Catégorie : Liés par l’Enfer

  • 3 | 𝕻𝖆𝖗𝖋𝖚𝖒 é𝖕𝖎𝖈é

    4–6 minutes

    Parfum épicé

    Je me réveille au bord d’une route, la tête douloureuse comme si un troupeau d’éléphants avait dansé le Kuduro dessus.

    Mon esprit oscille entre somnolence et inconscience, je lutte pour émerger du brouillard qui m’engloutit encore.

    Petit à petit, mes pensées retrouvent un semblant de clarté. Le souvenir brutal de l’impact refait surface, ravivant une frustration cuisante. Je grogne, tente de me redresser, mais un éclair de douleur me traverse.

    Un glapissement m’échappe.

    Merde, j’ai encore mal.

    Je n’ai aucune idée du temps que j’ai passé inconscient, exposé à la vue de tous. Il fait encore nuit. Peut-être que ce n’était que quelques minutes. Mon corps a déjà commencé à se régénérer, mais je suis trop amoché pour me fondre dans les ténèbres ou ouvrir un passage vers l’Enfer.

    Quoique, même si j’en avais la force, je le ferais pas. Pas après m’être fait percuter comme un vulgaire clébard errant… Si les autres créatures infernales l’apprennent, je vais en entendre parler pendant les deux prochaines décennies. Et je suis un putain d’Alpha !

    Je peux pas me permettre cette position de faiblesse, au risque de perdre mon autorité en plus de ma fierté. Mes blessures se refermeront en quelques heures, mais l’humiliation, elle, mettra des lustres à disparaître.

    Assez pensé à ces conneries. Je dois déjà gérer l’urgence.

    Incapable de me relever pour chercher un abri, je me résigne à adopter une forme plus discrète.

    Un chien terrestre ? Ça me paraît le choix le moins dégradant.

    Allongé sur le flanc, je gronde et serre les mâchoires en sentant mes os brisés muter. La transformation, déjà un effort mental colossal, devient une torture physique. Mon corps proteste, chaque nerf en feu. Je douille comme jamais auparavant. J’ai le tête qui tourne, et…

    .

    Putain… Je me suis évanoui.

    Encore !

    La rage m’envahit par vagues. Ces foutus humains et leurs machines de merde ! Avec leur vacarme et leurs carcasses de fer meurtrières, ces voitures ont tout d’un engin infernal.

    Mes pensées dérivent vers mon maître, vers ma raison d’être, celle de ma présence sur cette île de malheur…

    Mes paupières s’alourdissent. Le sommeil me gagne de nouveau. Puis un bruit me ramène à la réalité.

    Un pas, suivi d’un autre.

    Quelqu’un approche.

    L’odeur me frappe en premier.

    Humaine.

    Je me fais violence pour redresser la tête, prêt à user de mes dernières forces pour attaquer. Puis je le vois. Il avance lentement vers moi.

    Tous crocs dehors, je grogne furieusement. Langage universel, le message est donc clair. L’humain ralentit, mais ne renonce pas. Il lance d’une voix grave feutrée :

    — Hey, tout doux mon beau. Je ne compte pas te faire de mal.

    Il ne me fera aucun mal si je lui saute à la gorge ! C’est ce qui l’attend s’il s’entête à s’approcher.

    — Bon sang, t’as l’air bien amoché.

    Bravo pour la déduction, Charlock !

    — Allez, calme-toi.

    Le type, un noir à la silhouette athlétique, s’agenouille à une distance qui souligne une certaine prudence.

    Je renforce mes avertissements, bien décidé à le faire fuir. Mes grognements et mes aboiements de sommation redoublent. L’effort diffuse ma douleur dans toutes les fibres de mon corps. Mais l’humain ne sourcille pas. Au contraire, il m’interrompt en me jetant une couverture sur la tête.

    Putain, je vais le buter !

    — Pardon pour la méthode, mais je tiens à mes doigts.

    Je compte t’arracher bien plus que ça, connard !

    Puisant dans mes réserves, je me redresse douloureusement. Même chancelant, je me débats comme un beau diable pour me débarrasser de ce foutu tissu. Jusqu’à ce que le sac de viande m’attrape et me soulève par surprise.

    Beaucoup trop facilement.

    Une humiliation de plus ! Si j’avais ma taille normale, il m’aurait jamais touché. Je lui aurais pas laissé cette occasion.

    Je parviens à le griffer, mais suis trop faible pour me libérer. Il continue à déblatérer ses bobards pour m’amadouer. Mais rien à foutre ! Je me débats comme un damné, puisque je le suis, et m’épuise inévitablement.

    Mes grognements se muent en râles de frustration. J’ai plus la force d’amorcer le moindre mouvement quand l’humain me séquestre sur le siège avant de sa caisse. Il me sangle, sans doute avec la ceinture de sécurité, retire la couverture de ma tête et ose planter son regard dans le mien.

    — Pauvre bête, tu dois être déboussolé en plus de souffrir le martyr. Je comprends que tu sois effrayé.

    Je t’emmerde, barbaque ambulante…

    Gonflé par cette vulnérabilité inhabituelle, je détourne les yeux, le souffle court. Il ferme la portière et je l’entends faire le tour de sa voiture avant de prendre place côté conducteur.

    Je suis en rogne d’avoir été capturé par un foutu humain, mais je sais qu’il ne me fera rien. Pas tant que je reste sous cette forme. Mon espèce flaire les relents des mensonges et des mauvaises intentions. Aussi bien que la naïveté et l’innocence. Celui-là dégage rien de tout ça.

    Il sent… un mélange entêtant. Une odeur musquée de puissance, avec une note épicée caractéristique des humains avides de sexe.

    J’aime l’odeur du sexe.

    Je me concentre dessus et m’autorise à me reposer alors qu’il met le moteur en marche.

    Dès que je me sentirai mieux, je me sortirai de ce bourbier.

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  • 2 |  … 𝖊𝖙 𝖆𝖘𝖕𝖍𝖆𝖑𝖙𝖊

    5–8 minutes

    …et asphalte

    Il avait pas très bon goût, celui-ci, se plaint une des femelles.

    Nous avons quitté le jardin du quartier plutôt calme où habitait l’agent immobilier pour nous retrancher dans les bois. L’autre femelle reprend pendant qu’elle lèche une à une ses pattes avant, encore humide de sang.

    Viande avariée marinée au Cognac, arrière goût de pisse.

    On éclate de rire et les deux autres mâles poursuivent :

    Tu t’en doutais, hein Khaleel ? C’est pour ça que tu t’es pas joint au dîné.

    — J’ai su qu’il serait rance rien qu’à l’odeur.

    — Et tes papilles de fin gourmet méritent mieux que les nôtres ? Tu deviens aussi arrogant qu’un humain, ma parole.

    Ma colère explose face à cette insulte. Une bourrasque violente balaie la végétation sous la puissance de mon aura. Sans prévenir, je bondis et referme ma mâchoire destructrice sur la gorge de l’effronté.

    Plus imposant par mon statut, je le plaque au sol sans effort. Mes pattes massives l’écrasent, face contre terre. Son cri de douleur perce la nuit quand mes crocs tranchent son oreille. J’avale le morceau tout rond, sous les regards attentifs des autres. Puis, toujours perché sur ce crétin, je décrète :

    Je suis l’alpha, j’ai le luxe de choisir qui je bouffe. Pas vous.

    — Ouais, bon… élude la deuxième femelle. On fait quoi maintenant ? J’ai encore la dalle, moi. On peut choper de la chair fraîche ou alors on va encore devoir se contenter de bétail et d’animaux domestiques ?

    Je m’ébroue, dégoûté par cette idée, et descends de mon subordonné. Il ne se plaint plus. Son oreille repousse déjà.

    — Ça me déplait autant qu’à vous, mais vaut mieux la jouer discrète en ce moment.

    Une autre meute du Seigneur des Croisements a rapporté que des chasseurs de monstres les ont attaqués récemment. Ils font à coup sûr partie de cette organisation mondiale créée par les humains, pour la protection de leurs semblables. De ce que j’en sais, ils recrutent même certaines créatures surnaturelles prêtes à trahir leur propre espèce.

    La cible ?

    Nous autres, dont les natures sont jugées « menaçantes » pour l’humanité.

    C’est dire à quel point ces parasites se prennent pour le nombril de l’univers…

    Putain ! Saletés d’humains. Ils en veulent toujours plus, jusqu’à nous piquer le rôle de prédateurs. Autant ça m’amuse de les regarder s’entretuer, les voir se rebiffer me chauffe un peu plus de décennie en décennie ! C’est censé être eux, les proies, pas l’inverse.

    Ils grognent leur approbation et continuent à râler. Je les écoute plus, je suis trop pris par mes propres réflexions. J’ai l’impression désagréable que les humains de cette organisation deviennent de plus en plus coriaces et nos ordres sont formels : éviter tout contact.

    Ces connards de la surface et leurs alliés pensent en savoir des tonnes quant aux Chiens de l’Enfer. Ils se trompent. Les Démons s’organisent depuis des millénaires pour qu’ils en sachent le moins possible. Mais « humain » égal « grosse fouine particulièrement exaspérante » et mon instinct hurle que quelque chose cloche. La plupart ne se comportent plus comme du gibier ordinaire.

    Ils se défendent farouchement.

    Nous traquent.

    Et en viennent à avoir la folle prétention de nous tuer.

    Eux, qui sont faits de chair faible et d’os fragiles…

    Je les déteste avec passion. Pas pour leur arrogance, non. Mais pour cette audace déplacée qu’ils ont de tenir tête à des êtres qui leur sont supérieurs. J’en viens à regretter l’époque où ils acceptaient simplement leur place dans la chaîne alimentaire.

    Irrité, je pousse un grognement sourd qui met fin au débat.

    On reste sous le radar. Contentez-vous de ce que vous trouvez jusqu’à nouvel ordre.

    Leur frustration empoisonne l’air comme un gaz toxique. Je choisis de l’ignorer et pars chasser en solo.

    C’est la première fois que ma meute vient dans une de ces régions. Les arbres sont touffus et la végétation grouille de partout, mais ce climat tropical pourrait me rappeler la douce chaleur de l’Enfer s’il n’y manquait pas cette odeur métallique qui le caractérise. J’entends dire depuis un moment que la chaire des antillais est un régal. C’est trop con que je puisse pas en profiter.

    Je repère assez vite quelques bœufs attachés sur un terrain privé. Un seul suffira à calmer ma faim. J’avance, invisible dans les ténèbres. Mais ces bêtes ont l’instinct du gibier : elles savent qu’un prédateur approche. D’abord allongées à somnoler, elles se lèvent en beuglant.

    Personne ne les entendra dans cette immense zone non habitée. J’en choisis un au hasard et l’attaque. Mes crocs déchirent sa chaire. Je m’emmerde même pas à l’achever. Qu’il souffre, je m’en cogne. Je suis affamé.

    Son sang encore chaud ruisselle sur ma langue et s’imprègne dans ma fourrure sombre. Je dévore à grandes bouchées malgré l’odeur de bouse. Sa viande est fade comparée aux délices que sont certains humains, mais je dois m’en contenter. Je grogne en arrachant un bout cartilagineux. Dans le temps, on pouvait bouffer autant de villageois qu’on voulait. Mais les civilisations se sont succédées et leurs foutues technologies ne cessent d’évoluer. Passant de l’électricité qui alimente aujourd’hui de grandes villes, aux petits appareils de malheur. Caméras, téléphones, drones… Des plaies pullulantes qui nous forcent à plus de discrétion, nous empêchent de manger tranquillement après avoir accompli nos missions.

    Et, comme si ces nuisances ne suffisaient pas, il y a la menace grandissante que représente l’OLCES*.

    Enfin rassasié, je m’éloigne en trottant. Sans destination précise. Peu importe que mes pattes foulent l’herbe haute, la terre battue ou le bitume. J’aime juste sentir le vent dans mes poils et l’air remplir mes poumons. L’atmosphère sur Terre est différente de celle des Enfers. Plus fine. Plus légère.

    Je cours, à en perdre haleine, à travers les champs et les routes de campagne non éclairées. Il semble y en a beaucoup, ici, et elles sont presque désertes à cette heure.

    Distrait par l’agitation d’un groupe de bestioles, je traverse un axe principal sans y prêter grande attention. Une lumière grossit à vive allure sur ma gauche et m’aveugle d’un coup.

    Resté figé sur place, je suis éjecté de la route. Le choc est si diablement brutal que le bruit de la collision m’assourdis. Projeté en l’air, je m’écrase violemment sur l’asphalte, plusieurs mètres plus loin. Des grondements de douleur s’échappent de ma gorge alors que mon corps roule encore sur quelques mètres.

    Merde…

    J’ai l’impression d’avoir les os réduits en miettes.

    Ça devait être un putain de camion.

    À moitié conscient, j’entends des bribes de voix au loin et des pas précipités sur le bitume.

    Et re-merde ! Je dois avoir quitté les ténèbres en me faisant percuter.

    Outre les damnés dont le contrat arrive à terme, aucun humain ne doit me voir sous ma forme originelle. Je tente donc de me redresser pour me tirer au plus vite.

    Échec pathétique.

    Mon corps retombe comme une masse. Une douleur lancinante irradie mon abdomen, me coupe le souffle.

    Haletant, la langue pendante dans la poussière, je regarde mon sang noir se répandre sur la chaussée.

    Mes paupières s’alourdissent.

    Puis c’est le néant.

    ___

    OLCES : Organisation de Lutte Contre Les Crimes Surnaturels, il s’agit de l’organisation mondiale évoquée par Khaleel.

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  • 1 | 𝕾𝖆𝖓𝖌…

    3–5 minutes

    Sang…

    — S’il vous plaît, allez-vous-en ! hurle le condamné autour duquel la meute resserre les rangs.

    Pantelant et couvert d’une couche infecte de sueur, ce magnat de l’immobilier bedonnant s’agenouille dans l’herbe rêche de son jardin. Il pue l’alcool. Ses mains se joignent et il baisse la tête par-dessus, comme s’il adressait sa prière ridicule à notre Maître.

    Il doit le confondre avec les putains de Dieux qu’ils ont fabriqués de toute pièce pour leur propagande d’amour et de miséricorde.

    — Je vous donnerai tout ce que vous voudrez ! insiste le gros lard. J’ai des enfants. Si vous voulez quelqu’un du même sang, vous pouvez prendre l’aîné. Ou même le bébé ! Mais je vous en supplie, laissez-moi la vie sauve.

    Quel sans couilles… Ô grand jamais une créature de l’Enfer n’offrirait sa descendance en sacrifice. Ses sanglots débiles ne font que renforcer ma haine pour son espèce. Tous des lâches ! Ils se vantent pourtant à qui veut l’entendre de la mascarade qu’ils nomment fièrement « morale ».

    Babines retroussées et tous crocs dehors, j’avance encore plus. Jusqu’à lui grogner au visage.

    Ce qu’on veut, gros tas de merde, c’est arracher ton âme de ton corps en lambeaux au nom du Démon des Croisements.

    C’est le pacte qu’il a signé. Dix belles années de richesse et de réussites en échange de son âme.

    Les humains ont ce culot qui me débecte. Ils sont assez déterminés pour construire des autels et s’enrôler dans des invocations démoniaques ancestrales. Mais quand l’heure arrive d’honorer leur part du marché, y’a plus un pet d’audace ! Que des larmes et des suppliques. Aussi vaines l’une que l’autre.

    Tu meurs ce soir, saleté d’humain. Les termes de ton contrat sont irrévocables.

    Le sac à viande tremble de terreur. Je prends un malin plaisir à faire l’écho infernal de ma voix résonner dans sa tête :

    Cours.

    Son regard fuyant se braque sur moi. Ses sanglots s’arrêtent et son visage rougit se fige, à croire qu’il pense vraiment avoir une chance malgré l’énoncé de sa sentence.

    Idiot comme un louveteau de deux jours, le pathétique humain se lève en toute précipitation et détale. La respiration toujours haletante, l’équilibre incertain, il franchit l’ouverture qu’on lui a laissée à toutes jambes. Son cœur bat plus férocement, l’adrénaline et sa trouille bleue imprègnent ses sales effluves. Ils tracent son sillage dans l’air humide.

    Un courant d’excitation transcende la meute. Les autres trépignent d’impatience sur leurs pattes. Certains lèchent leurs babines, par anticipation du sang chaud qui remplira bientôt leur gueule, mais tout le monde reste en position.

    Sans quitter l’humain des yeux une seconde, je lance enfin mon ordre :

    À table !

    Les quatre chiens infernaux qui m’accompagnent s’élancent dans une course frénétique. Ils rattrapent la limace humaine en quelques foulées et se jettent sur elle. À tour de rôle, ils lui lacèrent les cuisses de coups de griffes pour l’affaiblir. Ils jouent vite fait à le ballotter entre eux, sans vergogne, à coups d’épaule ou de croupe. Le type marine tellement dans son effroi que l’odeur âcre de sa peur, de l’alcool et de sa pisse me prend à la gorge.

    Je pousse un râle de dégoût.

    Rapidement à court de patience, une des femelles lui saute dans le dos. Il trébuche et tombe en avant. L’autre chienne lui arrache un bras d’une seule morsure.

    Les hurlements d’agonie de la bidoche sur pieds remplissent le voisinage. Des lumières commencent à s’allumer çà et là aux fenêtres des maisons du quartier.

    De l’écume plein la gueule, je tourne en rond. Mes yeux rouge sang scrutent chaque carré de lumière, à la recherche d’une quelconque silhouette.

    Achevez-le j’ordonne, avant qu’un de ces abrutis d’humains ne commence à filmer par sa fenêtre.

    Avec le développement d’internet et des réseaux sociaux, ce nouveau phénomène est devenu un fléau depuis quelques décennies. Et bien que les autres et moi-même soyons en mode ténèbres, invisibles aux yeux des humains lambdas, les coups qu’on porte durant nos attaques sont enregistrés par leurs foutues appareils. Les vidéos d’attaques fantômes sont particulièrement populaires et attirent une attention non désirée sur notre existence.

    Mes comparses obéissent donc fissa. Nul besoin de s’y mettre à quatre pour déchiqueter le pauvre connard du soir. Mais plus on est de fous, mieux on s’amuse. Ses derniers hurlements se changent en gargouillis étranglés quand il se fait arracher la gorge.

    Un voile de fumée noire s’échappe de son corps inerte ; l’âme promise à notre maître. Elle est aspirée au sol et s’évapore, arrivant sans doute à bon port avant que mes subordonnés ne finissent d’éventrer la carcasse.

    Beau travail, les gars. On traîne pas.

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