Étiquette : Médium

  • Chapitre 34

    34 | ℂ𝕠𝕞𝕞𝕖 𝕤𝕚 𝕕𝕖 𝕣𝕚𝕖𝕟 𝕟’𝕖́𝕥𝕒𝕚𝕥

    6–9 minutes

    « ℕon… Plus fin, le nez. »

    Nehemiah se ronge nerveusement les ongles. Flanquée à ma gauche, elle me surplombe tandis que je répète à la dessinatrice assise à mes côtés les détails qu’elle me souffle.

    Des souvenirs de ses agresseurs commencent à lui revenir. Assez pour dresser des portraits robots. J’ai donc fait appel à la meilleure artiste avec qui j’ai pu travailler ces dernières années. Avoir un fantôme comme témoin n’est pas ce qu’il y a de plus réglementaire. J’ai dû attester au chef Sandoval avoir eu ces descriptions physiques d’un témoin, dont la seule contrepartie à sa coopération était de rester anonyme pour garantir sa sécurité. L’identité de cet indic aura néanmoins peu d’importance si je parviens à choper les concernés en flagrant délit de traite d’être humain.

    Une fois mes trois portraits robots terminés, je les scanne proprement et les transmets en numérique à un technicien du service identification. Je l’avais déjà averti, donc il converti assez vite les croquis en images exploitables par nos logiciels de reconnaissance faciale. Je lance ensuite mes recherches dans la base de donnée locale et celle du FBI, sous les invectives incessantes de Nehemiah.

    — Sois encore un peu patiente, finis-je par chuchoter après une œillade aux alentours pour être sûr que personne ne me regarde.

    « Mais tu sais dire que ça ? s’agace la petite brune, qui continue dans de grands gestes. En attendant, mon corps pourrit quelque part à la merci des insectes et des clébards affamés ! Je veux qu’on me retrouve, et je veux que ces types paient pour ce qu’ils m’ont fait. Si tu t’en occupes pas, je le ferais, moi, et ce sera pas beau à voir. »

    Je pousse un soupir las.

    À maintes reprises, j’ai eu la preuve que son influence sur le monde humain devient conséquente. Si elle est capable de faire caler mon moteur, elle saura très certainement presser la pédale d’accélérateur et envoyer ces types faire le grand saut ; pour peu qu’elle parvienne à les retrouver avant moi.

    Je lève sur elle un regard concerné.

    — Écoutes, je pourrais pas t’empêcher de te venger, mais résoudre une affaire, c’est pas comme dans Esprits Criminels. J’ai pas une équipe de profileurs sous le coude, qui déboulerait avec son jet privé pour m’aider à coffrer des tarés en une semaine…

    Son visage poupin se renfrogne face à la dureté de mon ton. Mais la vision simpliste véhiculée par ce genre de série est frustrante pour toutes les personnes concernées. Moi le premier.

    Je soupire à nouveau.

    — Rendre justice dans la vraie vie demande du temps, Nehemiah. Donc laisse-moi ce temps, OK ? Je te jure que je lâcherais pas ton affaire avant de l’avoir résolue.

    Appuyée contre le rebord de mon bureau, elle croise les bras contre son torse et me toise.

    « Ouais… Et je suis censée te croire sur parole, je suppose. »

    — Pour l’instant, oui.

    Exaspérée, Nehemiah lève les yeux au plafond et disparaît aussi sec. Pour une fois, aucune casse n’est à déplorer.

    Je glisse la main dans mes cheveux et les renvoie en arrière en m’enfonçant dans ma chaise à roulette. Mon regard pensif revient à l’écran de mon ordinateur. Je relis machinalement l’avertissement qui m’indique un taux de fiabilité des résultats plus faible qu’avec une photo.

    Si j’ai de la chance, mes lurons n’en seront pas à leur coup d’essai et leur identité, de même que leurs méfaits, seront apparaîtront dans nos bases de données. Le système va mouliner jusqu’à trouver quelque chose, ou pas. Malgré les progrès technologiques, ça peut prendre entre 24 à 72h. C’est dire combien les États-Unis regorgent de criminels. Dans tous les cas, je recevrai les notifications concernant ma recherche. Je vais devoir revérifier toutes les correspondances manuellement, mais pour l’heure, je peux rien faire de plus. J’attrape ma veste et quitte le bureau des Rangers pour la journée quand mon téléphone vibre dans ma poche. Je pense d’abord à la procureur Vasilevnik, qui confirmerait notre prochaine entrevue. Mon témoignage au procès des matons de Raymondville n’est que dans quelques jours, ce qui contribue à mon humeur joviale. Mais il s’agit tout bêtement d’un message d’Eliakim.

    « Re-bonjour, Séra. J’ai enfin préparé la recette de ta mère. Je l’ai laissée dans le four, n’hésite pas à te régaler si tu rentres à la maison avant moi.

    À plus tard, E. »

    Je me pince les lèvres, prépare mes pouces pour écrire une réponse, mais rien de naturel ne me vient.

    Depuis notre retour du séjour à NOLA, Eliakim a repris un parcours sans faute. Tout roule avec ses TIG à la piscine de Fort Worth, il s’est confié au docteur Huang et à Jacqueline au sujet de sa rechute, continue religieusement son traitement, participe à ses réunions aux Alcooliques Anonymes deux fois par semaine ; ou plus, s’il en ressent le besoin. En gros, il tient sa promesse de se reprendre en main. Sa détermination est telle qu’il a même prévu de se lancer dans de nouvelles activités. Son premier cours d’auto-défense se déroule aujourd’hui. Ce qui, bien que j’en connaisse la cause, m’étonne grandement étant donné qu’Akim est plutôt du genre à tendre l’autre joue. C’est ce qui me dérange, qu’il se comporte toujours comme si de rien n’était. Il persiste dans cette même routine de l’autruche malgré le moment qui a suivi l’incident farineux de la semaine dernière.

    Bien sûr, Akim est beaucoup plus avenant à mon égard qu’à son arrivée au Texas. Les choses vont mieux entre nous, et ça devrait me satisfaire. Or, ce n’est pas le cas. Mon stupide cerveau refuse de passer outre ce moment d’égarement, d’oublier l’intensité de son regard ou la chaleur de ses mains sur mon buste. Quant à sa maîtrise parfaite des faux-semblants, elle ravive en moi un arrière-goût amer de rancœur.

    J’ai pourtant bien conscience qu’il s’agit du meilleur scénario possible. Concrètement, je n’ai rien à lui reprocher. Ça ne m’empêche pas d’éprouver des griefs qui me poussent à garder mes distances.

    Si ce n’est pas ridicule…

    — Ah, Beauchamp !

    Pris de cours par un collègue, je lève le nez de mon écran et le couvre de mon regard interrogateur. Ce jeune latino a rejoint les Rangers y’a environ deux ans. Son entrain me rappelle celui de Sawyer. Il continue d’une voix empreinte d’autant d’excitation que d’urgence :

    — T’es encore là, c’est cool. On a une intervention sur laquelle on n’aura jamais trop de renforts. T’en es ?

    — Lieu et contexte, Reyes.

    — Oh, oui… rit-il. Quartier central, braquage de banque avec prise d’otages. Plusieurs blessés. SWAT déjà déployé, négociateur en place depuis une heure. Le chef rassemble des canons en plus pour l’assaut.

    — OK. J’en suis.

    Voilà, j’ai ma réponse toute faite pour Eliakim.

    « Intervention d’urgence. Je vais sans doute rentrer tard, donc on se verra peut-être pas.

    Merci pour la bouffe. »

    J’envoie mon message en catimini et je glisse à nouveau mon portable dans ma poche. J’averti Reyes que je vais déposer mes affaires dans mon RAM, puis rejoins le convoi de fourgons blindés alignés à l’ange du bureau administratif des Rangers.

    La lune est déjà haut dans le ciel sans étoiles quand je me gare devant chez moi. L’assaut à la banque Centrale a été un succès, mais la mort d’un des otages a miné le moral de pas mal d’agents. Ca manque pas de me foutre les boules, à moi aussi. Même quand on sait qu’on pourra peut-être pas sauver tout le monde, on l’espère. Plus que tout. Le son des rafales de balles siffle encore dans mes oreilles, et l’image du sol maculé de sang sur lequel on progressait à pas rapides flottera dans un coin de ma tête pour le reste de la soirée.

    Je laisse trainer un œil distrait sur la trottinette électrique d’Eliakim tandis que je remonte l’allée. Un souffle de soulagement m’échappe en refermant la porte d’entrée derrière moi. Le salon est vide. Akim est sans doute déjà au lit. Je m’attèle à faire le moins de bruit possible en gagnant ma chambre, file prendre une douche – longue et bien chaude – et vais ensuite me poser à la cuisine pour manger un bout.

    Ce soir encore, je crains fort que le sommeil me fausse compagnie. Ne reste plus qu’à espérer qu’Eliakim ne tienne pas à le remplacer de sa présence.

     Ne reste plus qu'à espérer qu'Eliakim ne tienne pas à le remplacer de sa présence

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  • Chapitre 33

    33 | 𝕁𝕖 𝕤𝕦𝕚𝕤 𝕥𝕒 𝕞𝕖̀𝕣𝕖

    10–15 minutes

    Consciente de son ingérence incessante malgré mes avertissements, Améthyste commence par se pincer les lèvres avant d’approcher, les mains sur la poitrine et la mine concernée.

    « Des années durant, j’ai regardé nos parents se languir de toi en pensant que ton départ et ton indifférence leur avait brisé le cœur. J’étais loin d’imaginer à quel point je me trompais… Être un fantôme m’aura au moins permis d’ouvrir les yeux sur les côtés les moins reluisants des personnes que j’aime. »

    — Et de mieux les manipuler ! m’emporté-je aussi bas que possible, les yeux rivés à ceux de ma sœur.

    Même si je suis dorénavant seul à la cuisine, Eliakim et ma mère restent à portée de voix. Je dois prendre garde à ne pas attirer leur attention. Mais d’un coup, je comprends beaucoup mieux pourquoi Améthyste a décidé de s’éclipser hier soir. Elle voulait simplement influencer notre mère en lui chuchotant aux oreilles. Une fois de plus ! Par-dessus le marché, elle m’a embobiné pour que je pense qu’elle me laissait de l’espace.

    C’est surtout ce qui me reste en travers de la gorge.

    « Ne le prends pas ainsi, Séraphin. Je ne souhaite que t’aider à panser tes blessures d’enfant. »

    — Je t’ai expressément demandé de ne plus t’interposer de cette façon dans mes relations. Quelles qu’elles soient.

    Son regard larmoyant est loin de suffire à me calmer. Elle se bute à sa vision naïve et optimiste du monde, sans rien piger aux aberrations de celui dans lequel je gravite.

    À court de patience, je choisis de me réfugier à l’étage. Plus pour m’épargner un face à face désagréable que pour enfin me débarrasser de cette farine qui s’incruste à mes pores, mais ça fera une bonne excuse.

    — Entrez, je vous en prie. Installez-vous, entends-je Eliakim lancer.

    Je jette un œil dans l’entrée en passant et constate que ma mère n’est pas venue seule. Odessa, la tante d’Akim, l’accompagne.

    Manquait plus que ça.

    — Vous auriez dû prévenir de votre visite, reprend ce dernier. Je me serais rendu plus présentable.

    Son ton se veut détendu, presque badin. Mais en réalité, Akim est mal à l’aise. Pourtant, rien ne cloche avec sa chemise en lin et son short en coton. Sauf qu’il est du genre à penser qu’il doit absolument être sous son meilleur jour pour satisfaire les attentes de sa famille.

    Au lycée déjà, quand je l’aidais à remettre la cravate de notre foutu uniforme, la moindre imperfection lui causait une montagne de stress. Je n’ai jamais compris son besoin de se conformer à des cases bien définies, dans l’unique but de faire plaisir à des personnes qui sont finalement incapables de l’accepter tel qu’il est. Cette simple idée me fout encore plus en rogne. Je grimpe les escaliers deux par deux, sans m’attarder sur la voix de ma mère qui m’a aperçu et me salue depuis le séjour.

    Têtue, ma sœur avance dans mon sillage et continue d’insister d’une voix suppliante.

    « Je me doute que tu n’as pas envie de lui parler, mais tu devrais tout au moins écouter ce que Mummy a à te dire. »

    — Fous moi la paix, Améthyste, finis-je par cracher.

    Je m’arrête devant la porte de la salle d’eau, la fusille du regard et assène, le visage plus fermé que jamais :

    — Là, sérieusement, c’est mieux que tu disparaisses.

    Thys hoquette de surprise, affichant la même expression interdite que ma servit notre mère pas plus tard qu’hier. À croire que c’est toujours moi qui dépasse les bornes.

    Attristée de ma réaction, elle obéit à mon injonction et s’évapore en silence.

    — Fais chier ! pesté-je en poussant la porte de la salle de bains.

    Honnêtement, Améthyste n’est pas la seule contre qui je suis en colère. Quoique j’en dise, j’en veux encore énormément à ma mère. J’en veux à Akim de m’avoir remis dans une position aussi inconfortable. Et je m’en veux à moi-même, de ne pas réussir à gérer ma vie personnelle avec le même détachement que mes missions d’infiltration.

    J’enlève mon t-shirt d’un mouvement rageux. Il part valser dans un coin. J’attrape ensuite une serviette au vol et, d’un coup peu précautionneux, repousse le miroir sur pied qui traine au milieu de la pièce.

    Une fois devant la baignoire, je me penche pour enlever le surplus de farine de mes cheveux. Mes mains s’activent aussi furieusement que mon esprit, semant les particules blanches au fond du bac.

    Je n’arrive toujours pas à croire qu’Améthyste m’ait fait un tel coup ! C’est pas faute d’avoir été transparent avec elle au sujet de nos vieux. À se demander pourquoi je m’emmerde encore à exprimer ce que je ressens, puisque tout le monde s’en fout royalement et pense savoir mieux que moi ce dont j’ai besoin. Ce que je devrais faire, ou ne pas faire… Alors que j’ai largement passé l’âge qu’on me dicte une putain de conduite.

    Des pas légers me sortent de ma rumination. Je comprends vite que ma mère a décidé de me rejoindre dans la salle de bain.

    — Séraphin ?

    — C’est vraiment pas le moment, grogné-je en sommation.

    Ma mauvaise humeur ne la décourage pas. Elle avance à ma hauteur et pose une main sur mon épaule. Je m’attends déjà à ses remontrances usuelles. Mais, à ma grande surprise, son ton est aussi délicat que son toucher.

    — En dépit de nos incompréhensions, je suis ta mère, Séra. Pas ta pire ennemie. Laisse-moi t’aider, mon chéri.

    Je renvois mes locks en arrière et me redresse avec un profond soupir, un regard peu amène braqué sur elle.

    — S’il te plaît, mon fils.

    La tristesse dans ses iris mordorés me rappelle le visage peiné d’Améthyste, quelques minutes auparavant. Même quand je sais être dans mon bon droit, le fait de heurter leurs sentiments reste douloureux. Consciente de mon relâchement, ma mère en profite et tend une main pour récupérer la serviette, que je lui cède sans discuter. Un sourire, frêle mais concilient, étire ensuite ses lèvres légèrement maquillées.

    — L’usage d’un sèche-cheveux abimera-t-il ta coiffure ?

    — Non.

    — D’accord. Je vais voir si j’en trouve un dans les placards, installe-toi sur le rebord de la baignoire.

    Je m’exécute à pas lents et observe ma mère farfouiller la salle de bains. Ses gestes sont calmes, comme si notre accrochage d’hier n’avait jamais eut lieu. Alors que moi, je le rumine encore, sujet à une déferlante d’émotions contradictoires.

    — Je l’ai trouvé, se réjouit-elle.

    Après avoir branché le sèche-cheveux, Mum revient vers moi et reprend :

    — Je vais le régler pour souffler de l’air froid, ça devrait être assez rapide. Penche-toi vers l’intérieur de la baignoire.

    Une fois de plus, je m’exécute sans mot dire. J’incline le haut de mon corps en avant et tends le bras vers le mur carrelé pour garantir mon équilibre. Le boucan du sèche cheveux remplit la pièce dès que ma mère l’active. Je sens d’abord l’air frais fouetter mes mèches, puis des doigts glisser entre elles, les secouer, puis masser mon crâne pour y déloger la farine. Mum éteint et rallume l’appareil plusieurs fois, tout en réitérant le processus. Accaparé par les souvenirs de ses mots désobligeants, je me complais dans notre silence. Je sais pourtant que, tout comme Améthyste, notre mère a ces silences pesants en horreur.

    — J’ignore si tu t’en souviens, commence-t-elle doucement, mais Améthyste et toi vous retrouviez souvent dans cet état, les jours où nous partions en escapade à la plage.

    Des réminiscences de nos escapades familiales me reviennent. Je ne trouve toutefois pas utile de lui répondre. De toute façon, ma mère me connait sans doute trop bien pour s’attendre à ce que je le fasse. Un petit rire nostalgique lui échappe tandis qu’elle manipule mes cheveux, puis elle poursuit :

    — C’est fou. Votre père et moi avions beau vous tenir à l’œil, vos batailles de sable paraissaient inévitables, du Mississippi au golfe du Mexique.

    Si je sais parfaitement qu’elle essaie de me prendre par les sentiments, son but m’échappe encore. Elle est plutôt du genre à me caresser dans le sens du poil en public, pour sauver les apparences. En privé, elle ne s’encombre pas faux-semblants. Je continue donc d’écouter le son de sa voix tranquille, bien que son attitude inhabituelle me laisse dubitatif.

    — Ta sœur et toi avez toujours été des enfants très enjoués. Espiègles et rayonnants. Mais toi, tu avais ce côté… sauvage, finit-elle par articuler.

    Et pour la première fois depuis des années, rien de ce qu’elle dit n’a le son d’un reproche.

    — Puis, après nous avoir annoncé ton inclinaison amoureuse, tu t’es renfermé comme une huître et tout a été de mal en pis.

    Mes mâchoires se contractent et mes doigts se crispent malgré moi sur la faïence.

    Choisissant de me montrer passif à sa remarque, je prends une profonde inspiration. Elle s’empresse d’ajouter :

    — Je suis consciente que ton père et moi avons eu une grande part de responsabilité dans ce revirement. Mais, je craignais sincèrement que tu ne trouves pas ta place dans la société si tu ne respectais pas ses codes. Crois-moi quand je te dis ne jamais avoir voulu te voir malheureux, mon fils. Je voulais juste que tu sois accepté, et je sais que tu ne comprendras peut-être jamais mes méthodes, mais sache que j’ai moi-même été éduquée pour m’intégrer à une société qui ne voulait pas de nous.

    Mes muscles se relâchent.

    Nul besoin d’expliciter ce « nous ». Sa génération s’est forgée à une époque où racisme et ségrégation étaient licites.

    À part s’en servir pour nous rappeler à quel point nous avions de la chance que nos ancêtres aient lutté pour nos droits, que nous tenons aujourd’hui pour acquis, Mum ne nous a jamais vraiment parlé des difficultés qu’elle ou papa ont pu rencontrer dans leur jeunesse.

    — En ce temps, pour prouver que nous avions de la valeur, que nous n’étions pas des énergumènes sans foi ni morale, nous devions évoluer dans nos vies dignement. Sans faire de vagues… La moindre suspicion de la part d’un blanc pouvait conduire un innocent dans les méandres de l’enfer. Malgré cela, les plus téméraires ont enfoncé les portes de ce monde suprémaciste à grands coups d’ambitions. Mais la plupart d’entre nous avons suivi la voix qui nous était toute tracée par nos parents : mettre le seigneur en première position, fonder une famille et s’assurer de sa sécurité, financière autant que physique.

    Sûrement lasse de mon manque de réaction, elle soupire et m’attrape le menton pour m’inciter à me redresser. Je dégage mes cheveux de mon visage alors qu’elle pose le sèche cheveux et attends qu’elle continue. Elle le fait en levant la main pour épousseter mon visage.

    — Aujourd’hui, les choses sont différentes. J’ai eu beaucoup de mal à l’assimiler, mais, même s’il reste indéniablement des inégalités, les temps ont changé. Je m’excuse d’avoir reproduit une éducation qui vous empêchait d’être vous-même par peur d’être pointée du doigt. Tu m’entends, mon enfant ? Je m’en excuse du plus profond de mon cœur.

    Sa main accompagne sa déclaration et, à part me pincer les lèvres pour ravaler mon scepticisme, je ne sais trop que faire. Mais la sincérité qui brille dans ses yeux humides m’indique que je peux me risquer à y croire.

    — Je sais dorénavant avoir eu eu tort, mon petit ange. Et, à part le reconnaître, je ne peux rien faire pour réparer toute la peine que je t’ai causé.

    Je reste coi face à ce surnom dont elle ne m’a plus affublé depuis des lustres.

    Mum me prend d’un coup les mains et continue de me surprendre. Les yeux ancrés aux miens, elle insiste d’un air farouche.

    — En tout cas, je veux que tu saches que je suis fière de l’homme que tu es devenu. Même dans mes moments de tourmente, je n’ai jamais cessé de t’aimer, mon fils adoré. Il en va de même pour ton père, mais tu sais qu’il ne viendra pas si facilement à toi.

    — Et toi, tu sais que je n’irai pas vers lui… Je n’ai rien fait qui justifie qu’il m’efface de sa vie en premier lieu.

    Ma mère opine et tapote le dos de ma main.

    — Je le sais, mon garçon. Tout ce que je te demande, c’est de lui accorder encore un peu de temps.

    Je me pince encore les lèvres pour contenir une remarque désobligeante et la laisse essuyer la larme qui menace de rouler sur ma joue.

    Son geste, empreint de regrets, me rappelle celui d’Améthyste il y a quelques jours. Mon cœur se serre alors d’avoir traitée ma petite sœur comme je l’ai fait. J’ai beau ne pas cautionner ses méthodes sournoises, elle veut seulement m’aider à recoller les pots cassés. Je dois bien avouer être las de camper seul sur mes positions.

    — D’accord, Mum, soufflé-je après m’être raclé la gorge. Je vais lui laisser du temps.

    Ma mère me tire par les mains et me prend chaleureusement dans ses bras. Un contact que je n’ai pas expérimenté depuis des lustres. Je suis donc un peu raide, mais son entrain me fait quand même assez plaisir pour m’arracher un sourire. Elle se redresse assez vite pour chasser les larmes sur ses propres joues.

    — Merci infiniment, mon trésor. Ta sœur et toi êtes et resterez toujours notre plus grande fierté. Je vais parler à ton père. Il est bigrement buté, mais mourrait de chagrin si nous te perdions à ton tour… Alors tout finira par s’arranger. D’accord ? La patience est une des plus grandes vertus.

    — À ce qu’il paraît, marmonné-je.

    Je glisse une main dans mes cheveux et vérifie l’étendue de la catastrophe d’Akim, histoire de m’épargner les idées sombres allant de pair avec mes espoirs vains. Étonnamment, la technique de ma mère a bien fonctionné. Je secoue encore la tête et secoue mes mèches tandis qu’elle se lève.

    — Je te laisse finir de te débarbouiller. Odessa et moi vous avons ramené de bons petits plats. On t’attend au rez-de-chaussée, d’accord ?

    — OK.

    Un sourire de circonstance aux lèvres, elle lisse ses cheveux gris d’un geste machinal bien qu’ils soient plaqués dans un chignon impeccable. Les pans de sa robe unie virevoltent lorsqu’elle se retourne pour quitter la pièce, me laissant à nouveau seul avec mes pensées.

    Les pans de sa robe unie virevoltent lorsqu'elle se retourne pour quitter la pièce, me laissant à nouveau seul avec mes pensées

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  • Chapitre 32

    32 | 𝕊𝕚 𝕓𝕦𝕥é

    9–14 minutes

    𝔸kim et moi avons dîné dehors après sa réunion des Alcooliques Anonymes. Une fois rentrés chez lui, il m’a proposé, assez maladroitement, de regarder un film en sa compagnie. Mais, en plus de tout le reste, la réponse des flics de Raymondville concernant la mystérieuse disparition de certains éléments du dossier Bellacruz m’a mis de mauvais poil.

    J’ai réussi à contenir mon humeur, et la soirée s’est bien déroulée jusqu’ici. Loin de moi l’envie de tenter le Diable. Alors j’ai décliné son offre, prétextant devoir avancer sur mon enquête, avant de le laisser au rez-de-chaussée pour me replier à l’étage.

    Je suis soulagé qu’il ait gobé mon excuse. Mais une fois seul dans la chambre d’amis, je fixe l’écran de mon PC sans réellement prêter attention aux informations que j’y fais défiler. Toutes mes pensées dérivent inlassablement vers Akim et combien l’éviter est puéril de ma part. Je dois admettre que j’ai souvent cette tendance à choisir la facilité lorsqu’il s’agit de ma vie personnelle. Mais qu’importent ce que je ressens dans mes moments de vulnérabilité, ou les souvenirs qui s’acharnent à remonter à la surface : il ne se passera plus rien avec Eliakim. Ni ce soir ni jamais.

    C’est une certitude. Que ça me plaise ou non, il est le veuf de ma défunte sœur. Le simple fait de le voir autrement serait… problématique. Et déplacé. Une très mauvaise idée, en somme.

    Je me targue d’être un homme mature, capable de contrôler ses pulsions. Privilégier mon bon sens ne devrait donc pas représenter un défi insurmontable, même si des sentiments troubles s’en mêlent.

    Je cogite devant mon ordinateur jusqu’à me flanquer la migraine et l’heure file, sans que je m’en rende compte. Il est presque 23 h lorsque je descends à la cuisine pour me chercher un truc à boire. Le silence règne dans la maison, mais à mon retour vers l’étage, je sens une douce brise s’infiltrer par la baie vitrée entrouverte. Intrigué, j’y porte plus d’attention. Quelle n’est pas ma surprise repérer Akim dehors.

    Dos au jardin en friche, il est assis dans la fraîcheur de la nuit et tangue lentement sur la vieille balancelle du perron arrière. La lueur froide de la lune éclaire sa peau, accentuant la profondeur de son teint. Les traits de son visage sont détendus. J’aperçois même ses lèvres s’étirer un peu lorsqu’il tourne une page de son livre. Attiré par sa sérénité, je m’avance vers la grande baie vitrée et m’appuie contre l’encadrement.

    — Je te pensais déjà au lit.

    Captivé par sa lecture, Akim sursaute en m’entendant. Installé dans une position étrange, qu’il trouve sans doute confortable, il lève la tête et pose un pied à terre pour arrêter le balancement de son siège.

    — J’y étais, finit-il par confirmer t-il avec un léger sourire. Je ne parvenais pas à fermer l’œil, alors…

    Il agite son bouquin. J’opine et tente d’en décrypter le titre pour avoir matière à discussion, mais il me devance.

    — As-tu pu avancer comme tu le souhaitais sur ton enquête ?

    — Pas vraiment.

    Je me gratte le front et soupire de dépit, avant de constater qu’Akim me fixe d’un regard bien trop attentif.

    Même si je ne tiens pas à le tenir à l’écart, je redoute que me confier sur un dossier qui me touche autant ne renforce une intimité indésirable. Alors, bien qu’il semble attendre que je développe, je choisis de couper court. Je me redresse en reprenant d’une voix calme :

    — Je vais te laisser lire tranquillement. Bonne nuit.

    — Attends, Séra, lance-t-il en se levant.

    Lèvres pincées, je marque un temps d’arrêt. Les yeux accrochés à moi, comme pour analyser mes moindres mimiques, Akim se lance, non sans hésitation.

    — J’aimerais juste savoir…  si tu es contrarié par la proposition de Sawyer. Je ne veux pas semer la zizanie dans votre amitié.

    — Je le suis pas, t’en fais pas. C’est juste que j’ai des réserves quant à cette histoire de trottinette électrique. T’es peut-être libre d’en posséder une malgré les restrictions liées à ton surcis, mais son utilisation reste soumise aux mêmes règles de conduite.

    — J’en suis conscient.

    Je retiens un léger soupir. Contre toute attente, ça lui arrache un rire. Je lui lance un regard en biais, et il développe :

    — Je sais aussi que m’entendre dire ça t’agace, mais c’est vrai. Je sais ce que je risque si je poursuis mes méfaits, et je suis décidé à prendre les bonnes décisions pour me garantir un avenir d’homme libre.

    — OK.

    Il me sourit, avant de poursuivre.

    — Je suis content que ce malentendu soit clarifié. Bonne nuit à toi aussi, Séraphin.

    Je hoche la tête et tourne les talons, mais, après réflexion, je me ravise.

    — En fait, hésité-je à mon tour, je me demandais si ta proposition de mater un truc tenait toujours ?

    Je ne suis visiblement pas le seul qui ne s’attendait pas à mon revirement.

    — Oh… Eh bien, je n’ai toujours pas sommeil, alors oui, accepte toutefois Akim.

    — Cool. Horreur ?

    Il éteint la petite lumière du porche et affiche une grimace alors qu’il me rejoint à l’intérieur. Je fronce les sourcils.

    — Qu’est-ce qu’il y a ?

    — Je ne regarde pas de film d’horreur.

    — Depuis quand ? Il me semblait que t’aimais bien, avant.

    — Oui, comme faire des rodéos en caddie sur des parkings et tout un tas d’autres choses qu’un bon chrétien ne devrait pas.

    Arrivé au grand fauteuil face à la télévision, je le fixe en silence. Il réalise que sa réflexion sonnait peut-être plus joueuse dans sa tête qu’à haute voix et tente de s’excuser.

    — Je ne disais pas ça pour-

    — Je sais, le coupé-je. Je te pratique depuis assez longtemps pour savoir quand tu cherches à me provoquer et quand tu mets simplement les pieds dans le plat.

    Un sourire timide revient sur ses lèvres. Après un mois de cohabitation, je peux dire qu’Akim n’a pas des masses changé à ce niveau. Il devient une toute autre personne lorsqu’il se laisse aller à la spontanéité. Ado, je trouvais aussi sa maladresse absolument adorable.

    J’attrape la télécommande sur le meuble TV et la lui lance. Il la rattrape habilement.

    — Je te laisse choisir, déclaré-je en m’affalant dans le canapé. Tout sauf une romance à l’eau de rose. De grâce.

    — Penses-tu que ce soit mon genre ? demande-t-il avec un regard amusé.

    Je hausse les épaules avec un rictus taquin.

    — J’en sais rien, puisque tes goûts ont visiblement changé.

    Mon ton reste léger. Akim détourne le regard sans perdre son sourire, ce qui me confirme qu’il n’a pas pris ma remarque pour une attaque. Finalement, il opte pour une comédie. On se partage des snacks, chacun dans notre coin du fauteuil, et la soirée se termine sans accroc.

    Le lendemain, Eliakim semble faire la grasse matinée pour récupérer de la courte nuit qui a suivi ce Juneteenth mouvementé.

    Habitué à être fonctionnel malgré le manque de sommeil, je me réveille tranquillement et prends une douche rapide. Mon ventre crie famine, mais je me sens d’humeur légère ce matin. Pourquoi ne pas nous préparer des pancakes ? Trouver une recette est la partie la plus facile. Le vrai défi réside dans la chasse aux ingrédients dans cette cuisine que je ne connais pas.

    Je marmonne en ouvrant les placards un peu au hasard :

    — Il a préparé des beignets hier, donc je sais qu’on a le nécessaire. Mais où est-ce qu’il a bien pu ranger la levure et le sucre vanillé… Ah, bingo !

    Victorieux, je récupère mon butin et commence à le mélanger avec la farine. Concentré sur la tâche, je n’entends Akim arriver que quand il fait irruption dans la pièce.

    — Oh, non, non, non, s’exclame-t-il, presque catastrophé. Je me charge du petit-déjeuner.

    Je me retourne, une spatule dans une main et un bol dans l’autre, pour l’observer avec un sourcil arqué. Ses cernes sont toujours là, mais leur cause ne m’inquiète pas autant qu’hier. Nous avons discuté jusqu’à pas d’heure cette nuit, au détour des deux films que nous avons regardé.

    — Bien le bonjour à toi aussi, souligné-le d’un ton rieur.

    Il s’arrête net, l’air un peu coupable, et m’offre un sourire satisfaisant.

    — Oui, pardon. Bonjour, Séra. Mais vraiment, ne t’embête pas avec ça, je vais reprendre la main.

    Je lui jette derechef un coup d’œil par-dessus mon épaule, moitié sceptique, moitié amusé. Il avance, mains tendues, prêt à m’écarter du plan de travail. Cette attitude de papa poule me tire un léger rire.

    — Je sais que je ne suis pas doué en cuisine, mais je suis tout à fait capable de préparer des pancakes sans faire cramer ta baraque.

    — Je n’en doute pas, mais j’insiste.

    — Détends-toi, Akim. Prends le temps de te réveiller ou… je sais pas, fais autre chose. Je gère la bouffe ce matin.

    — Mais non, tu es mon invité. C’est à moi de te préparer les repas.

    Je ricane à nouveau, surpris par son obstination.

    — Cette coutume n’est valable qu’en Louisiane ? Parce que je n’ai pas le souvenir d’avoir joué les chefs cuistots pour toi depuis que tu t’es installé chez moi.

    Il a le toupet de me fixer d’un regard exaspéré. Les yeux plongés dans les miens, il passe ses bras au-dessus des miens pour attraper le bol.

    — S’il te plaît, Séraphin, je le ferais avec plaisir.

    Son ton est doux, mais ferme ; une grande première. Il tire doucement le bol vers lui. Je résiste tout en le repoussant gentiment du coude.

    — Pourquoi es-tu si buté ? peste-il, sourcils froncés.

    — Ah, parce que c’est moi qui suis but-

    Une explosion de farine interrompt ma phrase. Le bol qu’on se disputait comme des gosses lui a échappé des doigts et s’est renversé sur moi. Statufié, je ferme rapidement les yeux tandis que la poudre fine me retombe dessus. Elle s’infiltre même jusque dans mes narines !

    — Bon sang… Désolé, je ne voulais pas, s’excuse Akim, visiblement mortifié.

    — J’imagine.

    Cet incident grotesque nous apprendra peut-être à dépasser notre obsession du contrôle.

    Je rouvre enfin les yeux et baisse le regard vers mes bras. Je n’ai aucun mal à deviner l’état ridicule dans lequel je me trouve. À côté, Akim est loin d’être aussi blanchâtre. Ses bras et ses vêtements ne sont que légèrement saupoudrés. Il reste pourtant figé sur place.

    — Je ne vais pas me transformer en monstre destructeur, si c’est ce qui t’inquiète.

    Son appréhension s’efface et il éclate de rire malgré lui, le visage illuminé par une expression qui n’est ni moqueuse ni malveillante.

    — Désolé, vraiment, répète-t-il.

    — C’est pas la fin du monde, t’inquiètes.

    J’enlève mon élastique et secoue la tête pour essayer de chasser la farine qui s’accroche à mes locks. Le nuage blanc qui se disperse autour de moi m’arrache un soupir. Je sais qu’enlever tout ça de mes cheveux va être une vraie galère.

    — Tu en as plein le visage, glousse timidement Akim. Attends, je vais t’aider.

    Il approche spontanément pour me nettoyer le visage. Pris au dépourvu, je ne réagis pas comme je le devrais.

    Je reste bêtement planté là alors que ses doigts commencent à effleurer mon front, puis mes joues. Il tapote un peu ma barbe, époussette mes épaules, et ses mains s’égarent sur mon torse, où elles attardent en gestes lent qui s’assimilent plutôt à des caresses que de réels efforts pour réparer ses méfaits. Mais je le trouve songeur, sans doute inconscient de la portée de ses gestes.

    La pression de ses doigts contre ma peau, à travers le tissu de mon T-shirt, fait naître une chaleur insensée qui envahit ma poitrine. Je couvre ses mains des miennes pour arrêter leur mouvement lorsque je sens cette chaleur migrer au sud.

    — Je crois que ça suffit, soufflé-je, dans un murmure plus rauque que prévu.

    Il lève la tête, et nos regards se croisent. Je me surprends à penser que peu de gens sont aussi beaux dans un tel moment de simplicité.

    Envouté par sa proximité, par l’intensité de ses yeux marron, je peine à bouger. J’ai l’impression que notre contact a suspendu son monde. Puis, soudain, la réalisation le frappe ; Akim retire brusquement ses mains de mon torse. Il recule, comme si mon corps lui avait brûlé les paumes.

    Une gêne palpable imprègne son regard. Hébété, il cherche quoi dire, mais la sonnette de l’entrée retentit dans le lourd silence de la maison.

    Détournant le regard, Akim saisit l’aubaine pour fuir sans un mot. Au même moment, Améthyste débarque inopinément.

    « Mais enfin, Séra, que s’est-il passé pour que tu sois dans cet état ? » s’étonne-t-elle, observant les traits crispés de son mari qui se précipite vers la porte. « Ne me dis pas que vous vous êtes disputés à peine ai-je eu le dos tourné ! »

    — Non, grogné-je en époussetant distraitement ce qu’il me reste de farine sur les bras. C’était juste une de ses nombreuses maladresses.

    « Tant mieux ! Parce que j’en ai assez des drames familiaux. Cette nuit, j’ai soufflé à Mummy de venir te voir pour arranger les choses. Elle est là, sur le pas de la porte. »

    Mon regard furieux se braque sur ma cadette.

    — Tu te fous de ma gueule, j’espère !

    — Tu te fous de ma gueule, j'espère !

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  • Chapitre 31

    31 | 𝕁𝕦𝕤𝕢𝕦’𝕒̀ 𝕝𝕒 𝕟𝕦𝕚𝕥 𝕕𝕖𝕤 𝕥𝕖𝕞𝕡𝕤

    10–15 minutes

    𝕄es pieds frappent le métal du plongeoir tandis que je cours à toute vitesse.
    Le bruit sourd de mes foulées rapides résonne dans la piscine déserte du lycée, amplifié par l’écho des murs carrelés.

    Akim a une heure creuse à cause d’un prof absent, alors j’ai décidé de sécher mon cours d’anglais et de le convaincre de venir dans l’un des seuls endroits toujours vides à cette heure de la journée.

    Sans ralentir, je prends une puissante impulsion et bondis dans les airs. Je me contorsionne dans un salto arrière parfait, avant de retomber en une bombe dans l’eau. L’impact de mon corps crée une explosion de flotte et de remous. J’entends le son étouffé de la voix d’Eliakim depuis le fond du bassin. Pas dur à deviner : il est en train de râler. Ça me fait marrer. Des bulles d’air s’échappent de ma bouche et de mon nez alors que je remonte vers lui.

    Quand je refais surface, mon amoureux me fixe, planté au bord de la piscine, les bras croisés. Son regard est mi-amusé, mi-vénère.

    — Tu m’as éclaboussé ! peste-t-il, tout en secouant ses bras dégoulinants. En plus, t’aurais pu te blesser en courant comme ça sur le plongeoir. Ce n’était pas du tout prudent.

    J’éclate de rire tout en repoussant vers l’arrière les mèches rebelles échappées de ma queue de cheval. Je nage ensuite jusqu’au rebord carrelé, où je croise mes bras avec nonchalance.

    — T’as déjà dit ça pendant que je courais. Mais je l’ai quand même fait, eeeeet… il m’est rien arrivé de mal. Alors détends-toi.

    J’ai la tête levée et les yeux rivés sur lui. Il me dévisage plus sévèrement. On dirait un de mes profs mécontents. À croire qu’il prend son rôle de capitaine de l’équipe de natation bien trop à cœur, même en dehors des entraînements.

    Son côté élève modèle ultra obéissant peut être chiant, mais bordel, qu’est-ce qu’il est sexy dans son maillot de bain !

    Je mords ma lèvre en laissant mes yeux traîner sur le tracé de ses abdos, et finis par souffler avec un sourire provocateur :

    — Allez, Boy Scout, viens me rejoindre.

    — Cesse de m’appeler ainsi ! Tu m’agaces.

    Il roule des yeux, exaspéré. J’éclate de rire, au risque de vraiment le vexer, mais je me reprends assez vite.

    — D’accord, j’arrête. Tu viens, chaton ?

    Il grimace, s’assoit sur le rebord et se laisse glisser dans l’eau en continuant à se plaindre. Les surnoms que je lui trouve sont pourtant géniaux !

    — Non, c’est pas mieux. Les chats n’aiment pas l’eau, je te signale.

    — Et toi, t’adores barboter. Hein ?

    Je ne lui laisse pas le temps de répondre. Il est à ma portée, alors je le chope par la taille et le fait tournoyer avec moi. Ses éclats de rire m’emplissent de satisfaction, mais il finit par se débattre doucement. Alors je le lâche.

    — T’es un des ados les plus turbulents que j’aie jamais rencontré, plaisante-t-il, avant de m’éclabousser.

    — Alors, c’est quoi ton plan ? demandé-je en ripostant faiblement.

    Il arque un sourcil, pris de court.

    — Mon plan ?

    — Ben ouais. Le coach compte sur toi pour faire de moi un nageur modèle et plus seulement une bombe humaine.

    — Oh…

    Un sourire se dessine sur ses lèvres appétissantes. Il nage vers moi, entourant mon corps de ses bras et de ses jambes, sachant que je nous maintiendrais aisément à la surface.

    — Eh bien, mon plan, infaillible, soit dit en passant, c’est de te discipliner en t’embrassant encore et encore, jusqu’à la nuit des temps.

    Je ris doucement à cette réponse inattendue.

    — Ah oui ?

    — Mh mh, acquiesce-t-il avec un air espiègle. Sache que ce ne sera pas pour l’équipe, ni pour le coach Martin, mais simplement parce que je m’inquiète souvent pour toi. T’es un peu trop casse-cou et, je dois le dire, super insolent avec les adultes.

    Il marque une pause. Son regard s’adoucit.

    — Je ne veux pas qu’il t’arrive malheur.

    Mon être tout entier frémit. Je plonge dans la tendresse de ses yeux noisette, dont les éclats ambrés contrastent si magnifiquement avec sa peau marron foncée.

    Le silence qui s’installe entre nous a quelque chose d’indescriptible. Mais le sentiment qui y succède l’est plus encore.

    — Je crois que je t’aime, Séra. Vraiment beaucoup.

    Mon cœur se met à battre plus vite sous son regard intense. Je suis tellement touché par son aveu que j’en oublie comment respirer. Mon estomac se serre, avant que je parvienne à répondre :

    — Moi, je le crois pas… J’en suis sûr. Je t’aime, mon Akim.

    Voir s’élargir le beau sourire qui illumine son visage me conforte dans mon constat. Je veux rester dans le cœur de ce mec toute sa vie.

    Incapable d’être si sérieux bien longtemps, je reprends avec malice :

    — Mais dis-moi… Les bisous, c’est vraiment tout ce que tu as envie de me faire ?

    Ma question déclenche son rire sonore.

    — Non, y’a aussi tout le reste.

    — Quel reste ?

    Je feins l’innocence et incline légèrement la tête. Il lève à nouveau les yeux au plafond.

    — Tu le sais très bien.

    — D’accord, j’avoue. Mais j’aimerai bien une petite démonstration.

    — Attends, tu veux faire ça ici ? s’inquiète-t-il en jetant un regard hésitant autour de nous.

    La piscine est aussi vide qu’à notre arrivée. Puis la façon dont son paquet cogne contre le mien à cause de nos mouvements ne va pas tarder à me faire bander.

    — Ben ouais. Quoi, t’as pas envie ?

    — Si, mais si quelqu’un arrive entre-temps…

    — Et alors ? T’auras qu’à vite remettre ton service trois pièces dans ton slip.

    Son rire éclate à nouveau alors qu’il me repousse doucement.

    — T’es vraiment incorrigible, Séraphin !

    — C’est ce qui se dit dans le coin, lancé-je avec un clin d’œil taquin.

    ***

    Les pas qui résonnent dans les escaliers m’arrachent à ma rêverie. Installé dans le grand fauteuil du séjour, Améthyste blottie contre mon flanc, je penche la tête en arrière. J’observe ainsi Eliakim descendre lentement tout en ajustant les manches de sa chemise, qu’il a laissée libre de tomber à l’extérieur de son jean. Une des versions de son style « décontracté ». En le sentant approcher, Thys se redresse d’elle-même, son air pensif cédant à une attention particulière.

    Je dois bien avouer qu’Akim retrouve un peu plus de son allure séduisante jour après jour.

    — Je t’ai dit que tu n’es pas obligé de m’accompagner, répète-t-il alors que je quitte le fauteuil à mon tour. Je peux très bien me commander un Uber.

    — Je préfère t’y amener, avoué-je sans détour. Et puis, j’ai de quoi m’occuper pendant ta réunion.

    Je lui montre la sacoche de mon ordinateur. Il acquiesce, esquisse un mince sourire et se dirige vers le meuble d’entrée, où il pose toujours ses clés.

    — Tu ne devrais pas les laisser en exposition dans cette coupelle, ni aussi près de la fenêtre… T’as peut-être l’impression que ton voisinage est tranquille, mais on n’est jamais trop prudent.

    Akim attrape sa veste et nous sortons de la maison à pas lents. Il semblait sur le point de parler, mais a choisi de se raviser. À la place, il m’adresse encore un léger sourire et verrouille tranquillement la porte. Je suis tenté de lui demander ce qu’il avait en tête quand mon téléphone se met à vibrer dans ma poche.

    — Salut, Sawyer, réponds-je tandis qu’Akim et moi descendons l’allée côte à côte.

    — Salut ! Je te dérange pas longtemps. Tu peux me passer Eliakim ? J’ai une bonne nouvelle à lui annoncer.

    Je fronce les sourcils, intrigué, et jette une œillade vers l’intéressé. Même après m’avoir entendu prononcer le prénom de mon interlocuteur, il ne paraît pas s’intéresser à cet appel.

    — Dis toujours, tenté-je alors.

    — Depuis quand t’es sa secrétaire ? ricane Sawyer. Passe-le-moi, je te dis.

    Arrivé devant mon RAM, je tends le téléphone à Akim en marmonnant :

    — Tiens. Apparemment, Sawyer a une bonne nouvelle à t’annoncer via mon téléphone, et y’a que toi qui puisse l’entendre.

    Akim hausse un sourcil, tout aussi étonné que moi. Il prend tout de même mon portable et m’imite en montant en voiture. Après quelques minutes conversation, où il acquiesce et remercie Sawyer, il me rends l’objet avec un sourire gêné.

    — Il demande à ce que je te le repasse.

    J’opine, et reporte l’appareil à mon oreille.

    — Je t’écoute.

    — Oui. Ton beauf te dira de quoi on a parlé. Je veux juste te faire remarquer que j’aurais pas eu à t’appeler pour échanger avec lui si tu m’avais autorisé à récupérer son numéro.

    Ha ! J’ai beau lui accorder une confiance aveugle lorsqu’il s’agit de mettre ma vie entre ses mains, il n’est pas question que je lui laisse libre accès à Akim. Je sais parfaitement que personne n’est hors limite, si tant est que Sawyer éprouve une attirance physique. Et ses goûts sont très divers. Je n’ai pas l’intention de le confronter ou de lui faire des reproches à ce sujet, mais la ligne rouge est tracée.

    — Maintenant que tu lui as passé ton message, je peux raccrocher ?

    — Allez, fais pas ton jaloux, mon Séra, taquine-t-il. T’inquiète, c’est toujours toi mon préféré.

    Je retiens un léger rire.

    — Bonne soirée, Haddison.

    Sawyer s’esclaffe avant de me saluer. Je raccroche. Akim capte mon regard et s’empresse d’expliquer :

    — Il s’avère que Sawyer connaît quelqu’un qui vend une trottinette électrique d’occasion. C’est légal sans permis, et vu ma situation…

    — Je vois.

    « Tu ne comptes tout de même pas lui faire la tête, intervient Améthyste depuis la banquette arrière. Ce serait un bon moyen pour lui de regagner son autonomie tout en te prouvant qu’il mérite ta confiance. »

    Elle ne m’apprend rien. Cette idée ne m’enchante pas pour autant. Je retiens mon soupir et pose mon téléphone sur son socle avant de démarrer.

    — Je ne comptais pas te faire de cachoterie, précise Akim. C’est un sujet que j’avais vaguement abordé, au détour d’une conversation avec sa belle-sœur. Je ne pensais pas que ton ami entreprendrait de me trouver un moyen de locomotion.

    — Il est comme ça.

    Je ne peux nier sa générosité désintéressée.

    — Oui. Passée la première impression, on devine facilement qu’il a bon cœur.

    J’opine légèrement, le regard fixé sur la route.

    — Lui as-tu raconté ce qui s’est passé chez tes parents ? s’enquiert Akim.

    — Négatif.

    Le silence retombe dans l’habitacle. Je lui jette un coup d’œil discret alors qu’il frotte doucement ses mains sur ses cuisses. Il parait soulagé et reprend après une courte pause.

    — Je ne t’ai pas encore remercié, pour ce que tu as fait ce midi. Empêcher mon père de… tu sais.

    Je me pince les lèvres, le souvenir de cette scène encore bien frais dans ma tête. Jamais je n’aurais permis à Javier d’infliger à Akim l’humiliation d’une gifle. Encore moins en public.

    — Je le laisserai plus lever la main sur toi, déclaré-je en tournant les yeux vers lui. Plus jamais.

    Il hoche la tête sans répondre, mais son regard me suffit pour entrevoir sa reconnaissance. Semblant perdu dans ses pensées tout le reste du trajet, Eliakim demeure silencieux, les mains jointes sur ses genoux afin de refreiner ce qu’il subsiste de ses légers tics. Une fois garé devant le lieu de sa réunion, il ne m’adresse que quelques politesses avant de quitter la voiture.

    À peine a-t-il refermé la portière, Améthyste s’installe sur le siège passager et se penche vers moi, le regard profondément préoccupé.

    « Je sais avoir promis de ne pas revenir sur le passé, commence-t-elle, mais j’ai besoin de savoir… Mon Eliakim subissait-il des sévices physiques des mains de son père durant son adolescence ? »

    Je soupire, hésitant, avant d’acquiescer.

    — Je crois bien que oui.

    Elle souffle, son visage marqué par le regret.

    « Doux Jésus… J’aurais dû m’en douter. Sa mère m’a confié à demi-mots, sur son lit de mort, qu’il était arrivé à Javier de la violenter. Alors que je la plaignais, la pauvre a insisté sur le fait qu’Eli n’était pas comme son père, qu’il me traiterait toujours avec respect. Mais j’en avais déjà la certitude. »

    — En même temps, je lui ai pas laissé d’autre choix.

    Sa moue attristée se transforme en un sourire amusé.

    « Même à distance, tu as toujours pris un malin plaisir à terroriser mes prétendants. »

    — Pas faux.

    Elle rit franchement, avant de poser une main froide sur mon bras.

    « Je vais accompagner Eli à sa réunion, puis je vous laisserai tranquilles jusqu’à demain. »

    — Quoi, pourquoi ?

    Je ne parviens visiblement pas à dissimuler ma surprise. Thys décide de nous laisser seuls au pire moment. Ignorant tout des véritables raisons de mon trouble, elle m’adresse un sourire complice.

    « N’est-ce pas toi qui a clamé ne pas vouloir m’avoir sur le dos en permanence ? »

    — Bien sûr. Mais-

    « Je sais que tu es décidé à le soutenir au mieux, et je ne crains plus que vous vous étripiez au premier quiproquo. Alors, je vais tenir ma résolution consistant à vous laisser de l’espace. Je ne fais plus partie de son monde, après tout, et je comprends sincèrement que ma présence fantomatique soit une distraction parasite dans le tien, même si tu m’aimes gros comme une montagne. »

    Je souris malgré moi, incapable de la contredire. La bienveillance dans chacun de ses mots appuie là où ça fait mal, je me sens comme le plus gros des hypocrites.

    — Merci, Thys.

    Après réflexion, quoi d’autre suis-je supposé lui répondre ?

    Elle me gratifie d’un baiser glacé sur la joue et disparaît. Dépité, je laisse ma tête tomber sur le volant.

    J’en viens vite à la conclusion que le meilleur moyen de ne pas cogiter sur cette soirée, c’est de me plonger dans le travail. Alors je me redresse, attrape mon téléphone et cherche le numéro du commissariat de Raymondville. Les relevés téléphoniques mentionnés dans le dossier Bellacruz manquent dans la liste des documents qu’ils m’ont transférés. Je ferai mieux de me reconcentrer sur l’enquête, avant que Nehemiah débarque avec pertes et fracas pour pester contre la lenteur de son avancée.

     Je ferai mieux de me reconcentrer sur l'enquête, avant que Nehemiah débarque avec pertes et fracas pour pester contre la lenteur de son avancée

  • Chapitre 30

    30 | 𝔻𝕠𝕦𝕔𝕙𝕖 𝕗𝕣𝕠𝕚𝕕𝕖

    8–12 minutes

    𝕁avier s’impose dans l’entrée, le visage déformé par la rage. Sa posture menaçante me renvoie inévitablement des années en arrière. Je le revois nous rouer de coups sur le plancher de la chambre de son fils. Mes poings se serrent et mes muscles se bandent en réponse.

    Akim m’a lâché à la seconde où son père a débarqué. Je me lève lentement du bureau, les yeux plantés sur Javier alors qu’il avance d’un pas.

    — Moi qui étais prêt à te prendre en pitié quand Joshia Dupré m’a averti que tu lui semblais égaré… J’imagine que c’est pour ça que tu as si vite accepté de suivre cet homme au Texas ! Dieu seul sait à quelles ignominies vous vous adonnez depuis un mois, sous couvert de ta soi-disant désintoxication.

    Ses accusations ne me font pas ciller. Focalisé sur ses moindres gestes, je me tiens prêt à le maîtriser au moindre signe d’agression. Mais, à ma grande surprise, Akim se place devant moi lorsque son père avance à nouveau pendant qu’il vocifère. L’espace d’une seconde, je me demande s’il pense naïvement me protéger ou plutôt à m’empêcher de foutre une raclée à son daron. Puis, Javier commence à l’insulter et cette interrogation n’a plus la moindre importance.

    Mon espagnol n’est pas fluent, juste assez pour comprendre la nature de ses propos. Je monte en pression à chacun de ses mots, alors que le principal concerné ne cherche même pas à se défendre. Il se contente d’encaisser sans broncher et je ne crois pas le supporter très longtemps.

    — Tu n’as pas à subir ça, grondé-je entre mes dents. On ferait mieux d’y aller.

    Akim me lance un coup d’œil par-dessus son épaule et finit par opiner. Le positionnement de Javier semble toutefois le dissuader d’avancer. Je prends donc les devants et l’entraine dans mon sillage en l’accrochant par le bras.

    — On s’en va.

    Mon annonce à l’attention de Javier ne laisse aucune place à la discussion. Il plisse les yeux, sans doute outré qu’on les ignore, lui et son venin. Je m’engage vers la sortie avec la détermination un bulldozer. Comprenant vite qu’il a plutôt intérêt à dégager le passage de son plein gré, il s’écarte. Non sans continuer à déblatérer.

    — Le Seigneur te voit, fils. Penses-tu un jour redevenir un homme respectable si tu choisis de te vautrer ainsi dans la luxure ?

    Je suis en ébullition ! Je me canalise néanmoins afin de rester prudent et décale Akim du côté opposé avant de passer devant son père, histoire d’éviter que ce dernier l’empoigne inopinément.

    Dans la maison et dehors, les festivités battent encore leur plein. Akim se borne à regarder en arrière lors de notre départ, cherchant je-ne-sais-qui parmi les invités. Sa distraction ralenti son pas. Je résiste difficilement à l’envie de le traîner jusqu’à la voiture quand il m’incite à m’arrêter sous le porche.

    — Nous devrions prévenir Parfaite et Honoré que nous nous en allons.

    — Je crois pas que ce soit une priorité, souligné-je d’un ton blasé.

    Sa mine déconfite témoignage de son état d’esprit.

    « Que se passe-t-il ? » se tracasse Améthyste, qui apparaît à nos côtés.

    Il est évident que je ne peux lui répondre dans l’immédiat. Mon affliction ne fait qu’augmenter quand Javier nous rattrape.

    — Eliakim ! Mírame cuando te hablo* !

    Interpelé en grande pompe, ce dernier se retourne machinalement vers son père. De même, les invités qui perçoivent ses éclats de voix malgré la musique tournent leur attention vers nous.

    — Javier, tes cris ne nous impressionnent plus, finis-je par m’agacer. T’as peut-être envie de te rabattre sur la violence physique ?

    Oui, je le provoque.

    Pour être honnête, je n’attends qu’une chose, c’est qu’il fasse un faux pas. Il ne se détache de mon regard implacable que pour poser ses yeux mitrailleurs sur son fils, lorsque celui-ci s’exprime enfin.

    — Peu importe ce que tu penses à mon sujet, Séraphin est une personne intègre. Il a choisi de vivre en accord avec les valeurs qui résonnent en lui et le Seigneur ne l’en aime pas moins. Car Il connait son cœur, et Lui seul peut juger l’âme des Hommes. Mais permets-moi de te poser une question, papa… Outre m’accabler de critiques, que fais-tu pour m’aider à vaincre mon addiction ?

    Akim crache ces derniers mots comme des coups de poignard. Les yeux de Javier s’écarquillent de stupeur. Sa mâchoire se serre, et, dans un geste inconsidéré, il lève la main vers le visage de son fils.

    Alerte, je repousse Akim du coude. Dans le même mouvement, j’intercepte le poignet de Javier. Je l’agrippe par la chemise et lui retourne le bras dans le dos ; un geste des plus aisés tant il est devenu instinctif chez moi. Sans ménagement, j’éjecte ensuite cet enfoiré du porche. Il atterrit dans la piscine gonflable dans un éclaboussement retentissant. Les balles de mousse colorées se dispersent sur le sol, emportées par le fracas de l’eau, tandis que les cris interloqués d’Améthyste et des quelques témoins présents percent le soudain silence.

    — Une douche froide suffira peut-être à te calmer, craché-je en toisant Javier, qui se relève de la piscine avec difficulté.

    La musique, arrêtée d’un coup, laisse place aux murmures de la foule. Les mains plaquées sur sa bouche, Thys nous fixe tour à tour, médusée. En faisant fi, je m’enquiers auprès d’Eliakim.

    — Ça va ?

    Prostré par ce qui vient de se passer, il m’adresse un regard dépassé et opine sans rien pouvoir articuler.

    — C’est le fils Parfaite, lance la vieille DeLille.

    — Quel malotru ! s’indigne l’autre commère à ses côtés.

    — Javier allait tout de même frapper le Révérend Eliakim. Même s’il s’agit de son fils, c’est malvenu. Qu’importe leur différend.

    — Aller, viens, Akim.

    Je passe à peine la main dans son dos pour l’inciter à bouger quuand quelqu’un m’empoigne le bras.

    — Ki sa ki te genyen ou fè yon bagay konsa ?* hurle ma mère en furie. Èske ou pèdi tèt ou ?

    Ses yeux perçants me transpercent. Furieux qu’elle n’hésite pas à défendre ce sale type, alors qu’elle n’a absolument aucune idée de la situation, je décide que mon attitude conciliante a assez durée. Je me dégage en rétorquant à mon tour en créole :

    — Faut croire. Parce que seul un fou reviendrait auprès de personnes qui n’ont strictement aucune considération à son égard.

    Les bras repliés contre sa poitrine, comme si je venais de lui planter un couteau dans le cœur, elle me lance à présent ce regard. Celui que je n’arrivais pas à déchiffrer étant ado. L’expérience de la vie m’a appris qu’il s’agit tout bonnement de l’ombre de la déception.

    — N’as-tu donc pas honte de te comporter ainsi devant nos amis et la famille ?

    — Moi, je devrais avoir honte ?

    Sidéré, je lève les yeux au ciel, incapable de retenir un rire cathartique après lequel je reprends d’un ton placide.

    — Tu sais, pendant longtemps, je me suis demandé si je méritais vraiment que mes propres parents me dédaignent. Je bénis le jour où j’ai enfin compris que je n’étais en rien responsable de la façon dont vous avez décidé de me traiter. Alors, au risque de vous décevoir une fois de plus, je n’aurai plus jamais honte d’être celui que je suis, et je ne m’excuserai pas de n’avoir aucun respect envers des personnes qui ne m’en témoignent pas. Ce qui me ferait crever de honte, c’est d’accorder plus d’importance au maintient des apparences qu’au bien être de mes proches. Il faut croire que je ne suis pas assez religieux pour maîtriser ce degré d’hypocrisie.

    Ma mère hoquette de surprise, les yeux ronds comme des soucoupes. Je me détourne d’elle, ignorant royalement le souffle d’indignation qui vente soudain dans la cour, et conclus :

    — Sur ce, amusez vous bien. Eliakim et moi, on quitte le cirque.

    Le tollé n’en devient que plus fort. Pourtant, leurs avis m’indifférent. J’accepte d’avoir le mauvais rôle cette fois encore, puisque ça semble être l’histoire de ma vie. Ça m’emmerde juste pour Akim. Lui qui n’aime pas les esclandres, il a été servi. Je lui lance un nouveau coup d’œil. Il acquiesce et se met en mouvement vers la sortie sans répondre aux curieux qui cherchent à connaitre le fin mot de l’histoire.

    Nous arrivons assez vite à ma voiture et y grimpons prestement, mais une fois à bord, je suis incapable de démarrer. Le contre-coup de mon accrochage avec ma mère se fait sentir de manière inattendue. Mes doigts se resserrent sur le cuir du volant, mon estomac se tord, et mon cœur essaie de s’échapper de ma poitrine.

    — Es-tu en état de conduire ? s’inquiète doucement Akim.

    En pleine lutte contre la boule qui remonte dans ma gorge, je hoche la tête. Lorsque je parviens à déglutir, ce n’est que pour marmonner :

    — Oui. Donne-moi juste… deux minutes, pour redescendre.

    Je ferme ensuite les yeux et m’efforce de réguler mon souffle, attaché à garder sous contrôle la tempête qui déferle en moi.

    Ça fait des années que je me suis détaché de mes parents. Cet incident ne devrait donc pas m’affecter outre mesure. La tension dans mes muscles rechigne pourtant à se relâcher.

    Je sursaute quand je sens la main d’Eliakim se poser sur mon bras. Le contact avec sa paume fraîche est cependant si apaisant que je ne cherche pas à connaître ses motivations. Ainsi, je me laisse même faire lorsqu’il m’incite à me tourner vers lui.

    Il saisit mon visage d’une main tendre et nos regards se croisent enfin, sous la lumière orangée du soleil couchant. Ses yeux bruns me couvrent avec les échos d’une affection lointaine. L’espace d’une fraction de seconde, les miens s’égarent et admirent ses lèvres pulpeuses.

    Las de résister à mes sentiments, je me penche vers Eliakim et niche mon visage dans le creux de son cou. Je n’ai pas l’impression que mon initiative le désarçonne, aussi impulsive soit-elle.

    Le silence flotte quelques instants dans l’habitacle du RAM, puis Akim murmure faiblement :

    — Je suis si navré de nous avoir remis dans un tel bourbier.

    Son souffle est une délicieuse caresse sur mon épiderme. Il m’enlace d’un geste nonchalant et je me garde bien de lui dire que je ne partage pas son avis.

    Les liens du sang n’impliquent pas toujours un soutien inconditionnel. Au fond de moi, je reste persuadé qu’Eliakim devait le comprendre par lui-même. Et j’avais besoin de cracher ses quatre vérités à ma mère. C’était faire d’une pierre, deux coups. Je préfère toutefois respirer son odeur familière à plein poumons que lui exposer mon point de vue.

    Des frissons de plaisir me parcourent l’échine tandis qu’il me frictionne le dos. La culpabilité ne m’éclate à la figure qu’au moment où Thys apparaît sur le siège arrière.

    « Je n’arrive pas à croire que Javier était sur le point de gifler Eli devant tout le monde ! »

    Elle reste en suspens en me voyant me redresser précipitamment et pose la main sur mon épaule, la mine attristée.

    « Tu tiens le coup, Séra ? »

    — Ouais, soufflé-je en évitant le regard interrogateur d’Eliakim.

    Je tourne les clés dans le contact et démarre, impatient d’enfin me retrouver seul.

    ___

    Traductions : 1) Regarde-moi quand je te parle !

    2) Qu’est-ce qui t’a pris de faire une chose pareille ? As-tu perdu la tête ?

    2) Qu'est-ce qui t'a pris de faire une chose pareille ? As-tu perdu la tête ?

  • Chapitre 29

    29 | 𝔼𝕣𝕣𝕖𝕦𝕣 𝕕𝕖 𝕛𝕦𝕘𝕖𝕞𝕖𝕟𝕥

    9–13 minutes

    𝕋entant de maîtriser la floppée de jurons qui accompagne ma désillusion, je continue à fixer Akim à travers la porte entrouverte. L’air désabusé imprimé sur ses traits me retient toutefois de débarquer dans la pièce en irradiant la frustration.

    « Je n’ai été distraite que quelques minutes, déplore Améthyste. Lorsque j’ai senti la colère d’Eli, il se disputait déjà avec le pasteur Dupré. Cet homme est si… perfide ! Il n’a rien à faire à la tête d’une église. »

    — Je veux savoir ce qui s’est passé, murmuré-je.

    Je détourne à peine les yeux d’Akim. Ma main reste en suspens, tendue vers ma sœur. Un regard en coin dans sa direction m’indique qu’elle observe mon geste, visiblement confuse quant à ma requête.

    — Son accrochage avec Dupré, souligné-je en lui lançant un regard franc. Montre-moi.

    Thys secoue la tête, hésitante. Ses prunelles baignées d’inquiétude s’accrochent aux miennes. Elle sait combien mes visions peuvent être puissantes et entraînent parfois des douleurs physiques. Le souvenir de ce désaccord sera cependant le sien et non celui d’Akim. Il ne devrait pas être trop pesant et, de toute façon, j’ai besoin de savoir ce que Dupré a bien pu dire pour le pousser à replonger.

    — Ne t’en fais pas, ça va aller. Vas-y.

    Elle acquiesce, résignée. Sa réticence transparaît toutefois dans la lenteur de son mouvement lorsqu’elle tend la main. Ses doigts fantomatiques saisissent les miens et une sensation glaciale me traverse la peau alors que son souvenir infiltre mon esprit.

    ***

    — Beaucoup de personnes se plaignent de ne plus se sentir les bienvenues, ni même de se reconnaître à travers vos messes.

    — Ces personnes n’ont alors pas leur place parmi nous, réplique Joshua Dupré, sans l’ombre d’une hésitation.

    Cet homme arbore une attitude hautaine exécrable ! Eli serre les poings. La tension le raidit tout entier et la veine gonflée sur son cou trahit l’effort qu’il fournit pour contenir son indignation.

    — Donc non seulement vous clamez haut et fort fermer les portes à certains fidèles, mais vous trouvez aussi normal d’empoisonner l’esprit des autres avec vos prêches misogynes ?

    Le pasteur Dupré ajuste son col avec arrogance, ses yeux plantés dans ceux d’Eliakim.

    — Je n’invente rien, répond-il, presque détaché. Les brebis égarées qui choisissent de vivre dans le péché et d’offenser le Seigneur en bafouant ses volontés n’ont pas leur place dans son jardin. Elles n’y seront bienvenues que lorsqu’elles accepteront la repentance et s’engageront dans une vie vertueuse.

    Il marque une pause, guettant la réaction d’Eliakim avant de continuer, sa voix affable mais tranchante :

    — Il en va de même pour les femmes, qui doivent respect et obéissance à leurs époux. Je pense sincèrement que le rappel de ces bases fondamentales est le remède à la décadence qui frappe la société moderne.

    « Mais quel rustre ! »

    J’enrage sur place. De son côté, Eli secoue lentement la tête, marquant sa désapprobation.

    — Vous confirmez exactement ce qui m’a été rapporté. Vos idées sont discriminatoires et destructrices.

    Les lèvres du pasteur Dupré s’étirent en un sourire inflexible. Il joint les mains devant lui dans une posture qui se veut humble, mais son ton reste condescendant :

    — Ce ne sont pas mes idées, Révérend Día. Une fois encore, je n’invente rien. Je ne suis pas un imposteur, moi. Je ne fais qu’appliquer les préceptes des Saintes Écritures.

    — Des préceptes d’un autre temps ! réplique Eliakim, sa voix brisée par l’émotion. Nous sommes au XXIᵉ siècle.

    Dupré a clairement le toupet de remettre en doute son intégrité. Eli poursuit avec ferveur.

    Nos communautés et notre société ont fort heureusement évolué ! L’église de la Clarté Divine prône des valeurs d’amour et de respect mutuel, quelle que soit l’orientation romantique ou l’identité de genre de ses fidèles. Je n’accepterai pas qu’il en soit autrement dans ma congrégation !

    Ses mots résonnent avec autorité, teintés d’une colère qu’il ne parvient plus à contenir. Dupré y reste pourtant impassible. C’est avec un dédain non dissimulé qu’il réplique :

    — Croyez bien que cela me désole de devoir vous le rappeler, Eliakim, mais vous n’êtes plus à la tête de cette congrégation. Et vous en êtes seul fautif.

    La brutalité de ce coup bas laisse mon pauvre Eliakim sans voix. Il vacille, incapable d’ajouter quoi que ce soit, et mon cœur se serre de tristesse pour lui.

    Le pasteur Dupré avance d’un pas, en profitant pour poser une main pesante sur son épaule.

    — Si votre foi se fondait sur les valeurs des textes originels, plutôt que sur des utopies progressistes, peut-être ne serait-elle pas si facilement ébranlée…

    Impuissant, Eli reste planté là, la respiration hachée et les épaules tremblantes sous le poids de l’humiliation.

    Un sourire venimeux étire les lèvres de son confrère. Insatisfait de son coup de grâce, il tapote l’épaule d’Eli en ajoutant :

    — Je prierai pour votre salut, frère Eliakim.

    Sans attendre de réponse, il se détourne et s’éloigne dans le couloir d’un pas tranquille, comme s’il n’avait pas piétiné l’honneur d’un homme déjà à genoux.

    ***

    Le visage effondré d’Akim s’estompe pour laisser place au décor qui m’entoure. L’indignation et la colère qu’Améthyste a ressenties face à cette scène coulent encore en moi comme un torrent. Une migraine sourde s’installe, je plisse le front en me frottant la tempe.

    « Ça va, Séra ? »

    — Oui, marmonné-je.

    Inquiète, Améthyste me frictionne gentiment le bras.

    « Je sais que tu dois être déçu par sa rechute, mais il l’est tout autant. Alors, ne sois pas trop dur avec lui. »

    Je laisse échapper un soupir.

    — OK… Laisse-moi gérer ça seul.

    Elle me fixe, mitigée.

    « Es-tu sûr de- »

    — Toi aussi, tu m’as fait une promesse, Thys.

    Ses traits se figent brièvement, puis elle opine. À contrecœur, elle recule d’un pas et disparaît.

    Je prends une profonde inspiration, et expire pour me débarrasser de ma négativité avant d’ouvrir lentement la porte. Je traverse ensuite la chambre à pas mesurés afin qu’Akim remarque mon approche. Elle paraît bien plus petite que dans mes souvenirs.

    Akim m’entend arriver, mais ne lève pas pour autant les yeux de son verre. Sans un mot, je me penche pour lui prendre sa boisson des mains. Il ne résiste pas, ses doigts se referment mollement sur le vide qu’elle laisse. Je m’appuie contre le bureau et porte le verre à mon nez. L’odeur perçante de l’alcool s’insinue dans mes narines, désagréable mais pourtant si familière.

    Je demande d’un ton neutre :

    — C’est du Bayou ?

    Il acquiesce faiblement, sans relever la tête.

    — Au moins t’as bon goût, commenté-je avant de boire cul sec.

    Un ange passe, puis je poursuis doucement, les yeux fixés sur lui.

    — C’est la bouteille que ton père a ramenée ?

    — Je suppose…

    — Tu l’as trouvé où ?

    — Un des placards de la salle à manger. Parfaite cache la clé au même endroit depuis que je la connais.

    — Tu sais pourtant ce que tu risques, si tu te retrouves encore en état d’ébriété.

    Akim garde les yeux baissés, les mains à présent croisées sur le bureau.

    — Je le sais… et je tente tout de même le Diable. N’est-ce pas pitoyable ?

    Sa voix faibli sous le coup de l’émotion. Je doute qu’il attende vraiment une réponse, alors j’élude.

    — Tu veux me dire ce qui s’est passé ?

    Il soupire, le regard toujours fuyant :

    — Il s’est passé que j’ai sombré dans la fureur. Pas seulement envers Dupré, ni même mon père, mais surtout contre moi-même… C’est triste à dire, mais à 34 ans, j’ignore encore comment gérer mes émotions les plus intenses. Il n’aura suffit que d’une divergence d’opinion avec mon successeur pour me faire flancher. Je me suis dit que tout serait plus facile si je me noyais au fond d’un verre. C’est toujours ce sentiment qui me pousse à rechuter. Je sais pourtant pertinemment que cet engrenage produit l’effet inverse.

    Il marque une pause, ses mains se serrent légèrement.

    — Je n’ai bu qu’une gorgée, mais qu’importe. Il m’aura fallu à peine vingt-quatre heures pour ruiner un mois d’efforts et de sobriété. Je te demande pardon, Séraphin. J’aurais dû t’écouter et rester loin de NOLA.

    — Non, c’est ma faute.

    Je repose le verre derrière moi en m’efforçant de contenir mon agacement, dirigé autant contre lui que contre moi-même.

    — J’ai commis une erreur de jugement en acceptant que tu reviennes ici. C’était beaucoup trop tôt.

    Le pire, c’est que je le savais. C’était naïf de penser que ce séjour lui serait bénéfique. Je l’ai pourtant laissé faire, parce que je ne voulais pas le contrarier et risquer une fois de plus de me le mettre à dos. Me voilà aujourd’hui obligé de subir un rappel vicieux ; museler mon bon sens et fermer les yeux sur des évidences, dans le simple but de faire plaisir, ce n’est pas rendre service.

    Akim relève à peine les yeux vers moi.

    — Tu n’as fait que m’accorder ta confiance, murmure-t-il. C’est moi qui me suis fourvoyé en me convainquant qu’être avec ma famille était ce dont j’avais besoin pour me sentir mieux. Dans le fond, aucun d’entre eux ne comprends ce que je traverse. Espérer qu’ils parviennent un jour à me soutenir dans ce calvaire est peine perdue.

    — T’as essayé de te confier ? hasardé-je. À un ami, ma mère ou même ta tante ?

    Il secoue la tête en une réponse négative, un sourire amer fiché sur ses lèvres.

    — Je n’ai plus vraiment d’amis. J’ai réussi à tous les éloigner, ces dernières années, à cause de mon comportement inapproprié. Quant à Parfaite et tante Odessa…

    Il hésite, baisse les yeux, puis poursuit d’une voix lassée.

    — Je savais déjà ce qu’elles diraient : que ce ne sont que des épreuves supplémentaires du Seigneur. Qu’Il ne m’impose que ce qu’Il sait que je peux surmonter. Je l’ai entendu mille fois, et cela m’épuise… Je voulais encore moins qu’on te reproche l’incident du restaurant. Mon père et ma tante n’attendent qu’une excuse pour discréditer ma décision de partir.

    Je hoche lentement la tête.

    — Je vois… Alors, qu’est-ce qu’on fait ? Une gorgée, un verre ou une bouteille, c’est pareil. C’est pas anodin.

    — J’en ai conscience.

    Akim ferme les yeux et inspire profondément. Il marque une pause, sans doute le temps de mettre de l’ordre dans ses pensées, et glisse nerveusement ses mains sur ses cuisses avant de rouvrir les yeux.

    — Je n’ai pas trop envie de déranger Jacqueen avec mes histoires aujourd’hui, mais j’aimerais assister à une réunion. Je vais me renseigner pour voir s’il y en a dans le coin.

    Lèvres pincées, je le jauge avec attention. Une part de moi lui en veut d’avoir craqué, mais d’un autre côté, il ne m’a pas caché ses difficultés. J’aurais dû être plus vigilent pour éviter qu’il en arrive là.

    Un nouveau soupire m’échappe.

    — C’est un bon début. Tu devras aussi mettre le docteur Huang au courant et il pourrait décider d’en informer le juge qui a signé ton accord. Mais ça aussi, tu le sais.

    — Parfaitement.

    Ses réponses placides m’insupportent. Je serre la mâchoire, retenant des reproches inutiles. Même si je le voulais, je pourrais pas le sortir de la merde à chaque fois qu’il perd pied. Et la simple idée qu’il échoue sa réhabilitation me contrarie davantage.

    Akim reprend d’une voix basse, pourtant empreinte de certitude. 

    — Je devine aussi combien tu culpabilises, mais je ne suis pas ta croix à porter, Séraphin.

    Il lève enfin la tête, et ses yeux, brillants d’une intensité désarmante, accrochent les miens. Pris au dépourvu, je tressaille lorsqu’il pose sa main sur la mienne.

    — Tu m’aides de ton mieux, et je t’en suis infiniment reconnaissant. J’ai toutefois conscience que je dois prendre mes responsabilités. Assumer mes actes, mes décisions… C’est la seule façon de garder le contrôle de ma vie.

    Sa sensibilité brute me déstabilise bien plus que je ne l’aurais jamais imaginé. Il serre légèrement mes doigts et continue :

    — Ta présence, comme celle de Jacqueen ou du docteur Huang, est évidemment essentielle à ma réhabilitation. Vous êtes les phares qui m’éclairent dans l’obscurité. Mais c’est à moi, et à moi seul, qu’il incombe d’arriver à quai en suivant vos lumières.

    Je reste interdit, cherchant des mots qui ne viennent pas.

    Des bruits de pas brisent soudain l’étrange intimité de notre échange. Avant que je puisse retrouver mes moyens, Javier surgit dans la pièce, son regard brûlant de mépris.

    — Je savais que ce sodomite ferait tout son possible pour te garder dans le péché !

    — Je savais que ce sodomite ferait tout son possible pour te garder dans le péché !

  • Chapitre 28

    28| ℍ𝕠𝕞𝕞𝕖 𝕕𝕖 𝕗𝕠𝕚

    9–14 minutes

    𝕃a délicieuse odeur qui s’infiltre dans mes narines titille mes sens et achève de me tirer du sommeil. D’un geste nonchalant, je repousse la couverture, m’étire avec la grâce d’un ogre, puis glisse une main sous ma tête. L’autre dégage mollement mes locks de mon visage tandis que je hume ce parfum sucré.

    Même après toutes ces années, je reconnaîtrais entre mille l’arôme subtil des beignets au sucre glace. Rien qu’à l’idée d’en croquer un, ma bouche se met à saliver. Mais je prends le temps de sortir du coaltar et ne descends au rez-de-chaussée qu’après un passage rapide par la salle de bains.

    En bas, je trouve Akim en pleine action dans la cuisine. Concentré sur le plan de travail, il s’active avec une précision presque maniaque. Des bols remplis d’ingrédients, et d’autres débordant de beignets bien dorés, entourent une assiette qu’il saupoudre méticuleusement de sucre.

    Malgré sa concentration, il dodeline légèrement de la tête en suivant le rythme de la louange diffusée par son téléphone. Je m’arrête dans l’encadrement de la porte et croise les bras en esquissant un sourire face à ce spectacle rare.

    — Salut.

    Akim sursaute. Pris au dépourvu, il me jette un regard un peu penaud, puis s’essuie les mains sur son tablier avant de baisser le volume de son téléphone.

    — Séraphin, bonjour ! Je ne t’ai pas entendu descendre. J’espère ne pas t’avoir réveillé.

    — C’était plutôt l’odeur des beignets, ce qui n’est pas forcément une mauvaise chose.

    — Oh, vas-y, je t’en prie.

    Il me tend une assiette vide et m’enjoint à me servir. Je suis conquis à la première bouchée.

    — Ils sont délicieux.

    — La recette de ma mère ne rate jamais, se réjouit-il. Au départ, je voulais en faire pour le petit-déjeuner. Puis je me suis dit qu’on pourrait aussi en ramener chez tes parents. Ils ne seront jamais de trop.

    En effet, ces petites douceurs locales font toujours fureur. Mais vu l’heure matinale et la quantité qui s’amoncelle autour de lui, il a dû se lever aux aurores.

    — T’as réussi à dormir un peu ? m’enquiers-je en m’appuyant à ses côtés contre le plan de travail.

    Il lève à nouveau la tête vers moi, un frêle sourire accroché aux lèvres.

    — Oui, ne t’en fais pas.

    Ses cernes disent tout le contraire.

    La veille, mes parents se sont imposés au dîner. Un moment mémorable, mêlant gêne ambiante et langue de bois. Par chance, ils sont partis assez tôt pour boucler les préparatifs de Juneteenth. Akim m’a alors demandé de l’aider à déplacer quelques-uns des cartons contenant les affaires de Thys. Il a prétendu vouloir faire le tri immédiatement, dans l’idée de rapporter certains objets à ma mère et d’en donner d’autres à la communauté.

    J’ignore où il en est dans ce tri, mais, étant dans la chambre voisine, je sais qu’il a veillé tard et que ses larmes ont coulé plus d’une fois.

    ***

    Nous arrivons chez mes parents sur les coups de dix heures. La maison familiale, fidèle à mes souvenirs, est décorée aux couleurs de Juneteenth. Des guirlandes rouges, vertes et noires serpentent autour des poutres, enjambent les arbres du jardin et ornent la grande cour.

    Ralentis par des convives, tous plus enjoués les uns que les autres, nous progressons péniblement le long du buffet généreux qui nourrit bien des discussions. Consciente de combien ces bienséances m’insupportent, Améthyste me couvre d’un regard compatissant et m’encourage à tenir bon.

    L’air est saturé des arômes enivrants de barbecue, de pain de maïs et de gombo. S’y même la chaleur écrasante du mois de juin et les rires qui s’élèvent par-dessus la musique entraînante émanant des enceintes posées sur le porche. Les tables, parées d’ornements de la même teinte que les décorations, débordent de plats typiques qui éveillent mon appétit. Mais avant de pouvoir me délecter, nous devons trouver ma mère.

    Contournant la piscine gonflable installée pour les enfants, nous nous dirigeons donc vers la cuisine.

    — Les garçons ! exulte ma mère en nous voyant arriver, visiblement toujours monopolisée par ses préparatifs. Je suis si heureuse que vous soyez parmi nous aujourd’hui.

    — Le plaisir est partagé, Parfaite.

    Elle attire Akim dans une étreinte maternelle avant de lui faire la bise. Il s’écarte ensuite avec un large sourire, me laissant subir le même sort.

    — Tu ne t’es toujours pas rasé, mon grand, constate-t-elle, sourcils froncés.

    Je pense à grogner une réponse qui ne manquerait pas de lui déplaire, au risque de m’attirer ses foudres à peine arrivé, mais Akim intervient pour détourner son attention en annonçant :

    — Tiens, nous avons ramené des beignets faits maison et quelques boissons supplémentaires.

    — Merci, mon chéri.

    Mum pose les beignets sur la table de la cuisine et m’enjoint à ranger les boissons au frigo. Je roule des yeux en voyant Akim jouer les fayots, à s’excuser pour notre prétendu retard alors qu’il n’y avait pas vraiment d’heure précise pour arriver. Ma mère lui assure que ce n’est rien, avant de se donner pour mission de nous traîner à travers la maison en vue de me présenter à tout le monde.

    — Voilà mon fils, Séraphin, déclare-t-elle d’un enthousiasme débordant qui me pousse à soupirer. Il a quitté la région il y a de cela des années et n’a eu que peu d’occasions de revenir nous rendre visite à cause de son travail. C’est vraiment un miracle qu’il ait pu se libérer pour célébrer Juneteenth avec nous cette année. Je suppose que nous devons remercier notre Eliakim pour cette œuvre.

    Elle accroche Akim par le bras, conquérant ses interlocutrices avec son rire communicatif. Nous n’avons d’autre choix que de la suivre et d’écouter son discours, qu’elle adapte en boucle en fonction des personnes auprès de qui elle me trimbale : nouvelles têtes ou anciennes connaissances.

    Il n’y a pas à dire, Akim est bien plus dévoué que moi à ce jeu-là. En fonction de mon humeur ou des enjeux, je suis quand même assez doué pour feindre une attitude sociable, mais rarement avec autant d’entrain. La plupart des invités me saluent chaleureusement, je leur rends un sourire de circonstance. Pourtant, un poids persiste dans ma poitrine. Et je sais exactement pourquoi.

    Assis sur la causeuse du porche, un verre de limonade à la main, mon père m’observe en chien de faïence. Il prend un malin plaisir à me dévisager, comme s’il cherchait à me transpercer à distance, sans jamais m’adresser le moindre mot. Ça fait dix-huit piges qu’il me punit de ce silence. Depuis le jour où je leur ai annoncé mon départ de NOLA, en fait.

    Honnêtement, je crois que je préfère encore ce mutisme plutôt que l’entendre me couvrir de dédain.

    L’arrivée fanfaronne de Javier Día achève de m’agacer. Fier comme un coq, et très impliqué dans la communauté, il salue tout le monde comme s’il détenait les clés de la ville. Trop concentré à suivre ses moindres faits et gestes, je n’écoute plus du tout les babillages de ma mère. Mon sang bouillonne lorsque cette enflure sort une bouteille de rhum de son sac en papier après avoir serré la main de mon père. Ce dernier reste en suspend, l’air interloqué.

    « Dites-moi que je rêve ! » s’emporte Améthyste, debout en retrait derrière nous.

    Mon père jette un regard confus dans notre direction, sûrement à la recherche du soutien de sa femme, car il doit savoir que j’ai expressément demandé à Mum de s’assurer qu’il n’y ait pas d’alcool à cette fête. C’était la seule condition pour que j’accepte de ramener Akim ici. Et mon père la respecte, puisqu’il semble avoir beaucoup plus d’affection pour son gendre que pour moi. Malheureusement, il témoigne un peu trop de respect à Javier, ce qui le met dans une situation gênante.

    — C’est gentil, Javier, bafouille-t-il, mais nous ne comptions pas servir d’alcool aujourd’hui.

    — Pourquoi donc ?

    Javier nous lance à son tour un regard.

    — Est-ce à cause de mon fils ?

    Nous ne sommes qu’à quelques mètres et un petit groupe d’adolescents a coupé la musique le temps de se disputer concernant la prochaine playlist. Je l’entends donc parfaitement à cette distance, comme Akim, et toutes les personnes autour de lui. Ça n’empêche en rien sa condescendance, bien au contraire.

    — Nous n’allons quand même pas priver tout le monde pour une seule personne. Une fête créole ne s’organise pas sans une bonne bouteille de rhum et l’appel du vice est sans aucun doute moins tonitruant ici qu’au Texas. Eliakim est un homme de foi. Il demandera au Seigneur la force de continuer à résister à la tentation.

    Et voilà ! Les messes basses entre convives commencent autour de sa remarque. Améthyste enrage, son humeur orageuse est contagieuse. L’attitude et les œillades provocatrices de Javier me rentrent sous la peau. J’amorce un pas en avant, prêt à intervenir, mais suis coupé dans mon élan par Akim. Il m’attire à l’écart tandis que ma mère se précipite pour remercier Javier tout en délestant mon père de la bouteille, qu’elle emporte avec elle dans la maison. Thys la suit, non sans fustiger son beau-père bien qu’elle sache qu’il ne l’entend pas.

    — Séraphin…

    Akim regagne mon attention. Le regard qu’il m’adresse reflète pour le coup une autorité calme assez déroutante.

    — Ignore-le, m’intime-t-il d’un ton tranquille. Mon père ne cherche qu’à prouver combien j’ai eu tort de partir jusqu’au Texas pour me soigner. Je ne lui donnerai pas cette satisfaction. Tu ne devrais pas, toi non plus.

    — OK, grogné-je en toisant brièvement le concerné. Je laisse couler, mais je veux que tu viennes me voir si tu sens poindre la moindre envie.

    Il esquisse un sourire qui souligne la double interprétation de ma demande. Je ravale le besoin de préciser que je parlais d’envie d’alcool, ce serait stupide et deux fois plus gênant.

    — Entendu, je viendrai t’en aviser. De ton côté, essaie de gérer au mieux tout ces « trucs de famille ».

    — C’est pas gagné.

    Mon dépit lui tire un léger rire, mais voir ressortir son côté joueur est loin de me vexer.

    — Ravi que ça t’amuse, renchéris-je de bon gré.

    Il esquisse un de ces sourires sincères qui font ressortir ses fossettes.

    — Tu me vois désolé de rire à tes dépends. Je sais qu’être ici te demande pas mal d’efforts. Je t’en remercie, et sache que je suis content que tu aies accepté de m’accompagner.

    J’opine.

    Nous continuons à discuter un moment, puis d’autres personnes viennent nous rejoindre pour prendre des nouvelles d’Akim. Je finis assez vite par le laisser bavarder avec toutes ces pipelettes. Après m’être assuré que Mum s’est bien débarrassé de la bouteille de Javier, ma journée consiste à flâner d’un coin à l’autre de la cour. Sans jamais laisser Akim quitter mon champ de vision, je réponds aux remarques d’Améthyste quand je peux, évite soigneusement certaines personnes et les discussions à rallonge. Jusqu’à ce que ma gourmandise me jette dans les filets d’une des amies de ma mère.

    — Oh, tu es le fils de Parfaite et Honoré ! Laisse-moi me rappeler… Séraphin, c’est bien ça ?

    Après plusieurs heures de ce manège, mon niveau de bonne volonté bienséante arrive à saturation. Je retiens un soupir et acquiesce en terminant de me resservir de la soupe de gombo.

    — C’est ça.

    — Tu te souviens de moi ?

    — Bien sûr, Madame DeLille.

    Comment oublier celle qui me réprimandait sans cesse au catéchisme ?

    — Tu as une bonne mémoire ! rit-elle, son éventail à la main. Ce n’est plus toujours mon cas, à mon grand âge, mais je me souviens de toi lorsque tu étais haut comme ça.

    Elle mesure ma taille d’ado d’une main et enchaîne.

    — Tu as bien grandi, depuis. Te voilà un homme beau et robuste.

    La vieille DeLille attend sans doute une réaction de ma part. Voyant que je me focalise sur le pain de maïs, elle poursuit :

    — J’ai appris que tu étais devenu policier après être parti de Louisiane. Ça fait quoi, près d’une vingtaine d’années ? C’est fou comme le temps file ! J’imagine que tu es aujourd’hui un heureux mari et père de charmants enfants.

    — Tout le monde n’aspire pas à fonder une famille, Madame DeLille. Sur ce, je dois y aller. Il me semble qu’on m’appelle ailleurs.

    — Par Dieu, le temps n’a visiblement eu aucune incidence sur ton impertinence !

    — Visiblement, le temps à lui seul ne gomme pas les comportements parasites. Je vous souhaite quand même un joyeux Juneteenth, lui lancé-je avec un sourire factice.

    Je croque mon morceau de pain à pleines dents tout en tournant le dos à la mégère. Quand Améthyste apparaît subitement devant moi, je sursaute et déglutis de travers.

    « Eli vient de confronter le pasteur Dupré, m’annonce-t-elle dans tous ses états. Il est sur le point de craquer. »

    Bon sang ! Mon excuse bidon n’a pas tardé à devenir vérité.

    — Où est-il ?

    « Dans ta chambre. »

    J’abandonne mon assiette sur une table au passage et m’enfonce dans la maison au pas de course. Me faufilant entre les invités, j’évolue machinalement dans les couloirs de mon enfance et arrive vite à mon ancienne chambre. À travers la porte entrouverte, j’aperçois Akim affalé sur une chaise, les épaules voûtées et les coudes posés sur le bureau. Son regard se perd dans le verre de liqueur ambrée qu’il tient entre ses mains.

    « Tu arrives trop tard » souffle Améthyste dans mon dos.

    « Tu arrives trop tard » souffle Améthyste dans mon dos

  • Chapitre 27

    27 | 𝔹𝕚𝕖𝕟𝕧𝕖𝕟𝕦𝕖 𝕔𝕙𝕖𝕫 𝕥𝕠𝕚

    10–15 minutes

    𝕌ne fois de plus, je suis convoqué dans le bureau du proviseur à cause d’une bagarre. Les autres élèves trouvent marrant de m’emmerder à longueur de journée, mais c’est moi qui suis obligé d’écouter un énième discours à la mords-moi-le-nœud sur les règles de ce foutu lycée.

    C’est vraiment le monde à l’envers !

    Je quitte des yeux les égratignures sur le dos de ma main pour jeter un regard blasé vers mes vieux. Assis droit dans leurs chaises, ils opinent sagement, tentant de faire bonne figure. Je sais pourtant qu’ils sont loin d’être jouasses de se retrouver dans cette situation. N’empêche, c’est quand même de leur faute si on traverse toute cette merde ! Enfin… À moitié. Après ce que m’a fait Monsieur Día, j’avais besoin que mes parents me rassurent. Qu’ils me disent que rien ne clochait chez moi. Mais je ne pouvais pas leur parler d’Eliakim, ni de ce qui s’était passé chez lui avec son père. Tout ce que j’ai trouvé le courage de leur avouer, c’est que j’étais tombé amoureux. Et que c’était d’un garçon.

    S’ils n’avaient pas réagi comme si je les couvrait de la pire des honte, j’aurais pas pris à cœur de leur faire comprendre à quoi ressemble vraiment ce sentiment !

    Je dois quand même admettre que je regrette d’avoir chauffé mon ex le lendemain, jusqu’à le convaincre de me rouler une pelle derrière l’église après la messe. Il m’intéresse même plus, en vrai. Je l’ai fait par pure provocation, sans penser aux répercutions si on se faisait choper. Maintenant, toute la congrégation est au courant, et aussi tout le lycée.

    Si je peux rien faire pour fermer le clapet aux adultes, c’est différent au bahut. Je suis plutôt balèze pour mon âge. Un regard assassin suffit généralement à faire taire les mauvaises langues. Sauf qu’avec les mecs plus costaud que moi, ça marche pas toujours.

    Je me retiens de lâcher un soupir qui ne ferait qu’alimenter les reproches que je me prends depuis dix longues minutes. J’essaie de me tenir tranquille, de laisser le coach Martin parler à ma place. Il a insisté auprès du proviseur pour être là, et c’est bien le seul qui prenne ma défense. Mais je finis par craquer en entendant l’autre petit blanc s’acharner à faire ce que lui et ses semblables savent faire le mieux : jouer les victimes après avoir tout provoqué.

    — Coach, Beauchamp nous a attaqués comme une vraie brute ! Vous l’avez bien vu.

    — Seulement après que tu m’aies giflé et traité de « sale petite lopette » ! répliqué-je en me redressant dans mon siège.

    — Mais je ne le pensais pas, pleurniche-t-il.

    Il ne pensait surtout pas que je lui tiendrait enfin tête aujourd’hui. Son regard faussement navré s’arrête tour à tour sur le proviseur puis sur mes parents.

    — En plus, c’était juste une petite claque de rien du tout, pour rigoler.

    — Et c’était juste un petit coup de poing dans ta tronche de con. Maintenant, c’est toi qui chouine comme une lopette.

    — Séraphin ! Tais-toi immédiatement !

    Comme toujours, ma mère pince super fort pour me réprimander. Contraint au silence, je ronge mon frein et frotte la peau douloureuse de mon bras.

    — Nous avons bien conscience que Séraphin est sujet de nombreuses brimades depuis le début des rumeurs sur… ses préférences amoureuses, articule difficilement le proviseur. Des mesures éducatives ont été prises avec les élèves concernés. Mais votre fils se montre particulièrement belliqueux et se bat à la moindre occasion. C’est déjà la seconde fois. Je vous rappelle que notre établissement ne cautionne en aucun cas la violence. Cela dit, compte tenu de la situation, nous sommes prêts à fermer les yeux une dernière fois s’il consent à s’excuser auprès de tous les camarades qu’il a agressés à ce jour.

    Mon sang ne fait qu’un tour. Je me lève d’un bond.

    — Vous vous foutez de moi ?! Lui et ses potes me harcèlent depuis plusieurs semaines. Vous n’avez rien fait pour les en empêcher, et quand je finis par me défendre, c’est moi que vous blâmez ?

    — Comme je viens de le dire à tes parents, nous appliquons habituellement la tolérance zéro en ce qui concerne la violence physique. Sois assuré que nous prenons en compte les moqueries dont tu es la cible. C’est pour cela que je suis prêt à fermer les yeux sur l’incident de ce matin, mais tu dois reconnaître tes torts et redevenir un élève respectueux des autres. Dans le cas contraire, je serais contraint de t’exclure définitivement.

    Halluciné, je me tourne vers mes parents, espérant qu’ils diront enfin quelque chose en ma faveur. Cette illusion se brise en miettes quand ma mère me transperce de ses yeux froids.

    — Eh bien, jeune homme, qu’attends-tu pour t’excuser ?

    — T’as qu’à le faire, toi, puisque t’y tiens tant !

    La rage qui s’est frayée un chemin jusqu’à mes lèvres a déchiré ma gorge, trop serrée par l’émotion. Larmes aux yeux, je tourne les talons, n’écoutant que mon envie de tous les envoyer chier. Ma mère me hurle après et me somme de revenir, mais je sors du bureau sans me retourner. Je déboule dans le couloir à toutes jambes quand quelqu’un me retient par la veste de mon uniforme.

    Je me retourne et tombe sur le visage rougi du coach Martin. Il m’a visiblement couru après. Je me dégage rageusement, mais il m’attrape par le bras et me pousse à l’écart, près des casiers alignés le long des murs.

    — Je sais que tu es en colère, Séra. Tu as toutes les raisons de l’être, mais tu dois prendre le temps de réfléchir à tes actes. Ton avenir est en jeu.

    — Lâchez-moi, putain !

    — Pas avant que tu entendes raison, insiste-t-il. Si tu te fais renvoyer de ce lycée à quelques mois de la fin de ta scolarité, tu risques de perdre une année. Et en continuant ainsi, tu n’obtiendras peut-être même jamais ton diplôme.

    — Et alors ? J’en mourrais pas.

    — C’est ce que tu penses aujourd’hui. En grandissant, tu te rendras compte que peu de mauvais garçons font de vieux os.

    Je fronce les sourcils, agacé.

    Je comprends que dalle à ce qu’il raconte ! En plus, j’aime pas quand ses yeux vert me tiennent de ce regard bizarre. Non seulement je ne parviens jamais à le déchiffrer, mais il me rappelle celui de ma mère depuis ce soir là.

    Le coach soupire et me lâche, avant de reprendre :

    — J’aimerais que tu réfléchisses à une question, Séraphin. Pas pour moi, ni pour tes parents, mais pour toi-même.

    Si y’a que ça à faire pour qu’il me foute la paix…

    Je réajuste machinalement ma veste en grognant :

    — Ouais, c’est quoi ?

    Il se redresse de toute sa hauteur, secoue un peu la tête, et dit d’un ton solennel :

    — As-tu envie de grossir le pourcentage d’hommes noirs incarcérés dans les prisons américaines ? Ou veux-tu devenir une des personnes qui font la différence en ce monde ?

    Le choc qui m’assaille met mon insolence K.O. Pour couronner le tout, je remarque Akim, debout à l’autre bout du couloir, à nous épier. Ses doigts se serrent autour de la lanière de son sac bandoulière quand il comprend que je l’ai vu, puis il détale comme s’il avait croisé le regard du diable en personne.

    À bout de nerfs, je me laisse tomber au sol contre les casiers et fonds en larmes.

    ***

    Les mots du coach Martin raisonnent dans mon esprit comme si je les avait entendu hier.

    À l’époque, j’étais complètement déphasé. Sa remarque sur les mauvais garçons qui ne font pas de vieux os m’était passée au-dessus de la tête. Le fait qu’il évoque la prison, par contre, m’a pas mal secoué. C’est ce dont Javier m’avait menacé, ce qui hantait mes pires cauchemars, et ma seule certitude restait que je ne voulais finir en taule pour rien au monde. Alors j’ai ravalé ma fierté. Je suis retourné voir le proviseur pour lui dire que j’acceptais de m’excuser.

    Akim arrive à mes côtés d’un pas léger. Les mains plongées dans les poches de son bermuda, il souffle doucement :

    — Le coach Martin est décédé l’an dernier.

    Je détourne mon regard de la pierre tombale parfaitement entretenue pour le poser sur Eliakim. Étrangement calme, il m’adresse un de ses sourires de façade.

    Nous avons décidé d’aller nous recueillir sur la tombe d’Améthyste à notre arrivée à NOLA. Nous quittions le cimetière lorsque je suis tombé sur celle de notre ancien coach de natation.

    — Je l’ignorais, murmuré-je. Tu sais comment ?

    — Dans son sommeil. Paisiblement, je l’espère.

    « Paul Martin, réfléchit Améthyste après avoir lu son épitaphe. Je crois me souvenir qu’un prof de sport t’a beaucoup soutenu, durant ta dernière année de lycée. Était-ce lui ? »

    — Mh… C’était un homme bienveillant. Qu’il repose en paix, soufflé-je en levant les yeux vers une poignée des fantômes qui hantent ce cimetière.

    — Amen, répondent simultanément Akim et Améthyste.

    Je les observe un instant, l’esprit encore perdu dans des souvenirs d’ado désagréables, avant de reprendre la marche vers mon RAM.

    Le trajet jusqu’au quartier d’Akim ne dure que quelques minutes. Elles s’écoulent dans la même tranquillité que la route de Fort Worth à NOLA. Cependant, à peine descendus de voiture, nous sommes salués par la famille qui habite juste à côté et conviés à rejoindre leurs festivités anticipées. Juneteenth n’est célébré que demain, mais l’effervescence de cette veille de jour férié se fait sentir dans toute la ville.

    Bywater est toutefois moins touristique que le quartier français. Je suis toujours charmé par cette authenticité qui perdure malgré des espaces modernisés. Les couleurs des nouveaux bâtiments restent chatoyantes et les habitants cultivent un esprit communautaire qui fait vivre le voisinage. À tel point que le silence y est rare, pourtant une harmonie profonde règne.

    Après cinq bonnes minutes de bavardage bienséant, Akim décline poliment l’invitation de ses voisins. Nous remontons ensuite son allée dans une ambiance teintée d’appréhension. Une fois sous le porche, je lui laisse quelques secondes pour se préparer psychologiquement à rentrer chez lui. Il souffle un coup, ouvre doucement la porte, et sa stupeur le garde planté dans l’entrée.

    — Bienvenue chez toi, le taquiné-je.

    La pièce éclatante de propreté qui s’étend devant nous n’a plus rien à voir avec le dépotoir de la fois dernière.

    — J’en crois difficilement mes yeux, souffle Akim.

    Ma mère a un double de ses clés. J’ai contacté une société de ménage après le départ d’Akim, elle a juste eu à leur ouvrir et les mener à la baguette pendant les trois jours qu’ont duré leur intervention. C’était il y a plusieurs semaines. Ça m’étonne d’ailleurs qu’elle ne lui en ait pas parlé.

    Akim se tourne vers moi, encore sous le coup de la surprise bien que je l’ai informé que tout a été nettoyé de fond en comble.

    — Reste assuré que je te rembourserais jusqu’au dernier centime.

    — Je ne crois pas te l’avoir demandé. En revanche, je veux bien que tu m’héberges quelques jours, si ça ne t’ennuie pas.

    — Cela va sans dire ! Tu es plus que bienvenu ici.

    Ha ! Ça n’a pas toujours été le cas. Je ne lui fait pourtant pas la remarque et me contente d’opiner. Laissant son sac dans l’entrée, Akim s’émerveille du nouvel aménagement de la cuisine tandis qu’Améthyste virevolte de pièces en pièces.

    « Notre maison a enfin retrouvé son essence, je suis aux anges ! »

    — Il faudra que nous fassions quelques courses supplémentaires, renchérit Akim. Les voisins ne manqueront pas d’avertir ta mère de notre arrivée, elle risque de débarquer à l’improviste.

    Un grognement contrarié m’échappe. Akim comme Améthyste sont trop loin pour le percevoir.

    — Je vais ranger les provisions et poser mes affaires dans ma chambre, lance-t-il. Tu peux t’installer dans la chambre d’amis, fais comme chez toi.

    — OK, super.

    Je m’exécute sans me faire prier et monte à l’étage. Après toutes ces heures de route, une bonne douche et un petit som’ ne seront pas de refus.

    Dans la chambre d’amis, j’abandonne mon sac au pied du lit et m’appuie contre une commode pour vérifier mes notifications. Je fais rapidement défiler les messages de connaissances, collègues et amis qui se désolent de ne pas m’avoir parmi eux ce Juneteenth et ignore ceux de ma mère, qui n’a cessé de se renseigner sur nos horaires de départ et d’arrivée. Je tombe sur le pop-up d’e-mail que j’attends et m’empresse de le consulter. La satisfaction m’envahit en constatant que la banque tatillonne de Nehemiah m’a enfin transféré ses douze derniers relevés. Je suis en train d’éplucher ceux qui suivent la date de sa disparition quand j’entends un boucan d’enfer dans la chambre d’à côté. Akim débarque ensuite dans celle-ci en furie.

    — Où sont toutes les affaires de ma femme ?

    Les yeux exorbités, il halète comme s’il avait couru un marathon. Je reste un instant interdit par son invective, puis, téléphone toujours en main, désigne calmement la grande armoire au fond de la chambre.

    — Dans des cartons, rangés dans les placards.

    — Qu-Quoi ? s’étrangle-t-il presque.

    Bien qu’un brin déconcerté par sa réaction, j’incline légèrement la tête et lui adresse un regard patient.

    — Rien n’a été jeté, Akim. Je me suis dis que tu voudrais faire le tri toi-même. Mais tu ne peux pas continuer à vivre au milieu de toutes ses affaires.

    — Ce n’est pas à toi d’en décider !

    « C’est vrai. Qu’est-ce qui t’a pris de faire une chose pareille sans l’en avertir ? Tu aurais dû savoir que ça le toucherait. »

    Améthyste ne semble pas m’en vouloir, seulement s’inquiéter pour Akim. Il prend sur lui et souffle un grand coup, mais je vois bien qu’il lutte contre toute l’émotion qui l’assaille.

    — Je m’excuse de t’avoir hurlé dessus, Séraphin. Je sais que tu ne souhaites qu’aider, mais…

    — C’est moi qui m’excuse. J’aurais dû t’en parler.

    Si je ne l’ai pas fait, c’est par facilité. Nous trouvions tout juste un terrain d’entente, je ne voulais pas semer la discorde entre nous pour si peu. Sauf que ce n’est pas un détail parmi d’autres pour lui. C’est la vie de sa compagne que j’ai autorisé à faire mettre en boîte. Je me rends pleinement compte de la douleur que je lui ai causé quand Akim se penche en avant, les mains enfoncées dans son ventre comme s’il venait de s’y prendre un violent coup. Je m’avance pour l’épauler, mais il recule en m’arrêtant d’une main levée. Puis, il se redresse et reprend, toujours aussi chamboulé :

    — Non, c’est… Tu as raison.

    Il s’appuie contre l’encadrement de la porte pour garder contenance alors qu’il poursuit :

    — Améthyste n’est plus de ce monde et je dois continuer à aller de l’avant. Il faut juste, que je me fasse à cette idée.

     Il faut juste, que je me fasse à cette idée

  • Chapitre 26

    26 | 𝕊𝕖𝕔𝕣𝕖𝕥

    8–12 minutes

    « 𝕁e suis heureuse qu’Eli se soit si bien entendu avec les Haddison, lance Améthyste alors que je change mes draps. Sawyer est chanceux d’avoir été recueilli par une famille si aimante. Il paraît d’ailleurs être un jeune homme formidable. »

    Et bourré de traumas, mais j’opine.

    — Malgré les apparences, c’est quelqu’un de très sensible.

    Je suis soulagé de ne pas avoir perçu l’énergie spectrale des deux gamins cet après-midi. Sawyer aurait eu du mal à s’en remettre si je lui avais annoncé qu’ils erraient encore dans le monde des vivants. J’aurais sans doute préféré lui mentir plutôt que de le laisser sombrer dans la culpabilité.

    — Il aime profiter de la vie et fait de son mieux pour rendre celle des autres meilleure.

    « La façon dont tu le décris est adorable. Est-ce ton petit ami ? »

    Assise sur le coffre au pied de mon lit, Thys se pince les lèvres, retenant difficilement un sourire espiègle quand je la saisit du regard.

    — Non.

    « Ah bon ? s’étonne-t-elle. Mais vous avez tout de même été intimes. Inutile de le nier, je l’ai deviné à la façon dont il te regarde. »

    Bah voyons !

    — Et il me regarde comment ?

    « Comme quelqu’un qui a apprécié ta nudité et apprécie encore plus l’idée de te revoir nu ! Donc, ce n’est peut-être pas ton petit ami, mais vous avez fait la chose. »

    Son indéfectible pudeur, alors qu’elle se montre si intrusive, est presque risible. Je secoue légèrement la tête.

    — Quand deux adultes célibataires sont consentants, il arrive qu’ils couchent ensemble. Oui.

    « Et, en général, quand deux personnes célibataires s’apprécient autant, elles se mettent en couple » rétorque-t-elle, visiblement satisfaite de m’avoir entraîné sur ce terrain.

    Je lève les yeux au plafond en ajustant mes draps propres sur mon lit.

    — Sawyer n’est pas plus attiré que moi par le monde des Bisounours.

    Elle pousse un soupir exaspéré.

    « Toi et ton satané sarcasme… En toute indiscrétion, avait-il vraiment une affaire sur laquelle il avait besoin de tes lumières ? Ou alors, vous êtes-vous éclipsés pour… tu sais quoi. »

    — T’avais qu’à nous suivre, puisque t’es si curieuse.

    « Au risque de tomber sur toi cul nu ? Non merci ! Ce serait une vision d’horreur dont je ne me remettrai jamais. »

    Un léger rire m’échappe devant son attitude dramatique. Thys sourit et reprend doucement, une de ses nattes entortillée autour de son index.

    « Je sais que tu ne crois plus au grand amour depuis ta rupture avec Welsley- »

    — Je n’y croyais déjà pas avant.

    « Il est peut-être là, le problème, souffle-t-elle avec une moue attristée. Tu as tant d’amour à offrir, Séra, et tu mérites aussi d’être chéri par une personne qui t’aimerait tout autant. Tu t’acharnes pourtant à garder à l’écart les hommes qui souhaitent sincèrement conquérir ton cœur. À mon avis, Sawyer est- »

    — Un ami, l’interromps-je une fois de plus. Que je connais mieux que toi, soit dit en passant. Alors ça ne sert à rien de vouloir jouer les entremetteuses. Même si j’étais ouvert aux relations suivies, ce ne serait pas le candidat idéal.

    « Et pourquoi donc ? »

    Je balance mes draps sales dans le panier à linge avec un soupir.

    — Écoute Thys, je t’adore. Tu le sais. J’aime le fait de pouvoir replonger dans ma culture natale avec toi, et discuter comme avant de temps en temps, mais il faut que tu cesses de remettre en cause mes choix de vie.

    « Je ne me le permets que parce que je souhaite ton bonheur. »

    — Oui, eh bien, ça m’agace plus qu’autre chose. D’autant plus qu’on en a déjà parlé de ton vivant. Je n’aspire plus aux relations romantiques, ce n’est pas un drame. Ce qui pourrait l’être, c’est que je pète une durite parce que t’es dans mon espace vital H24.

    Je vois bien que le sujet qui s’amorce lui déplaît, mais elle doit l’entendre. J’aurais dû l’aborder depuis plusieurs semaines, déjà. Je souffle un coup et m’assois au bout du lit, juste à côté d’elle. Son aura caresse subtilement la peau nue de mon bras.

    — Tu ne peux pas savoir comme c’est épuisant de devoir vous ignorer, toi et les autres, pour paraître normal aux yeux des gens. Je suis piégé en permanence entre deux réalités, alors j’ai besoin de tranquillité et de moments de solitude pour rester sain d’esprit. En particulier quand je suis chez moi.

    Sans doute embarrassée, et aussi un peu vexée, Améthyste détourne le regard vers ses ongles.

    « Bien entendu… Je ne me rendais pas compte que ma présence à vos côtés pouvait t’être pesante. »

    — Je sais que tu penses pas à mal, Thys. Mais oui, c’est parfois insupportable… En particulier quand tu t’acharnes à me dicter quoi faire. Qu’il s’agisse d’Akim ou d’autre chose.

    « Je comprends, je vais te laisser tranquille » annonce-t-elle en se levant.

    Je la retiens par le poignet.

    — Je ne te demandais pas de partir tout de suite, petit bout. Mais penses-y, d’accord ?

    « D’accord… »

    Saisissant ma main entre les siennes, elle m’accorde un faible sourire. Ses doigts fantomatiques sont tièdes et donnent l’impression d’être humides, mais j’apprécie leur contact.

    « Pour ce qui est de ta vie sentimentale, tu as tout à fait raison, elle ne concerne que toi. Tu as le droit de vouloir finir ta vie seul et aigri. »

    Elle me tient d’un regard joueur, l’air faussement innocent. Un nouveau rire m’échappe.

    — T’es une vraie peste, quand les choses n’avancent pas dans ton sens.

    « Je n’ai jamais prétendu être parfaite. »

    Notre attention se tourne simultanément vers la porte lorsque des coups délicats y sont frappés. Ma sœur et moi échangeons un regard.

    « Ah non, je reste ! Je ne ferai aucun commentaire, mais je veux savoir s’il se passe quelque chose d’important. »

    Ce ne serait pas ma cadette si elle n’était pas si butée. Je secoue la tête à cette idée tandis que je vais ouvrir à Akim. Déjà prêt à formuler ce qu’il vient m’annoncer, il reste en suspens quelques secondes avant d’articuler :

    — Rebonsoir, Séraphin. Navré de te déranger.

    — C’est rien. Qu’est-ce qui a ?

    — Eh bien…

    Son regard se perd par-dessus mon épaule et il se racle la gorge, semblant chercher ses mots. Me rappelant que je suis torse nu, j’attrape un t-shirt sur le crochet derrière la porte. Je l’enfile alors qu’Akim poursuit, les doigts crispés au bas de son haut de pyjama :

    — J’ai beaucoup réfléchi et, passer du temps avec la famille Haddison m’a remémoré combien les liens du sang sont puissants. Alors, bien que je sache ce que tu en penses j’aimerais vraiment retourner à NOLA pour Juneteenth. Je crois que j’ai besoin d’être entouré des miens, ne serait-ce que quelques jours. J’espère que tu comprends et que tu voudras bien m’accompagner.

    — D’accord. Essaie de me dire assez tôt quand tu souhaites partir, je m’arrangerai avec le travail.

    — Vraiment ? souffle-t-il, à première vue stupéfié.

    — Ce n’est pas la réponse que tu voulais ? ris-je doucement.

    — Si, bien sûr ! Je m’attendais juste… À ce que tu tentes de m’en dissuader.

    — Fort heureusement, on a dépassé ce stade. Je t’ai donné mon avis, et je t’ai dit que la décision te revenait. Je le pensais.

    — Merci.

    — Je te demande juste une chose en retour.

    Il fronce les sourcils, ses yeux bruns maintenant intrigués.

    — Laquelle ?

    — Ne communique à personne l’heure exacte de notre arrivée. Par pitié. Il me faudra une heure ou deux pour me poser tranquillement, après le trajet, et me préparer mentalement à… tous ces trucs de famille.

    Il est possible qu’une légère grimace m’échappe.

    — Pas de soucis, sourit-il.

    — Je suis sérieux. Je connais ma mère, elle va insister à mort et toi tu voudras pas lui mentir.

    — Je resterai vague sur les horaires, promis.

    Je tique toujours un peu quand il me lance une de ses promesses, pourtant j’acquiesce silencieusement.

    — Eh bien, je ne vais pas te retenir plus longtemps. Bonne nuit à toi.

    — À toi aussi.

    « C’est fantastique que tu acceptes de retourner à NOLA pour Juneteenth ! exulte Améthyste alors que je referme la porte. Tu sais que papa a rénové ton ancienne chambre en chambre d’amis. »

    — Tu me l’as déjà dit au moment des travaux.

    « Oui, mais je voulais juste dire que tu pourras passer ton séjour à la maison. Ce serait l’occasion de renouer avec- »

    — Je t’arrête tout de suite, craché-je, j’y vais pour Eliakim. Pas pour renouer quoique ce soit avec qui que ce soit.

    Améthyste ne reste pas longtemps abasourdie par ma réaction. Elle ne jure que par la famille, alors, évidemment, elle reprend ses mauvaises habitudes en me servant ses grands airs moralisateurs.

    « J’aimerais bien savoir pourquoi tu en veux tant à nos parents ! Tu as toujours été leur préféré, surtout celui de maman. Du moins, avant que tu décides de nous abandonner pour t’exiler au Texas. Tu as pu faire toutes les bêtises que tu voulais, sans jamais être inquiété. Parce que tu es un homme, et qu’aux hommes, on pardonne tout ! Alors que moi, j’avais sans cesse droit à des : « Reprends-toi, Améthyste, les jeunes filles bien élevées ne font pas ci », ou encore : « Une femme éduquée ne se comporte pas comme ça ». »

    Je lâche un rire amer, presque incrédule.

    — C’est ça, tes pires réprimandes ? Tu sais comment ils ont réagi quand je leur ai annoncé que j’aimais un garçon ?

    Son visage se ferme tandis qu’elle croise les bras. L’ignorance est un privilège, et Améthyste n’a vraiment aucune idée d’à quel point elle a été privilégiée. Je ne lui laisse même pas l’occasion de répondre.

    — Non, tu sais pas. Parce que t’étais leur petite princesse, trop précieuse et innocente pour qu’ils te laissent entrevoir la dépravation que j’osais ramener chez eux. Mais t’es adulte, maintenant, et puisque t’insistes toujours pour connaitre l’envers du décor, je vais te le montrer… J’avais que 17 ans, et le père que tu idolâtres tant m’a regardé droit dans les yeux en déclarant qu’il préférait avoir un fils vertueux mort, qu’un fils qui ne vit que pour être pédé.

    Améthyste hoquette d’effarement, mais je continue sans faiblir.

    — C’est à ce moment-là, que j’avais besoin que maman me défende bec et ongles. Elle ne l’a pas fait. Pas ce soir-là… Pas quand les élèves de ce putain de lycée privé, ou encore ses amis d’église, m’insultaient et me rabaissaient après mon coming-out. Jusqu’à aujourd’hui, c’est la même rengaine. C’est pas ce que je qualifierais d’amour inconditionnel, et je m’y suis résigné. Voilà, maintenant tu sais pourquoi j’ai décidé de me barrer de NOLA en tirant un trait sur notre si belle famille. Je t’assure que je ne m’en porte que mieux.

    Les éclats de voix excessifs n’étant pas ma signature, je n’ai pas eu un mot plus haut que l’autre. Améthyste est pourtant décontenancée par le poids de mes paroles. Ou peut-être est-ce l’effet des larmes qui s’amoncellent au coin de mes yeux.

    « Je… Je n’en avais aucune idée. Tu m’en vois sincèrement désolée, Séra. Je n’aurais jamais pensé… qu’ils puissent te traiter ainsi. Pourquoi ne jamais me l’avoir dit ? »

    — Tss… Au risque de ruiner l’estime que tu portes aux personnes qui comptent le plus pour toi ?

    « Oui ! Cela me révolte que tu aies préféré souffrir dans ton coin, uniquement pour me protéger. Cela en dit long sur ta bonté, mais j’en suis si triste. Tu n’aurais jamais dû tant endurer seul. »

    Je me mords la lèvre, les nerfs à vif, incapable de ne pas penser à Akim et à cet autre secret que je m’efforce de taire.

    Le regard brillant, Thys chasse tendrement les larmes silencieuses qui dévalent mes joues.

    « Dorénavant, je serai toujours de ton côté, Séraphin. »

  • Chapitre 25

    25 | 𝕁𝕠𝕪𝕖𝕦𝕩 𝕓𝕠𝕣𝕕𝕖𝕝

    11–17 minutes

    Affichant un sourire avenant à la taquinerie de Sawyer, Akim le remercie pour son service.

    Je le connais pourtant assez bien pour deviner son malaise face à tant de familiarité venant d’un parfait inconnu. Un flic, qui plus est. Le respect envers l’uniforme est cependant profondément ancré dans notre culture américaine. Et s’il y a bien un trait qui caractérise Akim, c’est sa politesse à toute épreuve. Peu importe ses griefs personnels, jamais il ne les exposera en public. Par contre, profiter de l’instant où Sawyer se laisse distraire par quelqu’un d’autre pour m’attirer à l’écart, ça, il n’hésite pas.

    — Qu’as-tu révélé d’autre à ton ami à mon sujet ? s’enquiert-il.

    Je hausse nonchalamment les épaules.

    — Des informations basiques, comme notre lien familial, ta profession et la raison de ton séjour au Texas. Mon aide ménagère n’était pas disponible quand je suis parti te chercher en Louisiane. C’est donc Sawyer qui s’est chargé de rendre la maison alcool free durant mon absence.

    — Je vois…

    — J’imagine que son attitude te déconcerte, mais il est amical avec tout le monde. C’est sa marque de fabrique. Et sa mère est sobre depuis plusieurs années, mais elle a aussi souffert de dépendance après une grave blessure en service. Alors il ne te jugera pas. Sa famille non plus, si tu choisis de mentionner ta situation.

    Akim hoche la tête, toujours un brin perplexe. Je reprends posément :

    — Ils nous proposeront de nous joindre à leur déjeuner, puisque j’ai l’habitude d’y aller. Mais si tu n’en as pas envie-

    — Séraphin ! Quelle belle surprise.

    Cette fois, c’est la matriarche de la famille qui nous interrompt. La petite dame nous rejoint tout sourire et me salue à son tour d’une accolade.

    — Bonjour, Minh, lancé-je en lui renvoyant sa chaleureuse énergie. Toujours aussi resplendissante.

    — Et toi aussi flatteur ! Qui est donc le beau jeune homme qui t’accompagne aujourd’hui ?

    —  Eliakim Día, mon beau-frère.

    Minh Haddison, étant la spontanéité incarnée, s’empresse de saisir la main tendue d’Akim.

    — C’est un plaisir de vous rencontrer, cher Eliakim. Est-ce votre première fois à la Grâce Éternelle ?

    — Oui, et je dois dire que c’est une bien charmante église.

    — Vous m’en voyez ravie ! Comment avez-vous trouvé le culte ?

    Le reste de la famille arrive à grands pas. Matthew, l’aîné de Sawyer, me serre la main avec un rire amusé.

    — Elle est partie pour taper la discute un bon quart d’heure. Alors, quoi de neuf, Séra ? Ça fait un bail.

    J’ouvre à peine la bouche que les deux petites terreurs de Matthew débarquent avec son épouse.

    — Bonjour Monsieur Séraphin !

    — Bonjour, les enfants. Imani, salué-je ensuite leur mère.

    — Hey, Séra ! Ça fait un moment qu’on ne t’a pas vu à Granbury, ça fait plaisir. Comment vas-tu ?

    Présentations, politesses et petites conversations s’enchaînent dans un joyeux bordel. John, le père de Sawyer, est le dernier à nous rejoindre, mais pas le moins bavard. Comme prédit, Minh et lui nous invitent à déjeuner chez eux. Je suis près de décliner quand Akim décrète :

    — Avec plaisir !

    — Génial ! On se retrouve à la maison, alors. En route, les Haddison !

    — On fait la course jusqu’à la voiture ! hurle la nièce de Sawyer.

    Elle détale sans attendre, provoquant les plaintes de son frère qui s’élance tout de même à sa suite. J’observe tout ce beau monde partager un rire amusé et répond au signe de main de Sawyer avant de revenir à Eliakim. Il les regarde aussi, pensivement.

    — Tu es sûr de vouloir aller chez eux ? l’interrogé-je alors que nous montons en voiture. Sawyer est peut-être le plus exubérant, mais les autres ne sont pas en reste non plus. C’est assez déstabilisant de se retrouver au centre de leurs attentions, et crois-moi, tu le seras.

    — J’ai cru le comprendre, oui, sourit-il. Mais j’apprécie grandement la dynamique de cette famille et leur mixité témoigne de leur ouverture d’esprit, ce qui me rassure un peu.

    — Cool… J’ai oublié de te dire, ils sont tous membres des forces de l’ordre.

    — Tu plaisantes ?

    Ses yeux s’ecarquillent de surprise. Je lâche un léger rire en démarrant.

    — Seulement à moitié. Les parents sont à la retraite et le frère de Sawyer a changé la donne en devenant prof d’histoire, mais sa femme est militaire.

    — Juste ciel…

    — Respire, Akim, le taquiné-je. Tout va bien se passer.

    Durant l’après-midi, les Haddison partagent naturellement leur histoire et leur diversité culturelle avec Akim. La mère de Sawyer est d’origine vietnamienne, son père est blanc, son frère issu de ce métissage et sa belle-soeur afro-américaine*.

    Natifs de Fort Worth, ils ont tous économisé pendant des années pour acheter une maison de campagne en périphérie de Granbury. Ils voulaient quelque chose de moderne et d’assez spacieux pour offrir à chaque couple son propre espace. Sawyer, quant à lui, a choisi de s’aménager un studio dans l’immense jardin de leur propriété, notamment à cause de son mode de vie débridé. Malgré leurs différences, il est évident que leur famille est soudée. Ces trois générations vivent paisiblement sous le même toit, depuis un peu plus de cinq ans.

    Tout comme moi, Akim a trouvé ça particulièrement admirable. Quand on expérimente la toxicité de parents comme les nôtres, un tel modèle de vie semble presque irréel. Mais les Haddison sont des gens bien ; accueillants, ouverts et d’une rare générosité. L’adoption de Sawyer, ou même l’ancienne addiction de Minh ne sont en rien des sujets tabous. Leur maison reste cependant dépourvue d’alcool, alors j’abandonne Akim sans inquiétude en acceptant volontiers l’invitation discrète de Sawyer à boire un coup dans son studio.

    — Tu te souviens de ça ? fanfarone-t-il en m’exhibant ma bouteille de Barbancourt sous le nez.

    Assis à son bar, je me laisse aller à un éclat de joie.

    — Une des rares merveilles de ce bas monde !

    — Je t’ai dit que j’avais ajouté ta tease à ma collection. Tout est sous clé, mais tu passes quand tu veux.

    — Merci, j’en ai bien besoin. Je pensais pas que ça me manquerait autant de boire un verre dès que l’envie me vient. Ni que l’envie me viendrait si souvent, d’ailleurs.

    — Tiens, c’est à peu près la réflexion que je me suis faite après avoir découvert le sexe.

    — Toi alors, pouffé-je doucement, tu serais plus Sawyer Haddison si tu ne ramenais pas tout au sexe.

    — À ce qu’il paraît, ricane-t-il.

    Sawyer nous sert deux verres de Barbancourt, avec une cuillerée de sucre roux et un zeste de citron. Il s’installe ensuite face à moi, et nous trinquons distraitement avant de commencer à discuter tout en sirotant notre breuvage.

    — Alors, comment ça va depuis la dernière fois ?

    Je soupire.

    — Je me sens sous pression, ces temps-ci.

    — À cause de ton beauf ?

    — Pas que lui. Y’a mes enquêtes en cours, je vais officiellement reprendre l’affaire Bellacruz, réouvrir six autres cas de disparition suspectes qui y sont peut-être liés et, comme si ça ne suffisait pas, l’avocat de la défense m’a assigné à comparaître au procès lié à ma dernière infiltration.

    — Merde, y’a de quoi être tendu.

    — Si je croyais aux fatalités, j’aurais juré que mon idée de me tourner vers la procureur chargée de cette affaire pour obtenir mon mandat m’a attiré le mauvais œil.

    — Mais ton témoignage devant les jurés a toujours été une possibilité.

    — Bien sûr. Je ne m’attendais juste pas à ce que l’injonction vienne de la partie adverse. On sait tous les deux pour quelle raison cette enflure veut m’appeler à la barre.

    — Mettre en doute ta moralité et tes méthodes.

    — Bingo… Pour couronner le tout, ma charmante mère s’est soudain souvenue de mon numéro. Elle a appelé ce matin.

    — Une mauvaise nouvelle de plus ?

    — Mh. Elle nous invite à NOLA ce Juneteenth. Par « nous », comprends Eliakim, et par « inviter » qu’elle insiste lourdement. J’ai préféré jouer cartes sur table en l’annonçant à Akim, mais je suis pas chaud.

    — Il a répondu quoi ?

    — Qu’il allait y réfléchir.

    Je suis d’avis qu’il ne devrait pas y retourner si tôt et je ne le lui ai pas caché. Je n’ai moi-même aucune envie d’y aller, mais je comprends qu’il ressente le besoin d’être entouré de sa famille. La décision finale lui revient.

    — Je vois… Berry m’a raconté son épisode de psychose. Il va mieux depuis ?

    — Ça dépend des jours, mais il est sobre depuis son arrivée au Texas et il met du sien pour faciliter notre cohabitation.

    — Cool. Mais s’il était sobre, qu’est-ce qui a causé son pétage de plomb ce soir-là ?

    — Sa prise de bec avec son père, l’anxiété liée au déménagement, notre énième dispute… C’était un bon petit cocktail. Son toubib a dit qu’un stress extrême après un sevrage trop brutal pouvait dans de rares cas causer ce genre de délires.

    — Wow ! J’en avais jamais entendu parler.

    — Moi non plus, raison pour laquelle je lui ai demandé de faire une prise de sang dès le lendemain, avant même de consulter son psy. Il a accepté sans discuter et les résultats ne mentent pas.

    — OK. Mais quand même, faut vraiment avoir la poisse pour se retrouver dans ce genre de situation.

    — M’en parle pas… Il s’est fait arrêter par erreur, hier. J’espère que les prières de bénédiction du jour l’auront lavé de sa malchance, parce que je tiendrai pas 4 mois de plus à ce rythme.

    Sawyer se redresse d’un coup sur son tabouret.

    — Attends, pause ! Il s’est passé quoi ?

    Je grogne de dépit.

    — On a dîné dans une pizzeria après sa réunion. Manque de bol, Akim correspondait à un signalement pour vol avec violence. Et tu sais comment on agit quand on est sûrs de tenir le bon gars. Le policier en charge l’a plaqué au sol et s’est agenouillé sur lui pour le menotter. Je me suis identifié, mais il voulait rien entendre. Akim a fait une crise de panique pendant qu’il était maintenu au sol. Je l’ai entendu dire qu’il arrivait plus à respirer. Ça m’a fait flipper, alors je suis intervenu de force.

    — Merde… Et il le vit comment, Akim ?

    Je soupire à nouveau.

    — Tu l’as vu par toi-même, il fait bonne figure. Grandir avec un père abusif l’a poussé à se forger une résilience de fer, mais c’était déjà bien assez dur pour lui en ce moment sans cet incident.

    — Oh, il fait aussi partie du club…

    — Mh, et son paternel a encore une grosse emprise psychologique sur lui. C’est pour ça que j’ai pas trop envie qu’il retourne en Louisiane.

    — Eh beh, tu connais plutôt bien ton beauf, finalement. C’est arrivé en trois semaines, ou bien… ?

    Il me fixe avec un sourire en coin, qui vire en éclat de rire quand je le toise.

    — Et toi, Haddison, qu’est-ce qui t’arrive en ce moment ?

    J’avais grand besoin de vider mon sac, Sawyer m’en a donné l’occasion. Mais quand il est aussi calme, c’est que quelque chose de grave le tracasse. Il retrouve son sérieux et m’accroche du regard.

    — J’attendais le bon moment pour t’en parler… J’aimerais que tu m’aides avec quelque chose.

    — Une enquête ?

    — Oui et non, l’enquête est ficelée.

    Je fronce des sourcils devant l’intensité de l’émotion que je sens naître chez lui.

    — J’ai récemment été appelé dans un immeuble et… les deux gosses… ils ont succombés à leurs blessures avant que j’arrive. C’était horrible de les voir comme ça, tout tuméfiés… J’ai essayé de, revenir assez loin en arrière pour intervenir à temps… quitte à y aller avant même de recevoir l’appel radio. J’ai essayé jusqu’à épuisement ! Mais j’ai pas pu…

    Malgré son explication confuse, je comprends qu’il a été envoyé sur un cas de maltraitance. Ayant lui-même été victime de ses parents biologiques avant son adoption, ce genre de situation est bien plus délicate pour lui. Sans plus y réfléchir, je contourne l’îlot central et l’attire dans mes bras en l’attrapant doucement par la nuque.

    — Tu n’as pas à te sentir coupable, Sawyer. Même avec un don comme le tien, tu ne pourras pas tous les sauver.

    Bien que son incroyable faculté de remonter dans le temps lui ait permis de sauver de nombreuses vies, elle se limite à quinze ou trente minutes. Quand la situation est déjà critique avant qu’il en soit informé, il n’y a pas grand-chose qu’il puisse faire pour en changer l’issue.

    Les bras serrés autour de moi, Sawyer renifle dans mon cou.

    — Ouais, je sais…

    Il se redresse ensuite et vocifère :

    — Ce qui me fout en rage, c’est que c’était un cas de maltraitance déjà connu des services sociaux ! Encore une fois, y’a un connard qui n’en avait rien à foutre.

    La réalité est bien plus complexe. Les agents des services sociaux sont souvent débordés, et les équipes en sous-effectif. Loin de moi l’idée de les disculper totalement de ce drame, mais le problème dépasse largement un seul individu. C’est tout un système qui est en cause. Sawyer en a parfaitement conscience, il est juste trop à cran pour l’admettre.

    — Les responsables sont inculpés, renifle-t-il, ils vont être traduits en justice. Je voudrais juste savoir… si ces pauvres gamins sont enfin en paix. Tu vois ? La simple idée qu’ils soient encore coincés dans ce monde pourri me fout la gerbe.

    — OK. Donne-moi l’adresse, j’irai sur les lieux.

    — Je veux t’accompagner. C’est à Benbrook, on peut y aller maintenant ?

    — Ça marche.

    Il descend du tabouret, prêt à quitter son studio.

    — Une minute. Avant ça, j’aurais besoin d’un bonbec pour me débarrasser de l’haleine aromatisée au rhum.

    — Ouais, juste ici, sers-toi.

    Quelques minutes plus tard, nous sommes de retour sur la grande terrasse de la maison principale. Sawyer va informer son père de notre départ et j’en fais de même avec Akim, qui s’avère en pleine conversation avec Matthew et sa femme. Les trois lèvent leurs regards vers moi.

    — Pardon de vous interrompre.

    — Qu’il y a-t-il ? s’inquiète Akim.

    Améthyste, debout à ses côtés, m’observe avec le même air en suspens.

    — Je vais juste accompagner Sawyer sur une scène de crime, histoire de voir si je peux l’aider. Je devrais être revenu dans moins de deux heures, mais, si tu préfères rentrer maintenant, je peux te déposer. C’est seulement à une quinzaine de minutes de Fort Worth.

    L’expression de Thys se relâche. De même que celle d’Akim, qui m’adresse un sourire de façade.

    — Oh, d’accord. Ne t’en fais pas pour moi, je suis en bonne compagnie. Tu peux prendre le temps nécessaire pour aider ton ami.

    — Sûr ?

    — Absolument.

    — OK. Merci.

    — De toute façon, si Eliakim souhaite rentrer avant votre retour, nous pourrons le ramener à Fort Worth, propose Imani.

    J’opine alors que son boute-en-train de beau-frère débarque dans mon dos.

    — On y va avec ta voiture ? Je conduis, si tu veux.

    Sawyer au volant de ma merveille ? Seulement dans ses rêves les plus fous. Un simple regard en biais suffit à le lui rappeler.

    Déjà en train de saisir les clés de sa Dodge, il ricane.

    — J’aurais essayé !

    Enroulant le bras autour de mon épaule, il me chuchote à l’oreille :

    — De toute façon, la tienne est peut-être plus grosse, mais la mienne a plus de jus.

    — Bon, on y va, éludé-je en le poussant vers la sortie.

    Sawyer se marre gentiment. Nous saluons ses parents et nous dirigeons à pas tranquilles vers la cour avant de la maison, où sont garées les voitures.

    — En parlant de jus, poursuit-il naturellement, ça te dit qu’on s’organise un plan dans les jours qui viennent ?

    La proposition est tentante. J’y réfléchis quelques secondes, avant que le rappel de tout ce qui se passe dans ma vie en ce moment me tire un soupire las.

    — Honnêtement, j’ai pas vraiment la tête aux plans cul. Je préfère rester focalisé sur Akim. Sa rémission, je veux dire.

    Il hausse indifféremment les épaules.

    — Ouais, normal. Je vais me rabattre sur mon cosplayeur, alors. Je t’en ai déjà parlé ?

    — Non et je suis sûr que tu vas y remédier, puisqu’on a trente bonnes minutes à tuer.

    — Un peu, mon neveu !

    ___

    Afro-américaine* : fait référence à une double origine, africaine et américaine, tandis que « Noir américain » englobe toutes les personnes noires des États-Unis, indépendamment d’une ascendance directe.