Auteur : Daneesha Kat

  • Chapitre 7

    7 | 𝕁𝕖-𝕊𝕒𝕚𝕤-𝕋𝕠𝕦𝕥

    5–7 minutes

    𝕌n craquement léger du plancher me sort de ma somnolence.

    Bras replié sur mon front, je plisse les yeux lorsque j’aperçois une forme indistincte entre mes paupières mi-closes. Elle passe de manière furtive derrière le grand canapé où je me suis installé pour la nuit.

    Un soupir s’échappe de mes lèvres, puis je me redresse en grognant d’une voix froissée :

    — Tu comptes aller où, là ?

    — Bon sang ! sursaute Akim, pris en flagrant délit à proximité de la porte.

    Il était hors de question que je passe la nuit dans la porcherie qui lui sert de baraque. Le laisser seul là-bas, comme il a tenté de m’en convaincre, n’était pas non plus une option. Je l’ai donc ramené à ma chambre d’hôtel contre son gré.

    Une fois n’étant pas coutume, la justice me pardonnerait assurément cet écart.

    Je m’assois lentement et ancre mes pieds au tapis de sol. Renvoyant en arrière les locks libres qui retombent devant mes yeux d’un geste de la main, je prends le soin d’attendre quelques instants, histoire d’éviter un tournis désagréable, avant de me lever.

    — Je pensais que…

    Sa phrase reste en suspens quand il se détourne de la porte pour constater que je lui fais face, à moitié dénudé.

    Dormir avec l’air conditionné m’assèche la gorge. Le vieux ventilateur au plafond ne suffisant pas à dissiper cette chaleur humide qui flotte encore dans l’air de NOLA même en soirée, je n’ai gardé que mon jogging. Ce qui s’avère déjà être un vêtement de trop, à mon humble avis.

    Demeurant pantois, Akim avise inconsciemment le dessin ancré à mon pectoral droit. Mon tout premier acte de rébellion adressé à mes vieux ; deux mains jointes, entourées d’un long chapelet au bout duquel pend une croix. Bien sûr, comme la plupart des adolescents de 17 ans, je manquais cruellement d’originalité. Mon tatouage arbore ainsi la célèbre inscription « Only God can judge me* ».

    — Tu disais ? insisté-je afin de redémarrer les trois neurones qu’il reste à Eliakim.

    — Euh, j’ai… Je…

    Il bredouille, détourne le regard vers le tapis rectangulaire passionnant sur lequel il se tient pieds nus, croise les bras sur son buste et finit par se racler la gorge, y délogeant enfin le chat qui l’étrangle.

    — Je pensais que tu dormais, articule-t-il de manière presque inaudible.

    — Ouais, je vois ça.

    Ma décision de coucher sur le canapé et de le laisser se vautrer dans le lit king-size était justement motivée par la nécessité d’avorter ce genre de tentative foireuse.

    Visiblement offusqué par ma réplique, Akim reprend du poil de la bête en m’adressant une de ses moues méprisantes.

    — Ce que je peux détester quand tu prends tes airs de Monsieur Je-Sais-Tout. Je n’essayais pas de te fausser compagnie, bien que cette dernière me soit particulièrement désagréable… Je craignais juste que tes parents soient sur le pas de la porte, alors j’ai voulu vérifier.

    — Qu’est-ce que mes vieux foutraient ici ? craché-je, abasourdis. Ne me dis pas que tu les as avertis qu–

    — Tu m’as demandé de prévenir mon père ! Mais je ne pouvais le faire directement. Du moins, pas avant que nous soyons partis. Alors j’ai préféré mettre ta mère au courant.

    — Putain, Akim… grogné-je en pivotant sur moi-même, prêt à m’arracher les cheveux de la tête.

    — Cesse de m’appeler ainsi ! s’agace-t-il. Et sache que, malgré ses nombreuses sollicitations, je n’ai pas révélé à Parfaite que nous étions à cet hôtel. Où tu m’as traîné de force, soit dit en passant.

    Je repousse à nouveau plusieurs de mes locks et les attache avec l’élastique autour de mon poignet en soupirant :

    — Tu t’en remettras.

    « Toi aussi ! »intervient Améthyste, qui apparaît de nulle part.

    Je fronce légèrement des sourcils et la fixe d’un air interrogateur, après une œillade pour m’assurer que son mari ne s’attarde plus sur moi.

    Heureusement, il est bien trop occupé à jouer le pudibond pour oser avoir ma superbe musculature étalée sous ses yeux plus de dix secondes d’affilée.

    Debout à mes côtés, non loin du fauteuil, ma sœur poursuit, curieusement satisfaite :

    « C’est moi qui ai soufflé à Mummy* que vous étiez à La Case Manolia… Même si, et ce malgré tous mes efforts, je ne parviens pas à communiquer avec Eli en dépit du lien affectif qui subsiste entre nous, notre mère semble plus réceptive à mes visites. Elle ne me voit pas, ni ne m’entend clairement, mais je suis pourtant convaincue qu’elle capte parfois les chuchotis glissés à son oreille lorsqu’elle est assoupie. »

    Donc la daronne aussi a eu droit à ses visites !

    Je soupire de dépit en digérant l’idée que je sois encore visiblement ce membre de la famille qui n’a droit à aucun privilège. Alors que, parallèlement, je suis le seul capable de voir Thys et de l’entendre !

    J’ai toutefois remarqué que des vivants normaux sont aussi capables de ressentir la présence des esprits, même s’ils n’en ont pas forcément conscience. Et, bien que mon don de médium ait vraisemblablement sauté une génération, il reste l’héritage de notre mère.

    Ça me fait une belle jambe.

    « Eli a d’ailleurs une bonne raison de penser que les parents sont en route. Mummy le lui a laissé entendre dans un de ses messages, envoyés en réponse à l’annonce fulgurante de son départ. »

    « Elle sera là dans une poignée de minutes, tu ferais mieux de t’y préparer. »

    — Bien joué, Grand Manie-Tout ! m’emporté-je, acerbe. Il est presque minuit, c’est du délire. Et puis, je suis ici pour une raison précise, je n’ai vraiment pas besoin de me coltiner nos parents.

    — Je l’ai bien compris ! Je te répète que je ne leur ai pas donné l’adresse de l’hôtel, se défend Akim qui, en toute logique, pense que je peste après lui.

    Transit d’amertume, je m’abstiens de lui répondre et vais récupérer mon marcel sur l’accoudoir du fauteuil en baragouinant à voix basse.

    — Plus enquiquineuse que toi, y’a vraiment pas, Thys.

    « Allez, cesse de ronchonner,rit-elle toute guillerette.Mummy est impatiente de te revoir et Eliakim ne pouvait décemment pas quitter NOLA sans dire au revoir à ses proches. »

    Je me fige alors que je n’ai enfilé qu’un bras dans mon débardeur.

    Tenant ma sœur en joue d’un regard glacial, je gronde entre mes dents serrées :

    — À ses proches ?

    Améthyste opine, ses lèvres rosées étirées en un sourire radieux et les bras innocemment croisés dans le dos.

    J’ai toujours détesté qu’elle me fasse ce genre d’entourloupe, et elle le sait !

    — Je te jure que tu v–

    Les trois coups secs frappés sur la porte d’entrée interrompent ma vaine menace, accaparant soudain toute mon attention.

    ___

    *« Only God can judge me » : Seul Dieu peut me juger.

    *Mummy ou mum : « maman » en anglais, aussi utilisé dans des familles haïtiennes.

  • Chapitre 6

    6 | 𝔼𝕩é𝕔𝕣𝕒𝕓𝕝𝕖 ?

    7–11 minutes

    « 𝕁e comprends ton raisonnement, Séra. Vraiment. Mais, tout sera différent maintenant que nous veillons tous deux sur Eli. »

    « Je pense d’ailleurs que le moins que tu puisses faire, avant de l’arracher à sa Louisiane natale, c’est lui accorder la faveur de l’accompagner au Big Easy. »

    « Et puis, quelle idée de le traîner dans un autre État du jour au lendemain ! Franchement. Tu pourrais l’aider à se rétablir ici, auprès de sa famille… TA famille. J’imagine toutefois que cela serait trop te demander, puisque l’idée de renouer avec tes racines te rebute tant. »

    Les bras croisés sur sa poitrine, yeux rivés sur ma personne, Améthyste continue de déblatérer. Son ton de cadette mécontente s’intensifie au fur et à mesure de son monologue. Une main ferme autour du volant, je m’accoude à ma portière en me massant mollement le crâne.

    Bien qu’elle sache que je ne peux lui répondre pour l’instant, elle semble espérer me convaincre. C’est mal me connaître. Mes décisions sont le plus souvent irrévocables.

    Voyant qu’elle n’obtient pas gain de cause, ma sœur finit par se renfrogner au bout de quelques kilomètres. Le silence qui retombe dans l’habitable de mon Ram 1500 dure jusqu’à notre arrivée à Bywater.

    Là-bas, je contemple distraitement les maisons défiler le long des trottoirs. Certaines marient les couleurs dans la clarté de la nuit, d’autres s’habillent de sobriété et, quant aux traditionnelles habitations créoles, elles perdurent fièrement au fil des siècles. Contre vents et marées.

    Ma nostalgie me berce tendrement.

    Contrairement à ce que laisse entendre Thys, j’aime la façon dont la seule diversité de ces bâtiments reflète l’histoire et une partie de l’identité de NOLA. J’ai grandi en vibrant au rythme des cultures qui s’y entremêlent, à l’ombre de son architecture tout aussi éclectique et admiratif des fresques que l’on retrouve sur les murs de ses différents quartiers. C’est d’autant plus déplorable que j’ai dû quitter la ville pour vivre ma vérité.

    Ma brève sérénité s’échappe lorsque je me gare devant la demeure d’Akim.

    — On est arrivés, soupiré-je malgré moi.

    — Sans blague, grommelle-t-il dans sa barbe. Je n’avais pas remarqué…

    Je ravale l’agacement qui me remonte dans la gorge et descend à sa suite.

    Comme chez moi, à Fort Worth, ce voisinage – principalement composé d’adultes pris dans l’engrenage de la vie active et de leur famille – rassemble des maisons bien alignées et des jardins soigneusement entretenus. Tout est très calme à cette heure de la soirée. La seule exception étant la maison d’en face. Les échos du saxophone de ce vieillard, assis sous son porche, emportent la zone résidentielle entière dans le dans le ballet de notes maîtrisées d’un jazz mélancolique.

    Alors que je monte la dernière marche, le visage légèrement tuméfié d’Eliakim se tourne vers moi, éclairé par les lumières tamisées du porche de sa vieille bicoque. Ses yeux tranchants me ciblent, au lieu de se concentrer sur la serrure dans laquelle il entre machinalement sa clef.

    — Comptes-tu me suivre à la trace, à chaque seconde ?

    Son interrogation incongrue me prend de cours. Surtout que j’en ai autant envie que je souhaite à nouveau m’infliger la puanteur des lieux. Mais ai-je d’autres choix ?

    — C’est vrai que ma présence quotidienne à tes côtés ne fait aucunement partie de notre accord, pesté-je en pénétrant à l’intérieur sur ses talons.

    Je me retiens de retrousser mes lèvres sous mon nez tandis que mon sarcasme indolent achève de l’irriter.

    — Tu gagnerais haut la main au concours de l’individu le plus exécrable des États-Unis, crache-t-il du même ton.

    — Je te retourne le compliment. Mais, eh ! Tes valises ne risquent pas de se boucler toutes seules, surtout si on passe la soirée debout dans ton salon à se mater en chien de faïence.

    À son tour de ravaler sa bile.

    Me laissant planté dans son capharnaüm, Akim slalome d’un pas aisé mais las entre meubles et détritus. Il emprunte en silence les escaliers qui mènent à l’étage, non sans me toiser auparavant.

    « Tu devrais monter avec lui. »

    Je braque un regard ombrageux sur Améthyste. Elle enlace ses mains contre son petit ventre, gênée.

    J’ai un gros pincement au cœur en repensant à la vie qui y germait lorsqu’elle s’est faite faucher par ce salop de chauffard, mais reste ancré dans le présent.

    « Eli a tendance à cacher des bouteilles d’alcool un peu partout et, j’ai beau essayer de toutes mes forces, je ne sais toujours pas déplacer les objets. »

    La force spirituelle de chaque esprit est différente, au même titre que leur charge émotionnelle. Ainsi, ils ne sont pas tous en capacité d’agir sur leur environnement, que ce soient des objets ou des personnes. Je soupire et obtempère donc sans piper mot. Mes pas étant plus vifs, j’évite les obstacles et arrive au premier seulement quelques secondes après Eliakim. Pile poil afin d’intercepter la porte qu’il n’hésite pas à pousser fortement après son passage.

    — Ouverte, annoncé-je paume plaquée sur cette dernière, joignant le geste à la parole.

    Après neuf mois à jouer les matons ripoux dans un centre pénitentiaire, j’ai visiblement assimilé leurs méthodes.

    Quelle horreur.

    Akim interrompt son avancée vers l’armoire, au niveau du champ de bataille qu’est son lit, pour à nouveau me regarder de travers. Il se détourne pourtant sans répliquer, sûrement décidé à se coller à la tâche. Je sens toutefois un autre regard sur moi et quitte le fardeau des yeux pour aviser Améthyste.

    Constatant qu’elle me fixe, tout aussi mécontente que son mec, je grommelle à voix basse :

    — Quoi ?

    « Tu le targue d’y mettre de la bonne volonté, mais vois comme tu le traites ; tantôt tel un détenu, tantôt tel ton ennemi juré. Maintenir un climat si chargé d’hostilité ne donnera pas un meilleur résultat que ses précédentes tentatives. »

    Sauf que, contrairement à son père et sa tante, je fonde toute mon assurance concernant sa réhabilitation sur l’expertise de professionnels durant un programme bien rodé, et non sur des prières sollicitant la miséricorde d’une entité céleste.

    Je glisse mes mains dans les poches de ma veste et guette les mouvements désordonnés d’Akim du coin de l’œil, sans estimer nécessaire de répondre aux complaintes de ma sœur dans l’immédiat.

    « Séraphin ! Je suis en train de te parler ! Il est déjà assez douloureux d’être invisible aux yeux des personnes que j’aime pour que la seule qui m’entende encore m’ignore royalement. »

    — Pardon, mais je me démerde surtout pour ne pas finir en psychiatrie comme Na Gerlinda ! m’emporté-je à mon tour, aussi discrètement que possible.

    Le fait que le fantôme qui me gravite autour en ce moment soit ma sœur ne change rien à cette préoccupation perpétuelle. Je tiens Thys entre mes yeux insistants pour qu’elle le comprenne, puis lance une œillade à son mari. Pensant sûrement que je m’embrouille au téléphone, il m’observe quelques secondes où nos prunelles s’accrochent. Le genre d’échange qui nous dérange tous les deux. Mais je refuse de céder avant lui, question d’orgueil. Je suis satisfait qu’il se remette bien vite à trier son bordel et m’en retourne à Améthyste, qui reprend :

    « C’est à moi de m’excuser. Avec tout le chaos qui entoure mon bien-aimé, je… j’ai perdu de vue combien il est périlleux pour toi d’avoir en permanence une oreille attentive au monde des vivants et l’autre tendue vers les esprits qui y errent. »

    La tendresse à présent imprimée dans ses iris limpides et ses traits compatissants m’adoucit autant que ses mots.

    « Cela est si injuste que les personnes comme toi et Mamie Gerlinda risquent l’internement en révélant l’existence de leur don. En particulier après s’être confiées à des proches… Je suis si heureuse que tu m’aies jugée assez loyale pour accueillir un tel secret lorsque tu t’es miraculeusement réveillé avec cet incroyable don de Dieu. »

    J’esquisse un rictus de circonstance.

    Mon incroyable don de Dieu, louange-t-elle… La majeure partie du temps, je le vis plutôt comme un calvaire.

    J’aurais préféré qu’il ne se manifeste jamais. Que cette expérience de mort imminente, après ma stupide noyade sur ma stupide première intervention de bleu, il y a de ça 18 ans, n’ait été qu’un mauvais rêve. Et que toutes ces problématiques de fantômes soient restées exclusives à des foutus programmes de divertissement, où tout le monde se marre à la fin en criant: « Vous êtes dans une émission canular ! ».

    Mais ça se saurait si on obtenait toujours ce qu’on veut dans la vie.

    Je m’écarte un peu dans le couloir pour discuter avec Améthyste de manière plus sereine.

    — Je n’emmène pas Akim au Texas dans l’unique but d’éviter de me coltiner ses parents, ni même les nôtres.

    Son air dubitatif me pousse à avouer :

    — OK. Est-ce que je trouve mon compte dans cette nécessité d’éloignement ? Bien sûr ! Mais, en toute objectivité, il a juste de meilleures chances de briser le cercle vicieux dans lequel il s’est enfoncé s’il quitte son quotidien et tous les lieux qu’il a pu fréquenter avec toi.

    « En gros, tu prévois qu’il m’oublie ? » me reproche-t-elle, effarée.

    Je lui adresse un sourire compatissant.

    — Aucune des personnes qui t’aient jamais connue ne saurait t’oublier, petit rayon de soleil. Celles qui t’ont aimée moins encore. Mais pour guérir, il doit aussi réussir à faire son deuil.

    Thys opine, lentement. Son regard, tout d’un coup absent, indique combien elle est dévastée par cette fatalité. Elle semble pourtant y être résignée.

    Sans doute machinalement, sa main caresse son bout de ventre par-dessus sa robe lavande aux plumes imprimées blanches. Une de ses préférées, offerte par notre mère si je me souviens bien. Puis elle avance avec un sourire marqué de tristesse.

    « Tu as raison. Je vais aller m’assurer qu’il ne fourre rien de fâcheux dans sa valise. » 

    J’acquiesce et pivote vers la porte de la chambre, prétendant scanner avec attention les faits et gestes d’Eliakim afin de fuir ces mimiques de grossesse particulièrement douloureuses.

    Bien que je ne souhaite pas avoir d’enfants, je me réjouissais du bonheur de ma cadette et m’étais même fait à l’idée de devenir oncle…

    Contre toute attente, ma sœur me prend au dépourvu avec un câlin sur le côté et une bise sonore.

    « Je t’aime, grand frère. Merci d’être là pour nous. Oh, et, je me dois aussi de te confier que je n’étais pas certaine de parvenir à te prendre dans mes bras. Je suis ravie d’y être parvenue. Cela me fait un bien fou ! » 

    — À moi aussi, petite sœur, haleté-je dans un souffle bouleversé.

  • Chapitre 5

    5 | 𝕁𝕦𝕤𝕥𝕖 𝕦𝕟𝕖 𝕗𝕒𝕧𝕖𝕦𝕣

    8–12 minutes

    𝕃’évaluation psychologique d’Akim a été retardée par une urgence au sein du service psychiatrique de l’hôpital. L’entrevue avec le juge s’est ainsi déroulée en début de soirée. Et mieux que je ne l’aurais jamais espéré, je dois dire.

    J’ai dû ramener mon beau-frère chez lui avant sa comparution, afin qu’il se douche, se rase et s’apprête de vêtements propres. Le débardeur et le jean qu’il portait le soir de l’accident étaient couverts de sang et d’autres fluides séchés que j’ai refusé d’identifier. L’état de sa baraque ne s’est pas avéré plus encourageant. Habits, emballages, restes de bouffe et carcasses de bouteilles en tout genre jonchaient la majeure partie de l’espace, transformant en dépotoir une demeure jadis si accueillante.

    Thys m’a alors révélé, les yeux embrumés de larmes, qu’Akim est parti à la dérive depuis un peu plus d’un an. Les efforts acharnés de nos parents et des siens, selon elle déterminés à lui garder la tête hors de l’eau, ont apparemment été vains. Il a perdu son poste à l’église, sa vocation, en même temps que son intégrité et questionne quotidiennement sa foi, autrefois inébranlable… Je ne pensais même pas qu’il parviendrait à se débarrasser de cette puanteur prenant à la gorge en sortant de chez lui. Ni qu’un homme tombé dans une telle misère émotionnelle parviendrait à porter sa croix aussi bien face aux exigences inflexibles de la justice. C’était oublier quel menteur invétéré s’avère être Eliakim Día. Ce type parvient sans doute à se convaincre lui-même qu’il est sincère. Il s’en est donc parfaitement sorti, en portant Dieu et la repentance en étendard. Comme à son habitude.

    — J’avais dit ne pas avoir besoin d’avocat.

    Sa voix nasillarde, accusatrice, me tire de mes songes alors que nous nous évoluons sur le grand parking du bâtiment administratif où se trouve le bureau du procureur. Je tourne machinalement mon attention vers Maître Williams, l’avocat qui s’est brillamment chargé de sortir Akim de la mouise les fois précédentes. Il se dirige lui aussi vers son véhicule, à grands pas, téléphone à l’oreille. Sans doute déjà plongé dans l’affaire d’un autre client.

    — J’ai préféré qu’il soit présent pour t’assister. Histoire d’attester qu’un professionnel t’a conseillé, a veillé à ce que cet accord serve effectivement tes intérêts et que t’as accepté de le signer en ton âme et conscience.

    Je ne récolte qu’un grognement en réponse, ce qui m’importe peu. Je sais devoir couvrir mes arrières avec lui, aussi altruiste que soit mon implication.

    « Eli a tendance à être sur la réserve avec les personnes extérieures à son cercle. Je reste sûre que vous finirez par mieux vous entendre si vous vous décidez enfin à apprendre à vous connaître. »

    Améthyste n’a jamais pu s’empêcher de justifier l’attitude distante qu’affiche son mec envers moi… Bien qu’elle n’ait pas foncièrement tort concernant son caractère, elle se trompe sur toute la ligne. J’occulte ses encouragements fantaisistes avec un soupir et grimpe au volant de mon pick-up.

    Eliakim me suit en silence. Ma sœur, qui semble ne jamais le quitter d’une semelle, apparaît au centre de la banquette arrière tandis qu’il s’installe docilement à mes côtés sur le siège passager. Je l’avise du coin de l’œil en démarrant. Il croise les bras contre son buste dans une posture protectrice et trépigne d’une jambe. Sa façon d’entailler le coin de ses doigts avec ses ongles, de les ronger ou de mâchouiller ses lèvres, le tout en l’espace de quelques secondes, ne peut traduire que deux hypothèses : soit il est mal à l’aise en ma compagnie, soit il ressent le besoin irrépressible de se bourrer la gueule pour étourdir ses émotions tant elles le dépassent.

    L’un n’empêcherait cependant pas l’autre. Dans les deux cas, je dois trouver un moyen de l’occuper.

    — T’as faim ?

    — Non.

    Eh merde.

    — OK… Vu l’heure, il est préférable qu’on prenne la route pour Fort Worth demain matin. Je vais te ramener chez toi pour que tu prépares tes affaires.

    — Suis-je dorénavant sous ta tutelle ?

    — Quoi ? Non ! Vois ça plutôt comme… un accompagnement dans ton parcours vers la sobriété.

    — Un accompagnement des plus pointilleux, j’imagine, ranger Beauchamp.

    La condescendance dont il ose faire preuve me titille, mais il vise juste. Je ne prends donc pas la peine de répondre à ce sujet.

    — Je n’ai planifié que les étapes essentielles avant ton départ. Une fois tes valises faites, tu pourras passer la soirée avec ta famille si tu veux. Sinon, je suis OK pour qu’on fasse ce que bon te semble pour ta dernière nuit à NOLA.

    Je n’ai pas envie de lui imposer un programme dès ce soir. Je grimace toutefois en me rendant compte que ma proposition sonne plus ambiguë qu’elle ne le devrait.

    Akim ouvre la bouche, mais je le devance avec un regard intransigeant.

    — Rien qui implique un lieu vendant de l’alcool.

    Il se renfrogne.

    Les lumières excentriques du centre-ville lèchent son visage à travers les vitres teintées. Je remarque qu’elles couvrent de couleurs diverses les bandes adhésives blanches maintenant son attelle nasale au fur et à mesure qu’elles défilent. Je m’aperçois aussi que les dents d’Akim malmènent à nouveau sa lèvre inférieure, puis ses ongles.

    J’essaie d’ignorer ses tics en me concentrant sur la circulation. Sauf qu’après quelques minutes de ce manège dans un silence pesant, je finis par craquer. Il lui faut occuper ses mains, et surtout son esprit, autrement qu’en se faisant du mal.

    — Je pense que tu devrais déjà commencer par contacter ton père. Il sera soulagé d’apprendre que t’es sorti de l’hosto et que les poursuites à ton encontre ont débouché sur un accord qui prend en compte la globalité de ta situation.

    Ce conseil avisé est accueilli par un rire dédaigneux.

    — Et tout ça grâce à toi… Tu as rencontré mon père plus d’une fois, Séraphin. Tu sais donc qu’il vaut mieux qu’il apprenne le plus tard possible que je te suis gentiment jusqu’au Texas. Toi, un pécheur éhonté. Il vous exècre au plus haut point.

    Super, je me fais toiser en prime…

    « Je nai eu de cesse de lui répéter doublier ces idées du siècle dernier véhiculées par son père ! Le Seigneur taime tel que tu es, grand frère, et moi aussi. »

    — Mh…

    Elle est mignonne, mais les chiens ne font pas des chats. Javier Día est l’archétype parfait du connard intolérant déguisé en homme de foi ; il a façonné son fils à son image.

    — Sinon, je… Il y a bien quelque chose que je souhaite du plus profond de mon cœur si je dois quitter NOLA pour une durée indéterminée.

    Mes yeux curieux glissent sur ses traits attristés.

    — Je t’écoute.

    — Promets que tu écouteras mes explications jusqu’à la fin.

    Je pensais qu’il demanderait à visiter la tombe de ma sœur. Mais ce genre d’entrée en matière annonce toujours une entourloupe.

    — Je crois avoir déjà assez fait de promesses en ta faveur, Día. Parle maintenant et vois ce que j’en dis, ou alors tais-toi. La décision est tienne.

    — Très bien ! Je voudrais me rendre au Big Easy une dernière fois.

    — Tu te fous de moi, là ?

    Tournant brusquement la tête vers lui, je manque de faire un trop gros écart durant mon dépassement. La voiture qui arrive en sens inverse klaxonne. Je me rattrape de justesse, sans toutefois secouer mes passagers.

    — Pas du tout, poursuit-il avec conviction, soudain entièrement focalisé sur moi. Crois-le ou pas, j’ai conscience de ton sacrifice. Je veux dire, je sais que tu n’as pas plus envie de me chaperonner que j’ai envie de passer du temps en ta présence. Si tu le fais, c’est uniquement en mémoire d’Ami. C’est aussi pour elle que j’aimerais me rendre au Big Easy ce soir. C’était son club de Jazz favori.

    Ah… Je comprends d’un coup pourquoi Akim s’est montré si résilient face au juge. Il préparait le terrain pour mieux me manipuler.

    « Il dit vrai. Nous avions pour habitude dy aller au moins une fois par mois. Il a maintenu cette routine au début, jusquà ce que mon absence devienne trop lourde à porter… Jimagine que cest lendroit où il se sent le plus connecté à moi, alors, sil te plait, accepte, Séra. »

    — C’en est hors de question, craché-je, les yeux rivés à ceux d’Améthyste via le rétroviseur central.

    Je suis à deux doigts de lui demander quand elle est devenue si stupide. Mais impossible de m’adresser à elle avec Eliakim à portée de voix.

    Contenant l’indignation qui me griffe de l’intérieur, je me reprends et enchaîne :

    — Je ne compte pas courir le risque que le condamné sous sursis au nom duquel je me porte garant finisse sa première soirée sous ma surveillance complètement…

    Torché.

    Ou foutu, compte tenu du fait qu’il ira directement en taule s’il se refait choper en récidive.

    — … englouti par sa peine et sa dépendance, argué-je finalement.

    — Ça va, s’agace-t-il, la mine contrariée. Je suis capable de me contrôler. Je te demande juste une faveur. La première et la dernière. Je te jure sur tout ce qu’il me reste de plus cher que ma seule motivation pour cette requête, c’est Ami.

    — Sauf que je ne te crois plus sur parole. J’ai bien retenu la leçon.

    — Oh, je n’y crois pas ! Comptes-tu vraiment mettre cette vieille histoire sur le tapis, maintenant ?

    « À quoi faites-vous référence ? »

    Mon regard croise encore celui d’Améthyste à travers le rétro. J’y lis toute sa curiosité quant à cette « vieille histoire » que chacun de nous deux préfère taire, mais qu’aucun ne semble capable d’oublier.

    Ce n’est toutefois pas ce soir que ma sœur en prendra connaissance.

    — D’accord, écoute, éludé-je, essayons de faire en sorte que cet arrangement ne débute pas à coups de crocs acharnés.

    — À mon humble avis, il est bien trop tard pour cela.

    — Peut-être, mais y mettre du tien aidera sans aucun doute à limiter les accrochages. La Rédemption n’est-elle pas ce que tu prêches ?

    « Pourquoi continuer à battre un homme à terre, Séraphin ? Lui comme toi avez toujours refusé de me confier l’origine de votre inimitié, très bien ! Mais tu décèles aussi bien que moi la sincérité dans ses prunelles. »

    Cette fois, elle voit juste. Mais quelle force a la sincérité lorsque l’on perd sa lutte contre son addiction ?

    Je tente néanmoins d’adoucir ma conclusion, en gage d’empathie, et me râcle la gorge avant de lancer :

    — Je conçois que tu veuilles te rendre dans ce club pour te sentir plus proche de Thys avant de partir. Et je veux bien croire que tu ne penses pas à mal, ça me paraît juste être une mauvaise idée… Sans être spécialiste, je doute qu’il soit judicieux que tu te retrouves dans ce genre d’environnement les premiers mois de ta réhabilitation. Encore moins avant d’avoir consulté.

    Aucune contestation ne s’élève. Les yeux perdus dans les ombres fugaces du paysage urbain défilant par-delà les vitres, Akim me tourne à présent le dos. Muré dans le silence.

    Ce n’est pas plus mal.

    Nous parvenions aisément à camoufler les raisons de notre antipathie du vivant d’Améthyste. En nous évitant, le plus souvent, ou en évitant tout bêtement de nous lancer des piques en sa présence. Mais la donne a changé, et je suis le seul à le savoir.

  • Chapitre 4

    4 | 𝕄𝕒𝕚𝕟 𝕥𝕖𝕟𝕕𝕦𝕖

    9–14 minutes

    — 𝕃a mort t’aurait causé moins d’emmerdes, rétorqué-je, indifférent à son mépris depuis bien longtemps.

    « Séra ! me réprimande Améthyste, ses yeux dorés interloqués. Il a besoin de soutien, pas de méchanceté gratuite. »

    Je soupire en me retenant de lever les miens au ciel et reprends :

    — Tu te souviens de comment t’as atterri ici ?

    — Pas vraiment. Ça doit avoir un rapport avec le fait que ma voiture a dévalé un ravin… Combien de temps suis-je resté dans les vapes ?

    — Presque deux jours.

    Sa voix, encore faible, est caverneuse à cause de sa fracture du nez. Je détaille les traits fatigués de son visage oblong. Les cernes sous ses yeux. Ses lèvres gercées. La maigreur qui fait anormalement ressortir ses pommettes et ne s’attaque pas qu’à ses joues creuses… Des signes de carences qui ne sont bien entendu pas le résultat de son accident.

    La dernière fois que j’ai vu ce salopard, c’était un mari endeuillé pleurant toutes les larmes de son corps. Mais c’était aussi un homme en bonne santé. Son état, critique, parvient à me navrer sans toutefois m’attendrir.

    Il n’est pas le seul à avoir perdu un être aimé.

    Je sors de ma désolante contemplation lorsqu’Eliakim grogne de douleur. Gigotant légèrement dans son lit, il étouffe un jurons en se rendant compte qu’un de ses poignets y est menotté.

    — Peux-tu me libérer de ces horreurs ?

    — Petits bijoux, tu veux dire. Et tu te doutes bien que je ne suis pas celui qui te les a passées au poignet.

    Il grogne encore.

    En vérité, je pourrais soumettre sa requête à l’officier stationné devant la porte. Je n’en ressens juste aucune envie. Ce regard noir que me jete Akim signifie peut-être qu’il en a parfaitement conscience. Mais le simple fait qu’il respire dans la même pièce que moi m’irrite déjà au plus haut point. Alors le voir chouiner en réponse à une situation qu’il a causé…

    — Comptes-tu rester assis à me narguer, ou vas-tu au moins me dire ce que tu fiches ici ?

    Je me redresse immédiatement et m’accoude à mon siège.

    — C’est bien que tu donnes le ton d’office. Je n’avais pas des masses envie de passer par quatre chemins, donc ouvre bien tes petites oreilles ; je viens te sortir du pétrin dans lequel tu t’es fourré. Y’a de grandes chances que t’échappes à la taule si le procureur de NOLA te valide un accord. Mais pour ça, tu vas devoir venir vivre chez moi.

    — Tu peux répéter ? s’étrangle-t-il presque.

    — Tu m’as très bien entendu, Akim. Tout est détaillé là-dedans.

    — Ne m’appelle pas comme ça !

    À présent debout près de son lit, je balance sur la table de chevet le dossier que j’ai imprimé et plonge à nouveau les mains dans mes poches.

    « Tu sais qu’il ne supporte pas ce surnom, intervient Améthyste. Pas plus qu’il ne tolère ton attitude désobligeante. Alors pourquoi le provoque-tu de la sorte ? »

    Car je suis révolté de devoir encore m’infliger la présence de cet homme.

    « Œuvres-tu dans le seul but de le voir rejeter ta proposition ? » insiste-t-elle en approchant.

    Imperturbable, je continue à soutenir le regard d’Eliakim du haut de mon mètre quatre-vingt-huit.

    Améthyste ignore pourquoi il déteste que j’emploie ce surnom. Elle ignore aussi pourquoi je persiste. Pourquoi je le provoque sciemment. Autant dire que ma petite sœur ignore encore beaucoup de choses à propos de ma relation orageuse avec son époux bien-aimé.

    Ce dernier retrousse la lèvre supérieure, collant une moue de dégoût sur son visage stigmatisé, et me toise en crachant :

    — Regardes-toi, irradier d’orgueil avec ton semblant d’autorité. Pour qui te prends-tu ?

    — Je me prends pour Séraphin Lucien Beauchamp, garant de la sécurité publique, et accessoirement ton beau-frère.

    — Mon beau frère, ricane-t-il, ses yeux rougis solidement ancrés aux miens. Tu n’es absolument rien ni personne pour moi. Tu ne l’as jamais été. Je pensais qu’après toutes ces années, tu avais enfin fini par le comprendre.

    « Séra, ne l’écoute pas ! » s’agite Améthyste.

    Elle me saisit la main. Des visions d’Eliakim en pleurs m’assaillent avant-même que je puisse penser à me dérober. Les doigts serrés autour des miens, Améthyste me force à assister à un condensé de leur romance en avance rapide, avant de s’attarder sur la déchéance de son veuf.

    Ses prunelles noisettes aimantes rivées à moi, qui le vois à travers celles d’Améthyste. Ses mains, nerveuses, exhibent sous mon nez une magnifique bague. J’entends ensuite son rire joyeux résonner dans mon crâne, toutes les fois où il a serré son épouse dans ses bras. Et comme si mes propres souvenirs n’étaient pas assez déchirants, je revois leur mariage à travers elle. Sens la suave odeur d’Eliakim m’enivrer, ses lèvres contre les miennes… Puis survient le drame. Le bonheur vole en éclats. Ma sœur fixe son visage ravagé de larmes en agonisant dans ses bras. Et c’est la descente aux enfers. Les cuites à répétition. Le chaos terrifiant de la perte totale de contrôle quant à ce qu’il reste de sa vie.

    Mon cœur s’atrophie. Mon souffle accélère, imperceptiblement, je reste pourtant stoïque de l’extérieur quand ma sœur me lâche enfin.

    Les situations anxiogènes, ça me connaît. Autant que les visions indésirables.

    « Il dit tout cela pour te blesser, parce qu’il souffre de son côté. Mais je t’assure qu’il n’en pense pas un mot. »

    Une fois de plus, Thys patauge dans son ignorance. Son couple n’a jamais été la romance immaculée qu’elle s’imagine et, depuis des années, Eliakim pense chacun des mots qu’il m’adresse en privé dans le seul but de piétiner mon amour-propre.

    — Peu m’importe, me forcé-je à répondre, le visage tourné vers Thys, avant de reprendre face aux yeux acérés de son mari. Malheureusement pour toi autant que pour moi, les choses ne sont pas si simples. Ma sœur ne veut pas… ne voudrait pas que tu croupisses au fond d’une cellule.

    — Tu penses savoir mieux que moi ce que voudrait ma femme ? se révolte-t-il, tirant inconsciemment sur ses menottes.

    Feignant la nonchalance, je soupire et hausse les épaules, les mains toujours enfoncées dans mes poches.

    — À moins que l’abus d’alcool ces deux dernières années t’ait grillé les neurones, tu connais parfaitement la réponse à cette interrogation puérile. Ce qui devrait dorénavant accaparer toutes tes pensées, c’est le choix qui se présente à toi concernant ta course sur le chemin de l’autodestruction : mon soutien durant un programme de réhabilitation encadrée au Texas, ou cinq ans derrière les barreaux à regretter d’avoir repoussé une main tendue.

    — Vas au diable, Beauchamp !

    — Comme tu veux, lâché-je avant de me pincer brièvement les lèvres. Mais tu risques de te brûler les ailes dans les flammes de son royaume bien avant moi.

    Je m’assure qu’il me voit le scanner de la tête au pieds, histoire que le poids de ma réplique s’imprime bien dans sa petite tête de con, et m’en vais promptement ranger mon matériel.

    Quelle perte de temps…

    « Que t’est-il arrivé, Séraphin ? Comment peux-tu te montrer si froid et distant avec une âme en perdition ? »

    Restant indolent aux invectives de ma sœur, je charge ensuite mon sac sur mon épaule et me dirige vers la porte. Sans un mot ni un regard en arrière.

    « Moi qui ai toujours vanté ton grand cœur, je ne te reconnais plus ! »

    — La décision finale ne me revient pas, marmonné-je, main sur la poignée. Je ne peux l’aider en rien s’il s’y refuse.

    — Attends !

    Je m’arrête sous l’urgence de cette injonction. La voix d’Eliakim s’élève de nouveau, ténue. Incertaine.

    — J’imagine… qu’habiter sous ton toit ne sera pas la seule condition.

    « Oh, merci mon Dieu ! »

    Je me retiens une fois de plus de lever les yeux au plafond en avisant ma sœur du coin de l’œil. Soulagée, elle loue le ciel, les mains jointes sur sa poitrine. Mon regard dévie vite vers Akim et épouse sa silhouette chétive par-dessus mon épaule. Sa colère fait à présent place au désarroi.

    Toujours pas de quoi m’adoucir.

    — Évidemment que non. Les termes et conditions du procureur sont juste là, sur la table. Je t’ai fait un récapitulatif pour que tout soit plus clair et allégé des articles de loi évoqués ou autre jargon pénal.

    Je ne reviens sur mes pas que lorsqu’Akim prend le dossier sur lequel j’ai passé une nuit entière à me tirer les locks afin d’en peaufiner chaque détail. Il le parcourt vaguement, consulte mon récapitulatif et me lance un regard dépité.

    — Est-ce une sorte de revanche pour toi de me voir ainsi acculé, au fond du trou ? Tu y prends ton pied ?

    — Tes oreilles prudes n’ont pas envie de m’entendre énumérer toutes les façons dont j’aime « prendre mon pied », mais je peux t’assurer que me réjouir du malheur d’autrui n’apparaît pas sur cette liste. Ceci dit, on s’éloigne du sujet… Cet accord ; oui, non ?

    Il observe pensivement le dossier étalé sur ses couvertures et gratte son front de sa main libre.

    — OK… Je crois que je peux le faire. Je sais que je dois redevenir sobre, me reprendre en main. Pour Améthyste. Elle…

    Au bord des larmes, il renifle, tête basse.

    — Elle mérite que j’honore sa mémoire. Pas que je salisse son nom en y rattachant mes conneries.

    Je souffle encore et croise les bras contre mes pecs.

    — Tu dois surtout le faire pour toi. On a beau avoir nos différends, je suis forcé de reconnaître que t’as plutôt un bon fond, Eliakim… Tu mérites de remonter la pente sur laquelle t’as glissé à la mort tragique de Thys. Le souvenir de son amour pour toi, toute l’aide que tu pourras recevoir, ce ne seront que tes outils. Toi seul possède les clés de ton nouveau départ.

    Il opine.

    — Merci d’être revenu à NOLA pour moi.

    Wow ! Il vient de me remercier. Je n’ai pas rêvé. Si je n’étais pas solidement planté sur mes appuis, j’en tomberais sur le cul.

    — Pas de gaieté de cœur, souligné-je après m’être râclé la gorge pour me remettre de ma surprise. C’est Améthyste que tu dois remercier, elle veille encore sur ta grosse tête de couillon.

    J’adresse une œillade à ma sœur, dans ses petits souliers, tandis qu’Eliakim s’esclaffe sans se douter une seule seconde de sa présence à nos côtés.

    — Quand partirions-nous ? s’enquiert-il contre toute attente.

    Je dois avouer que je ne m’attendais pas à ce qu’il se fasse si rapidement à cette idée, alors que j’ai moi-même encore beaucoup de mal. Je décroise les bras et me râcle encore la gorge afin de rassembler mes pensées.

    — Eum, dès ce soir, je l’espère. Tu devras d’abord te soumettre à une évaluation psychologique, réglementaire compte tenu de la situation, avant que nous puissions envoyer ton dossier complet au procureur. Celui-ci soumettra ensuite l’accord à un juge pour validation définitive. Tu devras évidemment comparaître afin de défendre ton cas et le convaincre d’accepter ta demande d’aide à la réhabilitation.

    — Tout cela sonne comme des étapes atrocement longues.

    — Elles le sont en temps normal, mais tu m’as comme atout.

    « Je ne t’en remercierai jamais assez. »

    Améthyste me couvre encore de son regard de cadette remplie de reconnaissance. J’opine légèrement et reprends à l’attention d’Akim, auprès duquel Thys retourne se lover.

    — Je veux juste savoir. Tu te sens capable de les franchir, ces étapes ?

    Il acquiesce en se rallongeant, le dossier reprenant les termes de l’accord serré entre ses doigts amaigris.

    — Tant mieux, soufflé-je, parce que je t’ai mâché le travail, pour être honnête.

    « Séra, par pitié. Plus de soutien et moins de piques. »

    Je ravale un grognement. Elle a raison… Sauf que, j’ai l’impression d’être physiologiquement devenu incapable d’agir autrement avec ce type.

    — Si tu veux que ton avocat jette un œil à la proposition, je peux le contacter.

    — Pas besoin.

    — OK. Je te laisse te reposer alors. Je reviendrai plus tard pour l’évaluation psychologique. Demande au médecin de me mettre sur la liste de tes proches à tenir informés.

    — D’accord…

    Je n’ai plus rien à faire dans cette chambre pour le moment et il doit probablement avoir besoin d’un peu de temps pour digérer nos retrouvailles inattendues.

    Moi de même, d’ailleurs.

    Je quitte enfin la pièce, prends une grande inspiration en refermant la porte et me tourne vers l’officier Thompson.

    — Merci de m’avoir permis de m’entretenir avec lui en privé.

    — Oh, eh bien, j’en ai reçu l’ordre, rit-il nerveusement.

    — C’est vrai. Dites, je sais que ce n’est pas réglementaire, mais le détenu a l’air assez mal en point. Vous pourriez peut-être envisager un geste de clémence et le libérer de ses menottes.

    — Je ne sais pas trop, Monsieur.

    Il hésite en accrochant sa ceinture, visiblement mitigé entre l’idée de contrarier un ranger et celle d’enfreindre la procédure.

    — C’est que, si je le libère, je devrais le garder à l’œil.

    — Bien entendu. Vous pourriez maintenir la porte ouverte pour ce faire. Après tout, il ne risque pas de prendre le dessus sur vous même s’il tentait de s’échapper. Ceci dit, je me porte garant de son bon comportement jusqu’à sa comparution devant le juge.

    Et même après… Quel veinard je suis.

    — Très bien, ranger Beauchamp. Dans ce cas, je crois que ça peut se faire.

    — Merci à vous, agent Thompson.

    Une poignée de main vigoureuse et je m’en vais, essayant de rester focalisé sur l’idée de me trouver une chambre d’hôtel tandis que le policier ouvre la porte de celle de son prisonnier.

    ___

    Personnage introduit :

    • Eliakim Día / 34 ans / mari de la défunte Améthyste / beau-frère de Séraphin.

  • Chapitre 3

    3 | 𝕍𝕚𝕤𝕚𝕥𝕖 𝕚𝕟𝕠𝕡𝕚𝕟𝕖́𝕖

    8–12 minutes

    « 𝕋on chef a-t-il validé ta demande de congé exceptionnel ? »

    — Bonjour à toi aussi, ma chère sœur. Je me porte bien, merci de demander, lâché-je nonchalamment en verrouillant la porte de mon domicile puis ma porte moustiquaire.

    Je descends ensuite du perron, sac sur le dos, toujours sans lui accorder le moindre regard.

    Mon indifférence quant à sa présence, est cependant feinte. Je sens parfaitement l’énergie de Thys suivre mon avancée.

    « Est-ce la vie texane qui te rend si ronchon ? » se renfrogne-t-elle.

    Soucieux de ne pas ressembler à un fou qui cause seul tandis que je me dirige vers ma voiture, je porte mon téléphone à mon oreille.

    — J’opterais plutôt pour le fait que ma cadette m’ait littéralement ghosté, pendant deux ans, avant de revenir me hanter du jour au lendemain. Et oui, je suis sur le départ, comme tu vois… Avec l’allègement des procédures administratives depuis la Covid-19, j’ai pu contacter en visio les personnes dont je t’ai parlé hier. Mais rien n’est encore ac–

    « Hola, mi Caramelo ! »

    Je m’arrête net au bout de mon allée quand un deuxième fantôme apparaît face à moi.

    — Salut, ma belle. Désolé, je ne vais pas avoir beaucoup de temps à t’accorder. Je suis un peu pris, là.

    « Je vois ça… »

    Et voilà, une deuxième nana qui me fait la tronche ! C’est bien ma veine. Je la contourne, comme si de rien n’était, et grimpe dans mon pick-up. La nouvelle venue m’y rejoint. Toisant Améthyste, qui l’a volontairement devancée sur le siège avant, elle peste bras croisés :

    « C’est qui, celle-là ? »

    — Ma petite sœur, Améthyste. Thys, je te présente Nehemiah Bellacruz. Je bosse sur son affaire en ce moment.

    « Wow, je savais pas que t’avais une frangine ! Morte, en plus. C’est récent, ou… ? »

    Je démarre mon Ram 1500, m’engage sur la route et salue les Matthews – un vieux couple de voisins dont le commérage est le passe-temps favori. Pendant ce temps, les filles tapent la discute comme si elles venaient de se rendre compte qu’elles mataient toutes les deux la nouvelle série phare de Prime Video.

    « C’était il y a deux ans. »

    « Ah, ça t’est arrivé comment ? »

    « Fauchée sur un trottoir. »

    « Bah merde. J’espère que ce connard a eu ce qu’il mérite ! »

    « J’aurais préféré. Le chauffard n’a jamais été retrouvé. »

    « Sérieux ? s’étonne la petite brune au carré plongeant rose Barbie. C’est pour ça que t’es encore sur Terre ? T’as pas le droit de mener d’enquête sur tes proches ? »

    C’est moi qu’elle dévisage à présent via le rétro central.

    — J’ai été autorisé à explorer toutes les pistes imaginables.

    « Et t’as toujours pas trouvé qui l’a tuée ? »

    Évitant le regard chagriné de ma sœur, qui ne me reproche pourtant rien, j’essaie tant bien que mal de masquer le sentiment d’impuissance lié à cet échec.

    « Mais t’as du nouveau pour moi. C’est bien pour ça que t’as ton sac de voyage ? »

    — Non. Je… J’ai une urgence familiale, je dois me rendre en Louisiane, avoué-je en jetant des œillades au rétroviseur central pour évaluer sa réaction.

    Nehemia est le genre de fantôme à vite monter en pression, alors j’ajoute prestement :

    — Ne t’en fais pas, Nehe, je ne te laisserais pas tomber avant d’avoir élucidé ton meurtre.

    Il faut croire que ma réponse est loin de lui plaire. Son aura vibre furieusement et elle se penche d’un coup en avant pour m’avoir bien en face.

    « Tu me laisses déjà tomber ! T’as le toupet de parler de famille, alors que je vois mes vieux pleurer tous les jours sans savoir où est mon corps ou ce qui m’est vraiment arrivé ! »

    La voiture ralentit, puis se met à brouter.

    Bon sang, elle va encore me déglinguer le moteur et disparaître ?

    On dirait bien que oui !

    — Allez, Nehemia… me fait pas ça. Je sais que t’es sanguine, mais t’es pas une rageuse.

    Ma supplique paye. Peu de temps après avoir calé, le moteur redémarre. Non sans plusieurs essais infructueux.

    « Eh bien ! Quelle sale petite p– »

    Je détourne mon attention de la route pour aviser ma sœur.

    — Attention à ce que tu vas dire, Thys.

    « Pimbêche ! » crache-t-elle finalement.

    Sa moue boudeuse et sa posture de gamine contrariée me tirent un sourire en coin.

    C’est fou, j’ai l’impression qu’Améthyste n’a pas changé d’un poil une fois adulte. Elle m’a servi la même expression contrariée trop mignonne toute notre enfance.

    — Faut pas trop lui en vouloir, souris-je tristement. Nehemiah a eu une fin horrifiante dans un réseau de trafic d’êtres humains. Ça fait d’elle un esprit caractériel et imprévisible, mais elle n’est pas méchante.

    « OK, si tu le dis. », se déride Thys, ses yeux mordorés à présent levés vers moi.

    Mes remords me nouent l’estomac. Ce petit bout de soleil fêterait ses trente ans cette année si elle était encore en vie.

    « Veux-tu que je fasse une partie du trajet avec toi, ou puis-je retourner veiller Eli ? »

    Sorti de mes songes, je me racle la gorge et me concentre sur la circulation déjà dense du centre de Fort Worth.

    — Tu peux y aller, j’ai l’habitude de passer de longues heures seul dans ma caisse.

    « Essaies-tu de me faire culpabiliser ? »

    — Je ne suis pas salop à ce point.

    Le silence qui plane m’incite à prendre un instant pour l’observer. Je récolte une œillade dubitative.

    — OK, j’ai peut-être bien mes moments de connardise, accordé-je après un rire franc. Mais tu peux y aller, vraiment.

    « D’accord, merci grand frère. Je te fais signe s’il se réveille ou s’il y a urgence. »

    — Ouais, je m’en doute, ricané-je encore.

    Thys disparaît avec un sourire complice.

    J’arrive à l’hôpital universitaire de la Nouvelle-Orléans 8 heures plus tard. Une fois descendu de mon pick-up climatisé, je me remémore que les températures estivales ne sont pas plus clémentes ici qu’au Texas. Le temps que franchisse les portes du bâtiment, de désagréables gouttes chutent déjà sur mes flancs et dans le sillon de mon dos.

    Je déteste mariner dans des vêtements imbibés de sueur.

    Ma sœur m’ayant donné le numéro de chambre d’Akim, je m’y rends sans passer par l’accueil. L’odeur aseptisée des lieux, leurs murs immaculés, le bourdonnement du personnel et des patients, tout ça me fout la gerbe. Mon seul réconfort est la fraîcheur des locaux en cet étouffant mois de mai. Je suis un peu plus détendu lorsque j’accède enfin au deuxième étage. Et là, impossible de louper sa chambre. Comme annoncé, un policier monte la garde devant la porte.

    — Bonsoir, Officier, abordé-je poliment le grand gaillard. Je suis de la famille, je m’appelle Séraph-

    — Désolé, Monsieur, le prévenu n’a pas droit aux visites.

    Son visage anguleux et sa voix ferme marquent cette annonce comme irrévocable. J’opine.

    — Je comprends. Vous avez reçu des directives et vous les appliquez. Sachez que je respecte votre travail, officier Thompson, lis-je promptement sur son badge, mais j’ai été assuré par le procureur qu’il était possible de faire exception.

    D’un geste assez lent pour ne pas le surprendre, je repousse le pan de ma veste de service et dévoile mon badge. Je le décroche ensuite de ma ceinture avec précaution, veillant à ne pas exposer par la même occasion le holster sécurisant mon arme de service.

    — Vous êtes… le ranger qui a appelé le pour signaler l’accident ?

    — Lui-même.

    J’aurais gagné du temps si je portais une des vestes dont les divers patchs indiquent clairement mon affiliation. Seulement j’ai horreur de me balader avec sur le dos.

    — Comment avez-vous su ce qui se passait depuis le Texas ? m’interroge-t-il, à la fois sceptique et curieux.

    Seul mon chef détient cette information. Il est au courant pour mon don depuis de nombreuses années et me couvre habilement en cas d’événements inexplicables. Fort heureusement, civils ou agents de grade inférieur remettent peu en question mes allégations ; vive l’influence de l’appartenance aux forces spéciales.

    — Beaucoup d’instinct et un coup de pouce du Ciel ? plaisanté-je, un sourire cordial aux lèvres. C’était récemment l’anniversaire de la mort de ma sœur. Eliakim Día est mon beau-frère.

    — Oh, oui ! Toutes mes excuses. Ma hiérarchie m’a informé de votre visite, Ranger. Je ne m’attendais juste pas à ce que vous soyez…

    Noir ? Créole ? Coiffé de dreadlocks ?

    Vu comme il m’a scanné du regard à mon arrivée, la liste de suppositions est longue. Ça le fout assez mal, même pour un collègue noir américain. Il se décale donc sans finir sa phrase et m’autorise à entrer. Je le remercie d’un hochement de tête.

    — Je hais les hôpitaux, lâché-je à voix basse en me rapprochant d’Améthyste.

    « Sûrement car tu y as rarement reçu de bonnes nouvelles. »

    Assise au chevet de son mari inconscient, elle se préoccupe à peine de mon arrivée.

    — Ça doit beaucoup peser dans la balance, oui.

    Je contourne le lit médical, auquel je tourne le dos afin d’aller installer mes affaires sur la table au fond de la chambre. Enfin, si je veux être tout à faire honnête, c’est d’Akim dont je me détourne.

    « As-tu eu une réponse quant à ta demande? »

    — Eum, oui. J’ai eu la confirmation d’acceptation de ma proposition sur le chemin.

    « Mwen loué Bondyé », entends-je souffler Améthyste, soulagée.

    Il n’en faut pas plus pour que je me retourne, la mine renfrognée.

    — C’est vrai qu’Il a tout fait tout seul, grommelé-je aussi en créole.

    Améthyste décroche enfin son regard de son mari pour le poser sur moi. Une caresse délicate de petite sœur.

    « Le Seigneur a œuvré à travers toi. »

    Un sourire me prend en traître. Il semble que cette tendresse me manque plus que je ne le pensais.

    J’aimerais savoir comment en vouloir à mon rayon de soleil. Mais, même si elle m’irrite par moments, sa bénignité m’en a toujours rendu incapable. Je poursuis donc une discussion éparse avec elle pendant que j’installe mon PC et mon imprimante portables afin d’éditer les documents relatifs au dossier d’Eliakim. Nous parlons de tout, de rien, en évitant soigneusement les sujets qui fâchent. Jusqu’à ce que je gaffe comme un bleu.

    — Ça faisait si longtemps que je ne m’étais pas exprimé en créole.

    « Tu en aurais plus souvent l’occasion si tu renouais avec tes proches. Tu sais, ces personnes que tu as abandonnées en fuyant la Nouvelle-Orléans. Pas une seule fois tu n’es revenu leur rendre visite depuis mon enterrement. Je me demande même si tu te souviens que tu as des parents, encore bien vivants, qui t’aiment et ne souhaitent qu’avoir de tes nouvelles. As-tu au moins pensé à passer les voir, maintenant que tu es de retour ? »

    Son ton reste égal, concerné. Ce discours moralisateur m’envoi pourtant dans les tours.

    — Sérieusement ? Tu m’as forcé à revenir à NOLA pour Eliakim. Maintenant, tu en profites pour me faire des leçons sur la famille ? Mais t’es-tu manifestée à moi, ne serait-ce qu’une fois, depuis que tu es morte ? Mh… Non ! Et si ton abruti de mari n’avait pas fini dans un ravin, est-ce que j’aurais jamais su que tu ères toujours dans le monde des vivants ?

    « Séra… »

    — Quoi ? grogné-je sous son regard navré. Ah, oui… C’est tout de suite plus dur de se manger ses quatre vérités que de servir les siennes à autrui.

    « Eliakim se réveille », élude-t-elle en se détournant de moi et de mes foutus reproches.

    Je me tasse au fond du fauteuil, les mains glissées dans les poches de ma veste et la bouche remplie d’amertume. Penchée au-dessus du blessé, Améthyste le couvre de mots et de gestes affectueux qu’il y peu de chance qu’il perçoive. Lorsqu’il émerge enfin, après de longues minutes de cajoleries fantômes, Akim me remarque au fond de la chambre. Dépité d’avoir plongé malgré lui ses iris noisettes dans mes orbes mordorées, il fixe le plafond en bougonnant :

    — Je suis mort et je suis en enfer ?

    ___

    Personnage introduit :

    • Nehemiah Bellacruz / morte dans sa jeune 20ène / fantôme dont Séraphin enquête sur le meurtre.

  • Chapitre 2

    2 | 𝕊𝕒𝕝𝕖𝕤 𝕞𝕒𝕟𝕚𝕖𝕤

    6–9 minutes

    — 𝔹onjour, je suis Séraphin Beauchamp, j’aimerais avoir des nouvelles sur l’état de santé d’un patient admis cette nuit ; Eliakim Día.

    — Un instant, s’il vous plaît.

    L’agent d’accueil du University Medical Center me met brièvement en attente avant de reprendre l’appel.

    — Merci d’avoir patienté, Monsieur Beauchamp. Je ne suis cependant autorisé à partager les informations concernant les patients qu’à la proche famille et la personne de confiance du patient Día n’a pas notifié votre nom sur le registre.

    Merde, évidemment que personne ne m’a mis sur ce foutu registre.

    — Je comprends, merci quand même.

    — Je vous en prie. Vous pouvez toujours essayer de vous renseigner directement auprès de la famille si vous avez leurs coordonnées.

    Malgré son ton affable, j’ai du mal à trancher entre un excès de politesse ou le fait qu’il se fout ouvertement de ma gueule. Quoi qu’il en soit, je raccroche sans creuser la question. Je finirais bien par obtenir ces informations, tout comme j’ai obtenu le dossier judiciaire d’Eliakim.

    Je verrouille l’ordinateur en soupirant, frustré, et me lève de mon siège. Pas assez gradé pour jouir d’une pièce individuelle avec porte et fenêtres, je me contente de m’installer au même endroit à chaque fois que je passe au bâtiment administratif des Rangers. La fraîcheur de la grande salle réunissant nos postes de travail jure agréablement avec la chaleur écrasante de l’extérieur. Je la traverse, pensif. Sillonnant le quadrillage parfait que forment les bureaux, je me dirige à son extrémité pour me servir un expresso à la seule machine fonctionnelle.

    « Deux côtes cassées, une fracture du nez et une légère commotion cérébrale. »

    — Bordel, Thys ! sursauté-je.

    « Il devrait bientôt se réveiller, poursuit ma sœur sans sourciller, mais tu dois lui venir en aide. »

    Bon sang… Les esprits ont tous la sale manie de débarquer quand je m’y attends le moins.

    Améthyste insiste sur la fin de sa phrase, occultant complètement le fait qu’elle vient de me pousser à renverser ma boisson pour la seconde fois en moins de 24 heures. Je secoue ma main échaudée en regardant autour de moi, histoire d’être sûr qu’aucun collègue ne m’observe, et lance lui ensuite un regard blasé.

    — Ce sont des Timbs neuves, putain…

    « Désolée, concède-t-elle, mais je te répète qu’Eliakim a besoin de ton aide. »

    — Je l’ai aidé quand t’as débarqué chez moi au milieu de la nuit en m’ordonnant d’appeler le 911, murmuré-je. D’ailleurs, t’as oublié de me remercier avant de t’évaporer.

    « Je ne me suis pas envolée dans la nature, Séra, je suis juste retournée auprès d’Eli. Tu l’as sauvé d’une mort prématurée en contactant les secours, et je ne t’en remercierai jamais assez, mais ta mission est loin d’être accomplie. »

    Je pouffe dédaigneusement et la regarde encore de biais.

    — Tu veux que je lui envoie un bouquet et une carte de bon rétablissement ? craché-je, assez irrité par son attitude et par… tout le reste !

    « Cesse d’être si désagréable et écoute-moi ! Des policiers montent à présent la garde à la porte de sa chambre. Ils refusent les visites à la famille et parlent de l’emprisonner dès son réveil dans l’attente d’un procès. »

    — Oh, et ça t’étonne ? Si j’ai bien compris, t’es avec Akim depuis ton décès. Tu sais forcément qu’en l’espace de deux ans, il est devenu un vrai danger. Pour lui-même, mais surtout pour ses concitoyens.

    « Il n’est pas– »

    — Ne te fatigue pas, Thys. J’ai informé mon capitaine que j’ai signalé l’accident. Il m’a autorisé l’accès à tous les rapports possibles le concernant. Tu m’as caché qu’Eliakim a pris le volant complètement torché. Les éclats de bouteille retrouvés sur ses chaussures et le tapis de sol côté conducteur laissent à penser qu’il conduisait même en se bourrant la gueule. Pour couronner le tout, il est en récidive. Une fois de plus ! Et quelqu’un a bien failli mourir, ce coup-ci.

    À mon tour de la tenir en joue du regard.

    « Tu as raison, c’est gravissime. J’en ai bien conscience, mais il n’est plus lui-même depuis ma mort… Et puis, j’ai entendu les médecins dire que le cycliste allait bien. »

    — Il va bien. Vraiment ?

    Ha ! On dirait que ma pieuse cadette ne craint plus de pécher par omission depuis qu’elle n’est plus de ce monde. Elle acquiesce en enroulant machinalement les bras autour de son buste, ce qui me contrarie d’autant plus.

    — Une commotion cérébrale et un bras en écharpe, ce n’est pas ce que j’appelle aller bien, argué-je. Il a simplement eu de la chance. Mais le plus chanceux doit bien être celui qui risquait de finir en taule pour homicide involontaire si l’accident avait causé la mort d’un pauvre malheureux.

    « Tu te trompes, il n’est pas si chanceux puisqu’il risque tout de même une peine de prison. »

    — Oui, de 1 à 5 ans. C’est déjà mieux qu’une condamnation à vie.

    « Quelques mois seraient déjà trop ! Eli ne survivra jamais à une incarcération au milieu de criminels endurcis. »

    Le connaissant, et ayant eu un bon aperçu du milieu lors de ma récente mission d’infiltration, elle n’a pas tort. Je brûle quand même d’envie de hurler qu’il aurait dû y réfléchir avant de prendre le volant avec un taux d’alcoolémie vertigineux, mais m’en garde bien. Mon stoïcisme suffit toutefois à rebiffer ma sœur. Elle reprend de plus belle :

    « À t’entendre, on croirait qu’il représente une cause perdue d’avance. Mais je sais que tu peux intervenir en sa faveur et je te promets qu’Eliakim est la bonté incarnée. Il a juste… perdu sa lumière sur le chemin que le Seigneur lui a tracé. Tu dois l’aider à la retrouver. C’est ce que tu fais avec les esprits qui restent bloqués sur Terre. Cette fois, il s’agit plutôt d’aider un homme endeuillé à retrouver l’espoir et le goût de vivre. »

    — Tu ne trouves pas que t’en demande beaucoup, Améthyste ? Je suis ranger. Pas défenseur de veuf éploré ! Et j’ai beau être médium, je ne suis pas non plus faiseur de miracles. Il a déjà eu du bol de ne pas finir en prison après sa deuxième récidive. Cette fois, ça lui prend au nez. Point barre.

    « À mon humble avis, tu te laisses aveugler par tes ressentiments ! »

    — Pardon ? ris-je faussement, interloqué. C’est toi qui te permet de sortir ça ?

    « Eh bien oui, rétorque-t-elle en levant bien haut le menton. Je sais que je ne suis pas des plus objectives, mais toi non plus. Tu n’as jamais apprécié Eli. »

    — Sauf que je souligne des faits qui n’ont absolument rien à voir avec mes sentiments, quels qu’ils soient…

    Son assurance de cadette capricieuse vacille face à mon intransigeance, volant en éclat et exposant pleinement sa détresse.

    Améthyste se rapproche doucement. Craignant qu’elle m’impose une nouvelle vision d’Eliakim pour me faire fléchir, j’amorce un pas en arrière.

    « S’il te plaît, Séra… se désole-t-elle sans commenter ma dérobade. Je suis certaine que tu sauras le sortir de cette situation. À condition que tu le veuilles vraiment. »

    — Ben voilà, tu mets le doigt sur autre chose. Peut-être que je n’ai simplement pas envie de contribuer à la relaxe d’un danger public. Si Akim finit par tuer quelqu’un alors que j’ai entravé le processus consistant à le mettre face aux conséquences de ses actes, le sang de sa victime sera aussi sur mes mains.

    « Séraphin, ne parle pas ainsi, je t’en prie. Tu es mon aîné. Celui qui m’a toujours protégée des problèmes, que je me les attire bêtement ou qu’ils me tombent inopinément dessus. »

    Pas toujours, non, déploré-je mentalement.

    « Tu voues ton existence à protéger et sauver des innocents, vivants comme défunts. Alors pourquoi Eliakim n’a-t-il pas droit à ta pitié ? Tu sais pourtant qu’il est l’amour de ma vie. »

    L’océan de tristesse qu’est son regard m’accable. Il m’engloutit petit à petit. Me rend impuissant, lesté du poids de nos maux. Car c’est justement la nouvelle de cet amour inconditionnel qui m’a transpercé le coeur à blanc il y a cinq ans. Lorsqu’Améthyste m’a présenté ce satané Eliakim Día comme étant son futur époux, le jour de Juneteenth*.

    — D’accord, capitulé-je en détournant les yeux afin qu’elle n’y lise pas ma propre affliction. Je veux bien essayer de l’aider… Peut-être qu’il pourra éviter une peine de prison ferme si je fais jouer mon statut et mes relations.

    Après une énième œillade autour de moi, je rive à nouveau mon regard à celui de ma sœur et poursuis avec fermeté.

    — Ce sera sous conditions et ta tête de mule devra les accepter. Sans restrictions.

    Aux anges, elle acquiesce vigoureusement.

    ___

    Juneteenth* : Jour de célébration dans la communauté afro-américaine, en commémoration du 19 juin 1865, lorsque les esclaves du Texas ont appris qu’ils étaient libres, plus de deux ans après la Proclamation d’Émancipation. Juneteenth devient un jour férié fédéral en 2021, mais était déjà célébré dans de nombreuses communautés à travers les États-Unis, y compris à la Nouvelle-Orléans.

  • Chapitre 1

    1 | ℂ𝕒𝕝𝕝 𝟡𝟙𝟙

    5–8 minutes

    « ℝéveille-toi, Séra ! »

    « Allez, je t’en prie, debout ! »

    Un bruit de fracas me réveille en sursaut.

    Je me redresse immédiatement sur ma chaise, les bras engourdis, la bouche pâteuse et la tête dans le coaltar.

    — Putain de merde…

    À en juger par les photos éparpillées sous mes yeux fatigués, je me suis encore endormi sur les dossiers de mon enquête. Un soupir lassé m’échappe.

    — On ne change pas une équipe qui gagne, baragouiné-je.

    Je me débarrasse mollement du post-it accroché à ma barbe. Une pression sur le bouton de mon téléphone, abandonné juste à côté du verre où gît un fond de Barbancourt*, m’indique qu’il est tout juste 2 heures du matin.

    Nouveau soupir.

    Le mal de dos dû à ma position inconfortable me tire une grimace. Je m’étire en écartant les bras en grand et bouge la tête dans de légers mouvements circulaires avant de masser mon épaule douloureuse d’un geste machinal.

    Une fois de plus, j’émerge d’un cauchemar mêlant cris et sang. J’ai l’impression d’encore entendre l’écho des froissements de tôle et le son insoutenable d’un klaxon sans fin. Mais l’accident dont je viens de rêver, et qui fait encore battre mon cœur à mille à l’heure, ne me rappelle aucune des affaires que j’ai traité ces derniers mois.

    Longeant le bras, j’attrape ma bouteille de rhum. Bien décidé à noyer ce énième songe dramatique au fond d’un verre. Je fronce toutefois les sourcils, incapable de m’expliquer pourquoi c’est l’odeur entêtante du rhum Bayou qui remplit mes narines.

    « Allô ! L’Au-delà appelle Séraphin ! »

    Des mains se plaquent sur la table.

    Je bondis de ma chaise et renverse mon verre sur mon dossier d’enquête en me levant. C’est le bruit-même qui m’a réveillé, accompagné d’une voix féminine. Une voix que je reconnaîtrais entre mille même après deux ans.

    — Am– Améthyste ?

    Son apparition spectrale se redresse avec une petite moue.

    « Oui, grand frère. J’essaie d’entrer en contact depuis cinq bonnes minutes. Je t’ai même touché dans ton sommeil dans l’espoir que tu aies une de tes visions. »

    Je… Je suis sur le cul !

    Je n’en reviens pas d’avoir ma petite sœur face à moi. Toujours aussi resplendissante qu’une rose, malgré la lueur de panique qui entache l’éclat de ses magnifiques yeux hazels.

    — Tu… Tu n’es pas passée de l’autre côté, constaté-je tristement.

    « Je ne le pouvais pas, déclare-t-elle en secouant la tête, la mine tout aussi peinée. Je ne suis cependant pas là pour cela, Séra. Eliakim mwen an bezwen ou.* »

    — Akim ? haleté-je, non plus sous l’effet de la surprise, mais de la brusque montée d’inquiétude qui comprime ma poitrine. Ou vlé di… li mouri ?

    « Pas encore, me rassure Améthyste, les yeux solidement accrochés aux miens. Mais li risqué mouri si ou pa call 911. »

    — Merde…

    La main encore trempée d’eau de vie, je saisis mon téléphone sans réfléchir et compose ces trois chiffres d’un doigt tremblant. Des bribes de mon rêve me reviennent, et ma déduction s’établit en quelques secondes : ma sœur a voulu me montrer la dernière frasque de son mari.

    — Où se trouve-t-il ? m’enquis-je, enfin complètement alerte. Et que s’est-il passé ?

    911, quelle est votre urgence ?

    La voix calme de l’opératrice retentit dans le combiné. Un contraste total avec celle d’Améthyste. Son teint, habituellement d’un doré chaud qui illumine ses yeux de chat, est blêmit par l’angoisse. Elle enchaîne d’une traite en commençant les cent pas dans la pénombre de mon salon :

    « Il a fait une sortie de route, pas très loin de l’ancienne plantation Saint-Pierre. Après plusieurs tonneaux, la voiture s’est écrasée dans un ravin. C’est une– »

    — Toyota Carmy rouge, année 2018, je sais. Mais t’es en train de me dire qu’Eliakim a eu cet accident à la Nouvelle-Orléans ?

    Ma sœur me fixe comme si je venais soudain de perdre une dizaine de points de QI.

    « Eh bien, oui, Séra ! martèle-t-elle en créole. Eli habite encore le quartier de Bywater. Il n’a abandonné ni notre amour, ni notre maison malgré mon décès. »

    Monsieur, s’il vous plaît, je ne parviens pas à vous comprendre clairement. Êtes-vous blessé, ou contraint de parler à voix basse ?

    Éberlué, je raccroche aussi vite que j’ai appelé les secours et engueule Améthyste sans aucun remord.

    — Meuf, tu me dis ça comme si c’était tout à fait normal ! m’agacé-je. Comment veux-tu que j’explique à une opératrice du 911 que je signale un accident qui vient tout juste de se produire dans l’État voisin ? Elle croira à un canular même si je lui cache que je suis médium et tu peux être sûre que ton mec ne se fera jamais secourir.

    « Je sais bien ! Mais n’importe qui peut passer un appel anonyme. Nul besoin pour cela de savoir communiquer avec les esprits. Il te suffit juste… de prétendre être un témoin de l’accident ? »

    — Sauf que je viens d’utiliser mon téléphone perso. Le numéro s’affiche automatiquement sur leur écran, alors elle a d’office vu mon indicatif. Elle risque même de–

    Je n’ai pas le temps de boucler ma phrase que mon portable sonne.

    Blasé, je le tend sous le nez de ma défunte sœur. Elle me fait les gros yeux en gesticulant et s’emporte :

    « Qu’attends-tu donc pour répondre ? »

    — De savoir quoi dire, tiens !

    « Pourquoi ne pas… simplement dire que tu étais en ligne avec lui ? » hasarde-t-elle.

    — Et risquer de perdre en crédibilité si un enquêteur louisianais zélé décide d’éplucher ses appels pour corroborer mes dires ?

    « Alors tu trouveras des justifications ensuite, Séraphin ! Mon mari se meurt ! »

    L’aura translucide entourant Améthyste se brouille. Les nattes mi-longues qui retombent sur ses épaules sont balayées par les fluctuations de son énergie spectrale. Cette dernière souffle quelques-unes des feuilles de papier éparpillées sur la table. L’ampoule du lampadaire à l’angle du meuble de la télévision clignote et tous les objets du salon se mettent à vibrer.

    En une fraction de secondes, Améthyste est à mes côtés. Elle m’empoigne d’un coup le poignet. Une vision d’Eliakim, ensanglanté et inconscient, se placarde alors douloureusement dans mon esprit.

    — D’accord ! Bordel… juré-je en me dégageant avant de décrocher, dépité. Allô, ici Séraphin Beauchamp, Texas Ranger. Identifiant 2603.

    J’entends l’opératrice taper sur son clavier, probablement pour vérifier mon identité après avoir saisi ses premières notes dans le rapport d’appel.

    — Bonsoir agent Beauchamp, reprend-elle quelques secondes plus tard. Je m’appelle Grace, comment puis-je vous assister ?

    — J’appelle pour signaler un accident en Louisiane, sur la route près de l’ancienne plantation Saint-Pierre. Un homme est grièvement blessé ; Eliakim Día, 34 ans, au volant d’une Toyota Carma rouge de 2018, immatriculée…

    « C A R – 756 », m’indique Améthyste, le regard larmoyant et les mains jointes.

    Je répète après elle :

    — Charlie, Alpha, Romeo, sept-cinq-six. Le véhicule a chuté dans un ravin après une violente sortie de route. Vous devez envoyer des secours immédiatement.

    — Ranger Beauchamp…

    Le léger blanc qui traine avant qu’elle poursuive annonce qu’elle a capté l’incohérence.

    — Pardon, mais… Votre appareil borne actuellement au 4212 Tanglewood Drive, à Fort Worth. Pouvez-vous me confirmer qu’il s’agit bien de votre localisation actuelle ?

    — Oui, je… je suis bien à mon domicile, au Texas. Écoutez, je sais que ça peut paraître étrange, mais croyez-moi sur parole, il s’agit d’une urgence vitale. Eliakim Día est le veuf de ma défunte sœur. Il habite la Nouvelle-Orléans et est actuellement en grave danger.

    Le silence n’est encore entrecoupé que par les doigts de l’opératrice qui pianote sur son clavier.

    Effectuant sans doute une montagne de vérifications supplémentaires, elle finit par reprendre, pragmatique :

    — Très bien, Ranger. J’envoie une équipe sur place immédiatement.

    Incapable de contenir mon soulagement, je souffle d’une voix fébrile :

    — Merci, Grace.

    ___

    *Rhum Barbancourt : marque de rhum haïtien.

    *Créole haïtien: Mon Eliakim a besoin de toi.

    .

    Personnages introduits :

    • Séraphin Lucien Beauchamp / 36 ans / médium / frère ainé d’Améthyste.

    • Améthyste Naomi Beauchamp, épouse Día / morte à 28 ans / sœur cadette de Séraphin.

  • Prologue

    0 | 𝕊𝕠𝕦𝕗𝕗𝕣𝕒𝕟𝕔𝕖 𝕓𝕖́𝕒𝕟𝕥𝕖

    2–3 minutes

    𝕀mpuissante, j’observe une fois de plus mon mari écraser la pédale de l’accélérateur, consumé par une rage irrationnelle.

    « Eliakim… Eli, je t’en prie, ralentis ! »

    Ses muscles se bandent. Ses mains se crispent sur le volant. Mais malgré mes cris époumonés, son pied s’enfonce toujours plus fort. Jusqu’à atteindre le plancher.

    « Eli, pour l’amour de Dieu, écoute-moi ! »

    J’aimerais tant qu’il le puisse…

    Ce ne sont malheureusement pas les larmes ravageant son visage qui l’en empêchent. Ni même la folie de l’ivresse qui submerge son esprit.

    Je sens mon rythme cardiaque s’emballer de plus belle.

    Les gouttes qui s’abattent à torrent sur le pare-brise rendent la nuit d’autant plus noire. Je sais au plus profond de moi qu’Il ne saurait nous éviter le pire, mais me mets à prier Dieu de toutes mes forces.

    Accrochée au siège passager comme si je risquais plus qu’un cœur en miettes, j’observe d’un regard affolé la route sinueuse et les arbres qui défilent à toute vitesse. Mon être tout entier tremble de peur pour lui.

    L’amour de ma vie.

    Mes yeux désespérés cherchent à nouveau les siens. Ils ne captent cependant que des abysses sombres injectés de sang. Je garde pourtant l’espoir ténu qu’Eliakim retrouvera ses esprits dans un sursaut de lucidité.

    — Pardon, Améthyste, marmonne-t-il, la langue et les paupières alourdies par l’alcool. Je suis… désolé. Je suis tellement désolé, bon sang !

    « Ce n’était pas de ta faute, mon chéri. Rien n’était de ta faute. Par pitié, reprends-toi ! »

    Je m’entête à m’égosiller, alors qu’il ne m’écouterait pas même s’il m’entendait.

    Sa souffrance est béante. Elle engloutit sa belle âme, la noie de l’intérieur et suinte par tous les pores de son corps.

    — Ça n’aurait… jamais dû arriver. Tu ne méritais pas ça, trésor. Tu méritais le meilleur. Seulement le meilleur ! hurle-t-il avant d’empoigner sa bouteille de rhum Bayou* pour en basculer le goulot entre ses lèvres baignées de larmes.

    La silhouette d’un cycliste jaillit de l’obscurité. Elle se fait soudain prendre entre les phares. Médusée, je pointe vainement l’index dans sa direction.

    « Eli, attention ! »

    — Nom de Dieu !

    Le hoquet de surprise de mon mari l’étrangle à moitié.

    L’inévitable se produit alors, à grands coups de guidon et de crissements de pneus. Le cycliste disparaît aussi brusquement qu’il est apparu, car Eliakim envoie notre Toyota voler dans le décor dans le seul espoir d’épargner sa vie.

    Animée par la même pulsion envers mon époux, je tente de saisir le volant afin de redresser notre trajectoire. Sans succès. Quittant violemment la route, la voiture enchaîne les tonneaux et dévale un ravin dans un bruit infernal de tôle broyée.

    Lorsque l’horreur de la chute cesse enfin, une autre scène d’effroi prend place sous mes prunelles écarquillées. Celle de mon mari ensanglanté, les bras ballants et la tête encastrée dans les vestiges de l’airbag propulsé hors du volant sous la fulgurance du premier choc.

    ___

    *Rhum Bayou : marque de rhum artisanal fabriqué en Louisiane.