l’une comme l’autre, je les ignore allègrement. Tout comme j’ignore les remarques d’Améthyste, dont l’enthousiasme pour le charme pittoresque de cette bourgade semble intarissable. Je ne sors de mon mode filtre que lorsqu’Akim m’interpelle.

    — Séra, j’aurais un dernier détail à passer en revue.

    Il s’arrête à mi-chemin, je me tourne vers lui.

    — Oui ?

    — Es-tu armé ? murmure-t-il après un regard circulaire autour de nous.

    — Comme toujours.

    — D’accord, mais ne penses-tu pas qu’il serait mieux de laisser cette arme dans ton véhicule afin d’entrer dans la maison du Seigneur ?

    — Akim, on vit dans un monde de fous où les lieux de culte et les écoles ne sont pas hors limite pour les tueurs de masse.

    — C’est donc un « non », marmonne-t-il, les yeux toujours tournés vers l’affluence de la petite foule de croyants.

    — Exact et, au risque de te surprendre, je ne serai pas le seul. Les Texans sont particulièrement attachés au second amendement.

    Améthyste se pose à ses côtés, les bras croisés sur sa poitrine et la moue contrariée. Je pense toutefois son irritation moins liée à mon constat qu’aux deux policiers qui remontent l’allée vers les portes de l’église. Akim les fixe aussi, complètement déconnecté de ma présence.

    — Le crachin s’intensifie, lancé-je pour regagner son attention. On y va ?

    — Je…

    Il les lâche du regard et se racle la gorge pour s’éclaircir la voix, mais peine visiblement à reprendre contenance.

    — Je ne suis pas sûr que c’était une bonne idée.

    — D’accord. Tu veux m’expliquer pourquoi ?

    « Tu le sais pertinemment » rouspète Thys.

    Effectivement, je le sais. Tout comme je sais que son père a dû avoir la discussion avec lui lorsqu’il était petit. Celle où on nous explique qu’on doit agir calmement lors d’une interpellation, bouger très lentement et annoncer tout mouvement pour ne pas effrayer le flic qui nous contrôle. Et si je suis sûr que Javier lui a tenu ce discours, malgré le fait que ce soit un connard de première, c’est parce que tous les petits garçons Noirs Américains passent par cette conversation. Les parents le font pour assurer leur sécurité lors d’une chose aussi banale qu’un contrôle routier. Le hic, c’est qu’être conditionné à affronter le pire peut créer une phobie des interpellations. De nombreuses personnes ont peur de se faire abattre parce que les forces de l’ordre les auront perçus comme ce qu’ils ne sont pas ; une menace. C’est cette peur qui a tétanisé Akim hier soir. Elle encore qui l’assaille à l’idée de se retrouver à nouveau face à des flics.

    — Je crains… que quelque chose se passe mal, m’avoue-t-il.

    Sa voix reste basse et l’inquiétude se lit sur son visage. Je suis assez surpris qu’il se confie si facilement à moi. Il faut croire qu’il était sincère cette nuit. J’acquiesce donc avec empathie.

    — Je comprends. Si ça peut te rassurer, je prierais aussi pour que tout se déroule bien. On partira sans discussion, si c’est vraiment ce que tu veux. Mais on a roulé près d’une heure, autant donner sa chance à cette congrégation. Tu ne penses pas ?

    Il mord nerveusement la peau de son index, les yeux toujours rivés sur les policiers et son corps tendu comme s’il se préparait à se refugier dans mon RAM à tout instant. Après une légère hésitation, il souffle un bon coup, glisse les mains dans ses poches de pantalon et ramène son regard vers moi en opinant.

    — D’accord. Allons-y.

    « Eh bien, s’exclame Améthyste, tu t’améliores de jour en jour avec lui. Je suis bluffée ! »

    Je lui adresse une œillade, mon sourire de circonstance encore en place. Elle pouffe de rire tandis qu’on se remet en marche. L’église émerge assez vite de derrière les arbres et se dresse devant nous, dans toute sa simplicité. Après avoir emprunté le sentier, nous entrons par la porte principale. J’observe Akim dans sa découverte silencieuse de l’intérieur de la bâtisse en forme de T. L’éclairage naturel pénètre les vitraux translucides disséminés sur les façades en pierres blanches. Les rangées de bancs sont ainsi éclairées de halos de lumière qui rendent bien justice au nom de l’église.

    — Bienvenue à la Grâce Éternelle.

    Les deux fidèles qui nous accueillent, sourire aux lèvres, nous remettent des livrets listant le programme de la messe. Akim les remercie de la même bonhomie. Nos pas lents nous portent ensuite dans le couloir central.

    — On s’installe côte-à-côte ? m’enquiers-je. Ou tu préfères être seul ?

    — Ensemble, ça me convient.

    — OK. Je m’assois toujours en bout de banc. C’est plus simple si je dois sortir avant la fin.

    — D’accord. Je te suis.

    Nous prenons place sur un banc vide. L’église ne tarde cependant pas à se remplir, mais le léger brouhaha ne semble pas déranger Akim. Yeux fermés, et mains jointes autour de sa mini bible, il se recueille avant le début du culte. J’en profite pour vérifier que mon portable soit bien en mode vibreur et feuillette distraitement le livret du jour. Les cloches ne tardent pas à sonner les coups de 9h, ainsi que le début du service dominical. Nous sommes à présent foule et nous levons pour le chant d’ouverture.

    De temps à autre, je jette des coups d’œil discrets à Akim. Il ne paraît plus préoccupé par autre chose que l’Office. Le pasteur est en plein milieu de son prêche sur l’importance de l’entraide et de la bienveillance quand mon téléphone vibre. Sans surprise, plusieurs fidèles, dont Akim, me lancent un regard curieux alors que je le sors de la poche de ma veste. Je lui indique silencieusement qu’il s’agit d’un appel important, il opine. Je m’empresse de sortir de l’église pour répondre.

    — Procureur Vasilevnik, je suis ravi de vous entendre.

    Sa voix claire et assurée résonne au bout du fil tandis que je m’éloigne vers les bancs humides du jardin.

    — Bonjour, Ranger Beauchamp. Vous serez sans doute encore plus satisfait d’entendre que je vous ai obtenu votre mandat.

    — Quelle clairvoyance, plaisanté-je.

    — On m’en félicite souvent.

    Son ton reste parfaitement neutre, sans la moindre trace de sourire. Cette froideur professionnelle, couplée à son attitude distante, explique pourquoi certains la jugent antipathique. Je comprends cependant qu’elle ait choisi de s’ériger ainsi, vu son statut et les fléaux omniprésents dans notre société : patriarcat, corruption, hypocrisie… pour ne citer qu’eux.

    — Un officier de justice vous remettra le document en main propre au bureau de Fort Worth demain, poursuit-elle.

    — Merci pour votre diligence, Madame la Procureure.

    — C’est toujours un plaisir d’aider un agent intègre à naviguer dans les rouages du système. Cela dit, ce n’est pas la raison principale de mon appel.

    — Ma citation à comparaître, deviné-je.

    — En effet. J’en ai été informée. Je suppose que c’est ce qui vous a poussé à tenter de joindre mon cabinet ces derniers jours. Je vous présente mes excuses pour mon indisponibilité. L’affaire des gardiens de Raymondville est, vous vous en doutez, l’une de mes priorités. Il faudra que nous nous rencontrions pour préparer votre témoignage face à Maître Thomson.

    — Bien compris.

    — Je sais que témoigner ne vous enchante guère. J’ai tenté de convaincre le juge d’autoriser une déposition à huis clos, mais il estime que l’avocat de la défense doit pouvoir vous interroger directement devant les jurés. Nous avons deux mois avant le début du procès, et rien ne doit être laissé au hasard. Je vous saurais gré de transmettre vos disponibilités à mon assistant. Il organisera les premiers entretiens, mais attendez-vous à plusieurs rencontres.

    — J’en prends bonne note, Madame Vasilevnik. Je vous ferai parvenir tout ça rapidement.

    — Vous pouvez m’appeler Anya, Séraphin. Merci de votre coopération, je vous souhaite un excellent dimanche.

    — Merci, à vous aussi.

    Je m’autorise un petit geste victorieux après avoir raccroché et retourne tranquillement à la messe.

    Durant la fin de l’Office, mes pensées ne sont accaparées que par mes notes mentales quant à mes obligations à venir : contacter la banque et l’Université de Nehemiah, contacter le commissariat de Raymondville afin de récupérer tous leurs éléments d’enquête une fois que j’aurai obtenu ses relevés de banque, penser à envoyer mes disponibilités à Anya…

    — Merci de m’avoir accompagné, souffle Akim alors que nous quittons les lieux. Cela faisait une éternité que je n’avais pas remis les pieds dans une église. J’en avais besoin… et je pense que cette congrégation saura répondre à mes attentes.

    Il me lance un regard timoré, je l’imagine embarrassé par son moment d’hésitation avant la messe.

    — Ça me fait plaisir de l’entendre, assuré-je avec un léger sourire.

    La voix familière qui s’élève derrière nous coupe notre échange.

    — Séraphin Lucien Beauchamp ! Quel sale cachottier tu fais !

    Je m’arrête à la fin du sentier, un rictus amusé au coin des lèvres avant même de me retourner.

    Fidèle à lui-même, Sawyer se faufile entre les gens, un éclat de malice caractéristique dans le regard. Une fois à notre hauteur, il ouvre grand les bras.

    — T’aurais pu me dire que tu venais à la messe ce dimanche.

    Il me salue d’une accolade rapide et hoche ensuite la tête en direction d’Akim.

    — Ça s’est décidé à la dernière minute. Puis je suis avec mon beau-frère.

    — Je vois bien, et alors ? Je suis une trop mauvaise influence pour que tu nous présente ?

    — Tu veux vraiment que je réponde ?

    Il éclate de rire.

    — Nan, je m’en passe bien ! De toute façon, quand ma mère te verra, vous serez obligés de venir au barbecue dominical. Du coup, je me permets de me présenter moi-même ; Sawyer Haddison, enchanté, déclare-t-il avec un sourire franc.

    Akim me lance un regard avant de serrer sa main tendue en lui retournant un sourire poli.

    — Eliakim Día, beau-frère de Séraphin, comme vous semblez déjà le savoir.

    — Jusqu’ici, il n’a rien dit de compromettant à ton sujet, si tu te poses la question, plaisante Sawyer.

    — Sawyer est policier, annoncé-je avec une œillade blasée vers l’intéressé. C’est un ancien collègue, et aussi l’ami dont je t’ai parlé hier. Je devrais d’ailleurs préciser que son humour laisse à désirer.

    Le blondinet secoue la tête, la main glissée dans ses cheveux soigneusement tirés en arrière.

    — Ah, ce Séraphin, toujours aussi aimable !

    Il ponctue sa remarque d’un clin d’œil joueur à l’attention d’Eliakim. J’esquisse un sourire sincère.

    « Voici donc le fameux Sawyer Haddison. Il a l’air d’être un sacré numéro ! » s’amuse Améthyste.

    Ça il l’est, sans aucun doute, et même s’il lui arrive d’être too much par moments, sa compagnie a le mérite d’égailler mon humeur.

  • Chapitre 23

    23 | 𝕀𝕟𝕤𝕠𝕞𝕟𝕚𝕖

    11–17 minutes

    𝔼n toute logique, je devrais être allongé au fond de mon lit à me remettre de mes émotions. Seulement, rien n’est aussi simple dans la vie. Je ne parviens ni à dormir, ni à me concentrer sur l’approfondissement des similitudes dans les affaires de disparition que je souhaite lier à celle de Nehemiah.

    Avec un soupir irrité, je ferme un à un tous les dossiers éparpillés devant moi sur la table. Rien ne sert de forcer. Mon traitre de cerveau refuse de se focaliser sur autre chose que des souvenirs d’Akim.

    Akim et sa regrettable agression.

    Akim et ses efforts quotidiens, en dépit de sa tristesse.

    Akim, et ses bras autour de mon corps. Sa chaleur mêlée à la mienne. Les pulsations de son cœur. Sa fragilité… Tout s’entrechoque. Me rappelle contre mon gré l’intimité qui jadis nous unissait et nous fait aujourd’hui cruellement défaut. Je prends tout d’un coup conscience que je nourris une si grosse rancœur envers lui, depuis tant d’années, que j’ai réussi à oublier combien je l’ai aimé.

    Le frisson qui parcourt ma peau à cette idée me laisse mitigé. J’ignore s’il résulte des réminiscences de ce premier amour avorté, ou de ma récente angoisse. Une chose reste indéniable : en voyant Akim à la merci de ce policier, de ses gestes effectués sans aucune considération, j’ai eu peur. Peur qu’il lui arrive malheur. Peur de le perdre, une fois de plus. Pour de bon. Alors j’ai agis. Parce qu’il était important pourmoide protéger Eliakim, et non plus par simple volonté de satisfaire ma petite sœur.

    — Putain, gromelé-je en me massant les tempes, à la merci d’une légère migraine. Je donnerais n’importe quoi pour un bon verre de rhum.

    — Et moi donc…

    Le murmure dans mon dos me fait sursauter. Je tourne la tête vers le couloir pour tomber sur Akim, accompagné par une Améthyste chagrinée. Circonspect, Akim m’adresse un rictus et avance à pas hésitants.

    — Je ne devrais peut-être pas te l’avouer, mais…

    Il hausse les épaules, se mordille la lèvre inférieure, et secoue la tête avant de poursuivre :

    — La tentation est particulièrement forte ces derniers temps. Si mon traitement m’aide pour les symptômes physiologiques, tenir le coup émotionnellement est ce qui s’avère le plus dur et, avec les évènements de ce soir, c’est juste… trop.

    — Je peux le comprendre. Merci de ta transparence.

    Sa stupeur quant à ma réponse se lit aisément. Il opine, lèvres pincées, et triture une des extrémités de la chemise de son pyjama à carreaux.

    — Je… eum… Je pensais me faire couler une tisane à la passiflore pour remédier à l’insomnie. En voudrais-tu une tasse ?

    Je suis pas du tout branché tisane. Les boissons avec lesquelles j’aime me détendre sont bien plus fortes. Pourtant, au lieu de profiter de l’occasion pour lever mon cul de cette chaise et partir me pieuter, j’accepte. Par crainte de heurter ses sentiments, ou par envie de discuter un peu plus avec lui ? Je ne saurais trancher.

    Akim acquiesce, avant de s’éloigner vers les placards de la cuisine. Il connaît maintenant parfaitement les lieux et s’active en gestes calmes, ordonnés. Je l’observe un instant, les évènements de la dernière fois qu’il s’est levé en pleine nuit pour farfouiller dans la cuisine rassemblés dans un coin de ma tête.

    «Je devine aisément à quoi tu penses, déclare Thys.L’incident du restaurant l’a beaucoup secoué, mais je doute qu’il soit dans le même état d’anxiété que ce soir-là.»

    Elle déplace distraitement une main sur son ventre, puis son regard soucieux quitte son veuf pour se poser sur moi.

    « Tu as été génial avec lui, après-coup. Les deux fois. »

    Je hoche la tête. En temps normal, le réconfort que j’apporte en situation d’urgence repose davantage sur mes aptitudes professionnelles que sur mes qualités relationnelles. Il est rare que la dimension émotionnelle intervienne dans le processus. Mais, derrière ses airs de boy-scout, Eliakim a toujours été doué pour me faire perdre mon sang froid ; qu’il s’agisse de le secourir ou de lui rentrer dans le lard. Je déplace mes dossiers, un rictus amusé scotché aux lèvres, lorsqu’il revient avec un plateau, et pose avec soin dessous de verres, cuillères, sucrière et tout le tintouin.

    « Il te sert le thé sur un plateau,taquine ma sœur.Que de progrès ! »

    Je résiste à l’envie de lui coller une pichenette sur le bras. Eliakim s’installe à table. Thys reste debout à nos côtés, puisque, même si elle le pouvait, ce serait une mauvaise idée de bouger une chaise pour s’asseoir avec nous.

    — Je ne savais pas si tu voudrais du sucre, ou même des gâteaux, alors, dans le doute…

    — T’as mis les petits plats dans les grands, plaisanté-je sous le regard attendri d’Améthyste.

    Il affiche une petite moue, mais esquisse assez vite l’ébauche d’un sourire.

    — Un chouia excessif, je le conçois. Nous voilà presque prêts pour petit-déjeuner.

    — Vu l’heure, on n’en est pas loin de toute façon.

    Nous partageons un rire aussi bref qu’inattendu. Puis s’ensuit le silence. Incapable de soutenir mon regard bien longtemps, Akim empoigne son mug et souffle dedans. Après une gorgée, visiblement trop chaude, il reprend avec une certaine détermination.

    — J’aimerais être plus souvent transparent avec toi. À propos de… ce que je ressens, de mes défis quotidiens ou de mes moments de faiblesse. Ce n’est pas chose facile au vu de, des ressentiments qui subsistent entre nous.

    — Mh, opiné-je, espérant qu’il n’entreprenne pas d’approfondir ce sujet.

    — Je suis néanmoins décidé à essayer. Pour cela, je commence par m’excuser de t’avoir submergé de mes émotions sur le parking. Je ne voulais pas te mettre mal à l’aise. Je n’ai juste… pas réfléchi.

    — Je m’en doute. Y’a pas de mal.

    Sur ça, Akim replonge le nez dans sa tasse fumante. Je prends aussi quelques gorgées de son eau chaude aromatisée et m’efforce à mon tour de combler le silence. Un exercice dans lequel je n’excelle pas des masses. Par chance, je suis attablé avec un orateur expérimenté.

    — Tu travailles toujours sur la même affaire ? s’enquiert-il, le regard porté sur mes dossiers.

    — Oui, toujours.

    — Es-tu autorisé à me révéler de quoi il en retourne, dans les grandes lignes ?

    Sourire amical aux lèvres, il fait un raccord habille avec notre conversation de l’après-midi. J’ai beau le savoir habitué à animer et orienter ses discours, le voir mener la discussion avec une telle aisance m’asticote. Ça me rappelle combien il est facile pour lui d’endormir son entourage sur ses secrets les mieux gardés. Je joue pourtant le jeu posément.

    — Une jeune étudiante, très proche de sa communauté et surtout de sa famille, disparue sans laisser de traces dans l’indifférence la plus totale. Je pense à un enlèvement.

    « Pauvre petite. Je prie pour que tu retrouves au plus vite ses bourreaux. »

    — J’ai pu récolter pas mal de preuves indirectes. Là, j’attends un document qui me permettra de me procurer ma première preuve tangible. Mais, dans ce genre de situation, je ne suis jamais très patient.

    — Cela s’entend, acquiesce Akim.

    Il reprend après une courte pause.

    — Au lycée déjà, tu détestais les injustices. Te souviens-tu du jour où tu m’as forcé à distraire mon voisin pendant que tu volais son chien-loup ?

    « Tu as fait quoi ?s’indigne Améthyste.Mais, une petite seconde, cela signifie donc que vous étiez proches durant votre adolescence ? »

    Je la couvre d’une œillade discrète et module ma réponse afin qu’elle soit simultanée :

    — Plus ou moins… Et j’ai peut-être volé quelques trucs à l’époque, mais ça, c’était un des mes premiers sauvetages.

    L’anecdote a le mérite de me tirer un sourire. J’étais convaincu que ce sale type aurait fini par tuer son clebs à force de le frapper pour l’obliger à lui obéir. J’ai fait ce que je pensais nécessaire et je me souviens qu’Akim, mortifié à l’idée de se faire choper à enfreindre la loi, s’est révélé être un acolyte particulièrement pétochard. Son regard pensif retient mon attention.

    — Quoi ? lancé-je alors.

    — Rien. C’est juste que…

    Ses mains encadrent sa tasse. Il déglutit et tourne nerveusement son alliance autour de son doigt en poursuivant, un brin gêné :

    — Améthyste et toi avez les mêmes yeux. Les tiens ont juste une intensité différente, aussi sévère que tes traits. Mais… quand tu souris, ils s’adoucissent et prennent presque le même éclat de jovialité que les siens.

    Silencieux, j’incline la tête, halluciné qu’il me sorte un truc pareil. Il comprend tout de suite sa bourde et s’empourpre.

    — J’ignore pourquoi je te dis tout ça. Encore une fois, je te présente mes excuses si je te mets mal à l’aise.

    Il titille surtout la rancune tenace que j’essaie de dépasser. Je n’arriverai jamais à comprendre pourquoi, de toutes les femmes de la Nouvelle Orléans, Eliakim a choisi de fréquenter puis d’épouser ma sœur si ce n’était par pure volonté de me blesser. Je ne tiens toutefois pas à réduire nos progrès à néant. Ainsi, je ravale mon aigreur et soupire :

    — On a tous les deux changés, depuis le lycée. Ça prendra du temps pour réapprendre à se connaître et intégrer nos limites respectives. Je suis pas toujours d’humeur très causante, mais je veux que tu saches que j’ai conscience que tu fais de gros efforts, autant avec ta sobriété et tes TIG qu’avec moi. Je peux pas te promettre qu’on pourra discuter de tout, comme si on était amis, mais j’aimerais aussi que tu te sentes assez en confiance pour te livrer à moi.

    — Je te fais confiance, assure-t-il, ce n’est pas le problème. Tu es juste… très intimidant, la plupart du temps. Ce n’est en rien un reproche ! Simplement mon ressenti et je dois avouer que, parfois, j’envie ton aptitude à rester de marbre.

    — Mh. Les apparences peuvent être trompeuses. J’ai aussi des émotions et il m’arrive d’être à court de patience.

    Il est bien placé pour le savoir.

    — Mais j’imagine qu’être entraîné à rester maître de la situation donne un certain avantage dans la gestion des conflits, même lorsqu’ils sont de nature familiale.

    — D’accord, souffle Akim.

    Je sens cependant son humeur s’assombrir. Il se mord la lèvre, l’air de lutter contre une nouvelle remarque déplacée. Puis il m’accroche du regard, visiblement perdant dans sa lutte intérieure.

    — Je suis curieux de savoir ce qu’il en est de tous ces officiers qui s’agenouillent sur des hommes noirs jusqu’à les étouffer, cache-t-il d’un ton passif agressif. Ceux qui brutalisent nos semblables et leur tirent dessus car ils se sentent « menacés », alors que ce sont eux qui détiennent l’autorité et une arme entre les mains. Ne sont-ils pas de même entraînés à affronter toutes ces situations sans devenir des tueurs de nègres ?

    — Akim…

    — Pardonne-moi, se reprend-il. Je m’emporte alors que tout cela n’est en rien de ton fait. Je n’arrive juste pas… à me sortir cet incident de la tête.

    Sa déveine s’imprime sur ses traits torturés.

    — C’est assez normal que tu ressentes cette frustration. T’as pu joindre le Docteur Huang, en rentrant ?

    — Oui, il m’a proposé une consultation en urgence demain. Ce que j’ai refusé.

    — OK. Et pourquoi ?

    — Eh bien, je ne me sentais pas de l’importuner un dimanche.

    — C’est ton thérapeute, tes consultations ne sont pas censées l’importuner.

    — Je le sais. Les week-ends sont néanmoins sacrés et il n’est pas question de vie ou de mort. Il me recevra mardi matin, ce sera bien assez tôt.

    — Si tu le dis.

    — Je te l’assure. J’ai été pas mal secoué, c’est vrai, mais j’ai connu pire et j’ai survécu. Je peux attendre quelques jours. J’envisage par ailleurs de me rendre à une réunion demain.

    — OK.

    — Autre chose me taraude cependant l’esprit.

    — Je t’écoute.

    — Pourquoi as-tu choisi de devenir policier ? C’est tout à ton honneur, seulement, si je ne m’abuse, je ne t’ai jamais connu cette vocation. En toute honnêteté, tu penchais même dangereusement du mauvais côté. Alors, le jour où Ami m’a appris ton métier, cela a été une énorme surprise. Je me demande encore ce qui t’a poussé sur cette voie.

    C’est assez simple. Ça s’explique même en deux mots : Javier Día.

    Je serre les poings, avant de poser mes mains à plat sur la table pour éviter ce genre de réaction machinale, et pèse mes mots.

    — Eh bien, tu n’es pas sans savoir j’ai été accusé à tort d’une chose que je n’avais pas faite. Heureusement, la justice n’a jamais été impliquée. Mais j’ai bien pigé que des vies entières pouvaient être foutues en l’air par un simple mensonge… Alors j’ai décidé que j’allais me battre pour aider les vraies victimes et m’assurer que des innocents ne soient jamais inculpés à tort.

    — Séraphin…

    Son regard larmoyant me tape sur le système. Il cherche péniblement ses mots dans son flot de culpabilité.

    — C’était… Je suis vraiment désolé ne pas avoir-

    — Tu m’as posé une question, je t’ai répondu. Restons-en là.

    Je me lève en attrapant ma tasse, dont je me débarrasse prestement dans l’évier. J’ai assez donné de bonne volonté et eu ma dose de plates excuses pour ce soir.

    « Je me disais bien que cette conversation à cœur ouverts était trop belle pour bien finir… »

    — Je vais essayer de dormir un peu, annoncé-je à mon retour dans le séjour.

    J’ignore sciemment Améthyste qui me fixe, mécontente.

    Sans doute embarrassé, Akim préfère de son côté garder les yeux sur sa tisane. Je continue d’un ton moins sec, histoire de lui montrer que je ne compte pas lui faire la gueule :

    — Tu devrais, toi aussi. On partira tôt, demain matin. Du moins, si tu veux toujours te rendre à l’église.

    — Toujours, oui.

    — OK. Essaie de te reposer un peu, alors.

    — D’accord… À demain.

    J’opine et me dirige vers ma chambre. Sans grande surprise, Améthyste m’emboîte le pas.

    « Je suppose que cela ne sert à rien de te demander à quel mensonge tu faisais référence. »

    — Tu supposes bien, grommelé-je en refermant ma porte.

    Thys me suit jusqu’à mon lit, où elle continue à me harceler alors que je me prépare à me coucher.

    « Ce que vous pouvez m’énerver, avec vos cachotteries et vos non-dits ! J’ignorais même qu’Eli et toi étiez assez proches à l’époque pour qu’il t’accompagne sur une mission de sauvetage canine. Étiez-vous ami ? A-t-il trahi cette amitié en te laissant injustement être accusé de quelque chose, alors qu’il te savait innocent ? Est-ce quelque chose dont nos parents sont au courant ? »

    — Ils ne le sont pas et, honnêtement, si j’avais voulu t’en parler, je l’aurais déjà fait. Alors, pour la dernière fois, lâche l’affaire.

    Elle se renfrogne face à ma virulence. Seulement je suis fatigué de son insistance récurrente.

    — Écoute, je comprends que tu te questionnes, Thys. Mais je n’ai pas la moindre envie de parler de cette histoire. Ni à toi, ni à personne.

    « Il a dû beaucoup te blesser pour que tu te braques ainsi. »

    Son regard reflète toutes ses interrogations, et pourtant aussi une grande indulgence. Évidemment, ça me fait mal de voir que je la déçoit en refusant de me confier. Je lui aurais révélé la vérité depuis belle lurette si je n’étais pas certain que les dégâts seraient cent fois pire. À choisir, je préfère encore décevoir ma sœur que lui briser le cœur.

    Je me déleste de mon haut avant de m’allonger en soufflant :

    — Si tu permets, j’aimerais comater tranquille deux ou trois heures.

    « D’accord, accepte-t-elle contre toute attente. Sois tranquille, je n’aborderai plus ce sujet. »

    — Merci, murmuré-je, les yeux ancrés aux siens. Je conçois que tu me trouves parfois dur avec toi, mais ne doute jamais du fait que je t’aime très fort.

    « Jamais, sourit-elle en me tendant une main que je saisis volontiers. Je t’aime aussi, grand frère. Je te laisse te reposer, dors bien. »

    Elle disparaît de ma chambre et je m’enfonce sous mes draps, le goût de la trahison plein la bouche.

  • Chapitre 22

    22 | 𝕀 𝕔𝕒𝕟’𝕥 𝕓𝕣𝕖𝕒𝕥𝕙𝕖*

    10–16 minutes

    𝕊i le visage épouvanté de ma sœur ne suffisait pas, les regards choqués rivés sur le policier qui empêche l’accès aux toilettes me décide à m’y précipiter.

    — Monsieur… Monsieur, où allez-vous ? C’est à votre tour de régler votre addition !

    — Vous ne pouvez pas entrer, Monsieur.

    L’injonction du jeune flic posté devant la porte entrouverte succède aux cris de l’employée du comptoir.

    Prêt à plaquer une main autoritaire sur mon torse si j’avance encore d’un pas, il reprend d’un ton se voulant assuré :

    — Une arrestation est en cours.

    Je reconnais sans mal cette hésitation caractéristique qu’ont les petits nouveaux. Il jette machinalement un regard en arrière en entendant son partenaire beugler depuis les chiottes. Améthyste avait raison. Debout non loin des lavabos, Akim fait face à un policier qui insiste pour qu’il s’agenouille au sol.

    — Je… Je n’ai rien fait, bégaie Akim en secouant la tête. Je vous l’assure. Je suis juste-

    — Bien sûr ! Je connais la chanson. Vous êtes toujours innocents jusqu’à ce que vous ne le soyez plus. J’ai dit : à terre !

    Une main sur son arme, l’officier perd toute patience. Il saisit Akim par l’avant-bras et lui flanque un coup de pied dans les jambes. Akim chute lourdement au sol. Mon sang ne fait qu’un tour. Je m’élance à sa rescousse, mais le bleu me barre la route.

    — N’approchez pas !

    — Je suis Texas Ranger. C’est mon beau-frère, que votre coéquipier malmène.

    « Séraphin, libère-le de cette brute ! » s’époumone Améthyste.

    Je perçois cette fois sa voix dans les toilettes et tourne mon attention vers elle. Ce flic d’une centaine de kilos pèse sur lui de tout son poids pour le menotter.

    — Je n’arrive pas… à respirer, entends-je Akim hoqueter difficilement.

    Ce coup-ci, je vois rouge.

    — Dégagez de son dos ! ordonné-je en forçant le passage.

    Écartant le bleu d’un coup d’épaule, je pousse la porte et fonce vers Akim. Sans plus y réfléchir, je repousse le gros con qui l’écrase. Avec assez de force pour le déséquilibrer. Désarçonné, il tombe à la renverse, les quatre fer en l’air. Il se relève toutefois en vitesse, les traits déformés par la rage.

    — Mains en l’air et ne bougez plus ! braille le bleu dans mon dos.

    — Reste où t’es ! peste le plus vieux. Bravo, abruti, t’as tout gagné. Je te coffre aussi, pour obstruction et agression d’un officier de police dans l’exercice des ses fonctions.

    Il essaie de me choper le bras. Je l’esquive d’un geste agacé, absolument pas enclin à m’écraser face à cet homme. Uniforme ou pas.

    L’intéressé me mitraille du regard. Je suis imposant et mes réflexes sont aiguisés. En somme, je lui flaquerai un coup de coude dans les dents bien avant qu’il réussisse à m’allonger. Il doit le comprendre, puisque sa réaction ne tarde pas ; il dégaine son arme de service et la braque sur moi.

    À pas extrêmement lents, je recule en virgule pour avoir les deux flics dans mon champ de vision. Le mentor est furax et son poulain ne sait pas réagir autrement face à un refus d’obtempérer qu’en imitant son binôme. Le point positif, c’est que leur attention se focalise à présent sur moi et plus sur Akim.

    C’est déjà ça de pris.

    Je suis censé être plus à même de me sortir de cette situation. Pourtant, je monte intérieurement en pression sous leurs regards aveuglés par leurs idées reçues. Les avertissements désespérés dont Améthyste me bombarde quant au nombre d’hommes noirs « tués pour moins que ça » ne m’aident pas non plus à penser clairement.

    Elle a raison. Ces types se tamponnent de savoir qui je suis, ou que j’ai moi aussi choisi d’œuvrer au quotidien pour la sécurité de mes concitoyens. À cet instant précis, ce sont eux les représentants de l’ordre. Eux, qui tiennent ma vie au bout de leur flingues. Moi, j’en suis réduit à ne représenter qu’une menace. Alors je consens au moins à lever les mains tout en prenant la parole.

    — Je n’ai fait que vous éviter de commettre une erreur regrettable, officier. Le genou dans le dos alors qu’un suspect est allongé face contre terre est largement controversé.

    — Ha ! Tu veux m’apprendre mon boulot ? aboie le fautif.

    Ma rage me prend à la gorge. C’est elle qui se déverse lorsque j’ouvre à nouveau la bouche.

    — Si même la mort de Georges Floyd n’a pas changé vos pratiques, je n’ai aucune chance. Tout ce que je veux, c’est que personne ne suffoque le temps de tirer ce malentendu au clair.

    « Séra, je t’en supplie, cesse de jeter de l’huile sur le feu ! »

    — Y’a aucun malentendu ! Cet homme correspond au signalement de notre suspect, qui vient tout juste de s’engouffrer dans les toilettes de ce restaurant. Il est donc en état d’arrestation.

    Les jérémiades du flic recouvrent celles de ma sœur. Son opinion est toute faite. Je ne parviendrais pas à le raisonner si je continue à m’emporter. Je prends alors une grande inspiration et me force à me calmer.

    Surenchérir n’a servi qu’à envenimer la situation. Moi aussi, je suis pleinement conscient qu’ils auraient pu me tirer dessus. Ils le peuvent encore, au moindre geste de travers. Sauf que… Voir Akim plaqué au sol, avec ce type sur le dos, a déclenché en moi la peur viscérale que ce soit lui qui termine à la morgue ce soir. Je sais malgré tout que je n’aurais pas dû perdre mon sang froid. La meilleure solution pour nous sortir de ce pétrin est de faire appel à mon fidèle pragmatisme.

    — Écoutez, je comprends ce que vous me dites. Mais je vous assure qu’il y a erreur sur la personne. Mon beau-frère et moi sommes dans cette pizzeria depuis trois quart d’heure. Je vous répète que je suis Ranger. Je peux d’ailleurs vous montrer ma plaque et vous pouvez me croire sur parole quand je vous dis que, qui que vous cherchiez, ce n’est pas votre homme.

    — C’est vrai ! crie une des personnes attroupées à la porte. Ils étaient déjà là quand mes parents et moi on est arrivés.

    — Oui, ils ont commandé y’a bien trois quarts d’heure et aucun d’entre eux n’a quitté le restaurant entre-temps, renchérit un employé.

    — En plus, il vous dit qu’il est Ranger ! Vous n’avez qu’à vérifier sa plaque.

    Le plus âgé des policiers abaisse légèrement son arme.

    — Allez-y, montrez-la.

    — D’accord. Je vais ouvrir le pan de ma veste très lentement, mais sachez que, pour des raisons évidentes, moi aussi, je suis armé.

    Cette annonce les pousse seulement à se cramponner plus fort à leurs crosses. Je m’exécute pourtant avec calme, dévoilant ma plaque que je décroche de ma ceinture.

    Je la leur tends ensuite, avec une certaine suffisance.

    — Ranger Beauchamp. Vous pouvez effectuer une double vérification auprès de votre central.

    Le regard sidéré qu’ils s’échangent frôle le ridicule.

    — Maintenant, si vous voulez bien, je vais porter assistance à mon beau-frère. Je peux avoir les clés ?

    En dépit des mots prononcés, le ton de ma requête n’a rien de courtois. Le policier plus âgé opine.

    — Bien sûr, Ranger. Vraiment désolé pour la confusion, et toute cette situation, mais cet homme-

    Je me détourne de ses explications inutiles dès que j’ai la clé en main, allant m’agenouiller auprès d’Akim et Améthyste.

    « Tiens bon, mon amour. Séra va t’enlever ces horreurs. »

    Toujours sous le choc, Akim tressaille en sentant ma présence à ses côtés.

    — Eliakim, c’est moi, le rassuré-je. Je vais t’enlever ça.

    J’ignore s’il m’entends au travers de sa respiration chaotique. Je le libère des menottes au plus vite, sous le regard reconnaissant de ma sœur. Les joues baignées de larmes, elle se jette sur Akim en pleurant. Ayant seulement trouvé la force de se redresser sur un bras, celui-ci tremble encore.

    — Tu peux te relever ? m’enquiers-je d’une voix toujours basse et tranquille afin de ne pas le bouleverser plus qu’il l’est déjà.

    Sa tête bouge en une réponse négative.

    — T’es blessé ? T’as mal quelque part ?

    Il tapote sa poitrine.

    — Je… n’arrive… toujours pas… à… res…pirer.

    Encore à moitié avachi par terre, il empoigne le col de son sweatshirt, menaçant de s’étouffer à chaque goulée d’air qu’il essaie d’avaler.

    — T’es encore sous le choc, Akim. Tu fais une crise d’angoisse, c’est normal. Mais eh, regarde-moi… Regarde-moi, insisté-je en osant saisir son visage afin d’instaurer un contact visuel.

    Ses prunelles troublées s’accrochent aux miennes.

    — Je suis là, assuré-je. Je suis avec toi et je vais t’aider à reprendre ton souffle. OK ?

    Ses doigts enserrent douloureusement mes poignets tandis qu’il acquiesce.

    — Super, on s’y met. Prends une lente inspiration. Tu sens ma peau sous tes doigts ?

    Nouveau hochement de tête. Il est toujours tendu à l’extrême, mais il suit au mieux mes instructions.

    — Très bien. Maintenant, expire doucement par la bouche… Sens l’air s’échapper de tes lèvres. C’est toi, qui le contrôle. Tu es en sécurité, à mes côtés, et tu as le contrôle de la situation.

    Il inspire lentement, puis expire à nouveau par la bouche.

    — Voilà, tu gères. T’es courageux, Akim. Je sais que tu morfles, qu’à cet instant précis tu penses probablement que la vie s’acharne sur toi, mais je suis persuadé que tu vas réussir à reprendre le dessus. Et je parle pas juste de ce qui vient de se passer. Tu vas t’en sortir, Akim.

    — J’ai besoin de toi, croasse-t-il d’une voix étranglée.

    Ses yeux humides brillent de désarroi.

    — Je sais… Je suis là et je te soutiendrai quoiqu’il arrive.

    Il chuchote un faible « merci », ne détournant qu’à cet instant le regard. Seulement alors il reprend conscience des flics et remarque les badauds debout à l’entrée des toilettes. Je m’empresse de regagner son attention.

    — Si je t’y aide, tu penses pouvoir te lever maintenant ?

    — Je… Je vais essayer.

    Il accepte ma main tendue et se remet debout sur ses jambes fébriles. Les policiers prennent les devants. Ils écartent les clients amassés autour de la porte, ce qui me permet d’accompagner aisément Akim jusqu’à la table la plus proche.

    — Je vais m’entretenir brièvement avec eux, annoncé-je en me penchant à sa hauteur. Ça va aller ?

    Il acquiesce.

    La joue pressée contre l’épaule de son veuf, Améthyste prend à cœur de le réconforter. Je m’éloigne du couple, le rythme cardiaque en vrac, et avance vers les officiers.

    — Comme vous avez dû le remarquer, la fenêtre des toilettes était ouverte. Votre type s’est certainement tiré par-là et doit être loin, à l’heure qu’il est.

    — Vous avez sans doute raison, reconnaît  celui qui a maintenu Akim au sol.

    — Par pure curiosité, quelle était la description du suspect ?

    — Je sais très bien ce que vous tentez d’insinuer, s’agite-t-il.

    Son bleu intervient dans la seconde.

    — Un homme noir, de taille et de corpulence moyenne, portant un sweatshirt gris.

    — Vous voyez, il correspondait bien au signalement ! Je pensais pas à mal en l’arrêtant, mais votre ami-

    — Mon beau-frère.

    — Votre beau-frère, oui, il a refusé d’obtempérer quand je lui ai demandé de s’agenouiller au sol et de mettre les mains derrière la tête.

    — Il ne vous est pas venu à l’idée que la peur le pétrifiait ?

    — Très sincèrement, non ! Le type après qui on courait a trainé une dame âgée sur le trottoir pour lui voler son sac. Il n’avait pas le profil d’une personne susceptible d’être effrayée par les forces de l’ordre. Je n’ai fait que mon travail, ne vous en déplaise.

    — Vous vous êtes surtout gourré de type. Vous comptez aller présenter des excuses à votre victime, ou vous vous fichez royalement du traumatisme que vient de vivre cet homme noir innocent ?

    L’agent se borne à me fixer, le torse bombé et les mains accrochées à sa ceinture.

    Je pousse un soupir dédaigneux et finis par cracher à l’attention de son jeune coéquipier, lui aussi noir américain.

    — Les bons flics savent se remettre en question, même quand ils pensent avoir raison.

    — Je suis pas du tout celui pour qui vous essayez de me faire passer, grogne le concerné.

    — Continuez de vous le répéter pour vous bercer.

    Sur ça, je leur tourne le dos et retourne vers Akim. En plus d’Améthyste, quelques témoins l’entourent. Il remercie une employée qui lui tend un verre d’eau et je me fais intercepter par des clients qui ressentent le besoin de me dire combien ce qui s’est passé est inacceptable et bla bla bla.

    J’ai beau savoir que ce flic avait toutes les raisons d’agir comme il l’a fait, ça me reste en travers de la gorge. Cette attitude suintant l’orgueil après coup n’a fait que remuer le couteau dans la plaie.

    Je prends le temps de redescendre de mon shoot d’adrénaline, remercie les civils qui sont intervenus et me débarrasse poliment d’eux avant de me diriger vers Akim.

    — Prêt à rentrer ? demandé-je doucement.

    Il opine et se lève.

    — Si t’as encore mal quelque part, que tu souhaites aller à l’hosto ou remplir une plainte, je peux t’accompagner.

    — Non, ça va.

    — OK.

    Je lui adresse un léger sourire et tends le bras pour l’inviter à se diriger vers la sortie. Le manager de la pizzeria nous intercepte de justesse. Il me remercie de mon service* et nous offre l’addition alors qu’il n’y est absolument pour rien dans cette mésaventure.

    Arrivé sur le parking, je sors mes clés en pestant mentalement contre cette journée en tout point merdique. Je m’apprête à contourner mon RAM quand on me retient par la manche de ma veste. J’ai tout juste le temps de me retourner qu’Akim me plonge dessus.

    — Mille fois merci, Séra, souffle-t-il.

    Le visage enfoui dans mon cou, sa main heurte l’étui de mon arme alors qu’il enserre ma taille de ses bras. Son torse se presse partiellement contre le mien. Sentir son cœur battre la chamade à travers nos vêtements me déstabilise encore plus que la chaleur de son souffle sur ma peau.

    Étant rationnel, je sais pertinemment qu’il ne cherche qu’à exprimer sa reconnaissance et, peut-être, obtenir un peu de réconfort. Cependant, ainsi pris au dépourvu, je cherche mes mots comme un poisson carpe, les mains encore en l’air de surprise.

    « Qu’attends-tu pour l’enlacer ? » me houspille ma sœur.

    Le souffle court, je me fais violence pour répondre à son étreinte. Violence pour ignorer que la vulnérabilité de l’homme blotti dans mes bras fait remonter en moi des sentiments que je croyais parfaitement ensevelis.

    ___

    I can’t breathe* : « Je ne peux pas respirer », prononcés par Georges Floyd (alors qu’un policier était agenouillé sur son dos), ces mots sont devenus le slogan du mouvement Black Lives Matter (Les vies des Noirs comptent).

    Ce mouvement est né en réponse d’un fléau : le fait que les personnes Noires et racisées se fassent plus fréquemment tuer lors d’interpellations de routine.

    Remerciements pour service (rendu)* : aux États-Unis, il est courant de remercier les policiers, militaires, pompiers, etc, pour le service rendu au pays où à la population. La devise de la police est d’ailleurs « Protéger et servir ».

  • Chapitre 21

    21 | 𝔼𝕟𝕔𝕠𝕣𝕖 𝕦𝕟𝕖 𝕗𝕒𝕧𝕖𝕦𝕣

    10–15 minutes

    𝕃e soir venu, Eliakim assiste à sa réunion, comme tous les samedis.

    Pour l’instant, je mets encore un point d’honneur à l’y conduire, deux ou trois jours par semaine, même s’il y participe en compagnie de sa marraine.

    Déjà debout sur le trottoir du Starbucks, j’observe le groupe de parole sortir du lycée. Jacqueen frictionne affectueusement le dos d’Akim durant leur accolade lorsqu’Améthyste les quitte pour apparaître à mes côtés.

    « Ce qu’elle est tactile, cette bonne femme ! »

    Bras croisés contre sa poitrine, ma cadette continue à bougonner. Je retiens un léger sourire, amusé par sa jalousie infondée.

    Ça se voit que Jacqueen n’accorde à Akim qu’une attention amicale. Je dirais même un tantinet maternelle. Il tend à chercher ce genre de relation depuis le décès de sa mère, survenu il y a une dizaine d’années des suites de maladie. Peut-être est-ce inconscient. Mais du plus loin que je me souvienne, Akim a toujours eu ce tempérament complaisant qui pousse la gente féminine à le choyer et les figures masculines de son entourage à le portrayer comme un exemple à suivre.

    Bon, cette partie-là, c’était avant ses déboires avec l’alcool.

    Les mains enfoncées dans les poches de ma veste, j’attends qu’Akim me rejoigne sur ce versant. Il traverse prudemment la rue après une dernière embrassade avec Jacqueen et me salue du bout des lèvres une fois arrivé à mes côtés.

    — Ça va ? m’enquiers-je en constatant que ses yeux sont encore plus petits que d’habitude.

    On dirait qu’il a pleuré.

    — Oui, opine-t-il dans la seconde.

    — OK… La voiture est de ce côté.

    Je lui indique la direction à prendre d’un signe de tête. Et, non, je n’insiste pas pour savoir ce qu’il a. Il est suivi par un psy pour cette raison exacte.

    « Il te ment, déclare Améthyste alors que nous nous mettons en mouvement. Je te l’ai dit ce matin, juste avant de partir visiter nos parents, la fête de Juneteenth approche et cette période n’est jamais facile pour lui. »

    Mh… Apparemment, ça lui rappelle leurs fiançailles. Tout comme la St Valentin lui rappelle leur mariage, et que chaque fête religieuse lui rappelle qu’Améthyste lui a été arrachée beaucoup trop tôt.

    Ces évènements s’enchaînent le long de l’année, avec leur lot de souvenirs douloureux. J’ai cru comprendre qu’ils finissent toujours par l’accabler, son incapacité à surmonter ses émotions le repousse inévitablement au fond d’une bouteille.

    Bien que j’ai aussi perdu ma sœur, je conçois aujourd’hui que nos peines n’ont rien d’égales. Pour commencer, nous avons des sensibilités différentes. Je suis confronté aux pires horreurs tellement souvent, depuis 18 ans de service, que j’y devient presque hermétique. De plus, je suis médium. La mort n’a pas automatiquement ce côté dévastateur en ce qui me concerne.

    Certes, celle de la personne que je chérissais le plus sur cette Terre m’a touché plus intimement. Jusqu’à me mettre à genoux. Mais je me suis relevé. J’ai pu me convaincre que si je ne voyais pas l’esprit d’Améthyste errer dans ce monde, alors elle reposait forcément en paix malgré la nature tragique de son décès. J’ignorais à quel point je me trompais. J’ai donc réussi à continuer ma vie sans Thys, même après avoir échoué l’enquête autour de son homicide, là où Akim s’est écroulé sous le poids de son absence.

    « Tu sais, il était à deux doigts de fondre en larmes en se confiant au groupe. Ça me brise toujours autant le cœur, de le voir si bouleversé lorsqu’il parle de moi et de toute la tristesse qui le ronge… Je suis tellement heureuse qu’il soit entouré de personnes bienveillantes, elles aussi déterminées à s’en sortir et à se soutenir. »

    « À NOLA, toute la congrégation luirabâcheaitqu’il ne s’agissait que d’une épreuve. Que notre Seigneur ne nous impose rien que nous n’ayons la force de surmonter… Au fond de lui, Eli le sait. Seulement, ce genre de discours n’apaise pas la peine. Seule une profonde empathie, venant de personnes ayant affronté les mêmes pertes, semble être salvatrice. »

    L’inquiétude d’Améthyste continue à meubler le silence tranquille qui accompagne nos pas.

    « Je ne te cacherai pas que ce mois de juin s’annonce décisif, Séra. Eli n’ose rien te dire, seulement il est déjà à bout alors que Juneteenth n’est que dans une semaine. Il fait part de sa détresse à cette Jacqueen… Mais je pense que tu devrais essayer de l’amadouer afin qu’il se sente enfin assez à l’aise pour se confier à toi. Pourquoi ne pas l’inviter au restaurant ce soir, tiens ? »

    Je m’arrête brusquement, mon regard abasourdi braqué sur Améthyste par-delà mon épaule.

    C’est vraiment pas le jour pour ce genre de demande !

    Gavé, j’ouvre la bouche pour gueuler mon désaccord. Oubliant presque que je risque de passer pour un gros malade, à me disputer avec une personne invisible devant Akim.

    Ce dernier s’est lui aussi arrêté et cherche machinalement à comprendre ce que je regarde. Je me reprends et sors mon téléphone par automatisme, feignant de vérifier quelque chose dessus.

    « Je sais bien que tu ne raffoles pas de vos tête-à-tête. Mais, s’il te plaît, fais un effort Séra. Pour ta petite sœur adorée. »

    Thys m’enlace le bras, peu concernée par le fait que ma mascarade improvisée me fasse passer pour un mec bizarre. Elle a même le culot de se pencher pour battre des cils sous mon nez, en me servant sa moue innocente en prime !

    « Alleeeeeer, frérot. Vous mangez déjà ensemble tous les soirs, de toute façon. »

    Sachant qu’elle ne lâchera pas l’affaire, je finis par céder à son nouveau caprice. Je ravale mon venin et range mon portable sous le regard interrogateur d’Eliakim. Je le surprend ensuite une deuxième fois en lançant de but en blanc :

    — Ça te dirait qu’on aille manger une pizza ?

    — Eum… D’accord.

    À mon tour d’être sur le cul !

    Je ne m’attendais pas à ce qu’il accepte si facilement.

    Quelques dizaines de minutes plus tard, nous sommes installés à une table tranquille dans le fond d’une pizzeria d’un quartier voisin. J’avais consulté les avis après qu’Améthyste m’ait rappelé l’appétence d’Akim pour lesCajun Shrimp pizza. L’endroit ne paie pas de mine, avec sa décoration ultra-minimaliste : nappes et serviettes assorties aux carreaux colorés qui longent les murs en une unique rangée. Mais la nourriture y est très prisée, notamment les spécialités louisianaises.

    Je lance un œil discret vers Akim en choppant ma dernière part de pizza. Il a les yeux rivés dans son plat.

    Lors de nos dîners ou petits déjeuners en tête-à-tête, aucun de nous deux n’est totalement à l’aise ni ne se sent à sa place en compagnie de l’autre. Nous avons au moins gagné le mérite d’essayer de coexister en toute bienséance. C’est en discutant principalement de ses réunions et de ses activités du jour à la piscine que nous comblons au mieux les longs silences.

    Je l’aperçoit se mordre la lèvre, puis il lance doucement :

    — Séraphin, j’aurais encore une faveur à te demander.

    Je soupire malgré moi et avale ma bouchée avant de répliquer :

    — Quelque chose qui risque de ne pas me plaire ?

    — Je le craint fort.

    — Bon… Je t’écoute.

    — Merci. Eh bien, voilà, il se trouve que j’aimerais aller à l’église.

    Son côté droit tressaute, preuve qu’il bouge la jambe de manière compulsive sous la table. Additionné à ça, il me couvre d’un regard fuyant, comme s’il redoutait que la simple évocation d’une église suffise à me plonger dans une rage sans nom.

    Pour quel genre de taré il me prend ? Sérieux.

    « Dieu soit loué. » souffle Améthyste, une main sur le cœur.

    « Tu ne le sais peut-être pas, mais il refuse farouchement de mettre les pieds dans la maison du Seigneur depuis sa destitution. S’il te le demande, c’est qu’il en ressent le besoin viscéral. »

    Je n’ai rien contre l’idée. En revanche…

    — Si tu demandes à retourner sous la coupe de ce charlatan de Dupree-

    — Bien sûr que non ! refute-t-il d’une mine ennuyée. Tu n’y es pas du tout. Joshia Dupree n’est pas le genre de pasteur dont j’aspire à suivre les préceptes. Ses prêches emplis de fausse sagesse me rebutent. Jamais je n’aurais osé sortir à un fidèle endeuillé ce qu’il m’a dit le jour de mon départ de la Nouvelle-Orléans.

    Il détourne le regard vers les restes de sa pizza et murmure, plus pour lui-même qu’à mon attention :

    — Je n’arrive toujours pas à me pardonner que le Conseil des anciens ait été contraint de le nommer à ma place à la tête de la Clarté Divine.

    Flash info : je ne suis pas la personne idéale pour le consoler des remords qui le rongent.

    Ainsi poursuis-je sans relever.

    — Dans quelle église veux-tu aller, alors ?

    — Eh bien… J’ai supposé que, par le plus grand des hasards, tu en aurais une à me proposer. Jacqueen m’a parlé de celle où se rend sa nièce, mais leur pasteur m’a l’air un peu trop extravagant. Je préfère la simplicité et l’humilité.

    — OK. Un de mes amis fréquente l’église de la Grâce Éternelle. C’est un peu dans ces eaux-là. Il en est très satisfait et j’ai apprécié toutes les messes auxquelles j’ai participé.

    — Tu vas à l’église ?

    Son regard insistant interloqué souligne un « Toi ? » silencieux bourré de sous-entendus. Je dois admettre que ses idées reçues à mon sujet me titillent légèrement.

    — Je m’y rends quand j’en ressens le besoin, uniquement si on m’y accepte comme je suis, sans jugement ni sermon pro-convertion. Et, crois-le ou non, je n’ai jamais pris feu ou été frappé par la foudre.

    Bien que je ne veuille pas l’attaquer, ses préjugés m’agacent et me renvoient à nos anciens travers. Je vois combien ma réponse lui rentre sous la peau. Il l’accueille pourtant sans s’offusquer.

    — L’église que fréquente ton ami est donc tolérante, c’est un bon début. Est-ce une congrégation Noire ?

    Je lève un peu les yeux en l’air et attrape ma boisson.

    — Qu’est-ce que ça change ?

    — Tu sais très bien ce que ça change. L’ambiance est… différente.

    — Oh, c’est vrai que tu préfères quand ça groove, plaisanté-je. C’est pour ça que t’as intégré du Nipsey Hussle* à ta chorale ?

    Et juste comme ça, l’ambiance entre nous change du tout au tout. Akim esquisse un sourire inattendu, faisant ressortir ses fossettes. Il se redresse un peu et croise les doigts dans une posture plus détendue.

    — Il s’agissait de l’adaptation d’une de ses chansons en louanges. Est-ce Améthyste qui te l’a dit ?

    — Mh, elle s’acharnait à me partager certaines vidéos de ton compte Tiktok.

    Un compte entièrement dédié à la paroisse. Thys l’aidait à y promouvoir leurs activités en vue de regagner l’intérêt d’un public plus jeune, à défaut de réussir à les attirer en masse sur les bancs de l’église.

    — Elle aimait vraiment beaucoup ce que tu as réussi à faire de votre communauté. Tu l’as rendue très fière, sache-le.

    Il opine, à court de mots.

    Assise à ses côtés sur la banquette, Améthyste gagatise comme elle sait si bien le faire.

    « Aaaaw, je t’adore, grand frère ! Et, toi, saches que vous êtes trop mignons quand vous faites l’effort de discuter comme deux personnes civilisées. »

    Décidé à l’ignorer, je me râcle la gorge pour attirer l’attention d’Akim.

    — T’as terminé ?

    — Oh, oui, confirme-t-il avec un coup d’oeil machinal vers ses restes. Je ne pourrais pas en avaler une bouchée de plus.

    — Je vais demander un doggy bag, alors. Tu veux commander autre chose avant qu’on s’en aille ?

    — N-Non, merci, décline-t-il, paraissant un chouia bouleversé. Il faut juste… que j’aille aux toilettes. Tiens, ce soir c’est moi qui t’offre le repas.

    Déjà debout, il plonge la main dans la poche de sa veste et sort quelques billets de son portefeuille.

    — Non, c’est bon. C’est moi qui t’ai proposé de-

    — S’il te plaît, Séraphin, j’insiste.

    Il pose l’argent sur la table et s’excuse de nouveau avant de s’éclipser vers les toilettes. Sans doute l’évocation impromptue de Thys l’a-t-elle troublé. Nous en parlons généralement peu. Pour la même raison que nous évitons d’aborder des sujets trop délicats depuis son épisode psychotique ; la peur de susciter discorde et rancœur.

    L’espace de quelques secondes, je suis pensivement Akim du regard puis me lève pour me rendre au comptoir.

    « Eh bien ! C’est vraiment ce qu’on appelle une envie pressante. »

    Je tourne un œil interrogateur vers Améthyste. Elle me désigne en gloussant un type encapuchonné qui se rue vers les toilettes. Je secoue légèrement la tête face à son humour on ne peut plus enfantin.

    « Aller, me taquine-t-elle, avoue qu’elle était bonne ma blague. »

    — Je suis plein de choses, frangine, mais menteur ne figure pas sur la liste.

    « Rabat-joie y vient par contre en tête ! » rétorque-t-elle avant de me tirer la langue.

    Je me retiens de rire, puisqu’aux yeux des autres je suis seul dans cette file d’attente.

    Thys a toujours eu cette personnalité rafraîchissante qui me détourne de ma grisaille émotionnelle. Supporter ses caprices de temps à autre, c’est le prix que j’ai toujours accepté de payer pour profiter de la chance d’être baigné et réchauffé par sa lumière intarissable.

    Elle continue à me coller quelques instants pendant que je patiente pour régler. Occupé à vérifier ma boîte mail, à la recherche d’une réponse de Vasilevnik concernant mon mandat, je ne porte pas une grande attention au fait que Thys disparaisse tout d’un coup. Les esprits tendent à se déplacer sans crier gare, au moindre coup de tête. Ma cadette ne fait pas exception à la règle.

    « Séra, viens vite ! hurle-t-elle soudain depuis la porte des toilettes. Eli est en train de se faire arrêter ! »

    Frappé d’une subite chaire de poule, je lève brusquement les yeux de mon écran.

    ___

    Nipsey Hussle* : artiste noir américain multi talent, mais surtout rappeur, assassiné en 2019. Il était très populaire à Los-Angeles, d’où il était originaire, car il était engagé, promouvait la culture et la réussite, et, étant entrepreneur, il investissait dans son quartier local. Sa mort a aussi beaucoup touché le milieu du hip-hop.

    Note : aux États-Unis, certaines chorales reprennent des chansons populaires prisées pour en faire des louanges. Cela permet de dynamiser leur église et de se connecter aux membres, notamment les plus jeunes.

  • Chapitre 20

    20 | 𝔻𝕣𝕒𝕡𝕖𝕒𝕦 𝕓𝕝𝕒𝕟𝕔

    11–16 minutes

    𝕁’arrive tout juste à mon pick-up, un peu avant 13h, quand je reçois un texto d’Akim. Chose assez rarissime en dehors de ses horaires de réunion AA.

    Assez curieux quant au contenu du message, je déverrouille la voiture et ouvre la portière tout en lisant :

    « Rebonjour, Séraphin. Navré de te déranger, mais pourrais-tu passer me chercher au salon de coiffure de Jacqueen s’il-te-plaît ?

    J’ai bêtement oublié mon portefeuille en partant et elle est coincée avec sa clientèle…

    Je peux patienter une heure ou deux, le temps que tu te libères si possible. J’aimerais seulement éviter d’être en retard à la piscine cet après-midi.

    J’attends ta réponse.

    Merci. »

    Je souris malgré moi de son ton circonspect.

    Depuis notre confrontation, le soir de l’agression de Strawberry, Akim se montre prudent et poli à l’extrême lors de nos échanges. Ça fait moins d’un mois qu’il a emménagé chez moi, alors il marche encore sur des œufs.

    À dire vrai, nous tentons tous les deux de trouver un équilibre qui nous rendra plus à l’aise dans cette cohabitation. Mais contrairement à ce qu’auraient pu laisser penser ses premiers jours au Texas, il s’acclimate assez bien à sa nouvelle routine.

    Après la dizaine de jours alloués à sa convalescence, suite à l’accident qu’il a eu à NOLA, il boucle tout juste sa deuxième semaine de TIG en tant que coach de natation à la piscine municipale de Fort Worth. Loin d’être rempli d’entrain, il ne s’en est toutefois pas plaint une seule fois. Il ne vient qu’en renfort, pour les premiers cours du matin et les derniers de l’après-midi. Son emploi du temps est donc assez léger, il a tout le loisir de s’adonner à la découverte de la ville. Je sais par Améthyste que le personnel est très accueillant avec lui, malgré les raisons de son ajout à leur effectif, et qu’il apprécie tout de même, comme je l’espérais, de se trouver à nouveau dans un environnement qui l’a jadis passionné.

    Je vérifie le temps de trajet jusqu’au salon de sa marraine des AA quand la sensation caractéristique d’une présence dans mon dos me pousse à me retourner.

    — Ranger Séraphin Beauchamp ? demande le motard élancé qui me fait face.

    La grande balafre sur sa joue lui donne l’air encore moins commode que son expression fermée.

    — Qui le demande ? m’enquiers-je, toujours méfiant quant aux retombés vindicatifs liés à mon boulot.

    — Budd Thomson, l’avocat de la défense dans le procès pour corruption, trafic de médicaments et exportation illégale de biens contrôlés, opposant les gardiens de la prison de Raymondville à l’État du Texas. Il vous cite à comparaître.

    Génial ! Manquait plus que ça…

    Le motard plaque la grande enveloppe marron contre mon buste et me prend en photo avec son smartphone dans le même élan.

    — Je suis le coursier chargé de vous remettre le papelard. Voilà que c’est chose faite. Bonne journée, mon vieux.

    Je récupère l’enveloppe, nerfs tendus. Il se tire avec un énorme sourire caché sous son épaisse moustache.

    Cette enflure sait pertinemment que ma journée n’aura plus rien de bonne après une telle nouvelle ! J’ouvre le pli et parcours la convocation, constatant avec dépit sa conformité.

    Ce bout de papier me contraint à me présenter à la barre, sous peine de devoir expliquer mon refus au juge en charge du procès.

    Vasilevnik m’avait pourtant assuré qu’avec l’arrestation en flagrant délit, les preuves que j’ai récolté en amont, mon rapport d’opération et les témoins qu’elle a réussi à convaincre, son dossier d’accusation était bien assez solide pour que ma présence ne soit pas nécessaire. Il n’y a qu’une seule raison pour que l’avocat de la défense veuille me faire témoigner : remettre en cause mon intégrité à cause de mon incartade avec Davonte.

    — Putain de merde ! ragé-je en frappant ma voiture.

    Le son d’une notification sans intérêt détourne mon attention vers mon téléphone, encore serré dans ma main. Sur un coup de sang, je le déverrouille, bien décidé à contacter Anya Vasilevnik de vive-voix. Je retombe alors sur le message d’Eliakim.

    — Eh, merde. Je l’avais oublié, lui.

    Je réponds un simple « OK », grimpe en vitesse dans ma caisse et entre l’adresse de Jacqueen sur l’écran de bord avant de lancer l’appel sur la ligne directe de la procureur.

    — Évidemment, que je tombe sur sa messagerie, pesté-je en raccrochant en plein accueil chaleureux de sa boîte vocale.

    Rongé de frustration, je mets en route vers le quartier de StopSix. L’idée de cette foutue citation à comparaître continue à me bouffer l’esprit tout le trajet.

    Une vingtaine de minutes plus tard, je pousse les portes du salon de coiffure Afro Queen. Je me décale in-extremis pour laisser sortir la mama qui quitte les lieux, en riant à gorge déployée, sans faire grand cas du fait que je sois sur son chemin.

    — Merci mon beau, lance-t-elle toutefois.

    La moindre des choses puisqu’elle passe la porte alors que je la tiens encore.

    — Mais de rien, gromelé-je.

    À l’intérieur, des éclats de rires surplombent la musique latine qui braille en fond sonore. Pas étonnant qu’Eliakim n’ait pas entendu le message que je lui ai envoyé pour lui dire que j’étais sur le parking. L’endroit, bien que de taille modeste, est bondé de monde. La grande baie vitrée de la façade inonde la pièce de lumière naturelle, mettant en valeur quelques plantes et peintures murales au milieu d’une décoration sobre.

    Je balaie la salle d’un regard attentif, cherchant Akim parmi ces gens. Je le repère assis à discuter gaiement avec Jacqueen et son client. À côté d’eux, les deux femmes qui patientent sous ces grosses machines chauffantes semblables à des engins de torture conversent, tandis que cinq autres personnes se font tresser.

    Quelques-unes des coiffeuses, appréciant manifestement l’ambiance, improvisent de petits pas de danse chaloupés derrière les sièges de leurs clientes. Plus loin, des enfants s’amusent à courir le long de la pièce, sous les remontrances lassées d’un barbier. Le seul qui paraît souffrir du tumulte ambiant.

    Subir tout ce désordre suffirait aussi à me titiller si je n’étais pas déjà de mauvais poil.

    — Oh, voilà Séraphin ! se réjouit Jacqueen en croisant mon reflet dans le grand miroir.

    Celui-ci longe les multiples îlots où les clients se font tripoter la tête. Ainsi puis-je observer les traits d’Eliakim passer de la franche camaraderie à une surprise un peu penaude, juste avant qu’il se tourne vers l’entrée.

    Je relève, avec une satisfaction bien dissimulée, qu’il est rasé de près et s’est refait couper les cheveux. Jacqueen s’en était déjà occupée il y a trois semaines, lorsqu’il a commencé ses TIG. Grâce à elle, Akim paraît beaucoup moins se négliger. Petit à petit, il recommence à prendre soin de lui, de son apparence. Il a regagné de l’appétit et même du poids, pour le plus grand plaisir d’Améthyste.

    En parlant d’elle, ça m’étonne qu’elle ne soit pas aux côtés de son veuf. Non que je compte m’en plaindre ! Une pause avec l’Au-delà est toujours bienvenue. À défaut de ne pouvoir m’empêcher de remarquer les nombreux esprits errants de la ville, j’ai au moins la largesse de les ignorer. Une opportunité que je n’ai guère avec Améthyste et Nehemiah, puisqu’elles sont au courant pour mon don et en profitent pour me parasiter à leur gré.

    — Comment vas-tu, mon grand ? s’exclame Jacqueen, abandonnant son client pour venir m’accueillir.

    Je lui retourne un sourire poli et lui adresse à peine une réponse de courtoisie qu’elle enchaîne en levant la main pour toucher mes locks, qui tombent librement sur mes épaules.

    — Je me répète, mais elles sont vraiment belles !

    J’esquive ses doigts d’un léger mouvement de tête.

    — Merci.

    — Je t’en prie, sourit-elle en se ravisant sans s’offusquer. Je suis assez prise, comme tu le vois, mais si tu cherches quelqu’un pour tourner tes locks* ou les coiffer, tu as mon numéro. Les amis d’Eli sont les miens.

    Je me garde de souligner que nous ne sommes pas amis et lui sert encore un sourire de façade.

    — C’est gentil, Jacqueen, mais je préfère m’en occuper moi-même.

    Elle opine, un sourire bienveillant toujours fiché sur son visage aux traits marqués.

    Je suis conscient qu’elle ne pensait pas à mal, plutôt à son gagne pain. Sauf que je n’aime pas que des étrangers se permettent de me tripoter les cheveux, ou quoique ce soit d’autre…

    Pas sans mon consentement, du moins.

    En temps normal, je m’efforce de me montrer un minimum sociable afin d’éviter de heurter la sensibilité des autres. Je ne suis toutefois plus d’humeur à édulcorer mon tempérament depuis que j’ai reçu cette fichue citation à comparaitre.

    Mes yeux se braquent machinalement sur Akim qui avance vers nous, un tantinet nerveux.

    Rien de bien inhabituel.

    — Salut.

    Je hoche simplement la tête.

    — Désolée que tu aies dû te déplacer jusqu’ici, reprend Jacqueen. J’aurais ramené Eli chez vous après le déjeuné si ma nièce n’avait pas eu une urgence à la crèche avec son dernier. J’ai repris ses clients à la dernière minutes.

    — Pas de soucis, assuré-je d’une voix neutre. On y va ?

    Akim acquiesce. Il salue sa marraine d’une accolade affectueuse, bien qu’il la reverra à la réunion de ce soir. De mon côté, je lui adresse un léger signe de main.

    — Merci d’être venu me chercher, commence Eliakim alors que nous nous dirigeons vers mon RAM d’un pas tranquille. Je suis parti avec du retard ce matin, et j’ai complètement oublié avoir sorti mon portefeuille de mon sac la veille.

    Pensant sans doute que je suis en rogne après lui, Akim s’acharne à se justifier pendant qu’on s’installe à bord.

    — Je ne m’en suis rendu compte qu’une fois chez l’opticien, au moment de payer la réparation de mes lunettes de lecture. Queen m’y a accompagné et elle a insisté pour avancer les frais. Je ne voulais pas qu’elle propose aussi de me payer un Uber après m’avoir offert le déjeuné, alors je lui ai dit que tu passerais me chercher. Je m’excuse si-

    — Ça me dérange pas, soupiré-je en démarrant. T’en fais pas.

    Akim opine et se détourne vers la vitre. Il commence à se ronger tantôt l’index, tantôt la lèvre.

    Les tics liés à son anxiété, ou l’inconfort crée par ma compagnie, n’ont pas miraculeusement disparu grâce à son traitement. Leur fréquence et leur intensité semblent juste avoir diminué.

    L’autoradio se met en marche alors que je quitte le parking, diffusant un beat énergique qui emplit l’habitacle. Soulagé par la fraîcheur de la clim, je m’accoude nonchalamment à ma portière, laissant ma main libre glisser dans mes cheveux.

    Mon esprit, lui, reste absorbé par ma putain de citation à comparaître.

    Quelques minutes s’écoulent avant que la sonnerie de mon téléphone ne remplace la musique. Un rapide coup d’œil à l’écran de bord m’indique que l’appel provient d’un numéro non enregistré dans mes contacts. Je décroche pourtant, espérant qu’il s’agisse de Vasilevnik ou d’un membre de son cabinet, mais reste silencieux en attendant que l’appelant parle en premier.

    — Allô ? Ranger Beauchamp ?

    — Qui le demande ?

    Le type se présente comme étant l’un des agents de Raymondville ayant aidé sur ma dernière enquête. Son nom fait vaguement écho dans ma mémoire.

    — Je conduis et je ne suis pas seul, l’informé-je. S’il s’agit d’un sujet confidentiel, je vous rap-

    — Pas tout à fait, et je serais concis. Mon unité doit conclure des mois d’enquête par un gros coup de filet. Il est prévu incessamment sous peu et, disons que les compétences spécifiques et le profil lié à votre précédente mission nous seraient bien utiles.

    — Ah… Malheureusement, je ne suis pas disponible en ce moment.

    — Mais ce ne serait que l’histoire d’un ou deux jours, le temps de vous briefer pour l’interpellation en flagrant délit.

    — Écoutez, je comprends bien, seulement des impératifs familiaux me retiennent dans ma ville. Je suis sûr que vous trouverez quelqu’un d’autre, de tout aussi compétent.

    — J’entends. J’entends, abdique-t-il enfin. C’est bien dommage, vous êtes un peu devenu une référence en la matière. Excellente fin de journée, Ranger Beauchamp.

    — Merci, à vous aussi.

    La musique reprend dès qu’il raccroche. Lèvres pincées, Eliakim me lance de brefs regards, avant de balbutier timidement :

    — Si tu veux… accepter cette affaire, ne t’en fais pas pour moi. Je devrais… Je devrais réussir à survivre un ou deux jours sans ta présence à la maison.

    Risque que je ne suis pas prêt à prendre.

    Malgré son ton badin, je sens que lui-même n’en est pas sûr.

    — D’autant plus que Queen est là pour moi en cas de besoin, insiste-t-il toutefois.

    — C’est très avenant de ta part, mais non.

    Une œillade à sa mine vexée me pousse à développer pour éviter que ma réponse, un peu sèche, ne soit mal interprété.

    — En toute transparence, je n’ai pas la moindre envie de me taper sept heures de route pour retourner à Raymondville. Mon enquête là-bas est bouclée depuis des mois et je suis déjà bien assez occupé ici… Avec le boulot, je veux dire, précisé-je encore afin d’éviter tout malentendu.

    — D’accord… Il est vrai que tu as l’air exténué. Tu as passé une nouvelle nuit blanche sur le dossier qui te tiens éveillé ces derniers jours ?

    — Oui, et ça commence à porter ses fruits. C’est le principal.

    Nouveau flottement. Puis Akim reprend, visiblement plus enclin que d’habitude à me faire la conversation.

    — Sans vouloir paraître intrusif, ou même irrespectueux…

    Quand ça commence comme ça, je m’attends à ce que ça prenne rapidement ce cours-là. Mais je le laisse poursuivre, voir s’il se met à marcher sur des braises ardentes.

    — … toutes ces informations que tes pairs et toi partagez par téléphone, en ma présence, qui plus est, ne sont-elles pas censées être… soumises à votre discrétion ?

    — Exact. Mais la vie étant ce qu’elle est, on finit par apprendre à échanger avec nos collègues se limitant aux grandes lignes quand on n’est pas seuls. Nos infos confidentielles ne doivent être identifiables ni par nos proches, ni toute autre personne extérieure au dossier.

    — Je vois… Tu te confiais cependant à Ami, souligne-t-il prudemment.

    — Jamais en détail. Autant pour sa sécurité que la mienne.

    — Je suppose qu’il en allait de même avec… ton ex fiancé.

    Il termine sa phrase deux tons plus bas, sans doute mal à l’aise d’évoquer ma vie amoureuse.

    — Tu supposes bien.

    Akim se mâchouille un instant la lèvre, puis souffle :

    — Cela doit être autrement difficile de bâtir une relation durable lorsque l’on est amené à cacher des choses importantes à son partenaire.

    Il doit le savoir mieux que personne !

    J’ignore sur quel terrain Akim tente de m’emmener, mais il vaut mieux pour son bien ne pas me chercher des noises aujourd’hui.

    — Si tu veux vraiment savoir, grogné-je entre mes dents, il n’y avait pas que ça comme fondation branlante dans notre couple.

    Akim finit par comprendre qu’il est à deux doigts de me pousser à déchiqueter le drapeau blanc planté entre nous ces trois dernières semaines. Il opine en silence, se tortillant légèrement dans son siège, sans chercher à prolonger cette conversation impromptue.

    Le reste du trajet jusqu’à la maison se déroule dans un calme relatif, uniquement rythmé par l’autoradio en fond sonore.

    ___

    Tourner les locks* : processus consistant à intégrer les repousses de cheveux (ayant la texture originale) aux mèches déjà formées.

    NB – Les locks sont des sections de cheveux tournées ensemble régulièrement jusqu’à prendre forme.

  • Chapitre 19

    19 | 𝔽𝕠𝕦𝕥𝕦 𝕕𝕠𝕟

    10–16 minutes

    — 𝕁e suis toute ouïe, ranger Beauchamp, déclare mon chef, le lieutenant Sandoval.

    Appuyé contre son bureau, où s’amoncellent quelques piles de dossiers, il poursuit d’un ton ferme, les yeux rivés sur la montre Timex assortie à sa tenue de cérémonie :

    — Vous avez cinq minutes, chrono en main, pour me convaincre de requalifier votre disparition de personne majeure en disparition inquiétante.

    Ses yeux noirs autoritaires m’accrochent d’un coup, plus sévères que jamais.

    — Et je ne veux plus vous entendre prononcer des mots de la même famille que « instinct » ou « intuition » ! Parce que si je dois vous appuyer, alors que vous remettez en cause le jugement de nos confrères policiers, je veux pouvoir me baser sur des indices concrets et vérifiables par un agent lambda.

    « Lui, je l’aime pas, gronde Nehemiah, debout bras croisés à mes côtés. Déjà que mon appréciation des forces de l’ordre a considérablement diminuée depuis que je suis morte dans l’indifférence la plus totale, celui-ci a la tête et l’attitude d’un gros trou duc. »

    Son jugement est sans aucun doute faussé par son expérience personnelle, comme beaucoup de citoyens américains.

    Miguel Sandoval a néanmoins gagné mon respect à notre première entrevue, tant pour sa personnalité de meneur particulièrement à l’écoute que pour sa remarquable ascension professionnelle. C’est lui qui m’a enjoint à devenir Texas Ranger, puis recruté dans sa compagnie*. Selon ses dires, sa détermination à me compter parmi ses agents reposait non seulement sur mes états de services, mais aussi sur les nombreuses intuitions qui m’ont conduits à des indices clés là où personne n’en voyait.

    Mon talent pour les missions d’infiltration n’a été que sa cerise sur le gâteau.

    Le seul évènement inconcevable dont je me souvienne le concernant, c’est ce moment où il a tout bonnement deviné la nature surnaturelle de mes « intuitions », peu après mon intégration. Mon secret paraît toutefois bien gardé entre ses mains, ce qui n’a fait que renforcer la confiance que je lui ai accordé ces six dernières années. Nous ne parlons jamais de manière ouverte du fait que je sois médium, ni de l’avantage que ça m’apporte sur certaines enquêtes, mais il le sait. Tout comme je sais qu’il décrypte aisément les pensées les plus profondes de ses interlocuteurs.

    Ceci dit, je me retiens d’adresser une œillade à Nehemiah face à mon lieutenant.

    Bien qu’il soit au courant pour mon don, je ne suis pas à l’aise de l’exposer. Aux yeux des autres, ça donnera toujours l’impression que je regarde dans le vague, ou que je parle seul, et je ne tiens pas le moins du monde à passer pour un fou.

    Du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours entendu parler de mon aïeule maternelle en de tels termes. Elle a passé plus de vingt ans en hôpital psychiatrique, parce qu’elle a eu le malheur de révéler à son mari, notre défunt grand-père, qu’elle pouvait voir et communiquer avec des esprits. Je commence alors une lecture en diagonale de mon rapport explicatif en faisant fi de l’agitation du fantôme à mes côtés.

    — Comme vous le savez, les parents de Nehemiah Bellacruz ont signalé sa disparition en novembre l’an dernier. Soit il y a 6 mois.

    « Autant dire une éternité… » maugrée la concernée.

    Je poursuis sans discontinuer :

    — Ils ont informés la police de Raymondville, leur lieu de résidence, que leur fille n’était pas rentrée de l’université. C’est pendant ma mission là-bas que j’ai entendu parler de l’affaire.

    « Par la principale intéressée, d’ailleurs. Je n’en reviens toujours pas d’être tombée sur un Texas Ranger médium en mission d’infiltration, au beau milieu d’un détournement de camion de médicaments. Dire que je croyais même pas aux médiums de mon vivant ! »

    — Elle suivait un cursus en Technologie des Médias et de la Communication à Rio Grande. Les policiers locaux et ceux de Raymondville ont statué pour une disparition volontaire, faute d’éléments directs prouvant le contraire. Mais…

    « Dit lui que j’aurais jamais abandonné ma famille ! », m’urge Nehemiah.

    — … cette jeune femme était très proche de ses parents, souligné-je après une seconde de flottement due à cette nouvelle interruption.

    « Insiste sur le fait que je ne me serais jamais barrée en leur tournant complètement le dos à cause de… d’une vulgaire dispute, ou je ne sais quoi d’autre liée à ma transidentité ou mon mode de vie ! C’est que des conneries que tes collègues des autres villes ont voulu faire croire. Mais mes parents m’aimaient, m’acceptaient comme je suis, et je leur rendait leur amour au centuple. »

    Je m’efforce au mieux de les ignorer, elle et la détresse béante qui transparaît derrière la rage de sa voix cassée.

    Elle lutte contre son chagrin en usant de sa fureur comme rempart, mais il m’est impossible de ne pas voir à quel point elle souffre.

    Je me dois pourtant de rester impassible.

    — Bellacruz faisait partie intégrante d’un petit groupe d’amis très soudés sur le campus. J’ai pu discuter à distance avec eux, ainsi qu’avec une large communauté d’influenceurs populaires auprès desquels elle évoluait sur divers réseaux sociaux. Ajouté à ça, elle a été décrite comme une étudiante déterminée et très prometteuse lorsque j’ai contacté ses professeurs. Elle allait obtenir son diplôme haut la main cette année et avait même déjà soumis sa demande de graduation*. Tous s’accordent à dire qu’elle n’aurait jamais tout abandonné derrière elle sur un coup de tête et sont même prêts à le déclarer sous serment. La piste d’un mystérieux nouveau petit ami avec qui elle aurait pu s’enfuir est aussi remise en cause par son entourage.

    « Ça, les flics l’ont juste inventé pour cacher leur incompétence et vite jeter mon dossier aux oubliettes ! »

    Dorénavant incapable de tenir en place, Nehemiah fulmine.

    Elle se téléporte soudain derrière le bureau où s’appuie nonchalamment mon chef et attrape un cendrier, qu’elle menace d’envoyer valser pour ponctuer sa déclaration. Je la fixe, avec une telle intensité qu’elle le ressent, et secoue légèrement la tête quand elle capte mon regard insistant.

    Le lieutenant Sandoval me dévisage, faisant apparaître quelques plis supplémentaires sur son front ridé, puis se retourne à moitié pour voir ce qui détourne mon attention.

    Nehemiah pose le cendrier de justesse, peu avant que mon chef ne puisse l’observer lévitant dans les airs.

    — Venez-en aux preuves concrètes, Séraphin, s’impatiente-t-il en se retournant vers moi.

    Prenant appui sur le bureau, Nehe se penche par-dessus son épaule et lui hurle à l’oreille.

    « Qu’est-ce tu veux entendre de plus ? Sale tête de con ! »

    Je me racle la gorge, bien moins imperturbable que je le souhaiterais après tant d’années à gérer ce genre de situations rocambolesques ; imposées par mon foutu don.

    — Eum… oui. J’en aurai dès que vous m’autoriserez à reprendre cette affaire, Lieutenant.

    Ce dernier pousse un soupir blasé, face auquel je m’applique à ajouter :

    — Il est vrai que rien n’est sûr du côté des caméras de surveillance de l’université, ou des autres lieux qu’elle a pu visiter ce jour-là, mais j’ai la ferme conviction que l’obtention d’un mandat pour la vérification de ses comptes bancaires prouvera que la jeune Bellacruz n’a plus effectué de mouvements de fonds depuis sa disparition. J’aimerais d’ailleurs regrouper son dossier avec d’autres disparitions suspectes signalées depuis l’année dernière, toujours dans l’Est de l’Etat. Il s’agit de trois prostitués, dont deux femmes et un homme, ainsi que d’une jeune cadre et d’un post-ado qui venait à peine de terminer le lycée.

    — Mh, des profils assez hétéroclites, constate-t-il, dubitatif.

    — Il en va de même pour leurs appartenances socio-ethniques, bien qu’il s’agisse en majorité des personnes de couleur issues de milieux modestes.

    Sauf que Nehemiah m’a affirmé avoir discuté avec un gamin à travers les murs de la chambre où elle a été retenue captive, après avoir été achetée telle une vulgaire marchandise. Il lui a révélé avoir été enlevé quelques mois avant elle, peu après la fin de ses études secondaires. Elle se souvient encore de son nom et j’ai été médusé que son identité corresponde à un des jeunes délinquants portés disparus l’an dernier. C’est ce qui m’a permis de trier les dossiers de disparus, puis de regrouper ces six-là.

    — Alors, certes, pris un par un, chacun de ces cas peut sembler anodin. Les seules similitudes étant que l’entourage de toutes les victimes jure qu’elles ne seraient jamais parties du jour au lentement sans aucune explications. Cela dit, après avoir lu les rapports de signalement et les déclarations des proches, je me dis que ces disparitions sont forcément liées.

    Cette collecte d’informations m’a pris près de 5 mois, mais mes preuves indirectes s’annoncent solides. Le lieutenant acquiesce, avant de décréter :

    — Vous pensez à un réseau de trafic d’êtres humains.

    Une fois de plus, il vise extrêmement juste. Réussir à cacher à cet homme ce qu’on a en tête relève d’une rare prouesse. En tant qu’enquêteur, je me dois cependant de nuancer ma réponse comme si le fantôme de la victime n’orientait pas fortement mes recherches.

    — En autre, oui. À ce stade, j’ignore encore dans quoi je m’embarque. Les profils paraissent toutefois bien trop différents pour qu’il s’agisse d’un tueur en série et aucun corps de disparu n’a encore été retrouvé.

    Après une moue contrariée, certainement due à l’imminant conflit entre police locale et agence fédérale si mon hypothèse s’avère correcte, le lieutenant Sandoval se décolle de son bureau et se redresse complètement.

    — Dernière question, Ranger. Pourquoi vous acharner à récupérer des affaires dont tout le monde se fiche ? Vous venez tout juste de boucler ce que je peux aisément me risquer à qualifier de la plus grosse infiltration de votre carrière.

    — Eh bien, je vais désobéir à l’ordre direct que vous avez formulé il y a peu, mais mon instinct me dit qu’il y a eu enlèvement. Et après plusieurs mois d’enquête officieuse, même si je n’ai pas encore tous les tenants et les aboutissants, je suis aujourd’hui certain que ces six affaires sont liées. Alors la simple idée de laisser ces prédateurs dans la nature, libres de détruire des vies en s’en prenant à qui bon leur semble, me révulse au point d’en perdre le sommeil.

    Il sourcille à peine en mettant fin au chronomètre qui tourne sur sa montre.

    — Très bien, ranger Beauchamp, vos cinq minutes sont écoulées. Je ne souhaite pas être en retard à l’inauguration du nouveau monuments au mort. Vous n’êtes pas sans savoir que le capitaine des Ranger sera aussi présent.

    J’opine pour seule réponse. Le lieutenant Sandoval soupire en enfilant sa veste d’uniforme, arborée de médailles et d’insignes liées à son rang et son unité. Il ajuste ensuite le lacet de cuir qui lui sert de nœud papillon, avant de poursuivre :

    — J’accepte votre requête explicative visant à requalifier l’affaire Bellacruz.

    « Attends, j’ai bien entendu ? » me questionne Nehemiah, le visage en suspens.

    — J’espère que vos fermes convictions suffiront à convaincre un juge de délivrer un mandat.

    — Moi de même.

    « ¡ Ay, gracias a Dios ! » s’exclame enfin la principale concernée.

    Passant d’un extrême émotionnel à l’autre en se rendant compte qu’il statue bien en sa faveur, Nehe crie sa joie et lève les bras en signe de victoire. Ce qui s’avère très prématuré en sachant qu’il ne s’agit que d’une première étape. Mais je comprends son enthousiasme.

    « Si tu m’autorisais à te toucher, je t’embrasserais pour te remercier ! » exhulte-t-elle, toute guillerette tandis que mon chef récupère la copie du dossier que j’ai préparée pour lui.

    Celle-ci rejoint les autres pochettes jaune moutarde empilées sur son bureau pendant que Nehemiah poursuit ses digressions.

    « Non, en fait, je te ferai bien plus que ça ! »

    Nul besoin d’un dessin pour expliciter le sens de son sourire en coin.

    Bien que ma médiumnité amplifie l’intensité de mes interactions avec les esprits, tous ne sont pas assez puissants pour être perceptibles physiquement. Nehemiah l’est toutefois devenue assez rapidement dans son existence spectrale. Elle se montrait déjà un peu trop familière et bien trop tactile à notre rencontre, probablement emportée par l’exaltation de se sentir à nouveau vue et entendue dans cette nouvelle réalité paranormale. Raison pour laquelle il m’a fallu lui imposer des limites claires quant à mon intimité.

    « Je file annoncer la bonne nouvelle à mes parents. T’es mon héro du jour, Sexy Séra ! À plus. »

    Habitué à ses départs subits, je hoche la tête, et reprend à l’attention du Lieutenant, prêt à regagner la sortie dès qu’il le sera.

    — Je comptais recourir à l’appui de la procureur fédérale, si vous n’y voyez aucun inconvénient.

    Il se tourne vers moi en ricanant.

    — Anya Vasilevnik, hein… Rien que ça ?

    La réputation féroce de cette femme fatale à la beauté froide n’est plus à faire. Son nom en fait trembler plus d’un.

    — Il m’a semblé comprendre qu’elle est chargée du dossier d’accusation lié à votre récente mission.

    — Tout à fait.

    — Elle représente un atout non négligeable, effectivement, confirme-t-il en se coiffant de son chapeau Stetson, un des symboles emblématiques des Texas Rangers.

    Il entame ensuite sa marche vers la porte tout en ajustant les manches de sa chemise bleu pâle sous sa veste noire. Je lui emboîte tranquillement le pas et referme derrière moi en sortant de la pièce.

    — Veillez juste à peaufiner les moindres détails de votre demande, Ranger, que l’on ne m’accuse pas encore d’encourager le gaspillage des ressources de nos chers contribuables en autorisant des réouvertures d’enquêtes totalement arbitraires.

    — Bien reçu, Lieutenant.

    Gratifié d’une tape courtoise dans le dos, démonstration de son soutien, je m’en vais dans la direction opposée. Je quitte le couloir menant à son bureau d’un pas mesuré et traverse la salle principale du bâtiment administratif pour rejoindre mon poste de travail.

    Le chef m’autorise à reprendre l’affaire de Nehe. La procureur m’a à la bonne depuis que je lui ai servi ces sales types de la prison de Ramondville sur un plateau. Donc elle devrait accepter de m’aider une nouvelle fois en trouvant un juge disposé à me délivrer mon mandat. Elle m’a déjà prouvé combien elle a le bras long avec l’accord inespéré que j’ai réussi à décrocher pour Eliakim. Eliakim avec qui tout semble d’ailleurs au beau fixe, depuis quelques semaines.

    À croire que j’ai vraiment le cul bordé de nouilles en ce moment.

    Ma satisfaction me pousserait presque à siffloter. Je me concentre toutefois afin de relire et apporter les modifications nécessaires à la requête que je vais transmettre à Vasilevnik.

    ___

    Compagnie* : Les Texas Rangers sont organisés en « compagnies ». Chacune est dirigée par un lieutenant, et le capitaine des Rangers   supervise l’ensemble des opérations des Rangers dans sa région ou pour un cas particulier.

    Demande de graduation* : procédure américaine par laquelle un étudiant demande officiellement à son université de vérifier s’il a rempli toutes les conditions nécessaires pour obtenir son diplôme, et ainsi pouvoir participer à la cérémonie de remise des diplômes. Contrairement au système français, cette vérification n’est pas automatique à la fin du cursus et doit être demandée plusieurs mois à l’avance.

  • Chapitre 18

    18 | 𝕃𝕖𝕤 𝕗𝕝𝕒𝕞𝕞𝕖𝕤 𝕕𝕖 𝕝’𝕖𝕟𝕗𝕖𝕣

    9–13 minutes

    𝕌n bruit de verre brisé me tire brusquement de ma torpeur.

    Allongé sur le canapé, dans une position pour le moins inconfortable, je commençais tout juste à somnoler. La répétition d’un son indistinct achève de m’éveiller. Je comprends que quelqu’un erre dans la maison et pense en toute logique que ça pourrait être Eliakim, ou même Strawberry. Mais le fait que les lumières soient encore éteintes met à mal cette hypothèse, exacerbant par la même occasion ma méfiance.

    Alerte, je déplace le livre abandonné sur mon buste vers la table basse, puis m’empare du Smith & Wesson calé entre ma cuisse et l’assise du fauteuil.

    Certains soirs, en fonction de la teneur de ma journée ou au gré de mon instinct, je ressens la nécessité de dormir avec mon flingue à portée de main.

    Malgré toutes les précautions imaginables, je sais ne pas être à l’abri qu’une personne sur qui j’ai enquêté, ou alors proche d’un suspect inculpé grâce à moi, décide de se faire vengeance. Je l’ai appris assez tôt dans ma carrière. L’éventualité la plus plausible ce soir, en dehors de mes invités, serait que les trois lascars d’Arlington centre m’aient suivis jusqu’ici. J’ai toutefois pris garde de l’éviter en scrutant minutieusement mes rétroviseurs sur le chemin du retour. Je n’écarte pas non plus la possibilité de représailles liées à ma dernière infiltration ; les gardiens de prison corrompus étant aussi vicieux que les criminels qu’ils sont censés superviser.

    J’avance donc à pas feutrés dans la pénombre du salon, à l’affût du moindre mouvement. Seuls l’orbe posé sur la table basse et les éclats de la lune, qui filtrent par les fenêtres dépourvues de rideaux, tamisent la pièce.

    « Fais attention ! » me prévient soudain Améthyste.

    La surprise me tire un sursaut.

    — Putain de m-

    Ma chère petite sœur apparaît toujours dans l’ombre au meilleur moment. Je ravale la fin de mon juron et souffle entre mes dents :

    — Attention à quoi ? Qu’est-ce qui se passe ?

    « Rien de grave, du moins je l’espère. Navrée se je t’ai effrayé. J’ai un peu paniqué en voyant ton arme et, afin d’éviter un regrettable accident, je préfère simplement t’avertir qu’il ne s’agit d’Eli dans la cuisine. »

    La tension dans mes épaules se dénoue. Je quitte ma posture furtive et me redresse, me gardant de faire remarquer à Thys que je ne suis pas du genre à tirer à l’aveuglette à la moindre frayeur.

    Elle poursuit :

    « Il s’est réveillé en sursaut, les yeux rivés vers la fenêtre de la chambre. Ensuite, il s’est levé du lit en marmonnant et s’est dirigé vers la cuisine, où il a renversé son verre quand il s’est subitement penché aux fenêtres. J’ai eu l’impression qu’il voyait quelque chose à l’extérieur. Quelque chose qui le rend nerveux. J’ai donc décidé de sortir vérifier, mais il n’y a rien.»

    L’inquiétude émanant de son résumé des faits me laisse perplexe. Je me dirige vers l’entrée de la cuisine, histoire d’évaluer moi-même la situation, et tombe sur la silhouette à demi éclairée d’un Eliakim pour le moins agité. De dos, occupé à je-ne-sais-trop quoi sur le plan de travail, il semble s’affairer de manière étrange. Plusieurs placards au-dessus de sa tête sont grands ouverts, comme s’il avait farfouillé dedans à la va-vite.

    — Il n’a pas l’air dans son état normal, concédé-je à voix basse. Il sort peut-être d’une de ses terreurs nocturnes.

    « Je suis d’accord ! Cela dit, tu paraissais si épuisé que je ne voulais plus te déranger. Alors j’ai dû me résigner à seulement l’observer, comme avant. »

    Constater à quel point ma petite sœur est affectée par son impuissance m’attriste. Assez, d’ailleurs, pour que je veuille agir à sa place.

    — OK… Eliakim, tout va bien ?

    Le concerné fait volte face, l’air effaré.

    — Non, ça ne va pas ! Ils m’ont suivis jusqu’ici. Comment ça pourrait aller ?

    Thys se place à ses côtés, troublée par sa déclaration. Je fronce moi aussi les sourcils, complètement largué.

    — De qui parles-tu ?

    — Des chiens de l’Enfer ! éructe-t-il.

    « Mais enfin, que lui arrive-t-il ? » se dépite Améthyste, le regard déjà larmoyant.

    Allant se baisser devant l’évier, comme s’il craignait d’être aperçu par la fenêtre juste au-dessus, Akim pointe du doigt la pelouse qui borde mon allée.

    — Ils sont là, regarde, murmure-t-il d’une voix terrifiée. Ils ont la bave aux lèvres et la fureur dans les yeux. N’entends-tu pas leurs grondements de sommation ?

    Son effroi est si palpable qu’un frisson d’angoisse me parcours le corps.

    En mettant de côté l’aspect délirant de son discours, je suis censé être celui de nous deux qui voit des esprits. Par acquis de conscience, je regarde par la fenêtre. Améthyste avait raison, il n’y a absolument rien d’autre que le calme et les ombres de la nuit à l’extérieur.

    — Ils veulent m’attraper entre leurs horribles crocs et m’arracher à la vie terrestre ! insiste Akim, les yeux exorbités de crainte. C’est parce qu’ils savent ce qu’on a fait. Je suis sûr qu’ils te prendront aussi. Pour te punir d’être un pécheur. Nous sommes tous les deux des pécheurs, destinés à expier nos fautes en brûlant dans les flammes éternelles !

    Wow, OK… Je vois le délire.

    « Fais quelque chose, Séra ! » s’impatiente ma sœur.

    — Que veux-tu que je fasse ? m’agacé-je sous sa sollicitation désespérée.

    Akim scrute autour de nous, tellement déphasé que je ne m’inquiète même plus de m’adresser à un fantôme en sa présence.

    « Je n’en sais rien, moi. Essayer de le rasséréner, tout au moins ! »

    — Il est bourré, Améthyste. D’ailleurs, comment c’est possible ? T’étais censée le garder à l’œil.

    « Et je l’ai fait ! Je te jure qu’il n’a rien bu d’autre que de l’eau. Je ne l’ai pas quitté des yeux depuis que tu l’as déposé. »

    C’est vrai qu’il n’empeste pas l’alcool. Pourtant, vu son comportement, ça reste la seule explication concevable à mon niveau. Ce qui voudrait dire que j’ai loupé quelque chose.

    Eh, merde ! Je n’arrive pas à croire que ce con ait replongé, sous ma foutue responsabilité, quelques jours seulement après son arrivée.

    Je n’aurai jamais dû croire à nouveau à une de ses promesses.

    Pour couronner le tout, il est tellement torché qu’il pourrait révéler notre petit secret aux oreilles de sa défunte femme d’une seconde à l’autre.

    « Fais quelque chose ! » m’invective encore cette dernière, dont l’émotion montante soulève un léger courant d’air dans la pièce.

    — Eliakim, tout va bien, m’efforcé-je donc d’intervenir. Personne ne brûlera dans les flammes de l’enfer ce soir. Viens, je te raccompagne à ta chambre.

    Après avoir rangé mon arme sous mon t-shirt, entre mon dos et l’élastique de mon jogging, je joins le geste à la parole. Je m’approche de façon à le guider gentiment vers le couloir. Seulement Akim me repousse d’un tour de bras, avant même qu’il n’y ai contact, et fait un bond en arrière en braillant :

    — Ne me touche pas !

    Améthyste se plaque les mains sur la bouche pour retenir un cri de surprise. Je lève les mains en signe de non-agression, leur montrant à tous les deux que je ne tenterais plus rien. Akim se calme un peu et reprend sa frénésie en retournant vers le bol d’eau qu’il a abandonné sur le plan de travail.

    « Par pitié, Séraphin, je vois bien combien il est instable, mais essaie de gérer la situation sans le blesser davantage. Je t’en supplie. »

    Je pousse un soupir, offensé qu’elle pense que je le blesserais sciemment. Puis, m’assurant de ne pas réduire la distance qui nous sépare pour éviter de le brusquer, je souffle :

    — Akim…

    — J’étais censé dévouer ma vie à la servitude de Dieu, m’interrompt-il, au prêche de sa parole. J’ai bafoué cet engagement. Je mérite mon jugement. Il est peut-être trop tard pour épargner mon âme, mais pas la tienne. Pas si tu te repens.

    Impuissants, Thys et moi le regardons psalmodier devant son bol d’eau. Il nous surprend toutefois lorsqu’il se retourne pour m’asperger à trois reprises, je cite : « Au nom du Père, du fils et du Saint Esprit ».

    — Répète après moi, m’ordonne-t-il ensuite avec une détermination déconcertante, « Seigneur tout-puissant, pardonne mes péchés et accueille-moi dans ta lumière » !

    — Qu’est-ce qui se passe ?

    Mon regard quitte la folie biblique d’Eliakim pour se poser sur Strawberry, debout à l’entrée du salon. Soucieuse de la situation, elle se blottit sur elle-même, le col déboutonné de la chemise de Sawyer glissant sur son épaule.

    Je ne suis pas certain d’avoir la réponse à son interrogation. Ce dont je suis sûr, c’est qu’arracher Akim à son délire psychotique s’annonce ardu. La situation pourrait empirer, et je refuse d’exposer la petite à un quelconque danger.

    — Quoi qu’il se passe, reste à l’écart, lancé-je calmement.

    Elle opine à la hâte.

    — Tu avais raison, Séraphin, décrète soudain Akim. Je dois cesser de fuir face à mes responsabilités. Pour que vous soyez épargnés, il me faut accepter d’être châtié.

    Il se détourne de moi et se précipite dans le salon. Paré à toutes les éventualités, je lui emboîte machinalement le pas. Strawberry pousse un cri strident en le voyant foncer dans sa direction, mais se voit déboussolée lorsqu’il bifurque vers la porte. Mon cœur rate un battement.

    — Eliakim, stop !

    « Reste à la maison, Eli ! »

    Ma voix se mêle à celle de ma sœur. Animée par la même ardeur, elle me devance et se place sur le chemin de son mari pour l’arrêter. Oubliant sans doute que son corps spectral ne changera rien à la donne ; Akim passe à travers comme un forcené.

    Le rattrapant in-extremis pendant qu’il ouvre la porte, je le tire par le bras et utilise son élan contre lui pour inverser nos positions. Bien décidé à débouler pieds nus dans les rues du quartier, il ne se laisse pas faire. Je prends alors appui contre la porte et la ferme tout en le ceinturant par les épaules. Cerise sur le gâteau, le dispositif de sécurité de la maison se déclenche à défaut d’avoir été désactivé dans le temps imparti. L’alarme résonne allègrement dans nos oreilles, et sans doute dans celles des voisins de tout le pâté de maison.

    Ce raffut ne fait qu’agiter Akim. Je ne veux pas raviver les douleurs liées à son accident, mais il continue à divaguer et gesticuler dans tous les sens. Je suis contraint de le maintenir plaqué contre moi, les bras repliés sur son buste pour restreindre ses mouvements le temps de le calmer.

    — Tout va bien, Eliakim. Rien ni personne ne te punira, le rassuré-je, ma joue pressée contre sa tempe.

    Il tente encore de se débattre, durant d’interminables minutes, mais finit par s’essouffler et lâcher prise. Lorsqu’il n’oppose plus aucune résistance, je nous écarte de la porte et glisse au sol en position assise, dos contre le mur.

    — Comment on arrête ce boucan d’enfer ? hurle Strawberry.

    Mes poils se hérissent à l’idée insoutenable que l’entente de ce mot ne déclenche à nouveau la psychose d’Akim. Je suis soulagé qu’il reste immobile, et crie le code à Berry en retour. Elle parvient à couper l’alarme après quelques insultes et autant de coups de frustration portés au pavé numérique.

    — Du calme et du repos, marmonne-t-elle ensuite en partant s’affaler dans le fauteuil. Mon cul, oui !

    — Je… Je suis désolé, hoquette difficilement Akim, encore assis entre mes jambes.

    Son souffle est d’autant plus erratique que son attèle au nez l’empêche de respirer normalement. La tête à présent renversée sur mon épaule, il poursuit, le regard vitreux.

    — Je ne voulais pas te causer tant de problèmes. Je sais que tu ne veux pas de moi sous ton toit. Tu m’y tolères, seulement en mémoire d’Ami…

    « Oh, mon pauvre amour. »

    Effondrée à nos côtés, Améthyste sanglote et continue à babiller d’une voix chevrotante.

    — Chut, soufflé-je à l’oreille de son veuf. Ne te torture pas l’esprit. Ça ira mieux, Akim, je te le promets.

    Désormais tremblant, il se recroqueville dans mes bras avant de fondre en larmes. Ce retournement de situation me prend tellement au dépourvu que l’adrénaline chute en flèche. Je reste figé, sujet à une tachycardie subite. Mon visage s’échauffe à cause de sa proximité et ma respiration se saccade, perturbée par ses sanglots.

    Sur le moment, je suis peu sûr de comprendre pourquoi mon cœur, déjà en miettes à cause de cet homme, continue de se briser pour lui. Je voudrais le haïr de me faire éprouver cet élan de compassion, mais j’en suis tout bonnement incapable… Alors je serre celui qui m’a brisé dans une étreinte protectrice, jusqu’à ce que la patrouille envoyée par la société de sécurité n’arrive.