Auteur : Daneesha Kat

  • Chapitre 17

    17 | ℙ𝕣𝕠𝕞𝕡𝕥 à 𝕛𝕦𝕘𝕖𝕣

    10–15 minutes

    𝕃a jeune femme qui s’élance dans la pièce correspond à la description donnée par Sawyer. Mon souffle de soulagement est toutefois retenu par la fureur inscrite sur son visage rondelet.

    — J’espère que vous brûlerez en enfer ! Toi le premier, vocifère-t-elle en se précipitant vers l’homme agenouillé près de l’entrée pour lui cracher à la gueule.

    Littéralement.

    J’aimerais pouvoir dire que je suis choqué par sa réaction, ou même par son air débraillé, les traces de sang et les ecchymoses qu’on aperçoit sur les parties exposées de son corps. Ce sont malheureusement des choses auxquelles on finit par s’habituer, dans le milieu.

    — Hija de perra ! s’enflamme le type en se relevant, prêt à en découdre.

    — Hé ! Calmate, Cambron, le somme Sawyer. À choisir entre un crachat ou du plomb au milieu du front, je suis sûr que tu préfères le crachat.

    — À genoux, ajouté-je pour reprendre un minimum de contrôle sur cette situation orageuse.

    — OK, frangin, obtempère-t-il. Balisez pas. Vous savez comment ces petites salopes fonctionnent. Elles courent plutôt après les centimètres qu’après les sentiments.

    Son rire forcé se meurt dans sa gorge face à nos traits fermés.

    — Je te le répète une dernière fois, grogne Sawyer. Ferme ta sale gueule.

    Défait, le gars hoche la tête en la rentrant dans ses épaules.

    — On s’extrait, ordonné-je.

    Sawyer tend un bandana aux couleurs du Texas à Strawberry, qui s’était réfugiée derrière lui suite au coup de sang de son agresseur, et lui demande de ramasser les armes à ses pieds. Il lui indique de créer un repli dans son hoodie pour porter les flingues sans y laisser ses empreintes. Elle s’exécute à la perfection. Pendant ce temps, tenant toujours les suspects en respect, je sors mon téléphone de ma poche intérieure et ouvre l’appareil photo.

    — Eh, un petit sourire pour l’objectif, lancé-je en leur tirant le portrait.

    Au point où j’en suis, avec un peu de chance, peut-être que Nehemiah reconnaîtra un d’entre eux.

    — Yo ! T’as pas le droit de nous prendre en photo sans notre consentement, s’indigne la grande gueule.

    — Wow, m’étonné-je faussement, tu connais donc la notion de consentement ? Tu sais quoi, toi et tes potes n’avez qu’à aller déposer une plainte pour atteinte à la vie privée. Je suis impatient de te voir raconter aux flics dans quelles circonstances on a bafoué ton droit à l’intimité.

    Le rire moqueur de Sawyer couvre une partie de leurs jurons.

    — On y va ? lance Strawberry en se chaussant en vitesse, plus qu’impatiente de se tirer de cette piaule.

    — Je vous déconseille de nous suivre, avertis-je. Sauf si vous voulez qu’on vous fasse danser le Honky Tonk Stomp*.

    J’agite le canon de mon arme sous leur nez pour qu’ils comprennent la menace. Le message semble passer mieux qu’une lettre à la poste. Je sors le dernier et continue de sécuriser notre départ, tandis que Sawyer ouvre à nouveau la voie.

    Il nous conduit jusqu’à sa Dodge, dans laquelle il saisit un vieux sac en papier portant le logo d’un fast-food.

    — Mets les flingues là-dedans. Je me charge de m’en débarrasser.

    Strawberry s’exécute, allant jusqu’à ôter le sweatshirt qu’elle porte pour le plonger lui aussi dans le sac.

    Par respect, je détourne le regard de sa lingerie déchirée et des nombreuses égratignures qu’elle dévoile.

    — Ça empeste son odeur, explique-t-elle sous le regard intense de Sawyer.

    Il acquiesce, me rend le fusil à pompe et jette le sac dans sa caisse avant d’enlever prestement sa chemise. Je m’assure qu’aucun mouvement n’émerge du côté de la maison pendant que la petite se change.

    — Aucun signe de riposte en vue, mais mieux vaut quitter les lieux aussi vite que possible.

    — Ouais. Allez viens, ma belle. C’est plus prudent si tu passes la nuit chez Séra. C’est mon ancien coéquipier et un très bon ami. Tu seras en sécurité avec lui.

    Strawberry et moi sommes tous deux frappés de stupeur.

    — Quoi ? Mais, Sawyer… tente-t-elle alors qu’il la conduit à mon pick-up.

    — Ma douce Strawberry… reprend-il en caressant sa joue, les yeux ancrés aux siens. T’as besoin de calme et de repos et on sait très bien que tu trouveras ni l’un ni l’autre avec moi.

    Après un court débat, elle finit par accepter. Sawyer se tourne vers moi, dans l’expectative. Je déverrouille ma voiture, bon gré mal gré. Un œil avisé toujours tourné vers la vielle baraque, je patiente pendant qu’il aide Berry à s’installer confortablement à l’arrière. Il vire ensuite le gilet pare-balles, puis son attention porte à nouveau sur moi lorsqu’il ferme la porte. Je le fixe sévèrement.

    — Oui, oui, ça craint de te mettre sur le fait accompli. T’accueilles déjà ton beauf, et tout, mais on a été partenaires sexuels et elle est en état de choc. Je sais ce qu’elle cherchera pour penser à autre chose et toi tu sais combien je suis faible dès qu’il s’agit de cul.

    Je continue à le toiser. Il finit par minauder :

    — D’accord, je m’excuse aussi d’avoir utilisé le mot en N* ! Mais fallait bien que je les fasse réagir.

    Son laïus me tire un soupir las. Je n’ai cependant ni le temps ni l’envie de me prendre la tête avec lui.

    — Je t’appelle en rentrant. Sois prudent.

    — À tes ordres, Ranger ! plaisante Sawyer avant d’adresser un dernier salut à son amie.


    — Il a dîné ? m’enquiers-je auprès de ma sœur alors que je prépare des affaires de bain pour mon invitée inattendue.

    « Oui, confirme Améthyste. Deux pauvres toasts au fromage, mais cela est déjà mieux que rien. »

    — Et ses médocs ?

    « Séraphin… soupire-t-elle dans mon dos. Au risque de me répéter, cesse de traiter Eli comme un enfant. La sobriété n’est pas chose facile tous les jours, mais pour l’instant il s’y applique. Je te ferai signe dès que je soupçonnerais des signes annonciateurs de rechute. »

    Je lui adresse un regard acariâtre via le miroir. Elle se retient toutefois de le commenter et préfère au contraire désamorcer ma mauvaise humeur grâce à sa douceur légendaire.

    « Je suis contente que tu sois rentré sain et sauf. »

    Ce à quoi je râle :

    — Et moi je ne le serais que quand je m’offrirais enfin une bonne nuit de sommeil.

    « Je comprends, rit-elle d’un timbre affectueux. Tu es surmené, cela explique que tu sois aussi grognon. »

    Je roule des yeux, réprimant mes bougonnements, et quitte la salle d’eau pour me diriger vers le salon, Améthyste sur les talons.

    En avançant dans le couloir, j’entends Strawberry vociférer à propos de ce qui lui est arrivé. Sans doute est-elle encore au téléphone avec Sawyer. Je débouche à l’entrée du salon pile au moment où Akim, debout en retrait près du mur adjacent, souffle doucement :

    — Peut-être devrais-tu tout de même réfléchir à ta part de responsabilité dans cette mésaventure.

    — T’es sérieux là ? s’offusque la jeune femme.

    Ses yeux noisettes lui lancent des éclairs depuis le fauteuil. Retenant un soupir blasé, je dépasse Eliakim. Allant me placer entre eux, je lance, le plus affable possible :

    — Ça y est, je t’ai sorti une serviette et quelques affaires propres. Tu peux aller te doucher.

    — Merci, soupire-t-elle après avoir mis un terme à sa conversation téléphonique.

    Lorsqu’elle avance ensuite vers le couloir, Strawberry cherche Akim derrière moi d’un air mauvais. Fort heureusement, il a profité de mon intervention pour se replier dans sa chambre.

    — Séra ?

    Je me retourne vers Strawberry, sa mine troublée et sa petite voix incertaine.

    — Je pense que… je me sentirais plus en sécurité si je pouvais dormir avec toi ce soir.

    Elle s’enlace inconsciemment ; signe qu’elle exprime une crainte sincère. Je lui adresse un sourire amical.

    — Ce n’est pas possible. Mais la maison est équipée d’un système anti-intrusion ultra performant et je dormirai sur le canapé, tout près de la porte. Tu pourras te reposer en toute sécurité dans ma chambre.

    — OK, acquiesce-t-elle timidement.

    Je la regarde disparaitre dans la salle de bains, puis me dirige vers la chambre d’ami.

    « Attends ! sursaute Améthyste, déjà en état d’alerte. Je conçois combien sa remarque était inconvenante sur le moment. Ceci dit, si j’en crois ce que j’ai entendu fureter depuis le salon, Eli n’a pas tout à fait tort. »

    Ça m’aurait étonné qu’elle pense le contraire.

    — Akim, toqué-je une première fois sans réponse.

    « S’il te plait, Séra… Il ne pensait pas à mal. La réunion de ce soir portait sur l’introspection, sans doute voulait-il l’aider à sa manière. Mais tu sais très bien quelle éducation Ravier lui a inculqué. Tu l’as rencontré ! »

    « Il est rétrograde et… et intransigeant ! Sur pas mal de sujets… »

    « Cela m’exaspère d’autant plus quand il accable Eliakim de reproches en assurant qu’il ne tient absolument rien de lui ! Ils ont beau être le jour et la nuit physiquement, Eli a absorbé une bonne partie des mœurs archaïques de son père. Heureusement, sa mère était la douceur incarnée. Sa sensibilité et son altruisme, il les hérites d’elle. »

    Je serais de mauvaise fois si je prétendais l’ignorer.

    —  Eliakim, insisté-je toutefois, sans frapper ce coup-ci. Ne me reproche pas de te traiter comme un enfant si tu te comportes comme tel.

    Je lance une œillade sans équivoque à ma cadette, qui me retourne une moue contrariée.

    « Ce que tu peux être borné », peste-t-elle.

    Des pas lourds et rapides se font entendre, puis la foutue porte s’ouvre sur des traits revêches.

    — Je peux entrer ?

    Akim s’écarte, à contrecœur, m’y autorisant. J’avance et, après avoir jeté un bref coup d’œil à la pièce, qu’il s’approprie petit à petit, je le prends gentiment entre quatre yeux.

    — OK, je ne vais pas passer par quatre chemins. Peu importent tes opinions, tu ne peux pas tenir de tels propos face à une victime.

    — Est-il mieux d’agir comme si elle subissait un coup du sort ? rétorque-t-il en croisant les bras, le regard farouche.

    — Non. Mais-

    — Certes, certaines victimes n’ont rien à voir avec les horreurs qu’elles subissent. Néanmoins, d’après ce qu’il m’a semblé comprendre, cette jeune femme n’a pas été agressée au hasard dans la rue. Se serait-elle retrouvée dans cette situation si elle ne s’était pas rendue chez des étrangers à des fins pécheresses ?

    L’homme qui a choisi d’épouser ma sœur, malgré la nature de notre relation passée, est très mal placé pour critiquer la moralité des autres. Je le fixe donc d’un air lassé.

    — T’es toujours aussi prompt à juger ceux et celles qui ne se plient pas aux préceptes que tu prônes. Un vrai plaisir, ironisé-je. Quoi qu’il en soit, la culpabilité de tels crimes pèse sur les agresseurs, pas sur leur victime. Ce n’est pas à cette gamine de se sentir honteuse d’avoir pris une mauvaise décision ou fait confiance aux mauvaises personnes. Aurait-elle pu se montrer plus prudente ? Absolument. Ça n’enlève rien au fait que ce sont bien tous les prédateurs en liberté qu’on doit tenir responsables de leurs actes.

    Mon ton, sans appel, ne laisse aucune place à la répartie.

    — Cela sera donc mon lot quotidien ? réplique-t-il après un silence gêné.

    — Comment ça ? soufflé-je, sourcils froncés.

    — Exactement, « comment » ? Comment peux-tu penser que je puisse prendre des repères solides sous ton toit si chaque journée ou presque se déroule ainsi ?

    Non mais, je rêve ! Plus déflecteur que ce type-là, c’est sûr, tu meurs.

    — Donc je suis censé m’excuser de ne pas mener une vie où chaque jour est orchestré à la minute près ? Je suis ranger, je te rappelle, pas pasteur.

    Akim se rabougrit sous l’intensité du regard avec lequel je le tient en tenaille.

    « Seigneur Jésus, donne leur la force de s’entendre… » supplie Améthyste en se plaquant la main sur la poitrine, elle aussi saturée par nos querelles incessantes.

    Ce lâche ne cherche qu’à retourner la situation pour me faire passer pour le méchant. C’est sa façon favorite de procéder, car même au mieux de sa forme, le pauvre gars n’a que rarement le dessus face à moi.

    Je le sais pertinemment.

    Pourtant, comme un con, je ne marche pas, je fonce carrément tête baissée dans sa combine. Je sais tout aussi bien que je dois arrêter de me borner à répondre à ses attaques. Sauf qu’entre la théorie et la pratique, il existe toujours un écart de maîtrise.

    — Écoute… reprends-je d’un ton plus conciliant. Je suis censé être en congés encore quelques jours. Ensuite, je ferai de mon mieux pour que mes obligations professionnelles ne perturbent pas ta réhabilitation. Je te l’assure.

    Il me lance un regard en biais, accompagné d’un grognement dubitatif.

    Je poursuis sans relever :

    — Les imprévus et les urgences font toutefois partie intégrante de mon quotidien. Je n’y peux rien. Et, même si j’ai conscience de devoir fournir de gros efforts afin d’améliorer nos rapports, une chose est sûre : ce que tu as bien pu vivre dans ton enfance, l’éducation que t’as reçue ou ta situation actuelle… Rien de tout ça ne m’empêchera pas de te rappeler à l’ordre les fois où tu dépasses les bornes. Tiens le toi pour dit.

    « J’imagine que ce message m’est personnellement destiné », maugrée une Améthyste ombrageuse.

    Je ne lui adresse qu’un vague coup d’œil avant de revenir à son mari désabusé.

    — En ce qui concerne Strawberry, elle ne restera que cette nuit. Je m’assurerais qu’elle ne vienne pas te déranger.

    Je m’abstiens de lui souhaiter une bonne soirée en quittant la chambre, puisqu’on en est très loin.

    ___

    Honky Tonk Stomp* : danse où l’on saute et tape des pieds, souvent associée à l’énergie de la danse country – Séraphin s’en sert comme image pour dire qu’il leur tirera dans les pieds.

    le mot en N* : l’usage du mot « nègre » est péjoratif car il renvoie à la désignation des esclaves (considérés comme des sous-hommes en raison de leur couleur/leurs origines), ainsi que des personnes noires par les colons (à l’époque) ou des personnes racistes (encore de nos jours). Il y a eu un large courant de réappropriation de cette insulte par la population noire.

    Aux États-Unis, il est aujourd’hui de notoriété publique que les personnes non-noires ne doivent pas utiliser ce mot, quelque soit la situation. Par exemple, si une personne qui n’appartient pas à la culture noire chante une chanson où ce mot est prononcé (par un ou une artiste noir.e), alors elle devra le censurer en le taisant.

  • Chapitre 16

    16 | 𝕄𝕚𝕤𝕤𝕚𝕠𝕟 𝕊𝕥𝕣𝕒𝕨𝕓𝕖𝕣𝕣𝕪 🍓

    7–11 minutes

    𝕌ne quinzaine de minutes plus tard, j’entre dans le quartier central d’Arlington. Une ville à l’est de Fort Worth, connue pour son taux de criminalité stratosphérique. Quelques coups d’œil aux ruelles sombres, où des silhouettes traînent à l’abri de lampadaires vacillants, suffisent à attiser la vigilance.

    Par commodité, mon gros RAM 1500 entièrement noir, bien que truffé de gyrophares discrets, ne ressemble en rien aux véhicules attribués aux forces de l’ordre. Camouflé derrière mes vitres teintées, je roule au ralenti, suivant les indications du GPS jusqu’à m’arrêter dans une rue déserte, derrière la Dodge Charger de Sawyer.

    Il descend aussitôt. J’en fais de même.

    — Merci d’être venu, dit-il d’une voix étrangement grave une fois à ma hauteur.

    J’opine.

    — Alors, c’est quoi le topo ?

    Sawyer a du mal à rester immobile et jette des coups d’œil intempestifs par-dessus ses épaules ; tantôt aux alentours, tantôt en direction de la maison défraîchie à 50 mètres de notre position.

    — Mon amie est une femme blanche, brune, jeune vingtaine ; 1m65, forte corpulence. Elle se fait appeler Strawberry ou juste Berry. À ce que j’ai compris, il s’agit de séquestration et de tentative de viol en réunion.

    — Merde.

    — Ouais, comme tu dis…

    Après m’être aussi assuré qu’il n’y a personne à proximité, j’ouvre la portière arrière de mon pick-up et soulève la banquette, révélant un double compartiment. Mes armes de poing favorites sont soigneusement rangées dans un plateau matelassé où chacune a sa place attitrée. Sawyer les contemple en me briefant.

    — Elle a réussi à se retrancher dans la salle de bains et, pour l’instant, elle tient le coup en attendant que je la sorte de là. Les suspects sont au nombre de trois et au moins deux sont armés.

    Je me pince les lèvres lorsqu’il s’empare sans hésiter du Mossberg 590 Shockwave. Les fusils à pompe sont largement utilisés pour les entrées forcées, mais en majorité lors de situations de haute menace. Comme des prises d’otages ou face à des groupes de suspects confinés et lourdement armés.

    Le cliquetis familier des cartouches s’enclenchant une par une dans le tube d’alimentation cadence nos gestes machinaux au fil de ses mots. Je choisis un des Smith & Wesson, m’assure que la chambre est vide, puis vérifie le chargeur que je compte insérer tout en demandant, assez perplexe :

    — Pourquoi ne pas appeler la cavalerie ?

    Mon arme chargée et sécurisée, j’enlève brièvement ma veste, ôte le holster contenant mon SIG Sauer et range ce dernier avec précaution avant d’enfiler un des gilets pare-balles qui se trouvent sous les sièges avant. Il serait très malvenu que l’arme de service d’un ranger soit impliquée dans une fusillade ou, pire, volée. Les autres sont toutes déclarées à mon nom et je porte seul l’entière responsabilité de leur utilisation. Ce qui ne me rend d’ailleurs pas des plus sereins quand Sawyer tient la plus dévastatrice entre ses mains.

    Mon regard pèse inconsciemment sur lui. Il grimace en secouant la tête et réponds prestement.

    — Berry a refusé. Tu sais bien, le 911 laisse des traces, pose des questions, prévient les proches et tout le tintouin… Et puis, elle bossait comme escorte, alors elle a eu affaire à la justice à diverses reprises. Elle vient juste de trouver un nouveau job, elle a pas besoin que cette soirée merdique vienne tout foutre en l’air.

    — OK. T’as essayé d’utiliser ton don pour éviter que ça se produise ?

    — Tu te doutes bien que c’était ma première idée, mais je ne parviens à remonter le temps que d’un ou deux quarts d’heure. Elle est restée coincée là-bas trop longtemps avant de m’appeler… Et de ton côté, t’es accompagné d’un de tes fantômes du moment ? Ça nous donnerait un avantage considérable.

    — Négatif. Nehemiah s’est embrouillée avec ma sœur ce matin. Je risque de ne pas la revoir avant quelques jours.

    — Tu m’étonnes, vu comme tu me l’a décrite elle a l’air complètement barrée, rit-il inopinément.

    — Vous vous seriez bien entendus, soufflé-je en jetant un œil autour de nous.

    — De ouf ! Et ta sœur, alors ?

    — Éperdument accrochée à son mari… Le point positif, c’est qu’elle m’aide à garder un œil sur lui. Paré ?

    Un air grave de retour sur son visage, Sawyer charge et verrouille une cartouche dans la chambre en manipulant la pompe d’avant en arrière. Le “clic-clic” métallique du mouvement résonne dans l’air sec de la nuit. Il enclenche ensuite la sécurité.

    — Paré.

    — Tu portes un gilet ?

    — Pas besoin. Si ça tourne mal, je nous ramène 30 minutes en arrière.

    Je soupire et le retient par le col alors qu’il entame un pas sur le côté.

    Le bleu m’interroge silencieusement, mais comprends bien assez vite quand je sors mon gilet supplémentaire. Il marmonne quelque chose d’inintelligible, dont je me fous royalement, et, motivé par mon regard intransigeant, finit par ôter sa chemise pour enfiler le gilet pare-balle.

    — Là, on peut y aller, décrété-je.

    Sawyer ronchonne encore un peu dans sa barbe pendant que je referme le compartiment sécurisé, puis verrouille ma voiture, toujours en état de vigilance. Il boutonne volontairement sa chemise bûcheron de travers, ébouriffe ses cheveux, et se gifle le visage d’une main jusqu’à obtenir une teinte rosée manifeste. Je me demanderais quelle mouche l’a piqué si je ne l’avais pas déjà vu jouer le coup de l’ivrogne à diverses occasions.

    — On y va.

    Et c’est parti pour la mission Strawberry.

    Le laissant mener la danse, je lui emboîte le pas. Nous traversons la ruelle principale à pas de loups, sous un éclairage faiblard, et empruntons le trottoir d’en face que nous remontons jusqu’à la vieille maison qui accaparait l’attention de Sawyer. Il lève le point, signalant un arrêt, et s’accroupit derrière un tas d’herbes hautes. Je suis la cadence et pose un genou à terre derrière lui. Mon arme tenue entre mes mains fermes, je lance un regard circulaire autour de nous.

    RAS*.

    Je reporte alors mon attention vers Sawyer, qui pointe la fenêtre juste au-dessus de nos têtes et murmure :

    — Berry est dans cette pièce. Je vais attirer les autres dans l’entrée, qui débouche sur la pièce principale. Ils m’ouvrent, j’entre, tu sécurises, je récupère les armes, puis ma pote.

    — Reçu, opiné-je.

    Sawyer m’indique de le suivre droit devant avec un signe de main. Je m’exécute, grimpe les escaliers du porche dans son sillage et me place discrètement près de l’encadrement de la porte d’entrée, dans le sens d’ouverture de la porte moustiquaire.

    Mon poids fait légèrement craqueler le bois sous mes pieds alors que je me balance d’un appui à l’autre, les yeux levés à la recherche de caméras de sécurité. Je n’en vois aucune et l’avant de la maison est toujours vide de passage. Entre-temps, Sawyer ouvre la porte moustiquaire et s’appuie contre le chambranle, cachant le canon court derrière sa cuisse et mon corps dans l’ombre de sa carrure.

    — Hé ! beugle-t-il en cognant sur la porte comme un fou. Je sais que t’es là, bébé. Faut qu’on parle, alors sort !

    Aucun signe de réponse.

    — Je veux pas que tu me quittes, insiste Sawyer d’une voix faussement altérée, tout en continuant à tambouriner. Et ce négro impuissant que tu baises pour me rendre jaloux, ben il te traitera jamais aussi bien que moi !

    Bordel, c’est le coup de grâce. Je me pince les lèvres, avec une réaction épidermique à l’entente de ce mot. Une telle insulte, sortant de sa bouche de blanc qui plus est, suffirait à ce qu’on se fasse bêtement allumer, et il le sait !

    — Qui c’est, le négro impuissant ? s’indigne un homme en ouvrant la porte à l’arrache.

    — Toi, crache Sawyer.

    À partir de là, tout s’enchaîne.

    Sawyer donne l’assaut, dégageant le passage d’un grand coup d’épaule dans la porte. Il entre et se déplace immédiatement sur la droite, dos au mur.

    Mon rythme cardiaque accélère, mais ma concentration reste accrue. Je retiens d’une main la porte moustiquaire, qui se referme déjà, puis pousse à mon tour violemment sur la porte en bois. Le but étant de déloger toute personne qui se tiendrait encore debout derrière.

    Tandis que j’avise deux hommes, debout yeux écarquillés autour d’un canapé délavé, la porte d’entrée bute sur quelqu’un au lieu de claquer contre le mur. Le black baraqué qui a accueilli Sawyer jure et bondit. Il brandit un putain de Glock alors que Sawyer lui hurle de ne plus bouger.

    Le canon de l’arme n’est qu’à quelques centimètres de mon buste. L’adrénaline bouillonne dans mes veines comme de l’huile sur le feu et pulse dans mes tempes. Rien n’indique que l’homme compte abdiquer, bien au contraire. Alors, ni une ni deux, je saisis son poignet et le tord vers le haut en me décalant à l’intérieur de la maison. J’assène ensuite un coup de pied véloce dans le creux de son genou, le forçant à tomber au sol tandis que je termine l’arc de cercle qui me conduit dans son dos.

    — À genoux et mains derrière la tête, aboyé-je avant d’ajouter, le regard à présent tourné vers les deux suspects tenus en joue par Sawyer. Tous les trois !

    Le grand baraqué et le typé caucasien s’exécutent.

    Dos au mur, j’avise rapidement les lieux, mon Smith & Wesson à nouveau sécurisé entre mes mains. Le Glock de mon suspect lui a échappé quand je l’ai déséquilibré et le latino tatoué n’a pas l’air très certain de vouloir se servir du calibre coincé entre son tricot de peau et son jean. Il se contente pour l’instant de l’empoigner nerveusement.

    — T’es sourd ? s’impatiente Sawyer, toujours en position. Jette ton arme au sol et croise tes putains de mains derrière ta tête !

    C’est le soubresaut dont le latino avait besoin pour obtempérer. Il se débarrasse de son flingue comme s’il lui brûlait les doigts. Ce qui me soulage d’un poids.

    J’ai beau savoir que Sawyer est capable de remonter le temps si jamais quelque chose tourne mal, je ne peux m’empêcher de craindre qu’une colère mal contenue le pousse à tirer sans réfléchir.

    — Pousse le vers moi. Toi aussi, ordonne-t-il à l’homme agenouillé à mes pieds.

    — Mais vous êtes qui, putain ? s’époumone ce dernier.

    — Ton pire cauchemar, grogne le bleu en lui jetant un regard noir. Alors ferme bien ta grande gueule.

    Un soupir blasé m’échappe. Apaiser les tensions a toujours été son point fort…

    J’avance et termine de pousser les armes aux pieds de Sawyer. Une fois qu’elles sont hors de portée de ces criminels, je me déplace dans le séjour. Ouvrant toutes les pièces qui disposent d’une porte pour vérifier qu’une quatrième menace ne se cache pas dans l’ombre.

    — RAS, annoncé-je, le pouls ralentissant déjà.

    Ma phrase à peine terminée, quelqu’un sort en trombe de la salle de bains.

    ___

    RAS : Rien à signaler.

  • Chapitre 15

    15 | 𝕀𝕞𝕡𝕦𝕝𝕤𝕚𝕧𝕚𝕥é 𝕞𝕒𝕝𝕒𝕕𝕚𝕧𝕖

    7–10 minutes

    — 𝔸lors, lancé-je pour entamer la conversation après avoir récupéré Akim. Ça a été, cette première réunion ?

    La lèvre coincée entre ses dents acharnées, le regard tourné vers l’extérieur, comme à chacun de nos trajets, il émet un grognement que j’imagine positif.

    « Tu obtiendrais peut-être de meilleurs résultats avec des questions ouvertes », déclare Améthyste depuis le siège arrière.

    Captant mon coup d’œil perçant via le rétroviseur central, elle poursuit :

    « Ce n’est qu’un conseil parmi d’autres, tu en fais ce que tu veux. Pour ce qui est de la réunion, il n’a fait qu’écouter les témoignages des habitués. »

    «Les fois précédentes, à NOLA, voir d’autres personnes sortir de ce cercle infernal, après elles aussi avoir été au plus bas, lui a toujours donné un soupçon d’espoir avant que celui-ci ne s’essouffle. Ce soir, il semble avoir été particulièrement ému par Jacqueen. »

    J’ai pu lire ce prénom sur le collier de la femme qui patientait avec lui sur le trottoir lorsque je l’y ai récupéré.

    « Elle aussi a mal vécu un deuil, celui de son fils. Il s’est suicidé après avoir sombré dans la boisson. Elle a proposé à Eli d’être sa marraine, mais j’ai l’impression qu’il hésite.»

    «Jacqueenn’a pas caché son aigreur envers son église suite aux remarques abjectes qui ont fusé entre les fidèles suite à la mort tragique de son fils. Tu sais, puisque le suicide est un des péchés les plus graves chez les catholiques. Malgré le fait qu’une messe ait été tenue en sa mémoire, elle n’a reçu que du jugement et des doigts pointés vers sa famille au lieu de soutien et de prières. C’est tellement triste… »

    « Par chance, en participant à ce genre de réunion, elle a pu bénéficier de la bienveillance qui lui avait été refusée dans sa congrégation. Eli craint sans doute qu’elle ne se rétracte en apprenant qu’il est pasteur. »

    Aussi anodin cela puisse paraître de prime abord, je comprends que ça pourrait être un coup de massue ; s’ouvrir à quelqu’un qui finit par le rejeter… J’opine donc, signifiant mon entendement à Thys.

    Durant les minutes qui suivent, seuls la radio et les interventions fantomatiques de ma sœur meublent le silence.

    — As-tu des préférences pour le dîner ? m’enquiers-je avant de quitter le centre ville pour rejoindre les quartiers résidentiels.

    — Aucune.

    — OK. On pourrait s’arrêter quelque part, ou même commander… Sauf si tu décides de te contenter des ramens qui débordent dans mon placard.

    — Peu m’importe, se désintéresse Akim d’un soupir las.

    Eh bien, ce n’est pas faute d’essayer. Thys ne pourra pas me tanner de ne pas faire d’efforts.

    « Ce qu’il peut être borné, alors !râle-t-elle en détaillant son mari, les yeux plissés.Jene lui connaissaispas ce côté capricieux. Il préfère les repas cuisinés, soit dit en passant. De la vraie cuisine ! Louisianaise ou pas, peu importe, Eli n’est pas très difficile. Il ne résiste toutefois jamais à une bonne Cajun shrimp pizza* cuite au feu de bois. Tu n’auras qu’à regarder si une pizzeria en propose aux alentours et passer commande une fois chez toi. »

    Bah oui ! Puisque je n’aspire qu’à être dans ses petits papiers…

    Mon attention se détourne vers l’écran tactile du tableau de bord lorsque la musique s’arrête au profit d’une sonnerie. La connexion de mon téléphone au Bluetooth de mon RAM étant automatique, « Le bleu » s’affiche en grosses lettres. Je décroche à la deuxième sonnerie, perplexe quant à ce que Sawyer aurait oublié de me dire. Sa voix tendue se diffuse instantanément à travers les enceintes de la voiture.

    — 10-33*, j’ai besoin de ton appui.

    — Qu’est-ce qui se passe ? m’inquiété-je.

    — Une de mes amies est dans la merde. Je t’expliquerai sur place, mais faut que tu rappliques fissa ! En sachant que ça n’a rien d’une intervention officielle.

    — OK. Je suis encore sur la route avec mon beau-frère, là.

    — J’imagine… Je t’envoie l’adresse, fais au mieux.

    — Bien reçu. Mais eh, ne fais rien de stupide avant mon arrivée.

    — Ouais, t’inquiète, élude-il.

    J’insiste alors, le ton autoritaire :

    — Ce n’est pas la réponse que j’attends de toi, Haddison.

    — Oui, d’accord. Je jure de rester tranquille jusqu’à ton arrivée. Après ça, je promets rien.

    C’est le mieux que je puisse tirer de lui pour l’instant.

    En situation critique, l’impatience de Sawyer mue en une impulsivité maladive. Selon la nature de l’urgence, il est parfois incapable de se contrôler et agit comme une tête brûlée.

    — Je fais au plus vite, conclus-je avant de reprendre sous le regard curieux d’Akim. Accroche-toi.

    «Haddison, comme dans SawyerHaddison? »m’interroge Améthyste.

    — C’était un ancien coéquipier policier, annoncé-je en feignant m’adresser à Akim. Il a besoin de moi pour une urgence.

    Malgré les tensions liées à mon départ de la Nouvelle Orléans, nous étions restés assez proches pour que j’évoque avec elle les acteurs de ma vie au Texas. Thys sait donc a priori de qui il s’agit.

    « Une urgence où tu dois risquer de causer un accident ? »s’écrie Améthyste tandis que son mari s’agrippe au siège et à la poignée de la portière.

    L’adrénaline pulse dans mes veines aussi furieusement que les chiffres défilent sur le compteur. Passé en mode conduite sportive dès que j’ai lancé l’itinéraire du point de rendez-vous avec Sawyer, je slalome à vive allure entre les voitures. Avec une précision accrue, cependant dénuée de toute considération pour le code de la route.

    — Je suis formé au pilotage tactique, ne t’en fais pas.

    Cette information, pourtant cruciale, ne rassure aucun de mes passagers. De mon côté, je suis tiraillé par autre chose que la circulation.

    — J’ignore sur quoi je vais tomber, ou combien de temps je vais être retenu, exposé-je calmement. La décision la plus sécuritaire serait de te déposer à la maison. Est-ce que je peux te laisser seul là-bas, sans crainte que tu fasses une connerie ?

    « Je croyais que tu en avais fini de le traiter comme un enfant ! »s’emporte Améthyste.

    Sauf que, contrairement à ce matin, je ne serai pas juste au pied du bâtiment, prêt à intervenir dans la foulée si Eliakim menace de rechuter.

    — Je ne suis pas un marmot, s’agace le concerné, ni un chiot que tu viens d’adopter et qui risquerait de pisser sur ton fauteuil en ton absence.

    Non, juste un alcoolique dont la lutte pour la sobriété est un combat de tous les jours.

    — L’idée de nettoyer ta pisse n’est pas vraiment ma principale inquiétude.

    — Alors qu’est-ce qui peux bien t’inquiéter, Super Ranger Beauchamp ? me provoque-t-il, ses yeux acérés braqués sur moi.

    Je ne devrais pas répliquer.

    Je ne devrais pas…

    Mais c’est plus fort que moi ! Je ne parviens pas à réfréner mon amertume.

    — Je prends une fois de plus le risque de te faire confiance, Akim. C’est ça, qui me torture l’esprit. L’idée j’en vienne de nouveau à le regretter amèrement.

    Je lui retourne un regard ferme, par intermittence puisque je dois me concentrer sur la route et les autres automobilistes.

    En plus de son corps déjà tendu par la fébrilité liée à ce trajet mouvementé, sa mâchoire se contracte sous l’effet de la colère.

    « Assez, Séraphin ! Qu’a-t-il bien pu te faire pour que tut’entêtesà le culpabiliser de la sorte ? Un quelconque différend n’aurait pas suffit à ce que tu le dédaigne ainsi. Alors que s’est-il passé lorsque vous étiez ensemble au lycée ? A-t-il fait partie des élèves qui t’ont brimé à cause de ton homosexualité ? »se désole ma sœur.

    Je me borne à secouer la tête en lui jetant un coup d’œil via le rétro central.

    « Si c’est le cas, j’en suis sincèrement navrée. Javier m’a un jour confié qu’Eli a rencontré quelques problèmes disciplinaires l’année de ses 15 ans. Il me semble que cela coïncide avec la période où tu as été harcelé par une bande de ton établissement… Peut-être s’est-il laissé influencer par des camarades peu fréquentables, mais ne mérite-t-il toujours pas ton pardon deux décennies plus tard ? »

    — Je ne boirai pas une goutte d’alcool ce soir, tranche Eliakim contre toute attente.

    S’il ne me regarde plus, son ton est solennel. Bien que j’ai tendance à procéder comme Saint Thomas l’incrédule, c’est à dire ne croire que ce que je vois, les mots du Docteur Huang me reviennent en mémoire. Je dois montrer à Akim que j’ai foi en sa promesse de sobriété. J’acquiesce alors.

    — Très bien. Je te dépose à l’angle et je file. Ça te va ?

    — Ai-je le choix ? baragouine-t-il entre ses dents.

    Il n’y a là rien de productif à répondre, ainsi m’en abstiens-je.

    Nous arrivons dans ma rue quelques minutes plus tard, sains et saufs. Je redémarre dès qu’Eliakim met pieds à terre, le double des clés dans la poche et le code de mon dispositif de sécurité franchement en tête. Améthyste reste toutefois à bord.

    « Je ne suis pas sereine quant à cet appel, Séra. »

    — J’en gérais des dizaines par jour quand j’étais flic, rationnalisé-je pour la rassurer.

    « Avoir l’habitude des interventions d’urgences ne les rend pas moins dangereuses ! J’aimerais t’accompagner, être les yeux dans ton dos, mais… »

    — Tu dois veiller sur ton idiot de mari, je sais. File.

    « Merci. Attention à toi, grand frère. »

    — Toujours, opiné-je.

    Thys me serre affectueusement l’épaule, avant de s’évaporer.

    ___

    Cajun shrimp pizza* : pizza garnie de crevettes assaisonnées aux épices cajuns, souvent accompagnées de poivrons, d’oignons rouges, de fromage, et parfois d’une touche de sauce piquante.

    10-33* : code de police pour signaler une urgence (aux États-Unis).

  • Chapitre 14

    14 | ℙ𝕖𝕥𝕚𝕥𝕖 𝕔𝕙𝕠𝕤𝕖 𝕗𝕣𝕒𝕘𝕚𝕝𝕖

    8–12 minutes

    𝕃a tarte aux noix de pécan de ce Starbucks est tout à fait succulente. Installé dans un coin tranquille, du côté de la baie vitrée donnant sur la rue et le lycée où se tient la réunion d’Akim, je déguste ma pâtisserie avec appétit.

    Ce doux mélange de crème fouettée et de sirop de maïs, trônant sur une tarte moelleuse aux noix croquantes, doit être ce qui se rapproche le plus du paradis sur Terre. Je pousse un soupir de plaisir en savourant ma bouchée, plus que soulagé de pouvoir déconnecter mon cerveau de mes tracas du moment.

    — Salut. Je peux m’asseoir ?

    Je rouvre les yeux, tombant sur le visage d’ange qui va de pair avec la voix suave du type debout à côté de ma table.

    Yeux bleus pénétrants. Lèvres fines, étirées en un sourire charmeur souligné par une fossette au menton… En bref, le grand blond qui attend patiemment ma réponse semble tout droit sorti d’une version texane d’une publicité pour un nouveau parfum Axe.

    J’ajouterais qu’il est un peu trop jeune et présente bien trop peu de mélanine par rapport au type d’homme qui m’attire habituellement, mais la vie nous envoie parfois ce dont on a besoin, et non ce que l’on veut.

    — La place est libre, indiqué-je en lui retournant un léger rictus.

    Mon invité ne se fait pas prier. Il s’installe face à moi, sans me lâcher des yeux une seconde, et minaude, son sourire en coin toujours fiché sur ses lèvres.

    — Avec un regard pareil, tu dois récolter autant d’âmes qu’une Faucheuse.

    — Prends garde, ricané-je sans plus y réfléchir. Je pourrais être tenté d’ajouter la tienne à ma liste.

    Un rire franc lui échappe.

    — Ne me menace pas de passer un bon moment, mon Séra.

    Le boute-en-train appelle une serveuse dans la foulée et commande lui aussi un désert.

    — Je voudrais la cuillère tout de suite, ma belle. Merci, ajoute-t-il avec un clin d’œil à l’attention de la rousse.

    Sawyer Haddison et sa tendance incorrigible à flirter avec tous ceux ou celles qui lui plaisent.

    — Désolé pour le retard, reprend-il en se tournant à nouveau vers moi.

    — Ce n’est pas comme si je n’y étais pas habitué, le taquiné-je.

    J’ai revêti ma casquette de flic pendant 12 ans. Sawyer a été mon bleu les deux dernières années, avant que je quitte le département de police pour intégrer les Texas Rangers. Ça fait 6 ans déjà, mais nous sommes restés en très bons termes et continuons à nous voir de temps à autre, quand nos emplois du temps le permettent. C’est devenu un excellent flic, quoiqu’un brin borderline. L’impatience est de loin le trait de caractère le plus marqué chez lui, ce qui ne risque pas de changer d’aussi tôt. Ça explique pourquoi il n’arrive jamais le premier aux rendez-vous. C’est aussi la raison pour laquelle il me pique ma bouffe si j’ai le malheur d’être servi avant lui.

    — Ça fait un bail qu’on s’est pas vu. Je t’ai manqué ?

    Effectivement, la dernière fois que nous avons passé du temps ensemble remonte au soir où j’ai débarqué chez lui à l’improviste, peu après la fin officielle de ma dernière mission. J’étais complètement paumé. C’est dans ce genre de situation que nous sommes le plus proche. Au fil du temps, Sawyer est devenu mon sas de décompression.

    Ceci dit, en temps normal, nous n’échangeons qu’à l’occasion. Ce qui nous convient parfaitement.

    Je le fixe sans rien verbaliser, alors qu’il éventre ma part de tarte avec la cuillère qu’on vient de lui ramener.

    — OK, ça valait le coup de demander, s’esclaffe-t-il face à mon absence de réponse. Dans un jour de vaine, j’aurais peut-être eu la joie de t’entendre me le dire.

    Son entrain parvient à m’arracher un nouveau sourire.

    — Merci encore d’avoir effacé toute trace d’alcool de chez moi pendant mon déplacement. Je n’aime pas demander de services à la dernière minute, mais étant pris par le temps, je n’avais pas d’autre choix.

    — T’inquiète, c’est rien. T’es toujours là quand j’ai besoin de toi, ça me fait plaisir de te renvoyer la pareille. Comment ça se passe avec ton beauf* ?

    Je soupire.

    — Pas terrible. On se parle pas beaucoup et il ne mange pas grand chose depuis que je l’ai récupéré. Le truc, c’est qu’il entame bientôt ses TIG* et, s’il ne retrouve pas une bonne condition physique, il risque de se blesser.

    — Oh, merde ! croasse-t-il bouche pleine, ses yeux céruléens grand ouverts d’inquiétude alors qu’il ne connaît pas Akim. Et son médecin, il en dit quoi ?

    — Que ça devrait aller. Il me préconise de lui laisser du temps pour s’adapter, sauf que…

    — C’est pas ta came à toi non plus de jouer de patience en attendant des résultats, s’amuse Sawyer, sans doute ravi de pouvoir me montrer à quel point il maîtrise mes rouages.

    — Y’a ça, et surtout le fait que je ne sois pas le plus tendre des hommes. J’ai pensé à embaucher une infirmière pour l’aider avec son traitement, mais le toubib dit que traiter Akim comme une personne malade ne fera que compliquer nos rapports. Du coup je vais être obligé de le surveiller, et ça sans lui montrer que je regarde constamment par-dessus son épaule.

    Heureusement, Améthyste sera là pour aider.

    — Je vois, souffle pensivement Sawyer. C’est chaud, surtout si vous pouvez pas vous piffrer. Mais, je crois que tu m’as jamais dit pourquoi. Il s’est passé quoi ?

    — Affaire complexe, éludé-je sans effort. Ta journée alors, raconte.

    — Oh, c’était la routine, mêlée à un zeste d’humour noir, ricane-t-il.

    Ce que j’apprécie chez Sawyer, en dehors de la légèreté rafraîchissante qu’il dégage, c’est son respect irréprochable pour ma vie privée. Il a ce flair d’enquêteur qui fait qu’il vise souvent juste. Il pourrait deviner ce qui s’est passé entre Akim et moi en deux ou trois questions ciblées, qu’importe que j’y réponde ou que mes expressions faciales le fassent à ma place. Mais bien qu’il affiche une personnalité assez intense au quotidien, il accepte sans mal de changer de sujet dès qu’il sent que je n’ai plus envie de m’épancher sur mes problèmes.

    Il me raconte alors sa dernière intervention de la journée, un appel saugrenu lors d’une rencontre d’amateurs de reconstructions historiques. Deux hommes noirs s’y sont apparemment incrustés sans y avoir été invités.

    — Tu les aurais vus ! Il étaient pieds nus, avec des vêtements déchirés, des traces de crasse et de grosses chaînes en pastoc autour du cou et du poignet. Ils ont mis le paquet, ces cons, rit-il en se redressant pour laisser la serveuse poser son dessert devant lui. Quand je me suis pointé, l’organisatrice était toute tremblante. Elle répétait en boucle combien ces indésirables les mettaient mal à l’aise, elle et ses invités. T’imagines bien que pour cette nana, oser souligner que l’esclavage fait partie intégrante de l’Histoire dont elle et ses potes sont si fières était on ne peut plus déplacé. Elle s’est défendue en m’assurant que ce n’est ce qu’elle souhait célébrer. Un vrai sketch, je te jure. Je me suis retenu de rire tout du long. Surtout que j’ai trouvé le sarcasme derrière le prank très bien pensé. Certaines personnes sont trop promptes à effacer les éléments dérangeants de l’histoire de notre grande et belle Amérique, comme s’ils n’avaient jamais existé, pour en glorifier seulement ceux qu’ils souhaitaient retenir. C’est aberrant.

    — Certaines personnes ? répeté-je, l’œil malicieux.

    — Ouais… Mes compatriotes Blancs. Voilà, je l’ai dit. T’es content ?

    — De ne plus avoir à gérer ce genre d’intervention débile ? raillé-je. Oh que oui.

    — C’est vrai que Monsieur préfère les gros dossiers !

    — Tout à fait.

    — Blague à part, tu te réhabitues à la vie civile ? Ça fait quoi, quatre mois que t’as bouclé ta mission.

    — Mh.

    — L’autre fois, chuchote-t-il en se penchant en avant pour plus de discrétion, tu m’as avoué que plus l’infiltration est longue, plus tu prends de temps à te retrouver. T’es quand même resté dans ce rôle de maton corrompu plus de huit mois. Et puis, y’a aussi ce qui s’est passé avec ce type…

    — Ouais, mais t’en fais pas pour moi. Ça va.

    Sawyer se calle à nouveau au fond de son siège et me toise, dubitatif.

    — T’oserais quand même pas mentir à ton ancien coéquipier, qui est aujourd’hui devenu ton meilleur ami ?

    — Qui a décrété qu’on est meilleurs amis ? l’interrogé-je, sourcils froncés.

    — T’en fais souvent, des soirées pyjama chez d’autres gens ?

    Ce n’est pas vraiment ainsi que je qualifierais les rares soirées qu’on passe ensemble. Il a toutefois raison sur un point : je le considère comme un ami. Un ami qui m’est très cher.

    — À la tienne, BFF* !

    Sawyer porte un toast enjoué à cette amitié. Je lève mon verre en riant de bon cœur et trinque avec lui.

    Je dois dire que j’admire sa détermination à plaisanter de tout, sans jamais vouloir se compliquer la vie. Vu la sombre enfance qu’il a eue, je comprends aisément sa devise : « Profiter du meilleur et enjamber le pire ».

    J’ignore combien de temps nous passons à rire et discuter avant qu’une vague de mouvements sur le trottoir du lycée n’attire mon attention. Après une petite minute, je distingue Akim aux côtés d’une femme. Comme Améthyste, elle le dépasse de quelques centimètres en taille. Faisant toutefois deux fois sa corpulence. Un regard, que j’identifie comme maternel, découle d’elle tandis qu’elle parle à Akim. Ce dernier hoche la tête en fixant son téléphone, visiblement nerveux.

    — La réunion est terminée, souligné-je à l’attention de Sawyer. Je n’ai pas vu le temps passer, merci d’être venu me tenir compagnie.

    — Avec plaisir. Voici donc ta terreur de beau-frère, observe-t-il en suivant mon regard. Vu sa faculté à te foutre en rogne ces cinq dernières années, je l’imaginais plus avec une aura de « connard charismatique » que de « petite chose fragile ».

    J’adresse une œillade maussade à Sawyer avant de revenir à Akim. Flottant dans son pull, jadis à sa taille, lèvre pincée comme s’il était sur le point de prendre une décision qui lui coûte, il suscite effectivement l’envie de le délester de la charge qui lui pèse dessus, plutôt que de le détester. Il relève la tête et je sursaute quand mon téléphone vibre sur la table. Je l’attrape pour constater qu’il s’agit d’un message venant de lui, pour m’annoncer qu’il m’attend sur le trottoir.

    — L’addition, s’il vous plaît, beugle Sawyer.

    D’abord tourné vers le comptoir, avec une main levée, il ajoute en se détournant vers moi.

    — Tu peux y aller, c’est moi qui régale.

    — Merci, je te le revaudrai, déclaré-je en me levant.

    — Oh, c’est rien. Un câlin et on est quitte.

    Il se lève à son tour, les bras grands ouverts.

    — Haddison…

    — Quoi ? Allez, je le mérite ! Tu sais que je le mérite.

    Je pousse un soupir, mais ne peux résister ni à son sourire ni à l’entrain qui brille dans ses yeux. Je m’avance alors et le gratifie d’une accolade. Le sale gosse en profite pour me plaquer une bise sur la pommette, malgré le trillions de fois où je lui ai répété de s’abstenir de ces démonstrations d’affection.

    — Je t’ai eu ! se réjouit-il, les yeux pétillants à présent de malice.

    Je bougonne.

    — T’es chiant, sérieux.

    — Je dirais plutôt adorable. Mais c’est qu’une question de point de vue ! À bientôt, mon Séra, me salue-t-il avec un clin d’œil.

    J’opine pour toute réponse, prends une grande inspiration, et me dirige lentement vers la porte du Starbucks.

    ___

    Beauf : contraction de « beau-frère »

    TIG (Travaux d’intérêt général) : sanction pénale qui consiste à travailler de façon non rémunérée au profit d’un organisme habilité pendant une durée d’heures définie lors de la condamnation.

    BFF : se traduit par « Meilleur ami pour toujours » (Best Friend Forever).

  • Chapitre 13

    13 | ℙ𝕣𝕠𝕞𝕖𝕤𝕤𝕖 à 𝕥𝕖𝕟𝕚𝕣

    7–10 minutes

    𝕌n calme relatif a regagné la maison après le départ fracassant de Nehemiah.

    Eliakim et moi avons petit déjeuné ensemble, comme convenu, toutefois accompagnés d’un silence de mort. Ce dernier nous a suivi jusqu’à mon pick-up, puis tout le long du trajet menant au centre médical du Docteur Huang. Seules les interventions ponctuelles d’Améthyste, qui s’émerveille de découvrir les singularités du paysage texan, m’ont amené un vent de bonne humeur au milieu de la tension ambiante.

    — Merci de votre sollicitude, Docteur Huang.

    Mon attention se détourne instantanément de mon écran d’ordinateur. J’avise le spécialiste et son patient, qui échangent une poignée de main cordiale en sortant de la salle de consultation sous le regard satisfait d’Améthyste.

    — Je vous en prie, Eliakim. Prenez le temps de réfléchir à ce dont nous avons discuté et n’hésitez à me contacter dès que vous en ressentirez le besoin.

    — J’y penserai, assure Akim avec un frêle sourire qui disparaît en quelques secondes.

    Il m’adresse ensuite un bref regard et se dirige vers le bureau de la secrétaire médicale, juxtaposé à l’entrée de la salle d’attente où je viens de poireauter plus d’une heure. Ceci dit, entre brûler du carburant pour refroidir la chaleur écrasante de l’habitacle de mon RAM et continuer à bosser sur l’affaire de Nehemiah dans le confort du centre médical, le choix a vite été fait.

    Je termine de ranger mon PC portable dans mon sac quand le Docteur Huang arrive à ma hauteur.

    — Rebonjour, Monsieur Beauchamp. J’aimerais m’entretenir avec vous un instant, si vous le permettez.

    — Bien sûr, acquiescé-je en me levant.

    Un sourire avenant adoucit les traits du quinquagénaire. Comme beaucoup d’autres, il doit lever la tête pour me regarder. Mais malgré sa stature modeste et ses deux têtes de moins, le Docteur Huang dégage une autorité tranquille. Ses yeux en amande suivent mon mouvement, trahissant à la fois une attention aiguisée et une profonde bienveillance. Je sais par ailleurs, pour avoir collaboré avec lui avec plusieurs victimes, qu’il pèse chacun de ses mots avant de les prononcer.

    Glissant les mains dans les poches de sa blouse blanche immaculée, ajustée par-dessus des vêtements eux aussi impeccables, il commence :

    — Comme vous devez l’imaginer, votre beau-frère et moi avons longuement discuté. Malgré une certaine réticence au début, il a été très réceptif et notre échange s’est avéré positif.

    — C’est une bonne chose.

    — Tout à fait. J’ai néanmoins estimé important de venir à vous pour mettre en lumière certains points, dans le strict intérêt de mon patient et en respectant le secret professionnel. Cela va sans dire.

    J’opine, l’incitant à continuer tout en occultant l’arrivée d’une Améthyste curieuse à nos côtés.

    — Bien, reprend le psychiatre, les mains prêtes à accompagner son discours. À l’instar de la majorité des personnes qui se retrouvent dans sa situation, Eliakim est conscient des risques médicaux liés à son addiction. Essayer de l’effrayer ou de le culpabiliser a très peu de chance de porter ses fruits. J’ai senti en lui une réelle volonté de s’en sortir, mais aussi la présence de doutes qui alimentent ses craintes. Il dit par exemple avoir du mal à s’ajuster à son nouvel environnement. Bien que cela soit encore normal à ce stade, cette partie de son mal être ne s’estompera que s’il ressent que vous croyez en lui. En sa capacité à vaincre son addiction.

    Je me retiens de soupirer en levant les yeux à l’idée que ce couillon ose se plaindre de moi.

    — Je n’aurais pas accepté de m’impliquer dans sa réinsertion si ce n’était pas le cas, souligné-je, un brin agacé.

    — Très bien. Seulement, votre implication factuelle ne suffira pas. Vous devrez montrer votre accessibilité émotionnelle. Plus important encore, faire preuve de patience et vous adapter à son rythme autant que faire se peut.

    Mais bien sûr…

    « Sans vouloir te titiller, c’est un peu ce que j’essaie de te dire depuis le début, renchérit Thys. Le Docteur Huang a beaucoup plus de tact que moi, je te l’accorde. »

    Je lui lance une brève œillade.

    Si je devais passer à tous les caprices d’Eliakim, j’aurais dû accepter qu’il se défile pour ce rendez-vous et je ne serais pas là à écouter ces conneries. 

    Constatant sans doute que son conseil bute contre mon opinion personnelle, le toubib poursuit d’un air compatissant.

    — J’ai pleine conscience que vos rapports ne sont pas des plus cordiaux. Mais brusquer Monsieur Día dans son parcours vers la sobriété risque de s’avérer contre-productif.

    Je me pince les lèvres alors qu’Améthyste hoche la tête avec approbation.

    — En toute honnêteté, Doc, j’ignore si je serais en mesure de lui apporter ce genre de soutien. Il l’obtiendra peut-être de son parrain, une fois qu’il aura commencé les réunions. Je pourrais aussi lui trouver une infirmière qui le chouchoutera et s’assurera qu’il prend bien ses médocs. Ça, c’est dans mes cordes. La disponibilité émotionnelle, beaucoup moins.

    — Je l’entend, Monsieur Beauchamp. Notez toutefois que votre beau-frère semble tout à fait capable de gérer sa transition médicamenteuse. Ce dont il a besoin, en dehors d’un traitement et de stabilité, c’est que l’on croit en lui afin que ses progrès se concrétisent sur le long terme. Vous avez déjà pris une initiative admirable en l’accueillant chez vous. Cela implique cependant que vous êtes sa seule famille au Texas. Le traiter comme une personne diminuée risque de le déstabiliser davantage, en plus de creuser le fossé d’incompréhension qui se dresse entre vous.

    « En d’autres termes : Eli a besoin que tu sois bienveillant à son égard, même s’il refuse de l’admettre. »

    « Je conçois que ce soit difficile pour toi vu votre passif, dont je n’ai aucune idée puisqu’aucun d’entre vous n’a jamais voulu me confier ce qui a causé une inimitié si féroce… Mais si tu veux vraiment qu’Eli retrouve sa lumière, tu as une promesse à tenir. »

    Je ronge péniblement mon frein.

    Une fois de plus, Akim se retrouve dans le rôle de la victime dépassée par la situation.

    Une fois de plus, je suis celui qui peut aller se faire foutre avec ses sentiments pourvu que mon putain de sacrifice le sorte de sa merde.

    Je prends une profonde inspiration pour éviter que ma tension monte en flèche.

    — OK, je garde tout ça en mémoire. Autre chose ? m’efforcé-je d’ajouter en feignant un calme plat, avant de regarder l’heure sur ma montre.

    — Pas dans l’immédiat, non. Sans doute êtes-vous comme moi-même pris par le temps, badine le toubib. Vous avez mes coordonnées, Monsieur Beauchamp. N’hésitez pas à prendre rendez-vous, à l’occasion, afin que nous puissions discuter plus amplement de votre positionnement.

    — Mh-mh… Bonne journée, Docteur Huang.

    Nous échangeons un poignée de main cordiale, puis je me dirige nonchalamment vers la sortie.

    « Ton « Mh-mh » se traduit par : « Attends toujours ». Je me trompe ? » lance ma sœur pendant que le médecin salue Akim une dernière fois.

    Je la regarde en biais pour seule réponse.

    Une fois que son mari a récupéré son ordonnance, nous empruntons l’ascenseur pour quitter le centre. La chaleur extérieure nous frappe de plein fouet à l’ouverture des portes automatiques. Akim soupire et attrape son t-shirt pour s’aérer alors que nous progressons sur le grand parking.

    — Ai-je le droit de sortir seul ? lâche-t-il soudain lorsque nous arrivons aux abords de mon pick-up.

    Je fronce légèrement des sourcils, assez médusé par son interrogation.

    — Bien sûr que oui, finis-je par répondre en déverrouillant les portières. Je ne te retiens pas captif, à ce que je sache.

    — Ce n’est pas l’impression que j’ai.

    Sur ça, il s’installe dans le véhicule armé de son air renfrogné habituel.

    Évidemment, son épouse s’empresse de défendre son attitude exécrable.

    « Ne le prends pas au sérieux, Séra. Il est juste encore grognon par rapport à hier soir, cela lui passera. »

    Un soupir m’échappe. Je n’en pense pas moins et choisis toutefois de ne pas réagir à la provocation. Grimpant à mon tour à bord, je poursuis aussi calmement que possible :

    — Je veux juste que tu me notifies de tes déplacements et que tu respectes le couvre-feu établi à 20h tapantes.

    Il acquiesce à peine.

    En plus de ma sœur, j’ai les ressources nécessaires pour le pister à la minute près. Où qu’il soit. J’aimerai cependant m’assurer de pouvoir placer un minimum de certitude en ce qu’il me dira.

    — Tu souhaites te rendre quelque part ? m’enquiers-je, essayant d’être le plus diplomate possible.

    — Pour l’instant, uniquement au centre commercial.

    Sans doute pour récupérer ses médicaments. J’ai peu d’inquiétude à avoir quant à un dérapage, puisqu’Améthyste sera avec lui et viendra me trouver à la moindre alerte.

    — OK. Je peux t’y déposer.

    « Le médecin l’encourage à découvrir la ville et trouver des lieux où il se sent apaisé, m’informe Thys. Il y a-t-il un endroit qui te vienne en tête ? »

    Après quelques minutes de réflexion, où je suis un peu distrait par le retour de la pléiade de tics nerveux émanant d’Akim, je réponds à haute voix à son attention.

    — Si jamais il te prend l’envie de t’aérer l’esprit, y’a de nombreux espaces verts en ville, proposé-je en l’observant se ronger la peau de l’index du coin de l’œil. Candleridge Park est de loin le moins fréquenté. T’y croisera quelques familles qui viennent pique-niquer autour de l’étang, mais c’est plutôt calme et y’a des sentiers pour la marche.

    — J’en prends note.

    Son ton, sa posture fermée et sa façon de tourner son attention vers le paysage urbain sont assez évocateurs. Notre conversation s’arrête donc là.

    Nous aurions pourtant tant de choses à évoquer, si seulement nous n’éprouvions pas tant de réticences à échanger. Qu’il s’agisse de mots, ou même de simples regards.

  • Chapitre 12

    12 | 𝕍𝕒𝕘𝕦𝕖 𝕕𝕖 𝕗𝕦𝕣𝕖𝕦𝕣

    9–13 minutes

    ℙenché devant le miroir de la salle d’eau, je termine de rincer mon visage, puis y étale méticuleusement de la mousse avant de commencer à me raser.

    Mon regard distrait suit mes gestes mécaniques.

    Toute mon attention devrait se porter sur la lame qui racle ma peau, et non sur la journée à venir. Pourtant, ma nouvelle implication dans la vie de ce satané Eliakim Día occupe malgré moi toutes mes pensées.

    « ¡ Ay ay ay, qué vista más hermosa !* »

    Déconcentré, je m’entaille légèrement la joue lorsque cette voix joviale s’élève dans mon dos.

    — Nehemiah, soufflé-je en avisant le reflet de son visage rieur via la glace. On a établi des limites à ne pas franchir.

    « Roh, ça va… râle la fantôme en levant les yeux au ciel, bras croisés sur son buste. J’arrive à te pister parce que je connais l’énergie que tu dégages, mais je peux pas deviner où t’es ni ce que tu fais quand je débarque. »

    — J’en ai tout à fait conscience. Ça ne t’empêche pas d’afficher un tant soit peu de pudeur dans ce genre de situation.

    J’éponge brièvement ma coupure tandis que, en dépit de mon air sévère, Nehemiah explose de rire.

    « Alors là ! Si tu t’attends à ce que je ferme les yeux à chaque fois que je te tombe dessus à poil, tu peux oublier. Je suis peut-être plus faite de chaire et de sang, mais me priverais jamais de mater un beau cul et le tien est de compétition ! »

    Poussant un soupir blasé, je tends le bras et attrape une serviette avec laquelle j’entoure mes hanches pour couvrir ma nudité.

    « Bon, d’accord ! finit-elle par céder sous l’insistance de mon regard peu amène, qui pèse sur elle via le miroir. Je peux attendre que tu finisses de te pouponner. Je crois avoir senti la présence de ta sœur dans la pièce d’à côté. On dirait que je vais devoir me contenter d’elle comme distraction le temps que tu te rendes présentable. »

    À peine ai-je le temps d’ouvrir la bouche, elle se détourne et traverse le mur menant à la chambre d’ami.

    — Bon sang, Nehe…

    Compte tenu de sa personnalité intrusive, je sais pertinemment que les choses risquent de mal tourner si elle reste trop longtemps avec Améthyste. Je me dépêche alors de débarbouiller ma barbe de cette foutue mousse à raser et enfile mes vêtements à la va-vite.

    Mes pieds nus dérapent sur le parquet quand je sors de la salle de bain, dans la précipitation la plus totale. Je me stabilise sans mal, mais reste figé sur place. Ce à quoi je m’attendais le moins au monde à l’instant présent, c’est tomber nez-à-nez avec Akim.

    La surprise l’immobilise aussi quelques secondes où il me dévisage. D’abord pris de court, puis de son air renfrogné usuel.

    Notre échange de cette nuit peut-être encore coincé en travers de la gorge, il adopte instinctivement une posture fermée.

    Debout au côté d’Améthyste, non loin d’Eliakim et de la porte qu’il vient tout juste de franchir, Nehemiah profite du lourd silence planant dans le couloir pour prendre la parole.

    « C’était donc ça ton urgence familiale… Ta frangine vient de faire les présentations alors, promis, je vais pas te refaire une scène. J’avais pas capté que tu partais sauver ton beau-frère. Vu sa mine de chien battu avant que tu le fasse passer en mode défense, je te pardonne de me laisser tomber un moment. D’ailleurs, je t’aurais accompagné si tu m’avais dit que les produits de la Louisiane faisaient autant saliver ! Je connaissais déjà le modèle caramel chaud, je découvre le chocolat noir craquant et, pour tout dire, je me demande quel goût il a quand il est en pleine forme et qu’il fond dans la bouche.

    Elle avise Améthyste, l’air taquin et un doigt aguicheur entre les lèvres.

    Peu coutumière, ni même guère friande, de ce genre d’humour, Thys s’en offusque sur le champ.

    « Tu parles de mon mari, je te rappelle ! »

    Sa réaction outragée ne fait que titiller le côté provocateur qui anime Nehemiah. Cette dernière ricane exagérément, avant de répondre :

    « Je sais bien, ma chérie. Mais j’en ai connu beaucoup, des maris, et c’étaient jamais les miens. »

    « Vois où ça t’as conduite ! »

    Putain, Améthyste, t’as fais exactement ce que je craignais…

    Les yeux de Nehemiah s’écarquillent. Sans surprise, son faciès joueur s’assombrit d’un coup.

    « Je suis pas morte parce que je baisais des maris infidèles, Miss Perfection. Je suis morte parce qu’on m’a enlevée, vendue, battue et violée si sauvagement que je me suis vidée de mon sang par tous les orifices possible ! »

    Sa colère fulgurante englouti la pièce. Mes poils se hérissent sur mon épiderme, réaction caractéristique en présence d’un esprit en pétard.

    « Alors tu ferais mieux d’apprendre à la fermer quand tu sais foutrement rien de ce que t’avances ! »

    Paraissant lui aussi ressentir la vague de fureur de Nehemiah, Eliakim frissonne. Les lumières du plafond se mettent à clignoter frénétiquement, ce qui attire son attention, et l’une d’entre elle explose soudain. Nous avons tous deux le réflexe salvateur de protéger nos visages entre nos bras.

    Lorsque Akim et moi relevons nos têtes, Nehe a disparu.

    — Bon sang ! Que vient-il de se passer ? halète mon colocataire d’infortune.

    — Ma baraque est hantée, lancé-je laconiquement malgré la lueur de panique dans ses prunelles. Tu finiras par t’y habituer. Je vais m’occuper de nettoyer les éclats de verre, on petit déjeune dans 15 minutes.

    Il fronce des sourcils, se demandant surement dans un premier temps si mon histoire de fantômes n’est qu’une blague de mauvais goût. Puis, décidant de simplement d’ignorer cette remarque, il fini par grogner :

    — Je n’ai pas faim.

    — Je m’en fiche. En plus des modalités légales de ta réhabilitation, je t’ai remis les règles à respecter sous ce toit. Je te demande même pas de m’adresser la parole si t’en as pas envie. En revanche, j’attends de toi que tu t’alignes aux règles que je viens d’évoquer. On se retrouve donc à table, dans 15 minutes.

    Akim me sert une tronche encore plus hargneuse. Mais, au risque de me répéter, je m’en fiche éperdument. Y’en a une autre à qui je dois adresser deux mots pour remettre les choses en perspective.

    Comme à chaque fois que Nehemiah se volatilise avec force et fracas, je me dirige vers le débarras pour récupérer pelle et balai. Bien qu’elle affiche encore une moue bougonne, Améthyste sait que nous devons discuter. Elle consent donc à me suivre et laisser Eliakim retourner bouder seul dans sa chambre.

    Une fois dans l’autre pièce, je tire sur la chaînette pour éclairer l’endroit. Dès que la porte se referme derrière Thys, je me retourne et embraye :

    — Tu te sens mieux maintenant ?

    Le désarroi danse dans ses iris limpides.

    « Je suis navrée, je… je ne savais pas qu’elle- »

    — Qu’est-ce qui t’a échappé quand je t’ai informé qu’elle a eu une fin affreuse ?

    « Comment voulais tu que j’imagine un scénario aussi terrible ? » se défend-elle à juste titre.

    Son air sincèrement désolé me pousse à redescendre d’un cran.

    — Tu ne pouvais pas, je te l’accorde. Mais contrairement à ce que tu sembles penser, le mode de vie de cette petite n’y est pour rien dans ce qui lui est arrivé. Elle sortait de l’université où elle suivait son cursus de NTC le soir où elle a été kidnappée. Ses ravisseurs font sans aucun doute partie d’un réseau de trafiquants d’êtres humains. Ils l’ont vendue au plus offrant et la suite, tu la connais.

    « Est-ce toi qui a découvert son corps ? » s’enquiert ma sœur, après une courte hésitation.

    Je m’adosse à une étagère en soupirant.

    — Négatif. Nehemiah ne m’a toutefois pas épargné la vision détaillée de l’agression et de son agonie lors d’une de ses premières crises de nerfs.

    La barbarie dont elle a été victime, ses hurlements déchirants, aussi bien que toute la détresse qu’elle a pu ressentir s’agglutinent dorénavant aux horreurs qui nourrissent mes cauchemars.

    — En vérité, je n’ai pas encore réussi à retrouver sa dépouille. Et, merde, Dieu seul sait combien ça me ronge. Mais depuis quatre mois que je suis dessus non-stop, j’ai découvert très peu d’indices et encore moins de pistes. Nehe a beau m’avoir aiguillé en me montrant pas mal de choses, elle ne sait rien de l’endroit où elle a été emmenée avant d’être agressée, étant donné qu’elle avait les yeux bandés… Elle n’a pas non plus le moindre souvenir des évènements survenus durant les heures qui ont suivi sa mort.

    « Mince. »

    — C’est assez commun après un traumatisme aussi violent. Le pire pour elle, ça reste quand même de voir ses parents dépérir. Jusqu’à présent, les autorités ignorent ce qui lui est vraiment arrivé. Elle est juste portée disparue et ils estiment qu’elle a pu simplement tout plaquer sans en avertir ses proches. Je suis encore dans la phase où je rassemble assez de preuves tangibles qui puisse attester du contraire.

    « Seigneur, que de malheur. Je suis d’autant plus navrée d’avoir réagit de façon aussi virulente à son égard. »

    — Tu lui diras ça quand tu la reverras.

    « Je n’y manquerai pas, assure ma cadette avant de reprendre. Dis, Séra, je ne voudrais pas me montrer indiscrète, mais cela me turlupine. Nehemiah était-elle jadis un homme ? »

    — Mh, elle l’assumait pleinement et croquait la vie à pleines dents. Un peu trop au goût de certains. Ça explique en partie qu’aucun agent n’accorde de crédit à sa disparition soudaine.

    La majorité de mes collègues sont pourtant capables de retourner ciel et terre pour retrouver une petite blonde innocente, même s’ils n’ont que l’ombre d’un doute concernant la situation. Mais, jusqu’ici, personne au bureau des Ranger ne semble s’inquiéter du sort d’une jeune trans d’origine nicaraguayenne.

    Améthyste m’adresse un sourire compatissant.

    « Tu as toujours eu le cœur sensible face à l’injustice. J’espère que tu pourras poursuivre ton investigation malgré la présence d’Eli et que tu élucideras enfin le meurtre de cette malheureuse. »

    — Je l’espère aussi.

    Comme j’espérais, du plus profond de mon cœur, épingler le connard qui a ôté la vie à ma petite sœur il y a de ça deux ans.

    Toutes mes enquêtes ne se déroulent malheureusement pas comme je le souhaiterais.

    « Séra… »

    La voix timide de ma sœur me sors de mes sombres pensées.

    Oui ?

    Nos yeux perçants s’accrochent, avec la douceur d’antan.

    « Je conçois que cette cohabitation soit tout aussi inattendue et délicate pour toi qu’elle l’est pour Eliakim. Je m’excuse sincèrement de t’avoir autant sermonné depuis mon retour inopiné dans ta vie, mais il est si… perdu ! Je me fais un sang d’encre pour lui, à chaque seconde qui s’écoule, et je souhaite vraiment qu’il puisse prendre ce nouveau départ dans les meilleures conditions. »

    — Je comprends, marmonné-je. Lui et moi, on est juste… trop différents. Mais tu as raison, il a besoin de mon aide. Alors je vais prendre sur moi et redoubler d’efforts pour aplanir les angles.

    « Merci, grand frère. Allez, viens. » lance-t-elle en m’attirant dans ses bras.

    Un rire étonné m’échappe.

    — C’est la récompense à ma promesse de bonne conduite ?

    « Cesse donc de tout analyser, Ranger Beauchamp ! rit-elle en retour. J’ai juste envie de te faire un câlin et je suis sûre qu’à toi aussi, ça te manque. »

    — Tes câlins forcés ? m’esclafé-je avant de reprendre sous son regard faussement blasé. Non, c’est vrai, ils me manquent… Tu me manques, Thys.

    « Je sais, soupire-t-elle en se blottissant contre mon buste. Et il faut que tu saches que si je ne me suis pas montrée à toi ces deux dernières années, c’est parce que je craignais que ma présence dans le monde des vivants te contrarie. Je craignais qu’au fond de toi, tu penses que je ne suis pas passée de l’autre côté car l’auteur de ma mort reste un mystère. Mais si je suis encore là, c’est pour Eliakim. Je ne voulais pas que tu t’entêtes à me convaincre de l’abandonner lorsque je t’aurais avoué cette vérité. Alors, j’ai égoïstement choisi de me cacher de toi. Mais tu peux être sûr que je n’ai jamais cessé de m’inquiéter de ton bien-être. »

    La joue callée contre sa tête, j’opine et resserre mon étreinte.

    Je n’ai aucun mal à comprendre son raisonnement, puisque c’est exactement la façon dont j’aurais réagit.

    Améthyste et moi sommes tous deux butés comme des ânes, alors savoir qu’elle restait sur terre à cause de cette enflure n’aurait fait que créer de regrettables tensions entre nous.

    — Merci de me l’avoir dit, petit soleil.

    « Merci d’avoir répondu à mon cri de détresse. »

    ___

    Traduction « ¡ Ay ay ay, qué vista más hermosa ! » : Ouh lala, quelle belle vue !

  • Chapitre 11

    11 | Œ𝕚𝕝 𝕔𝕠𝕞𝕡𝕝𝕒𝕚𝕤𝕒𝕟𝕥

    5–8 minutes

    𝕄on élan s’arrête net.

    Je reste assis sur mon matelas, les yeux plissés.

    — Il est encore au lit ?

    « Oui », opine-t-elle, les mains croisées sur son ventre, mais agitées tant elle est soucieuse.

    — Endormi ?

    « Oui ! »

    — Alors où est l’urgence ? grogné-je, mécontent d’être sollicité pour si peu.

    « Je viens de te le dire ! Il est plongé dans un de ses cauchemars récurrents. Mon cœur s’émiette d’autant plus à l’observer souffrir de la sorte en me sachant dans l’incapacité de le soulager. Mais tu le peux ! Alors, s’il te plait, Séra, va le réveiller. »

    Rongeant mon frein, je me lève mollement, pas vraiment pressé darriver à la chambre dami.

    Une fois devant, je toque à la porte close. Ce qui émule limpatience de Thys.

    « Il dort, Séra. Ouvre ! »

    Je mexécute en retenant un soupir. Mon regard tombe directement sur son mari, allongé dans le grand lit installé à l’angle des murs.

    Selon mon aide à domicile, leur couleur mocaccino se marie parfaitement avec les draps perle dans lesquels Akim est emmitouflé. Cest toutefois sa peau, luisante de sueur sous les rayons de lune filtrant à travers les rideaux de la fenêtre, qui capte malgré moi mon attention.

    Je ravale un grondement malvenu, agacé de constater à quel point même dans cet état, il parvient à jouer avec mon esprit.

    — Eliakim ? l’appelé-je d’un ton ferme, sans bouger de l’encadrement.

    Plongé dans un sommeil tourmenté, il continue de gesticuler, marmonner et geindre tout azimut.

    « Mais enfin, ne sois pas si rustre ! Tu es censé le réveiller en le rassurant, pas en lui hurlant dessus depuis la porte. »

    Et puis quoi encore…

    Je jette à ma sœur une œillade en coin et reprends deux tons plus fort :

    — Akim ! Réveille-toi.

    Le tour est joué. Le dormeur se redresse en sursaut.

    « Lhabitude de nen faire quà ta tête te colle vraiment à la peau ! » peste Améthyste avant d’accourir vers lui.

    Glissant les mains dans les poches de mon short, je roule des yeux alors que Thys s’installe auprès de son mec. Je suis sûr qu’elle le bercerait comme un gosse si elle en avait la possibilité. À la place, elle lui susurre des mots réconfortants alors qu’il y a très peu de chance qu’il les perçoivent ; eux ou sa présence. Mais à le voir haleter, le T-shirt trempé, les yeux complètement exorbités et l’air hagard, je conçois parfaitement l’élan protecteur d’Améthyste.

    — Ça va ? m’enquiers-je d’une voix neutre une fois Akim à peu près calmé.

    Il lève brusquement la tête, ne semblant se rendre compte de ma présence qu’à cet instant, et fronce ses sourcils en bougonnant :

    — J’ai l’air d’aller comment ?

    — En toute honnêteté ? On dirait un zombi tout droit sorti de la série Walking Dead. Tu veux que je te ramène une bouteille d’eau, ou tu préfères de la chair fraîche ?

    Contre toute attente, Akim pouffe d’un léger rire avant de répondre posément :

    — L’eau fera l’affaire.

    J’opine, sans rien ajouter, et traverse le salon pour aller lui chercher une bouteille au frigo de la cuisine. Quand je reviens dans la modeste chambre qu’il occupe temporairement, Thys n’a pas bougé d’un pouce. Assise en demi tailleur derrière Eliakim, elle le cajole vainement et m’adresse un sourire reconnaissant lorsque je lui tends l’eau.

    — Merci, souffle-t-il, encore un peu troublé par sa terreur nocturne. Pourrais-tu juste… te couvrir un peu plus décemment en ma présence ?

    Mh, finalement, son problème est tout autre.

    Tandis qu’il ouvre sa bouteille, le visage détourné de ma charmante personne, je baisse les yeux vers mon buste dénudé et réplique, l’air faussement navré.

    — Oh ? Oui, bien sûr. Je prévois d’ailleurs de m’acheter une longue toge aujourd’hui, histoire de m’assurer de ne plus porter une tenue qui te mette mal à l’aise quand je déambule chez moi.

    J’insiste bien sur ces deux derniers mots. Akim soupire et se renfrogne, à vue d’œil agacé par mon sarcasme, mais il ne rétorque rien. Pas de remontrance du côté de Thys non plus, elle se contente de me fixer avec une moue blasée.

    — Je retourne me coucher, annoncé-je en tournant les talons.

    — Attends, accorde-moi une minute de plus, s’il te plait.

    Son excès de politesse me met tout de suite la puce à l’oreille. Je reste cependant à l’écoute de ce que je suspecte d’être une nouvelle requête absurde.

    Les yeux rivés sur ses draps défaits, il se râcle légèrement la gorge avant de poursuivre :

    — Je n’ai pas réussi à dormir une nuit complète depuis mon arrivée ici. Je pense… avoir besoin d’un peu plus de temps, pour me faire à mon départ de Louisiane, prendre mes marques ici, m’adapter à notre cohabitation d’infortune… Alors, je me disais qu’on pourrait peut-être reporter mes obligation du jour à, disons, début de semaine prochaine.

    — Tu veux dire ton premier rendez-vous avec le docteur Huang et ta séance aux AA ?

    — Comme je l’ai dit, je viens tout juste d’arriver et je–

    — On est rentrés y’a deux jours. Je t’ai laissé t’installer tranquillement hier, mais t’es au Texas dans un but bien précis. Ce ne sont pas des vacances.

    — J’en ai conscience ! Je suis d’ailleurs sobre depuis bientôt 5 jours. Je peux bien attendre encore deux jours de plus avant d’aller aux réunions de ce week-end.

    Je peine à retenir un rire dédaigneux.

    — Je te signale que t’avais pas d’autre choix que la sobriété pendant que t’étais dans les vapes. Presque deux jours, allongé inconscient dans un lit d’hôpital après un accident causé par ta énième cuite. Accident qui a bien failli coûter la vie à une personne innocente, souligné-je en le fixant.

    Ses doigts se crispent sur sa bouteille en plastique, qui émet un couinement dramatique tandis qu’il grogne :

    — C’est bon, j’ai compris. Tu aurais simplement pu dire « Non ».

    — J’aurais pu. Tout comme tu aurais pu t’abstenir de me demander ça. Tu sais pertinemment que tu dois commencer un suivi complet le plus tôt possible.

    Akim coupe court à toute discussion en se refermant comme une huître. Il se débarrasse de la bouteille sur la table de nuit avant de se recoucher et se recouvre en me donnant le dos.

    Grand bien lui fasse.

    Je me détourne de cette scène digne d’un caca nerveux et m’éclipse en refermant nonchalamment derrière moi.

    Sans surprise, Améthyste traverse la porte en chêne pour me faire une de ses leçons de morale existentielles.

    « Cet homme vient tout juste de quitter toute sa famille et la seule communauté qu’il n’ait jamais connu dans le seul but de se reprendre en main. Est-ce trop te demander de le ménager ? »

    Plus que saoulé par ses réflexions biaisées, je me tourne vers elle et la prend entre quatre yeux.

    — Avant de soumettre son dossier au procureur, je l’ai peaufiné étape par étape. Réunions aux alcooliques anonymes, entretiens avec des professionnels pour l’accompagner dans son parcours de désintoxication et son deuil, activités caritatives afin de confirmer sa réinsertion parmi les bons citoyens de notre beau pays… J’ai sélectionné avec soin toutes les démarches qui favoriseraient l’acceptation d’une sentence clémente mais surtout sa réhabilitation. Et je compte m’y tenir. Si tu voulais que ton mec reste enfoncé jusqu’au cou dans sa merde, sous l’œil complaisant de ses proches, fallait pas me demander d’intervenir.

    Après m’avoir considéré une longue minute, comme si elle peinait à comprendre mon exposé de la situation, Améthyste plisse le front, la main posée sur sa poitrine.

    « Je te savais pragmatique, mais quand es-tu devenu si froid, Séraphin ? »

    Sans doute la énième fois que mon cœur a été piétiné sans remords par une personne en qui je plaçais une confiance aveugle.

    — J’en ai peut-être pas l’air, mais moi aussi, je manque de sommeil, conclus-je pourtant d’un ton plus doux. Bonne nuit, Thys.

  • Chapitre 10

    10 | 𝕊𝕠𝕦𝕧𝕖𝕟𝕚𝕣𝕤 𝕕’𝕒𝕕𝕠

    5–7 minutes

    𝔸ujourd’hui encore, on profite au max du fait qu’il n’y ait personne chez Akim.

    Il glousse un peu quand je fourre ma langue dans sa bouche, mais ça vire en gémissement quand j’empoigne son cul super musclé par-dessus son bas.

    On se galoche jusqu’à plus de souffle. Ses doigts se referment sur mes nattes et il tire dessus, interrompant notre baiser pour soupirer mon prénom contre mes lèvres.

    Même à travers son jean, je sens sa pine bien raide quand il frotte son bassin à ma cuisse. Je murmure contre sa bouche :

    — On se déshabille ?

    Déjà essoufflé par l’excitation, Eliakim opine. Ses mains, toujours aussi timides que la première fois, s’attaquent à mon pantalon pendant que je vire ma chemise. De mon côté, je ne perds pas une seconde pour le débarrasser de ses habits de boy-scout une fois libéré des miens. On se retrouve vite en sous-vêtements, assis l’un face à l’autre.

    — T’es sûr qu’il reste des capotes ?

    — Oui, halète-t-il.

    Akim descend ensuite du lit à la va-vite. Il s’agenouille juste à côté et fouille dessous pour sortir son trésor de ce qu’il appelle fièrement sa « boîte à secrets ».

    En plus des préservatifs que je nous ai récemment acheté, il y cache son journal intime et un vieux magazine Playboy.

    Il revient s’asseoir face à moi en brandissant son butin, tout sourire. J’y répond avec un léger rire.

    — Ça devrait être interdit d’être aussi adorable. Je te grimpe dessus ?

    Pris de cours, Akim secoue la tête, les joues rouges.

    — OK. Tu préfères quoi alors ?

    — Être entre tes jambes. Si tu es d’accord ? Je… Je sais que c’est souvent le cas depuis qu’on a commencé à… enfin, tu sais bien, mais–

    — Tu kiffes me baiser, le taquiné-je en effleurant sa pommette toute chaude. Je comprends, moi aussi j’aime ça.

    Je me mange un petit coup en réprimande et n’en ris que de plus fort quand il tente de me faire la leçon.

    — Ne sois pas si vulgaire !

    — Même si c’est vrai ?

    Il me sert une moue au lieu de répondre. Je me marre encore face à sa réaction un peu trop prude et lui saute dessus sans crier gare.

    Akim tombe à la renverse dans un éclat de dire. J’encadre sa tête de mes avant-bras. Ses mains encerclent mon visage en coupe. Nos rires comme nos souffles se calment alors que nos yeux s’accrochent une fois de plus. Il caresse mes joues en murmurant :

    — Tu es tellement beau, Séra.

    — Et toi t’es vraiment trop mignon.

    La façon super craquante dont il glousse le confirme.

    On me complimente toujours sur la couleur de mes yeux, comme si c’était le seul critère pour en juger la beauté. Mais c’est faux. Y’a qu’à prendre ceux d’Akim en exemple.

    Enfin, c’est vrai que je kiffe la façon dont leur marron cuivré ressort au milieu de sa peau noire. Mais j’aime encore plus la timidité qu’ils reflètent, la façon dont ils brillent de sincérité. Et à chaque fois qu’il les pose sur moi, j’ai l’impression qu’il me dit secrètement combien il m’aime. Combien il a envie d’être avec moi.

    En gros, ses yeux marron m’envoutent toujours comme une potion de Hougan*.

    Victime de leur effet, je me penche pour lui voler un baiser. Il rit un peu avant de m’attirer plus étroitement dans ses bras, et tout s’enchaine à nouveau.

    Mes lèvres quittent les siennes pour descendre voracement sur son corps, déjà parfaitement sculpté par plusieurs années de natation. Arrivé à son ventre, j’accroche son boxer et le lui enlève sans cérémonie. Akim laisse retomber ses jambes de part et d’autre. J’éprouve un énorme plaisir à l’observer, ainsi offert, et me mord la lèvre en pensant très intensément à la suite.

    — Séra… Quand tu me regardes comme ça, on dirait un animal sauvage prêt à bondir sur sa proie.

    Il essaie de refermer les jambes pour cacher sa nudité. Mais je suis plus rapide, ou simplement plus déterminé que lui. Je lui attrape les chevilles pour l’en empêcher et esquisse un sourire quand sa bite tressaute.

    — J’ai tout l’impression que t’as hâte de te faire dévorer. N’est-ce pas, Akim ?

    Je souris plus large quand il hoche la tête, déraisonnablement ravi de le faire languir.

    — Demande-le moi gentiment.

    — Aller, s’il te plaît, Séraphin, se plaint-il, sans doute gêné.

    — Oui ? Je suis tout ouïe, insisté-je, d’humeur joueuse.

    — D’accord, cède Eliakim, incapable d’attendre une seconde de plus. S’il te plaît, Séra… suce-moi.

    Ces deux petits mots, même murmurés, déclenchent une vague de frissons sur mon corps tout entier.

    Le goût de la victoire déjà plein la bouche, je m’exécute fissa et y ajoute celui d’Eliakim.

    Je titille d’abord son gland avec ma langue. Je prends ensuite le temps de le lécher sur toute sa longueur. Puis je l’avale autant que possible et compense le reste avec ma main, comme dans les films.

    Les doigts agrippés à mes cheveux, Akim se tortille en gémissant doucement.

    Je lève le nez pour le regarder sans arrêter de le branler. Je suis assez fier de constater qu’il a la tête rejetée en arrière et les lèvres entrouvertes.

    J’adore contempler ses mimiques. Voir le plaisir s’emparer de son visage de garçon bien sage et en déformer tous les traits me fait bander encore plus fort.

    — Que fais-tu à mon fils ? hurle soudain une voix rageuse.

    Je me redresse aussitôt et me retourne, le pouls à deux mille à l’heure. Je vois à peine Monsieur Dia débouler dans la chambre qu’il me tire déjà violement en m’empoignant la nuque. Une douleur brute qui se propage quand il me jette au sol comme une merde.

    Malgré mon souffle coupé, j’aurais peut-être réussi à protester si son regard meurtrier ne me clouait pas sur place.

    — Sale petit démon dépravé ! Je vais t’apprendre comment je réprouve la perversion dans cette maison !

    ***

    Un long soupir m’échappe.

    Perdu dans mes souvenirs d’ado, je peine à trouver le sommeil ce soir encore.

    Cette mélancolie n’avait pourtant plus refait surface dans mon esprit depuis des lustres… Mon récent face-à-face avec Javier a sans aucun doute ravivé toute mon amertume. Le chaos de cet après-midi-là reste si vivide dans ma mémoire que je ressens encore ses coups de ceinture brûlants sur ma peau exposée.

    Dire que je hais cet homme se rapprocherait d’un euphémisme.

    Bras croisés derrière ma tête, le regard dans le vague, je suis d’un coup surpris par la brusque apparition d’Améthyste au pied de mon lit.

    « Dieu merci, tu es réveillé ! Il faut que tu ailles voir Eliakim de ce pas. »

    — Pourquoi, qu’est-ce qui se passe ? m’enquiers-je en me redressant instantanément.

    Elle semble une fois de plus prise de panique. J’ai toutefois enclenché le système de sécurité de la maison. Ce dernier détecte aussi bien l’ouverture des portes que des fenêtres. Akim n’en connait pas le code, il ne peut donc ni sortir ni bidouiller le pavé numérique sans que l’alarme se déclenche.

    « Il est en pleine terreur nocturne », m’informe Améthyste d’un souffle fébrile.

    ___

    Hougan* : Prêtre dans la religion Vaudou.

  • Chapitre 9

    9 | 𝕊𝕥𝕣𝕚𝕔𝕥𝕖 𝕧𝕖́𝕣𝕚𝕥𝕖́

    5–8 minutes

    𝕁e reconnais d’office Odessa St. Claire, qui débarque en trombe dans la chambre. Une femme on ne peut plus directe, imposante dans tous les sens du terme. Elle s’avère être la tante d’Eliakim du côté maternel et est accompagnée d’un homme que je ne parviens pas à identifier.

    — Les seules choses… dont tu as besoin… halète-t-elle, vraisemblablement essoufflée par son ascension active des escaliers menant à cette chambre.

    Elle poursuit en prenant les mains de son neveu avec vigueur :

    — … elles sont ici ! Je parle de nous, ta famille, et des groupes de prière où tu pourras te trouver une nouvelle épouse. Une femme noire solide, ancrée à la communauté, qui t’aidera à surmonter ton chagrin.

    — Pardon ? s’étrangle presque Eliakim.

    « Kouman sa ?braille Améthyste avant de me prendre à partie, toujours en créole.Non mais, quelle mégère, cette Odessa ! Oser lui dire ça alors qu’elle m’a toujours traité comme si j’étais une perle irremplaçable. Je n’en reviens pas ! »

    Ha ! D’un coup, cette réunion de famille forcée la satisfait beaucoup moins.

    Je l’avise brièvement du coin de l’œil et reporte mon attention sur le seul inconnu de la pièce lorsque ce dernier prend la parole.

    — Bonsoir, Révérend* Día. J’éprouve un énorme soulagement à vous revoir sobre, bien que j’eus préféré que cela soit dans d’autres circonstances.

    Semblant un brin embarrassé par cette remarque, Akim opine tout de même et accepte de serrer sa main tendue. L’homme reprend ensuite en liant ses doigts devant lui.

    — Je conçois que le franc parlé de sœur Odessa vous désabuse, Révérend. Le fond de son message n’en est cependant pas moins éclairé ou bienveillant. Nous croyons encore sincèrement en votre capacité à surmonter cette épreuve.

    Entendre Akim se faire appeler ainsi me fout toujours de l’urticaire. Mais même s’il n’exerce plus en tant que pasteur à cause de ses problèmes personnels, l’église ne lui a pas ôté son titre.

    — La route sera longue et semée d’embûches, poursuit l’inconnu poivre et sel, mais vous n’aurez pas à l’emprunter seul. Les réponses à votre mal se trouvent dans la force notre congrégation. Vous n’êtes pas sans savoir que le rôle d’une bonne épouse est d’épauler son homme et de l’aider à se construire. Se reconstruire, dans votre cas.

    — Amen ! interjecte Odessa, yeux clos, tête penchée en avant et paume levée au ciel.

    — Qui est-ce ? intervins-je d’un ton assez sec bien que mon regard en biais, braqué sur le deuxième sexagénaire, suffise déjà amplement à refléter mon opinion quant aux conneries qui viennent de me polluer les oreilles.

    « C’est le Pasteur Josiah Dupree,m’annonce Améthyste en même temps que l’intéressé me pond une introduction pompeuse – dont je n’ai rien à cirer – de son ecclésiastique personne.Il a repris la tête de l’Église de la Lumière Divine lorsqu’Eli en a été écarté l’an dernier, à cause de son incapacité à surmonter son problème de dépendance. »

    Je l’ignorais.

    Constatant que je le fixe toujours aussi durement, ce con de Dupree focalise à nouveau son attention sur Akim.

    — Révérend Día, vous êtes mieux placé que quiconque pour savoir que nous sommes tous amenés à livrer nos propres batailles personnelles. Mais surtout que le péché d’orgueil précède la chute. L’entourage est crucial dans ces moments de fragilité. Mes fidèles et moi-même sommes disposés à vous soutenir dans chaque étape de votre rétablissement. En souvenir de toutes les bénédictions dont vous avez gratifié la communauté, mais aussi en mémoire de la charmante Améthyste.

    « Oooh, mais je n’ai pas demandé à être remplacée, sale crétin ! »

    — Je vous interdit de prononcer son prénom ! s’emporte soudain Akim. Pas après ce que vous venez de dire. C’est tout bonnement… écœurant !

    « Exactement ! Merci, mon amour. »

    Outragée, Thys se réjouit de la virulence d’Eliakim. Loin d’en être aussi ravi qu’elle, j’amorce un pas en avant et place d’emblée un bras autoritaire devant lui. Anticipant une ruade irréfléchie sur son confrère.

    Ne manquerait plus que « coups et blessures volontaires » s’ajoute à la liste de ses crimes pour qu’il passe directement par la case prison.

    Akim se raidit à ma proximité. Lèvres pincées et poings tremblants, ses yeux bruns envoient toujours des éclairs à Dupree. Il recule toutefois comme si j’étais une clôture électrique.

    J’étais si consterné par la grandiloquence ridicule du pasteur que je n’ai pas porté attention à Akim. Il commence à tourner comme un lion en cage dans mon dos, exacerbant par la même occasion mon niveau de vigilance.

    Je l’espère assez lucide à travers son brouillard de rage pour ne pas attaquer à la première occasion. Il paraît être monté en pression d’un coup, ce qui me surprend assez considérant sa nature pondérée. Enfin, hormis lorsqu’il interagit avec moi. Mais du plus loin que je me souvienne, je ne l’ai jamais vu se bagarrer. J’ai toutefois assisté à l’explosion d’assez de rixes ces derniers mois pour savoir qu’il était à deux doigts de coller une beigne à l’autre abruti.

    — Mon chéri, je sais combien cela doit être déplaisant à entendre, mais–

    — Économisez votre salive, Odessa, m’agacé-je légèrement. La seule « femme noire solide » dont Eliakim aurait besoin dans sa vie pour l’instant, ce serait une thérapeute.

    « Séraphin ! »

    — Tu sais que c’est la stricte vérité.

    La position actuelle d’Améthyste, très proche d’Akim, me permet de répondre à haute voix sans aucune crainte. Tout le monde pense que je m’adresse à lui, puisqu’il me dévisage aussi d’une mine outrée.

    — Être entouré de… de ferventes prières, et de proches parents dont le jugement est faussé par leurs sentiments, ça ne l’aidera pas plus à se sortir la tête de l’eau qu’un deuxième mariage.

    — Pour qui te prends-tu ? s’emporte le père d’Eliakim.

    Furieux, il amorce un vif mouvement en avant.

    En apparence, je reste de marbre. Mais s’il fait un pas de plus, c’est lui qui va se manger une bonne beigne.

    — C’est vrai ! renchérit la tante. Sale mal élevé, qui es-tu pour juger de ce qui est mieux pour notre garçon ? Nous l’avons choyé, éduqué, nourri… avons pleuré à ses côtés et consolé son cœur brisé. Nous sommes les seuls à savoir ce qui est bon pour lui !

    — Tu te trompes amèrement, crache Eliakim. Je suis le seul à pouvoir décider ce qui est mieux pour mon bien-être etjedécide d’emménager au Texas avec Séraphin. C’est ce qu’aurait voulu mon Améthyste.

    Son père soupire avec dédain.

    — Si tu tenais un tant soit peu de moi, fils, tu ne sombrerais pas ainsi, toujours plus profond dans la déchéance.

    Le malaise soulevé par cette remarque mesquine flotte quelques secondes dans l’air. Puis Eliakim psalmodie laconiquement :

    — J’ai été créé à l’image de Dieu, et c’est Lui qui me guide, même lorsque le chemin à emprunter semble obscur.

    À vue d’œil, son insubordination attise la colère de son paternel. Ce dernier ne trouve cependant rien à rétorquer.

    « Et toc ! T’es le meilleur, mon cœur ! Je t’aime, je t’aime, je t’aime !exulte ma sœur en sautillant comme une gamine.Toi aussi, Séra. Je continuerais volontiers à crier sur tous les toits que tu es le meilleur frère du monde.»

    Interloqué, par ce revirement, j’occulte la célébration d’Améthyste et me tourne vers Akim.

    Nos regards farouches s’accrochent. Il opine. Semblant dorénavant déterminé à accepter mon aide, en dépit des vives contestations de ses proches.

    ___

    *Révérend : titre honorifique qui peut être utilisé pour s’adresser à un membre du clergé ; pasteur, prêtre, ministre, etc. Le terme n’indique pas une fonction spécifique, mais plutôt une reconnaissance de leur statut spirituel.

    .

    Personnages introduits :

    · Odessa St. Claire / âge non défini / tante d’Eliakim du côté maternel.

    · Pasteur Josiah Dupree / 60ène / remplaçant d’Eliakim à la tête de l’Eglise de la Lumière Divine.

  • Chapitre 8

    8 | ℂ𝕖 𝕢𝕦𝕖 𝕔𝕖 𝕟’𝕖𝕤𝕥 𝕡𝕒𝕤

    7–10 minutes

    𝔼liakim reste figé sur le pas de la porte, ses yeux écarquillés de surprise posés sur moi. Et, bien que ce soit dur à admettre, je n’en mène pas plus large que lui.

    « Détendez-vous, les gars, rit doucement Améthyste. Tout va bien se passer. »

    Ça, c’est elle qui le dit !

    Tandis que je gronde intérieurement, les coups reprennent. De façon plus insistante et ce coup-ci accompagnés de la voix criarde de ma mère.

    — Séraphin Lucien Beauchamp, nous savons que tu es ici avec notre Eliakim. Ouvre tout de suite cette satanée porte !

    — Qu’est-ce que tu fous ? m’indigné-je alors qu’Akim s’avance pour saisir la poignée.

    — À ton avis ? rétorque-t-il, le regard résigné. Nous n’allons tout de même pas laisser tes parents sur le seuil de cette porte toute la nuit.

    Non. Bien sûr que non… Seulement jusqu’à ce qu’ils se lassent de faire irruption où ils ne sont pas bienvenus et s’en aillent !

    Voilà ce que j’aimerais hurler à Akim.

    « Cesse donc de faire l’enfant, Séra. Je suis sûre que cela te fera le plus grand bien de serrer Mummy dans tes bras. »

    Rien n’est moins sûr.

    J’observe les mouvements d’Akim avec une intensité démesurée. Thys profite visiblement de ma latence pour avancer vers moi. Je sursaute lorsqu’elle me frictionne le dos, redoutant que son contact inattendu ne soit encore motivé par la volonté de m’imposer une vision non sollicitée. Mon esprit demeure toutefois exempt d’intrusion et Améthyste me sourit d’un air avenant, ses yeux clairs plongés dans les miens.

    Mon côté pragmatique reprend alors le dessus, s’alignant à la situation. Je me prépare raisonnablement à revoir nos parents. Mais dès qu’Eliakim ouvre la foutue porte, je me prends un violent coup de massue.

    J’ai cru, assez naïvement, que rien ne pouvait être pire que d’affronter mes vieux ce soir, après deux nuits blanches, un peu plus de 8 heures de route suivies de mes joyeuses retrouvailles avec Akim, son évaluation psychologique et son passage devant le juge pour acter ce putain d’accord. Eh bien, je me trompais ardemment.

    — P-Papa ? s’étonne Eliakim. Que fais-tu ici ?

    — Qu’est-ce que moi, je fais ici ? gronde le patriarche.

    Nous faisons tous deux abstraction de ma mère, elle aussi debout dans l’entrée, pour aviser le sexagénaire aux cheveux et à la barbe grisonnantes. Du moins, les yeux horrifiés d’Akim font plutôt la navette entre son père et moi. Puis il répète, en panique totale :

    — Papa, je te promets que ce n’est pas ce que tu crois.

    Mes poings se serrent d’eux-même. Mon corps tout entier se tend lorsque le regard méprisant de Javier Día s’accroche à moi. La vaine tentative d’explications d’Eliakim me renvoie près de vingt ans en arrière. Je revois son connard de paternel m’arracher de ses bras. J’entends ses hurlements enragés comme s’il m’aboyait encore dessus en ce moment même.

    ***

    — Que fais-tu à mon fils ? Sale petit démon dépravé ! Je vais t’apprendre comment je réprouve la perversion dans cette maison !

    Pétrifié par ses yeux remplis de rage, je reste prostré sur le sol de la chambre d’Akim alors que Monsieur Día enlève sa ceinture.

    Je sais ce qui va se passer. Je suis pourtant incapable de bouger.

    — Papa ! Papa, arrête ! C’est pas ce que tu crois.

    Malgré les contestations larmoyantes de son fils, les coups de ceintures commencent à pleuvoir, sans qu’aucun de nous ne puisse les éviter.

    ***

    — Pas ce que je crois… maugrée Javier en ramenant son attention vers Akim, face à qui il amorce de grands gestes. Tu n’as donc pas prévenu ta belle-mère que tu comptais quitter la ville avec le dévergondé qui lui sert de fils ? Une information dont tu as osé spoiler ton propre père !

    — Je lui ai juste demandé de te l’annoncer après mon départ, parce que je savais comment tu réagirais à la nouvelle.

    Je n’apprécie pas la façon dont le regard accusateur d’Eliakim pèse sur ma mère, qui s’excuse dans la seconde.

    — Je suis navrée, mon chéri, je voulais juste que ton père ait l’occasion de te dire au revoir.

    — Parfaite a fait preuve de considération et de respect, embraye Javier. Ce dont mon fils unique ne semble plus témoigner à mon égard. Alors comment, selon toi, devrais-je réagir ? Hein ? ¡Cómo, dime!

    — En tout cas, pas en gueulant bêtement ni en frappant tout ce qui bouge.

    J’ajouterai bien la manipulation émotionnelle à la liste des méfaits de Javier Día, mais m’arrête là de peur de ne plus me contenir si je continue à l’ouvrir.

    À chaque fois que je vois cet homme, la réaction épidermique est fulgurante. Mes poils se dressent comme les piquants d’un hérisson et ma tension grimpe en flèche.

    Je me fiche pas mal de la façon dont il traite son gosse. Ce qui me fait bouillonner de l’intérieur, jusqu’à littéralement en suer, c’est le souvenir de ce qu’il a osé m’infliger àmoi.

    Le vieux cajun* me jauge d’un air rebuté, le regard sévère, et je le lui rend bien. Je ne suis plus un adolescent de 17 piges, incapable de se défendre d’un adulte pesant deux fois son poids. Au moindre faux pas de sa part, je me ferai une joie de le maîtriser d’une bonne clé de bras et plaquerai sans états d’âme sa sale face de rat blanc contre le parquet de cette foutue chambre.

    — Séraphin… Mon grand et si beau garçon, s’exclame d’un coup ma mère en s’élançant vers moi. Je suis tellement heureuse de te revoir après toutes ces années !

    « Tu vois, je t’avais dit que ça lui ferait plaisir ! »

    Volontairement aveugle à nos fractures, Améthyste se réjouit de ces retrouvailles.

    Diluer les tensions familiales dans une rasade de bonhomie, en ignorant sciemment les affronts et les insultes – qui me sont le plus souvent adressés –, c’est du Parfaite Beauchamp tout craché. Elle saisit mon visage entre ses mains et me tire à hauteur du sien pour me faire la bise.

    — Ça ne fait que deux ans, Mum, marmonné-je en me redressant.

    — Mwen santi kòm si sa fè dix ! Tu devrais raser cette horrible barbe et… Qu’est-il arrivé à tes cheveux ?

    Depuis que je suis en âge d’en décider, j’ai adopté un style de rappeur américain des années 2000. Un engouement assez peu conventionnel pour un gosse de protestants, en partie motivé par ma ressemblance frappante avec notre mère.

    Nous en sommes tous deux le portrait craché. Tant et si bien qu’Améthyste et moi avons été confondus pour des jumeaux bon nombre de fois dans notre enfance, bien qu’elle soit de 5 ans ma cadette. Il faut dire que j’ai toujours aimé avoir les cheveux mi-longs. J’ai donc fait mon possible pour me démarquer de ma sœur, la petite fille sage. Résultat, mes parents, aussi bien que mes profs de l’époque et même quelques-uns de mes collègues actuels ont souvent qualifié mon style de prédilection de « dégaine de délinquant ». J’imagine que mes dreadlocks accentuent ce stéréotype.

    — Ça s’appelle une coiffure. Il arrive que les gens en changent, de temps en temps.

    Je serre les dents quand ma vieille me pince aussi fort qu’un bernard-l’hermite.

    — Tu es peut-être un adulte, mais je reste ta mère. Ne t’avise pas de me parler sur ce ton condescendant.

    Voilà la raison exacte pour laquelle je m’attelle à interagir avec elle le plus rarement possible ! Être témoin de son laisser-faire exacerbant vis-à-vis des autres, quand d’un autre côté je subis ce genre d’ordre ridicules, uniquement basés sur la filiation ou le droit d’aînesse, ça me fout assez vite à cran.

    « Ne te fâche pas, grand frère. Tu sais comment est Mummy. Vos échanges seraient sans doute plus légers si tu te montrais patient avec elle. »

    Mais bien sûr ! Comme à l’accoutumé, mon caractère est souligné comme étant le seul problème.

    Rongeant mon frein, je préfère tendre l’oreille du côté d’Eliakim et Javier plutôt que d’écouter ma mère reprendre ses babillages futiles.

    — Inutile de transformer tout ceci en ce que ce n’est pas, papa, plaide Akim. Séraphin est seulement intervenu pour m’éviter de plus gros ennuis après l’accident que j’ai causé. Parfaite a dû te l’expliquer.

    — Et alors ! C’est vraiment ce que tu veux faire ? Suivre l’exemple d’un pécheur qui a tourné le dos à sa famille et la couvre depuis de déshonneur. ¿Estás loco?

    « Pff, ce vieux grognon raconte n’importe quoi. Il s’adresserait d’ailleurs à nous avec plus d’égards s’il me savait présente ! Quant à maman et papa, ils savent que tu es un des héros de notre belle nation et, crois-le ou non, ils en sont très fiers. »

    Fiers de mon statut, à la rigueur, je veux bien le gober. Mais de l’homme que mes choix de vie ont fait de moi, j’en doute fort.

    — Non et ce n’est pas ce que je souhaite, assure Akim. Sauf que, Séra–

    Je fronce des sourcils, choqué d’entendre mon surnom sortir de sa bouche. Mais il s’interrompt net. Alors j’imagine qu’il a simplement arrêté son élan au milieu de sa phrase, avant de poursuivre de manière plus réfléchie :

    — Je suis désolé d’avoir accepté cet arrangement judiciaire dans ton dos, d’accord ? Tu dois tout de même reconnaître qu’il s’agit sans aucun doute de la meilleure issue, compte tenu de la gravité de ma situation.

    — Balivernes ! hurle une voix féminine lointaine. Tu n’as nul besoin de quitter les tiens pour être sauvé du démon perfide qui t’a poussé au fond d’une bouteille.

    ___

    *Cajun : descendants des colons français qui se sont installés en Louisiane, les Cajuns sont principalement des Blancs.

    .

    Personnages introduits :

    • Parfaite Beauchamp / âge non défini / mère de Séraphin et Améthyste / belle-mère d’Eliakim.

    • Javier Día / 60ène / père d’Eliakim / beau-père d’Améthyste.

    .

    Note additionnelle – Le père d’Eliakim est issu d’un métissage français et espagnol, il est typé caucasien. Akim est typé afro-américain, mais est aussi métis (car origines cajun/espagnole coté paternel et créole côté maternel).