Étiquette : Prêtre

  • Chapitre 14

    14 | ℙ𝕖𝕥𝕚𝕥𝕖 𝕔𝕙𝕠𝕤𝕖 𝕗𝕣𝕒𝕘𝕚𝕝𝕖

    8–12 minutes

    𝕃a tarte aux noix de pécan de ce Starbucks est tout à fait succulente. Installé dans un coin tranquille, du côté de la baie vitrée donnant sur la rue et le lycée où se tient la réunion d’Akim, je déguste ma pâtisserie avec appétit.

    Ce doux mélange de crème fouettée et de sirop de maïs, trônant sur une tarte moelleuse aux noix croquantes, doit être ce qui se rapproche le plus du paradis sur Terre. Je pousse un soupir de plaisir en savourant ma bouchée, plus que soulagé de pouvoir déconnecter mon cerveau de mes tracas du moment.

    — Salut. Je peux m’asseoir ?

    Je rouvre les yeux, tombant sur le visage d’ange qui va de pair avec la voix suave du type debout à côté de ma table.

    Yeux bleus pénétrants. Lèvres fines, étirées en un sourire charmeur souligné par une fossette au menton… En bref, le grand blond qui attend patiemment ma réponse semble tout droit sorti d’une version texane d’une publicité pour un nouveau parfum Axe.

    J’ajouterais qu’il est un peu trop jeune et présente bien trop peu de mélanine par rapport au type d’homme qui m’attire habituellement, mais la vie nous envoie parfois ce dont on a besoin, et non ce que l’on veut.

    — La place est libre, indiqué-je en lui retournant un léger rictus.

    Mon invité ne se fait pas prier. Il s’installe face à moi, sans me lâcher des yeux une seconde, et minaude, son sourire en coin toujours fiché sur ses lèvres.

    — Avec un regard pareil, tu dois récolter autant d’âmes qu’une Faucheuse.

    — Prends garde, ricané-je sans plus y réfléchir. Je pourrais être tenté d’ajouter la tienne à ma liste.

    Un rire franc lui échappe.

    — Ne me menace pas de passer un bon moment, mon Séra.

    Le boute-en-train appelle une serveuse dans la foulée et commande lui aussi un désert.

    — Je voudrais la cuillère tout de suite, ma belle. Merci, ajoute-t-il avec un clin d’œil à l’attention de la rousse.

    Sawyer Haddison et sa tendance incorrigible à flirter avec tous ceux ou celles qui lui plaisent.

    — Désolé pour le retard, reprend-il en se tournant à nouveau vers moi.

    — Ce n’est pas comme si je n’y étais pas habitué, le taquiné-je.

    J’ai revêti ma casquette de flic pendant 12 ans. Sawyer a été mon bleu les deux dernières années, avant que je quitte le département de police pour intégrer les Texas Rangers. Ça fait 6 ans déjà, mais nous sommes restés en très bons termes et continuons à nous voir de temps à autre, quand nos emplois du temps le permettent. C’est devenu un excellent flic, quoiqu’un brin borderline. L’impatience est de loin le trait de caractère le plus marqué chez lui, ce qui ne risque pas de changer d’aussi tôt. Ça explique pourquoi il n’arrive jamais le premier aux rendez-vous. C’est aussi la raison pour laquelle il me pique ma bouffe si j’ai le malheur d’être servi avant lui.

    — Ça fait un bail qu’on s’est pas vu. Je t’ai manqué ?

    Effectivement, la dernière fois que nous avons passé du temps ensemble remonte au soir où j’ai débarqué chez lui à l’improviste, peu après la fin officielle de ma dernière mission. J’étais complètement paumé. C’est dans ce genre de situation que nous sommes le plus proche. Au fil du temps, Sawyer est devenu mon sas de décompression.

    Ceci dit, en temps normal, nous n’échangeons qu’à l’occasion. Ce qui nous convient parfaitement.

    Je le fixe sans rien verbaliser, alors qu’il éventre ma part de tarte avec la cuillère qu’on vient de lui ramener.

    — OK, ça valait le coup de demander, s’esclaffe-t-il face à mon absence de réponse. Dans un jour de vaine, j’aurais peut-être eu la joie de t’entendre me le dire.

    Son entrain parvient à m’arracher un nouveau sourire.

    — Merci encore d’avoir effacé toute trace d’alcool de chez moi pendant mon déplacement. Je n’aime pas demander de services à la dernière minute, mais étant pris par le temps, je n’avais pas d’autre choix.

    — T’inquiète, c’est rien. T’es toujours là quand j’ai besoin de toi, ça me fait plaisir de te renvoyer la pareille. Comment ça se passe avec ton beauf* ?

    Je soupire.

    — Pas terrible. On se parle pas beaucoup et il ne mange pas grand chose depuis que je l’ai récupéré. Le truc, c’est qu’il entame bientôt ses TIG* et, s’il ne retrouve pas une bonne condition physique, il risque de se blesser.

    — Oh, merde ! croasse-t-il bouche pleine, ses yeux céruléens grand ouverts d’inquiétude alors qu’il ne connaît pas Akim. Et son médecin, il en dit quoi ?

    — Que ça devrait aller. Il me préconise de lui laisser du temps pour s’adapter, sauf que…

    — C’est pas ta came à toi non plus de jouer de patience en attendant des résultats, s’amuse Sawyer, sans doute ravi de pouvoir me montrer à quel point il maîtrise mes rouages.

    — Y’a ça, et surtout le fait que je ne sois pas le plus tendre des hommes. J’ai pensé à embaucher une infirmière pour l’aider avec son traitement, mais le toubib dit que traiter Akim comme une personne malade ne fera que compliquer nos rapports. Du coup je vais être obligé de le surveiller, et ça sans lui montrer que je regarde constamment par-dessus son épaule.

    Heureusement, Améthyste sera là pour aider.

    — Je vois, souffle pensivement Sawyer. C’est chaud, surtout si vous pouvez pas vous piffrer. Mais, je crois que tu m’as jamais dit pourquoi. Il s’est passé quoi ?

    — Affaire complexe, éludé-je sans effort. Ta journée alors, raconte.

    — Oh, c’était la routine, mêlée à un zeste d’humour noir, ricane-t-il.

    Ce que j’apprécie chez Sawyer, en dehors de la légèreté rafraîchissante qu’il dégage, c’est son respect irréprochable pour ma vie privée. Il a ce flair d’enquêteur qui fait qu’il vise souvent juste. Il pourrait deviner ce qui s’est passé entre Akim et moi en deux ou trois questions ciblées, qu’importe que j’y réponde ou que mes expressions faciales le fassent à ma place. Mais bien qu’il affiche une personnalité assez intense au quotidien, il accepte sans mal de changer de sujet dès qu’il sent que je n’ai plus envie de m’épancher sur mes problèmes.

    Il me raconte alors sa dernière intervention de la journée, un appel saugrenu lors d’une rencontre d’amateurs de reconstructions historiques. Deux hommes noirs s’y sont apparemment incrustés sans y avoir été invités.

    — Tu les aurais vus ! Il étaient pieds nus, avec des vêtements déchirés, des traces de crasse et de grosses chaînes en pastoc autour du cou et du poignet. Ils ont mis le paquet, ces cons, rit-il en se redressant pour laisser la serveuse poser son dessert devant lui. Quand je me suis pointé, l’organisatrice était toute tremblante. Elle répétait en boucle combien ces indésirables les mettaient mal à l’aise, elle et ses invités. T’imagines bien que pour cette nana, oser souligner que l’esclavage fait partie intégrante de l’Histoire dont elle et ses potes sont si fières était on ne peut plus déplacé. Elle s’est défendue en m’assurant que ce n’est ce qu’elle souhait célébrer. Un vrai sketch, je te jure. Je me suis retenu de rire tout du long. Surtout que j’ai trouvé le sarcasme derrière le prank très bien pensé. Certaines personnes sont trop promptes à effacer les éléments dérangeants de l’histoire de notre grande et belle Amérique, comme s’ils n’avaient jamais existé, pour en glorifier seulement ceux qu’ils souhaitaient retenir. C’est aberrant.

    — Certaines personnes ? répeté-je, l’œil malicieux.

    — Ouais… Mes compatriotes Blancs. Voilà, je l’ai dit. T’es content ?

    — De ne plus avoir à gérer ce genre d’intervention débile ? raillé-je. Oh que oui.

    — C’est vrai que Monsieur préfère les gros dossiers !

    — Tout à fait.

    — Blague à part, tu te réhabitues à la vie civile ? Ça fait quoi, quatre mois que t’as bouclé ta mission.

    — Mh.

    — L’autre fois, chuchote-t-il en se penchant en avant pour plus de discrétion, tu m’as avoué que plus l’infiltration est longue, plus tu prends de temps à te retrouver. T’es quand même resté dans ce rôle de maton corrompu plus de huit mois. Et puis, y’a aussi ce qui s’est passé avec ce type…

    — Ouais, mais t’en fais pas pour moi. Ça va.

    Sawyer se calle à nouveau au fond de son siège et me toise, dubitatif.

    — T’oserais quand même pas mentir à ton ancien coéquipier, qui est aujourd’hui devenu ton meilleur ami ?

    — Qui a décrété qu’on est meilleurs amis ? l’interrogé-je, sourcils froncés.

    — T’en fais souvent, des soirées pyjama chez d’autres gens ?

    Ce n’est pas vraiment ainsi que je qualifierais les rares soirées qu’on passe ensemble. Il a toutefois raison sur un point : je le considère comme un ami. Un ami qui m’est très cher.

    — À la tienne, BFF* !

    Sawyer porte un toast enjoué à cette amitié. Je lève mon verre en riant de bon cœur et trinque avec lui.

    Je dois dire que j’admire sa détermination à plaisanter de tout, sans jamais vouloir se compliquer la vie. Vu la sombre enfance qu’il a eue, je comprends aisément sa devise : « Profiter du meilleur et enjamber le pire ».

    J’ignore combien de temps nous passons à rire et discuter avant qu’une vague de mouvements sur le trottoir du lycée n’attire mon attention. Après une petite minute, je distingue Akim aux côtés d’une femme. Comme Améthyste, elle le dépasse de quelques centimètres en taille. Faisant toutefois deux fois sa corpulence. Un regard, que j’identifie comme maternel, découle d’elle tandis qu’elle parle à Akim. Ce dernier hoche la tête en fixant son téléphone, visiblement nerveux.

    — La réunion est terminée, souligné-je à l’attention de Sawyer. Je n’ai pas vu le temps passer, merci d’être venu me tenir compagnie.

    — Avec plaisir. Voici donc ta terreur de beau-frère, observe-t-il en suivant mon regard. Vu sa faculté à te foutre en rogne ces cinq dernières années, je l’imaginais plus avec une aura de « connard charismatique » que de « petite chose fragile ».

    J’adresse une œillade maussade à Sawyer avant de revenir à Akim. Flottant dans son pull, jadis à sa taille, lèvre pincée comme s’il était sur le point de prendre une décision qui lui coûte, il suscite effectivement l’envie de le délester de la charge qui lui pèse dessus, plutôt que de le détester. Il relève la tête et je sursaute quand mon téléphone vibre sur la table. Je l’attrape pour constater qu’il s’agit d’un message venant de lui, pour m’annoncer qu’il m’attend sur le trottoir.

    — L’addition, s’il vous plaît, beugle Sawyer.

    D’abord tourné vers le comptoir, avec une main levée, il ajoute en se détournant vers moi.

    — Tu peux y aller, c’est moi qui régale.

    — Merci, je te le revaudrai, déclaré-je en me levant.

    — Oh, c’est rien. Un câlin et on est quitte.

    Il se lève à son tour, les bras grands ouverts.

    — Haddison…

    — Quoi ? Allez, je le mérite ! Tu sais que je le mérite.

    Je pousse un soupir, mais ne peux résister ni à son sourire ni à l’entrain qui brille dans ses yeux. Je m’avance alors et le gratifie d’une accolade. Le sale gosse en profite pour me plaquer une bise sur la pommette, malgré le trillions de fois où je lui ai répété de s’abstenir de ces démonstrations d’affection.

    — Je t’ai eu ! se réjouit-il, les yeux pétillants à présent de malice.

    Je bougonne.

    — T’es chiant, sérieux.

    — Je dirais plutôt adorable. Mais c’est qu’une question de point de vue ! À bientôt, mon Séra, me salue-t-il avec un clin d’œil.

    J’opine pour toute réponse, prends une grande inspiration, et me dirige lentement vers la porte du Starbucks.

    ___

    Beauf : contraction de « beau-frère »

    TIG (Travaux d’intérêt général) : sanction pénale qui consiste à travailler de façon non rémunérée au profit d’un organisme habilité pendant une durée d’heures définie lors de la condamnation.

    BFF : se traduit par « Meilleur ami pour toujours » (Best Friend Forever).

  • Chapitre 13

    13 | ℙ𝕣𝕠𝕞𝕖𝕤𝕤𝕖 à 𝕥𝕖𝕟𝕚𝕣

    7–10 minutes

    𝕌n calme relatif a regagné la maison après le départ fracassant de Nehemiah.

    Eliakim et moi avons petit déjeuné ensemble, comme convenu, toutefois accompagnés d’un silence de mort. Ce dernier nous a suivi jusqu’à mon pick-up, puis tout le long du trajet menant au centre médical du Docteur Huang. Seules les interventions ponctuelles d’Améthyste, qui s’émerveille de découvrir les singularités du paysage texan, m’ont amené un vent de bonne humeur au milieu de la tension ambiante.

    — Merci de votre sollicitude, Docteur Huang.

    Mon attention se détourne instantanément de mon écran d’ordinateur. J’avise le spécialiste et son patient, qui échangent une poignée de main cordiale en sortant de la salle de consultation sous le regard satisfait d’Améthyste.

    — Je vous en prie, Eliakim. Prenez le temps de réfléchir à ce dont nous avons discuté et n’hésitez à me contacter dès que vous en ressentirez le besoin.

    — J’y penserai, assure Akim avec un frêle sourire qui disparaît en quelques secondes.

    Il m’adresse ensuite un bref regard et se dirige vers le bureau de la secrétaire médicale, juxtaposé à l’entrée de la salle d’attente où je viens de poireauter plus d’une heure. Ceci dit, entre brûler du carburant pour refroidir la chaleur écrasante de l’habitacle de mon RAM et continuer à bosser sur l’affaire de Nehemiah dans le confort du centre médical, le choix a vite été fait.

    Je termine de ranger mon PC portable dans mon sac quand le Docteur Huang arrive à ma hauteur.

    — Rebonjour, Monsieur Beauchamp. J’aimerais m’entretenir avec vous un instant, si vous le permettez.

    — Bien sûr, acquiescé-je en me levant.

    Un sourire avenant adoucit les traits du quinquagénaire. Comme beaucoup d’autres, il doit lever la tête pour me regarder. Mais malgré sa stature modeste et ses deux têtes de moins, le Docteur Huang dégage une autorité tranquille. Ses yeux en amande suivent mon mouvement, trahissant à la fois une attention aiguisée et une profonde bienveillance. Je sais par ailleurs, pour avoir collaboré avec lui avec plusieurs victimes, qu’il pèse chacun de ses mots avant de les prononcer.

    Glissant les mains dans les poches de sa blouse blanche immaculée, ajustée par-dessus des vêtements eux aussi impeccables, il commence :

    — Comme vous devez l’imaginer, votre beau-frère et moi avons longuement discuté. Malgré une certaine réticence au début, il a été très réceptif et notre échange s’est avéré positif.

    — C’est une bonne chose.

    — Tout à fait. J’ai néanmoins estimé important de venir à vous pour mettre en lumière certains points, dans le strict intérêt de mon patient et en respectant le secret professionnel. Cela va sans dire.

    J’opine, l’incitant à continuer tout en occultant l’arrivée d’une Améthyste curieuse à nos côtés.

    — Bien, reprend le psychiatre, les mains prêtes à accompagner son discours. À l’instar de la majorité des personnes qui se retrouvent dans sa situation, Eliakim est conscient des risques médicaux liés à son addiction. Essayer de l’effrayer ou de le culpabiliser a très peu de chance de porter ses fruits. J’ai senti en lui une réelle volonté de s’en sortir, mais aussi la présence de doutes qui alimentent ses craintes. Il dit par exemple avoir du mal à s’ajuster à son nouvel environnement. Bien que cela soit encore normal à ce stade, cette partie de son mal être ne s’estompera que s’il ressent que vous croyez en lui. En sa capacité à vaincre son addiction.

    Je me retiens de soupirer en levant les yeux à l’idée que ce couillon ose se plaindre de moi.

    — Je n’aurais pas accepté de m’impliquer dans sa réinsertion si ce n’était pas le cas, souligné-je, un brin agacé.

    — Très bien. Seulement, votre implication factuelle ne suffira pas. Vous devrez montrer votre accessibilité émotionnelle. Plus important encore, faire preuve de patience et vous adapter à son rythme autant que faire se peut.

    Mais bien sûr…

    « Sans vouloir te titiller, c’est un peu ce que j’essaie de te dire depuis le début, renchérit Thys. Le Docteur Huang a beaucoup plus de tact que moi, je te l’accorde. »

    Je lui lance une brève œillade.

    Si je devais passer à tous les caprices d’Eliakim, j’aurais dû accepter qu’il se défile pour ce rendez-vous et je ne serais pas là à écouter ces conneries. 

    Constatant sans doute que son conseil bute contre mon opinion personnelle, le toubib poursuit d’un air compatissant.

    — J’ai pleine conscience que vos rapports ne sont pas des plus cordiaux. Mais brusquer Monsieur Día dans son parcours vers la sobriété risque de s’avérer contre-productif.

    Je me pince les lèvres alors qu’Améthyste hoche la tête avec approbation.

    — En toute honnêteté, Doc, j’ignore si je serais en mesure de lui apporter ce genre de soutien. Il l’obtiendra peut-être de son parrain, une fois qu’il aura commencé les réunions. Je pourrais aussi lui trouver une infirmière qui le chouchoutera et s’assurera qu’il prend bien ses médocs. Ça, c’est dans mes cordes. La disponibilité émotionnelle, beaucoup moins.

    — Je l’entend, Monsieur Beauchamp. Notez toutefois que votre beau-frère semble tout à fait capable de gérer sa transition médicamenteuse. Ce dont il a besoin, en dehors d’un traitement et de stabilité, c’est que l’on croit en lui afin que ses progrès se concrétisent sur le long terme. Vous avez déjà pris une initiative admirable en l’accueillant chez vous. Cela implique cependant que vous êtes sa seule famille au Texas. Le traiter comme une personne diminuée risque de le déstabiliser davantage, en plus de creuser le fossé d’incompréhension qui se dresse entre vous.

    « En d’autres termes : Eli a besoin que tu sois bienveillant à son égard, même s’il refuse de l’admettre. »

    « Je conçois que ce soit difficile pour toi vu votre passif, dont je n’ai aucune idée puisqu’aucun d’entre vous n’a jamais voulu me confier ce qui a causé une inimitié si féroce… Mais si tu veux vraiment qu’Eli retrouve sa lumière, tu as une promesse à tenir. »

    Je ronge péniblement mon frein.

    Une fois de plus, Akim se retrouve dans le rôle de la victime dépassée par la situation.

    Une fois de plus, je suis celui qui peut aller se faire foutre avec ses sentiments pourvu que mon putain de sacrifice le sorte de sa merde.

    Je prends une profonde inspiration pour éviter que ma tension monte en flèche.

    — OK, je garde tout ça en mémoire. Autre chose ? m’efforcé-je d’ajouter en feignant un calme plat, avant de regarder l’heure sur ma montre.

    — Pas dans l’immédiat, non. Sans doute êtes-vous comme moi-même pris par le temps, badine le toubib. Vous avez mes coordonnées, Monsieur Beauchamp. N’hésitez pas à prendre rendez-vous, à l’occasion, afin que nous puissions discuter plus amplement de votre positionnement.

    — Mh-mh… Bonne journée, Docteur Huang.

    Nous échangeons un poignée de main cordiale, puis je me dirige nonchalamment vers la sortie.

    « Ton « Mh-mh » se traduit par : « Attends toujours ». Je me trompe ? » lance ma sœur pendant que le médecin salue Akim une dernière fois.

    Je la regarde en biais pour seule réponse.

    Une fois que son mari a récupéré son ordonnance, nous empruntons l’ascenseur pour quitter le centre. La chaleur extérieure nous frappe de plein fouet à l’ouverture des portes automatiques. Akim soupire et attrape son t-shirt pour s’aérer alors que nous progressons sur le grand parking.

    — Ai-je le droit de sortir seul ? lâche-t-il soudain lorsque nous arrivons aux abords de mon pick-up.

    Je fronce légèrement des sourcils, assez médusé par son interrogation.

    — Bien sûr que oui, finis-je par répondre en déverrouillant les portières. Je ne te retiens pas captif, à ce que je sache.

    — Ce n’est pas l’impression que j’ai.

    Sur ça, il s’installe dans le véhicule armé de son air renfrogné habituel.

    Évidemment, son épouse s’empresse de défendre son attitude exécrable.

    « Ne le prends pas au sérieux, Séra. Il est juste encore grognon par rapport à hier soir, cela lui passera. »

    Un soupir m’échappe. Je n’en pense pas moins et choisis toutefois de ne pas réagir à la provocation. Grimpant à mon tour à bord, je poursuis aussi calmement que possible :

    — Je veux juste que tu me notifies de tes déplacements et que tu respectes le couvre-feu établi à 20h tapantes.

    Il acquiesce à peine.

    En plus de ma sœur, j’ai les ressources nécessaires pour le pister à la minute près. Où qu’il soit. J’aimerai cependant m’assurer de pouvoir placer un minimum de certitude en ce qu’il me dira.

    — Tu souhaites te rendre quelque part ? m’enquiers-je, essayant d’être le plus diplomate possible.

    — Pour l’instant, uniquement au centre commercial.

    Sans doute pour récupérer ses médicaments. J’ai peu d’inquiétude à avoir quant à un dérapage, puisqu’Améthyste sera avec lui et viendra me trouver à la moindre alerte.

    — OK. Je peux t’y déposer.

    « Le médecin l’encourage à découvrir la ville et trouver des lieux où il se sent apaisé, m’informe Thys. Il y a-t-il un endroit qui te vienne en tête ? »

    Après quelques minutes de réflexion, où je suis un peu distrait par le retour de la pléiade de tics nerveux émanant d’Akim, je réponds à haute voix à son attention.

    — Si jamais il te prend l’envie de t’aérer l’esprit, y’a de nombreux espaces verts en ville, proposé-je en l’observant se ronger la peau de l’index du coin de l’œil. Candleridge Park est de loin le moins fréquenté. T’y croisera quelques familles qui viennent pique-niquer autour de l’étang, mais c’est plutôt calme et y’a des sentiers pour la marche.

    — J’en prends note.

    Son ton, sa posture fermée et sa façon de tourner son attention vers le paysage urbain sont assez évocateurs. Notre conversation s’arrête donc là.

    Nous aurions pourtant tant de choses à évoquer, si seulement nous n’éprouvions pas tant de réticences à échanger. Qu’il s’agisse de mots, ou même de simples regards.

  • Chapitre 12

    12 | 𝕍𝕒𝕘𝕦𝕖 𝕕𝕖 𝕗𝕦𝕣𝕖𝕦𝕣

    9–13 minutes

    ℙenché devant le miroir de la salle d’eau, je termine de rincer mon visage, puis y étale méticuleusement de la mousse avant de commencer à me raser.

    Mon regard distrait suit mes gestes mécaniques.

    Toute mon attention devrait se porter sur la lame qui racle ma peau, et non sur la journée à venir. Pourtant, ma nouvelle implication dans la vie de ce satané Eliakim Día occupe malgré moi toutes mes pensées.

    « ¡ Ay ay ay, qué vista más hermosa !* »

    Déconcentré, je m’entaille légèrement la joue lorsque cette voix joviale s’élève dans mon dos.

    — Nehemiah, soufflé-je en avisant le reflet de son visage rieur via la glace. On a établi des limites à ne pas franchir.

    « Roh, ça va… râle la fantôme en levant les yeux au ciel, bras croisés sur son buste. J’arrive à te pister parce que je connais l’énergie que tu dégages, mais je peux pas deviner où t’es ni ce que tu fais quand je débarque. »

    — J’en ai tout à fait conscience. Ça ne t’empêche pas d’afficher un tant soit peu de pudeur dans ce genre de situation.

    J’éponge brièvement ma coupure tandis que, en dépit de mon air sévère, Nehemiah explose de rire.

    « Alors là ! Si tu t’attends à ce que je ferme les yeux à chaque fois que je te tombe dessus à poil, tu peux oublier. Je suis peut-être plus faite de chaire et de sang, mais me priverais jamais de mater un beau cul et le tien est de compétition ! »

    Poussant un soupir blasé, je tends le bras et attrape une serviette avec laquelle j’entoure mes hanches pour couvrir ma nudité.

    « Bon, d’accord ! finit-elle par céder sous l’insistance de mon regard peu amène, qui pèse sur elle via le miroir. Je peux attendre que tu finisses de te pouponner. Je crois avoir senti la présence de ta sœur dans la pièce d’à côté. On dirait que je vais devoir me contenter d’elle comme distraction le temps que tu te rendes présentable. »

    À peine ai-je le temps d’ouvrir la bouche, elle se détourne et traverse le mur menant à la chambre d’ami.

    — Bon sang, Nehe…

    Compte tenu de sa personnalité intrusive, je sais pertinemment que les choses risquent de mal tourner si elle reste trop longtemps avec Améthyste. Je me dépêche alors de débarbouiller ma barbe de cette foutue mousse à raser et enfile mes vêtements à la va-vite.

    Mes pieds nus dérapent sur le parquet quand je sors de la salle de bain, dans la précipitation la plus totale. Je me stabilise sans mal, mais reste figé sur place. Ce à quoi je m’attendais le moins au monde à l’instant présent, c’est tomber nez-à-nez avec Akim.

    La surprise l’immobilise aussi quelques secondes où il me dévisage. D’abord pris de court, puis de son air renfrogné usuel.

    Notre échange de cette nuit peut-être encore coincé en travers de la gorge, il adopte instinctivement une posture fermée.

    Debout au côté d’Améthyste, non loin d’Eliakim et de la porte qu’il vient tout juste de franchir, Nehemiah profite du lourd silence planant dans le couloir pour prendre la parole.

    « C’était donc ça ton urgence familiale… Ta frangine vient de faire les présentations alors, promis, je vais pas te refaire une scène. J’avais pas capté que tu partais sauver ton beau-frère. Vu sa mine de chien battu avant que tu le fasse passer en mode défense, je te pardonne de me laisser tomber un moment. D’ailleurs, je t’aurais accompagné si tu m’avais dit que les produits de la Louisiane faisaient autant saliver ! Je connaissais déjà le modèle caramel chaud, je découvre le chocolat noir craquant et, pour tout dire, je me demande quel goût il a quand il est en pleine forme et qu’il fond dans la bouche.

    Elle avise Améthyste, l’air taquin et un doigt aguicheur entre les lèvres.

    Peu coutumière, ni même guère friande, de ce genre d’humour, Thys s’en offusque sur le champ.

    « Tu parles de mon mari, je te rappelle ! »

    Sa réaction outragée ne fait que titiller le côté provocateur qui anime Nehemiah. Cette dernière ricane exagérément, avant de répondre :

    « Je sais bien, ma chérie. Mais j’en ai connu beaucoup, des maris, et c’étaient jamais les miens. »

    « Vois où ça t’as conduite ! »

    Putain, Améthyste, t’as fais exactement ce que je craignais…

    Les yeux de Nehemiah s’écarquillent. Sans surprise, son faciès joueur s’assombrit d’un coup.

    « Je suis pas morte parce que je baisais des maris infidèles, Miss Perfection. Je suis morte parce qu’on m’a enlevée, vendue, battue et violée si sauvagement que je me suis vidée de mon sang par tous les orifices possible ! »

    Sa colère fulgurante englouti la pièce. Mes poils se hérissent sur mon épiderme, réaction caractéristique en présence d’un esprit en pétard.

    « Alors tu ferais mieux d’apprendre à la fermer quand tu sais foutrement rien de ce que t’avances ! »

    Paraissant lui aussi ressentir la vague de fureur de Nehemiah, Eliakim frissonne. Les lumières du plafond se mettent à clignoter frénétiquement, ce qui attire son attention, et l’une d’entre elle explose soudain. Nous avons tous deux le réflexe salvateur de protéger nos visages entre nos bras.

    Lorsque Akim et moi relevons nos têtes, Nehe a disparu.

    — Bon sang ! Que vient-il de se passer ? halète mon colocataire d’infortune.

    — Ma baraque est hantée, lancé-je laconiquement malgré la lueur de panique dans ses prunelles. Tu finiras par t’y habituer. Je vais m’occuper de nettoyer les éclats de verre, on petit déjeune dans 15 minutes.

    Il fronce des sourcils, se demandant surement dans un premier temps si mon histoire de fantômes n’est qu’une blague de mauvais goût. Puis, décidant de simplement d’ignorer cette remarque, il fini par grogner :

    — Je n’ai pas faim.

    — Je m’en fiche. En plus des modalités légales de ta réhabilitation, je t’ai remis les règles à respecter sous ce toit. Je te demande même pas de m’adresser la parole si t’en as pas envie. En revanche, j’attends de toi que tu t’alignes aux règles que je viens d’évoquer. On se retrouve donc à table, dans 15 minutes.

    Akim me sert une tronche encore plus hargneuse. Mais, au risque de me répéter, je m’en fiche éperdument. Y’en a une autre à qui je dois adresser deux mots pour remettre les choses en perspective.

    Comme à chaque fois que Nehemiah se volatilise avec force et fracas, je me dirige vers le débarras pour récupérer pelle et balai. Bien qu’elle affiche encore une moue bougonne, Améthyste sait que nous devons discuter. Elle consent donc à me suivre et laisser Eliakim retourner bouder seul dans sa chambre.

    Une fois dans l’autre pièce, je tire sur la chaînette pour éclairer l’endroit. Dès que la porte se referme derrière Thys, je me retourne et embraye :

    — Tu te sens mieux maintenant ?

    Le désarroi danse dans ses iris limpides.

    « Je suis navrée, je… je ne savais pas qu’elle- »

    — Qu’est-ce qui t’a échappé quand je t’ai informé qu’elle a eu une fin affreuse ?

    « Comment voulais tu que j’imagine un scénario aussi terrible ? » se défend-elle à juste titre.

    Son air sincèrement désolé me pousse à redescendre d’un cran.

    — Tu ne pouvais pas, je te l’accorde. Mais contrairement à ce que tu sembles penser, le mode de vie de cette petite n’y est pour rien dans ce qui lui est arrivé. Elle sortait de l’université où elle suivait son cursus de NTC le soir où elle a été kidnappée. Ses ravisseurs font sans aucun doute partie d’un réseau de trafiquants d’êtres humains. Ils l’ont vendue au plus offrant et la suite, tu la connais.

    « Est-ce toi qui a découvert son corps ? » s’enquiert ma sœur, après une courte hésitation.

    Je m’adosse à une étagère en soupirant.

    — Négatif. Nehemiah ne m’a toutefois pas épargné la vision détaillée de l’agression et de son agonie lors d’une de ses premières crises de nerfs.

    La barbarie dont elle a été victime, ses hurlements déchirants, aussi bien que toute la détresse qu’elle a pu ressentir s’agglutinent dorénavant aux horreurs qui nourrissent mes cauchemars.

    — En vérité, je n’ai pas encore réussi à retrouver sa dépouille. Et, merde, Dieu seul sait combien ça me ronge. Mais depuis quatre mois que je suis dessus non-stop, j’ai découvert très peu d’indices et encore moins de pistes. Nehe a beau m’avoir aiguillé en me montrant pas mal de choses, elle ne sait rien de l’endroit où elle a été emmenée avant d’être agressée, étant donné qu’elle avait les yeux bandés… Elle n’a pas non plus le moindre souvenir des évènements survenus durant les heures qui ont suivi sa mort.

    « Mince. »

    — C’est assez commun après un traumatisme aussi violent. Le pire pour elle, ça reste quand même de voir ses parents dépérir. Jusqu’à présent, les autorités ignorent ce qui lui est vraiment arrivé. Elle est juste portée disparue et ils estiment qu’elle a pu simplement tout plaquer sans en avertir ses proches. Je suis encore dans la phase où je rassemble assez de preuves tangibles qui puisse attester du contraire.

    « Seigneur, que de malheur. Je suis d’autant plus navrée d’avoir réagit de façon aussi virulente à son égard. »

    — Tu lui diras ça quand tu la reverras.

    « Je n’y manquerai pas, assure ma cadette avant de reprendre. Dis, Séra, je ne voudrais pas me montrer indiscrète, mais cela me turlupine. Nehemiah était-elle jadis un homme ? »

    — Mh, elle l’assumait pleinement et croquait la vie à pleines dents. Un peu trop au goût de certains. Ça explique en partie qu’aucun agent n’accorde de crédit à sa disparition soudaine.

    La majorité de mes collègues sont pourtant capables de retourner ciel et terre pour retrouver une petite blonde innocente, même s’ils n’ont que l’ombre d’un doute concernant la situation. Mais, jusqu’ici, personne au bureau des Ranger ne semble s’inquiéter du sort d’une jeune trans d’origine nicaraguayenne.

    Améthyste m’adresse un sourire compatissant.

    « Tu as toujours eu le cœur sensible face à l’injustice. J’espère que tu pourras poursuivre ton investigation malgré la présence d’Eli et que tu élucideras enfin le meurtre de cette malheureuse. »

    — Je l’espère aussi.

    Comme j’espérais, du plus profond de mon cœur, épingler le connard qui a ôté la vie à ma petite sœur il y a de ça deux ans.

    Toutes mes enquêtes ne se déroulent malheureusement pas comme je le souhaiterais.

    « Séra… »

    La voix timide de ma sœur me sors de mes sombres pensées.

    Oui ?

    Nos yeux perçants s’accrochent, avec la douceur d’antan.

    « Je conçois que cette cohabitation soit tout aussi inattendue et délicate pour toi qu’elle l’est pour Eliakim. Je m’excuse sincèrement de t’avoir autant sermonné depuis mon retour inopiné dans ta vie, mais il est si… perdu ! Je me fais un sang d’encre pour lui, à chaque seconde qui s’écoule, et je souhaite vraiment qu’il puisse prendre ce nouveau départ dans les meilleures conditions. »

    — Je comprends, marmonné-je. Lui et moi, on est juste… trop différents. Mais tu as raison, il a besoin de mon aide. Alors je vais prendre sur moi et redoubler d’efforts pour aplanir les angles.

    « Merci, grand frère. Allez, viens. » lance-t-elle en m’attirant dans ses bras.

    Un rire étonné m’échappe.

    — C’est la récompense à ma promesse de bonne conduite ?

    « Cesse donc de tout analyser, Ranger Beauchamp ! rit-elle en retour. J’ai juste envie de te faire un câlin et je suis sûre qu’à toi aussi, ça te manque. »

    — Tes câlins forcés ? m’esclafé-je avant de reprendre sous son regard faussement blasé. Non, c’est vrai, ils me manquent… Tu me manques, Thys.

    « Je sais, soupire-t-elle en se blottissant contre mon buste. Et il faut que tu saches que si je ne me suis pas montrée à toi ces deux dernières années, c’est parce que je craignais que ma présence dans le monde des vivants te contrarie. Je craignais qu’au fond de toi, tu penses que je ne suis pas passée de l’autre côté car l’auteur de ma mort reste un mystère. Mais si je suis encore là, c’est pour Eliakim. Je ne voulais pas que tu t’entêtes à me convaincre de l’abandonner lorsque je t’aurais avoué cette vérité. Alors, j’ai égoïstement choisi de me cacher de toi. Mais tu peux être sûr que je n’ai jamais cessé de m’inquiéter de ton bien-être. »

    La joue callée contre sa tête, j’opine et resserre mon étreinte.

    Je n’ai aucun mal à comprendre son raisonnement, puisque c’est exactement la façon dont j’aurais réagit.

    Améthyste et moi sommes tous deux butés comme des ânes, alors savoir qu’elle restait sur terre à cause de cette enflure n’aurait fait que créer de regrettables tensions entre nous.

    — Merci de me l’avoir dit, petit soleil.

    « Merci d’avoir répondu à mon cri de détresse. »

    ___

    Traduction « ¡ Ay ay ay, qué vista más hermosa ! » : Ouh lala, quelle belle vue !

  • Chapitre 11

    11 | Œ𝕚𝕝 𝕔𝕠𝕞𝕡𝕝𝕒𝕚𝕤𝕒𝕟𝕥

    5–8 minutes

    𝕄on élan s’arrête net.

    Je reste assis sur mon matelas, les yeux plissés.

    — Il est encore au lit ?

    « Oui », opine-t-elle, les mains croisées sur son ventre, mais agitées tant elle est soucieuse.

    — Endormi ?

    « Oui ! »

    — Alors où est l’urgence ? grogné-je, mécontent d’être sollicité pour si peu.

    « Je viens de te le dire ! Il est plongé dans un de ses cauchemars récurrents. Mon cœur s’émiette d’autant plus à l’observer souffrir de la sorte en me sachant dans l’incapacité de le soulager. Mais tu le peux ! Alors, s’il te plait, Séra, va le réveiller. »

    Rongeant mon frein, je me lève mollement, pas vraiment pressé darriver à la chambre dami.

    Une fois devant, je toque à la porte close. Ce qui émule limpatience de Thys.

    « Il dort, Séra. Ouvre ! »

    Je mexécute en retenant un soupir. Mon regard tombe directement sur son mari, allongé dans le grand lit installé à l’angle des murs.

    Selon mon aide à domicile, leur couleur mocaccino se marie parfaitement avec les draps perle dans lesquels Akim est emmitouflé. Cest toutefois sa peau, luisante de sueur sous les rayons de lune filtrant à travers les rideaux de la fenêtre, qui capte malgré moi mon attention.

    Je ravale un grondement malvenu, agacé de constater à quel point même dans cet état, il parvient à jouer avec mon esprit.

    — Eliakim ? l’appelé-je d’un ton ferme, sans bouger de l’encadrement.

    Plongé dans un sommeil tourmenté, il continue de gesticuler, marmonner et geindre tout azimut.

    « Mais enfin, ne sois pas si rustre ! Tu es censé le réveiller en le rassurant, pas en lui hurlant dessus depuis la porte. »

    Et puis quoi encore…

    Je jette à ma sœur une œillade en coin et reprends deux tons plus fort :

    — Akim ! Réveille-toi.

    Le tour est joué. Le dormeur se redresse en sursaut.

    « Lhabitude de nen faire quà ta tête te colle vraiment à la peau ! » peste Améthyste avant d’accourir vers lui.

    Glissant les mains dans les poches de mon short, je roule des yeux alors que Thys s’installe auprès de son mec. Je suis sûr qu’elle le bercerait comme un gosse si elle en avait la possibilité. À la place, elle lui susurre des mots réconfortants alors qu’il y a très peu de chance qu’il les perçoivent ; eux ou sa présence. Mais à le voir haleter, le T-shirt trempé, les yeux complètement exorbités et l’air hagard, je conçois parfaitement l’élan protecteur d’Améthyste.

    — Ça va ? m’enquiers-je d’une voix neutre une fois Akim à peu près calmé.

    Il lève brusquement la tête, ne semblant se rendre compte de ma présence qu’à cet instant, et fronce ses sourcils en bougonnant :

    — J’ai l’air d’aller comment ?

    — En toute honnêteté ? On dirait un zombi tout droit sorti de la série Walking Dead. Tu veux que je te ramène une bouteille d’eau, ou tu préfères de la chair fraîche ?

    Contre toute attente, Akim pouffe d’un léger rire avant de répondre posément :

    — L’eau fera l’affaire.

    J’opine, sans rien ajouter, et traverse le salon pour aller lui chercher une bouteille au frigo de la cuisine. Quand je reviens dans la modeste chambre qu’il occupe temporairement, Thys n’a pas bougé d’un pouce. Assise en demi tailleur derrière Eliakim, elle le cajole vainement et m’adresse un sourire reconnaissant lorsque je lui tends l’eau.

    — Merci, souffle-t-il, encore un peu troublé par sa terreur nocturne. Pourrais-tu juste… te couvrir un peu plus décemment en ma présence ?

    Mh, finalement, son problème est tout autre.

    Tandis qu’il ouvre sa bouteille, le visage détourné de ma charmante personne, je baisse les yeux vers mon buste dénudé et réplique, l’air faussement navré.

    — Oh ? Oui, bien sûr. Je prévois d’ailleurs de m’acheter une longue toge aujourd’hui, histoire de m’assurer de ne plus porter une tenue qui te mette mal à l’aise quand je déambule chez moi.

    J’insiste bien sur ces deux derniers mots. Akim soupire et se renfrogne, à vue d’œil agacé par mon sarcasme, mais il ne rétorque rien. Pas de remontrance du côté de Thys non plus, elle se contente de me fixer avec une moue blasée.

    — Je retourne me coucher, annoncé-je en tournant les talons.

    — Attends, accorde-moi une minute de plus, s’il te plait.

    Son excès de politesse me met tout de suite la puce à l’oreille. Je reste cependant à l’écoute de ce que je suspecte d’être une nouvelle requête absurde.

    Les yeux rivés sur ses draps défaits, il se râcle légèrement la gorge avant de poursuivre :

    — Je n’ai pas réussi à dormir une nuit complète depuis mon arrivée ici. Je pense… avoir besoin d’un peu plus de temps, pour me faire à mon départ de Louisiane, prendre mes marques ici, m’adapter à notre cohabitation d’infortune… Alors, je me disais qu’on pourrait peut-être reporter mes obligation du jour à, disons, début de semaine prochaine.

    — Tu veux dire ton premier rendez-vous avec le docteur Huang et ta séance aux AA ?

    — Comme je l’ai dit, je viens tout juste d’arriver et je–

    — On est rentrés y’a deux jours. Je t’ai laissé t’installer tranquillement hier, mais t’es au Texas dans un but bien précis. Ce ne sont pas des vacances.

    — J’en ai conscience ! Je suis d’ailleurs sobre depuis bientôt 5 jours. Je peux bien attendre encore deux jours de plus avant d’aller aux réunions de ce week-end.

    Je peine à retenir un rire dédaigneux.

    — Je te signale que t’avais pas d’autre choix que la sobriété pendant que t’étais dans les vapes. Presque deux jours, allongé inconscient dans un lit d’hôpital après un accident causé par ta énième cuite. Accident qui a bien failli coûter la vie à une personne innocente, souligné-je en le fixant.

    Ses doigts se crispent sur sa bouteille en plastique, qui émet un couinement dramatique tandis qu’il grogne :

    — C’est bon, j’ai compris. Tu aurais simplement pu dire « Non ».

    — J’aurais pu. Tout comme tu aurais pu t’abstenir de me demander ça. Tu sais pertinemment que tu dois commencer un suivi complet le plus tôt possible.

    Akim coupe court à toute discussion en se refermant comme une huître. Il se débarrasse de la bouteille sur la table de nuit avant de se recoucher et se recouvre en me donnant le dos.

    Grand bien lui fasse.

    Je me détourne de cette scène digne d’un caca nerveux et m’éclipse en refermant nonchalamment derrière moi.

    Sans surprise, Améthyste traverse la porte en chêne pour me faire une de ses leçons de morale existentielles.

    « Cet homme vient tout juste de quitter toute sa famille et la seule communauté qu’il n’ait jamais connu dans le seul but de se reprendre en main. Est-ce trop te demander de le ménager ? »

    Plus que saoulé par ses réflexions biaisées, je me tourne vers elle et la prend entre quatre yeux.

    — Avant de soumettre son dossier au procureur, je l’ai peaufiné étape par étape. Réunions aux alcooliques anonymes, entretiens avec des professionnels pour l’accompagner dans son parcours de désintoxication et son deuil, activités caritatives afin de confirmer sa réinsertion parmi les bons citoyens de notre beau pays… J’ai sélectionné avec soin toutes les démarches qui favoriseraient l’acceptation d’une sentence clémente mais surtout sa réhabilitation. Et je compte m’y tenir. Si tu voulais que ton mec reste enfoncé jusqu’au cou dans sa merde, sous l’œil complaisant de ses proches, fallait pas me demander d’intervenir.

    Après m’avoir considéré une longue minute, comme si elle peinait à comprendre mon exposé de la situation, Améthyste plisse le front, la main posée sur sa poitrine.

    « Je te savais pragmatique, mais quand es-tu devenu si froid, Séraphin ? »

    Sans doute la énième fois que mon cœur a été piétiné sans remords par une personne en qui je plaçais une confiance aveugle.

    — J’en ai peut-être pas l’air, mais moi aussi, je manque de sommeil, conclus-je pourtant d’un ton plus doux. Bonne nuit, Thys.

  • Chapitre 10

    10 | 𝕊𝕠𝕦𝕧𝕖𝕟𝕚𝕣𝕤 𝕕’𝕒𝕕𝕠

    5–7 minutes

    𝔸ujourd’hui encore, on profite au max du fait qu’il n’y ait personne chez Akim.

    Il glousse un peu quand je fourre ma langue dans sa bouche, mais ça vire en gémissement quand j’empoigne son cul super musclé par-dessus son bas.

    On se galoche jusqu’à plus de souffle. Ses doigts se referment sur mes nattes et il tire dessus, interrompant notre baiser pour soupirer mon prénom contre mes lèvres.

    Même à travers son jean, je sens sa pine bien raide quand il frotte son bassin à ma cuisse. Je murmure contre sa bouche :

    — On se déshabille ?

    Déjà essoufflé par l’excitation, Eliakim opine. Ses mains, toujours aussi timides que la première fois, s’attaquent à mon pantalon pendant que je vire ma chemise. De mon côté, je ne perds pas une seconde pour le débarrasser de ses habits de boy-scout une fois libéré des miens. On se retrouve vite en sous-vêtements, assis l’un face à l’autre.

    — T’es sûr qu’il reste des capotes ?

    — Oui, halète-t-il.

    Akim descend ensuite du lit à la va-vite. Il s’agenouille juste à côté et fouille dessous pour sortir son trésor de ce qu’il appelle fièrement sa « boîte à secrets ».

    En plus des préservatifs que je nous ai récemment acheté, il y cache son journal intime et un vieux magazine Playboy.

    Il revient s’asseoir face à moi en brandissant son butin, tout sourire. J’y répond avec un léger rire.

    — Ça devrait être interdit d’être aussi adorable. Je te grimpe dessus ?

    Pris de cours, Akim secoue la tête, les joues rouges.

    — OK. Tu préfères quoi alors ?

    — Être entre tes jambes. Si tu es d’accord ? Je… Je sais que c’est souvent le cas depuis qu’on a commencé à… enfin, tu sais bien, mais–

    — Tu kiffes me baiser, le taquiné-je en effleurant sa pommette toute chaude. Je comprends, moi aussi j’aime ça.

    Je me mange un petit coup en réprimande et n’en ris que de plus fort quand il tente de me faire la leçon.

    — Ne sois pas si vulgaire !

    — Même si c’est vrai ?

    Il me sert une moue au lieu de répondre. Je me marre encore face à sa réaction un peu trop prude et lui saute dessus sans crier gare.

    Akim tombe à la renverse dans un éclat de dire. J’encadre sa tête de mes avant-bras. Ses mains encerclent mon visage en coupe. Nos rires comme nos souffles se calment alors que nos yeux s’accrochent une fois de plus. Il caresse mes joues en murmurant :

    — Tu es tellement beau, Séra.

    — Et toi t’es vraiment trop mignon.

    La façon super craquante dont il glousse le confirme.

    On me complimente toujours sur la couleur de mes yeux, comme si c’était le seul critère pour en juger la beauté. Mais c’est faux. Y’a qu’à prendre ceux d’Akim en exemple.

    Enfin, c’est vrai que je kiffe la façon dont leur marron cuivré ressort au milieu de sa peau noire. Mais j’aime encore plus la timidité qu’ils reflètent, la façon dont ils brillent de sincérité. Et à chaque fois qu’il les pose sur moi, j’ai l’impression qu’il me dit secrètement combien il m’aime. Combien il a envie d’être avec moi.

    En gros, ses yeux marron m’envoutent toujours comme une potion de Hougan*.

    Victime de leur effet, je me penche pour lui voler un baiser. Il rit un peu avant de m’attirer plus étroitement dans ses bras, et tout s’enchaine à nouveau.

    Mes lèvres quittent les siennes pour descendre voracement sur son corps, déjà parfaitement sculpté par plusieurs années de natation. Arrivé à son ventre, j’accroche son boxer et le lui enlève sans cérémonie. Akim laisse retomber ses jambes de part et d’autre. J’éprouve un énorme plaisir à l’observer, ainsi offert, et me mord la lèvre en pensant très intensément à la suite.

    — Séra… Quand tu me regardes comme ça, on dirait un animal sauvage prêt à bondir sur sa proie.

    Il essaie de refermer les jambes pour cacher sa nudité. Mais je suis plus rapide, ou simplement plus déterminé que lui. Je lui attrape les chevilles pour l’en empêcher et esquisse un sourire quand sa bite tressaute.

    — J’ai tout l’impression que t’as hâte de te faire dévorer. N’est-ce pas, Akim ?

    Je souris plus large quand il hoche la tête, déraisonnablement ravi de le faire languir.

    — Demande-le moi gentiment.

    — Aller, s’il te plaît, Séraphin, se plaint-il, sans doute gêné.

    — Oui ? Je suis tout ouïe, insisté-je, d’humeur joueuse.

    — D’accord, cède Eliakim, incapable d’attendre une seconde de plus. S’il te plaît, Séra… suce-moi.

    Ces deux petits mots, même murmurés, déclenchent une vague de frissons sur mon corps tout entier.

    Le goût de la victoire déjà plein la bouche, je m’exécute fissa et y ajoute celui d’Eliakim.

    Je titille d’abord son gland avec ma langue. Je prends ensuite le temps de le lécher sur toute sa longueur. Puis je l’avale autant que possible et compense le reste avec ma main, comme dans les films.

    Les doigts agrippés à mes cheveux, Akim se tortille en gémissant doucement.

    Je lève le nez pour le regarder sans arrêter de le branler. Je suis assez fier de constater qu’il a la tête rejetée en arrière et les lèvres entrouvertes.

    J’adore contempler ses mimiques. Voir le plaisir s’emparer de son visage de garçon bien sage et en déformer tous les traits me fait bander encore plus fort.

    — Que fais-tu à mon fils ? hurle soudain une voix rageuse.

    Je me redresse aussitôt et me retourne, le pouls à deux mille à l’heure. Je vois à peine Monsieur Dia débouler dans la chambre qu’il me tire déjà violement en m’empoignant la nuque. Une douleur brute qui se propage quand il me jette au sol comme une merde.

    Malgré mon souffle coupé, j’aurais peut-être réussi à protester si son regard meurtrier ne me clouait pas sur place.

    — Sale petit démon dépravé ! Je vais t’apprendre comment je réprouve la perversion dans cette maison !

    ***

    Un long soupir m’échappe.

    Perdu dans mes souvenirs d’ado, je peine à trouver le sommeil ce soir encore.

    Cette mélancolie n’avait pourtant plus refait surface dans mon esprit depuis des lustres… Mon récent face-à-face avec Javier a sans aucun doute ravivé toute mon amertume. Le chaos de cet après-midi-là reste si vivide dans ma mémoire que je ressens encore ses coups de ceinture brûlants sur ma peau exposée.

    Dire que je hais cet homme se rapprocherait d’un euphémisme.

    Bras croisés derrière ma tête, le regard dans le vague, je suis d’un coup surpris par la brusque apparition d’Améthyste au pied de mon lit.

    « Dieu merci, tu es réveillé ! Il faut que tu ailles voir Eliakim de ce pas. »

    — Pourquoi, qu’est-ce qui se passe ? m’enquiers-je en me redressant instantanément.

    Elle semble une fois de plus prise de panique. J’ai toutefois enclenché le système de sécurité de la maison. Ce dernier détecte aussi bien l’ouverture des portes que des fenêtres. Akim n’en connait pas le code, il ne peut donc ni sortir ni bidouiller le pavé numérique sans que l’alarme se déclenche.

    « Il est en pleine terreur nocturne », m’informe Améthyste d’un souffle fébrile.

    ___

    Hougan* : Prêtre dans la religion Vaudou.

  • Chapitre 9

    9 | 𝕊𝕥𝕣𝕚𝕔𝕥𝕖 𝕧𝕖́𝕣𝕚𝕥𝕖́

    5–8 minutes

    𝕁e reconnais d’office Odessa St. Claire, qui débarque en trombe dans la chambre. Une femme on ne peut plus directe, imposante dans tous les sens du terme. Elle s’avère être la tante d’Eliakim du côté maternel et est accompagnée d’un homme que je ne parviens pas à identifier.

    — Les seules choses… dont tu as besoin… halète-t-elle, vraisemblablement essoufflée par son ascension active des escaliers menant à cette chambre.

    Elle poursuit en prenant les mains de son neveu avec vigueur :

    — … elles sont ici ! Je parle de nous, ta famille, et des groupes de prière où tu pourras te trouver une nouvelle épouse. Une femme noire solide, ancrée à la communauté, qui t’aidera à surmonter ton chagrin.

    — Pardon ? s’étrangle presque Eliakim.

    « Kouman sa ?braille Améthyste avant de me prendre à partie, toujours en créole.Non mais, quelle mégère, cette Odessa ! Oser lui dire ça alors qu’elle m’a toujours traité comme si j’étais une perle irremplaçable. Je n’en reviens pas ! »

    Ha ! D’un coup, cette réunion de famille forcée la satisfait beaucoup moins.

    Je l’avise brièvement du coin de l’œil et reporte mon attention sur le seul inconnu de la pièce lorsque ce dernier prend la parole.

    — Bonsoir, Révérend* Día. J’éprouve un énorme soulagement à vous revoir sobre, bien que j’eus préféré que cela soit dans d’autres circonstances.

    Semblant un brin embarrassé par cette remarque, Akim opine tout de même et accepte de serrer sa main tendue. L’homme reprend ensuite en liant ses doigts devant lui.

    — Je conçois que le franc parlé de sœur Odessa vous désabuse, Révérend. Le fond de son message n’en est cependant pas moins éclairé ou bienveillant. Nous croyons encore sincèrement en votre capacité à surmonter cette épreuve.

    Entendre Akim se faire appeler ainsi me fout toujours de l’urticaire. Mais même s’il n’exerce plus en tant que pasteur à cause de ses problèmes personnels, l’église ne lui a pas ôté son titre.

    — La route sera longue et semée d’embûches, poursuit l’inconnu poivre et sel, mais vous n’aurez pas à l’emprunter seul. Les réponses à votre mal se trouvent dans la force notre congrégation. Vous n’êtes pas sans savoir que le rôle d’une bonne épouse est d’épauler son homme et de l’aider à se construire. Se reconstruire, dans votre cas.

    — Amen ! interjecte Odessa, yeux clos, tête penchée en avant et paume levée au ciel.

    — Qui est-ce ? intervins-je d’un ton assez sec bien que mon regard en biais, braqué sur le deuxième sexagénaire, suffise déjà amplement à refléter mon opinion quant aux conneries qui viennent de me polluer les oreilles.

    « C’est le Pasteur Josiah Dupree,m’annonce Améthyste en même temps que l’intéressé me pond une introduction pompeuse – dont je n’ai rien à cirer – de son ecclésiastique personne.Il a repris la tête de l’Église de la Lumière Divine lorsqu’Eli en a été écarté l’an dernier, à cause de son incapacité à surmonter son problème de dépendance. »

    Je l’ignorais.

    Constatant que je le fixe toujours aussi durement, ce con de Dupree focalise à nouveau son attention sur Akim.

    — Révérend Día, vous êtes mieux placé que quiconque pour savoir que nous sommes tous amenés à livrer nos propres batailles personnelles. Mais surtout que le péché d’orgueil précède la chute. L’entourage est crucial dans ces moments de fragilité. Mes fidèles et moi-même sommes disposés à vous soutenir dans chaque étape de votre rétablissement. En souvenir de toutes les bénédictions dont vous avez gratifié la communauté, mais aussi en mémoire de la charmante Améthyste.

    « Oooh, mais je n’ai pas demandé à être remplacée, sale crétin ! »

    — Je vous interdit de prononcer son prénom ! s’emporte soudain Akim. Pas après ce que vous venez de dire. C’est tout bonnement… écœurant !

    « Exactement ! Merci, mon amour. »

    Outragée, Thys se réjouit de la virulence d’Eliakim. Loin d’en être aussi ravi qu’elle, j’amorce un pas en avant et place d’emblée un bras autoritaire devant lui. Anticipant une ruade irréfléchie sur son confrère.

    Ne manquerait plus que « coups et blessures volontaires » s’ajoute à la liste de ses crimes pour qu’il passe directement par la case prison.

    Akim se raidit à ma proximité. Lèvres pincées et poings tremblants, ses yeux bruns envoient toujours des éclairs à Dupree. Il recule toutefois comme si j’étais une clôture électrique.

    J’étais si consterné par la grandiloquence ridicule du pasteur que je n’ai pas porté attention à Akim. Il commence à tourner comme un lion en cage dans mon dos, exacerbant par la même occasion mon niveau de vigilance.

    Je l’espère assez lucide à travers son brouillard de rage pour ne pas attaquer à la première occasion. Il paraît être monté en pression d’un coup, ce qui me surprend assez considérant sa nature pondérée. Enfin, hormis lorsqu’il interagit avec moi. Mais du plus loin que je me souvienne, je ne l’ai jamais vu se bagarrer. J’ai toutefois assisté à l’explosion d’assez de rixes ces derniers mois pour savoir qu’il était à deux doigts de coller une beigne à l’autre abruti.

    — Mon chéri, je sais combien cela doit être déplaisant à entendre, mais–

    — Économisez votre salive, Odessa, m’agacé-je légèrement. La seule « femme noire solide » dont Eliakim aurait besoin dans sa vie pour l’instant, ce serait une thérapeute.

    « Séraphin ! »

    — Tu sais que c’est la stricte vérité.

    La position actuelle d’Améthyste, très proche d’Akim, me permet de répondre à haute voix sans aucune crainte. Tout le monde pense que je m’adresse à lui, puisqu’il me dévisage aussi d’une mine outrée.

    — Être entouré de… de ferventes prières, et de proches parents dont le jugement est faussé par leurs sentiments, ça ne l’aidera pas plus à se sortir la tête de l’eau qu’un deuxième mariage.

    — Pour qui te prends-tu ? s’emporte le père d’Eliakim.

    Furieux, il amorce un vif mouvement en avant.

    En apparence, je reste de marbre. Mais s’il fait un pas de plus, c’est lui qui va se manger une bonne beigne.

    — C’est vrai ! renchérit la tante. Sale mal élevé, qui es-tu pour juger de ce qui est mieux pour notre garçon ? Nous l’avons choyé, éduqué, nourri… avons pleuré à ses côtés et consolé son cœur brisé. Nous sommes les seuls à savoir ce qui est bon pour lui !

    — Tu te trompes amèrement, crache Eliakim. Je suis le seul à pouvoir décider ce qui est mieux pour mon bien-être etjedécide d’emménager au Texas avec Séraphin. C’est ce qu’aurait voulu mon Améthyste.

    Son père soupire avec dédain.

    — Si tu tenais un tant soit peu de moi, fils, tu ne sombrerais pas ainsi, toujours plus profond dans la déchéance.

    Le malaise soulevé par cette remarque mesquine flotte quelques secondes dans l’air. Puis Eliakim psalmodie laconiquement :

    — J’ai été créé à l’image de Dieu, et c’est Lui qui me guide, même lorsque le chemin à emprunter semble obscur.

    À vue d’œil, son insubordination attise la colère de son paternel. Ce dernier ne trouve cependant rien à rétorquer.

    « Et toc ! T’es le meilleur, mon cœur ! Je t’aime, je t’aime, je t’aime !exulte ma sœur en sautillant comme une gamine.Toi aussi, Séra. Je continuerais volontiers à crier sur tous les toits que tu es le meilleur frère du monde.»

    Interloqué, par ce revirement, j’occulte la célébration d’Améthyste et me tourne vers Akim.

    Nos regards farouches s’accrochent. Il opine. Semblant dorénavant déterminé à accepter mon aide, en dépit des vives contestations de ses proches.

    ___

    *Révérend : titre honorifique qui peut être utilisé pour s’adresser à un membre du clergé ; pasteur, prêtre, ministre, etc. Le terme n’indique pas une fonction spécifique, mais plutôt une reconnaissance de leur statut spirituel.

    .

    Personnages introduits :

    · Odessa St. Claire / âge non défini / tante d’Eliakim du côté maternel.

    · Pasteur Josiah Dupree / 60ène / remplaçant d’Eliakim à la tête de l’Eglise de la Lumière Divine.

  • Chapitre 8

    8 | ℂ𝕖 𝕢𝕦𝕖 𝕔𝕖 𝕟’𝕖𝕤𝕥 𝕡𝕒𝕤

    7–10 minutes

    𝔼liakim reste figé sur le pas de la porte, ses yeux écarquillés de surprise posés sur moi. Et, bien que ce soit dur à admettre, je n’en mène pas plus large que lui.

    « Détendez-vous, les gars, rit doucement Améthyste. Tout va bien se passer. »

    Ça, c’est elle qui le dit !

    Tandis que je gronde intérieurement, les coups reprennent. De façon plus insistante et ce coup-ci accompagnés de la voix criarde de ma mère.

    — Séraphin Lucien Beauchamp, nous savons que tu es ici avec notre Eliakim. Ouvre tout de suite cette satanée porte !

    — Qu’est-ce que tu fous ? m’indigné-je alors qu’Akim s’avance pour saisir la poignée.

    — À ton avis ? rétorque-t-il, le regard résigné. Nous n’allons tout de même pas laisser tes parents sur le seuil de cette porte toute la nuit.

    Non. Bien sûr que non… Seulement jusqu’à ce qu’ils se lassent de faire irruption où ils ne sont pas bienvenus et s’en aillent !

    Voilà ce que j’aimerais hurler à Akim.

    « Cesse donc de faire l’enfant, Séra. Je suis sûre que cela te fera le plus grand bien de serrer Mummy dans tes bras. »

    Rien n’est moins sûr.

    J’observe les mouvements d’Akim avec une intensité démesurée. Thys profite visiblement de ma latence pour avancer vers moi. Je sursaute lorsqu’elle me frictionne le dos, redoutant que son contact inattendu ne soit encore motivé par la volonté de m’imposer une vision non sollicitée. Mon esprit demeure toutefois exempt d’intrusion et Améthyste me sourit d’un air avenant, ses yeux clairs plongés dans les miens.

    Mon côté pragmatique reprend alors le dessus, s’alignant à la situation. Je me prépare raisonnablement à revoir nos parents. Mais dès qu’Eliakim ouvre la foutue porte, je me prends un violent coup de massue.

    J’ai cru, assez naïvement, que rien ne pouvait être pire que d’affronter mes vieux ce soir, après deux nuits blanches, un peu plus de 8 heures de route suivies de mes joyeuses retrouvailles avec Akim, son évaluation psychologique et son passage devant le juge pour acter ce putain d’accord. Eh bien, je me trompais ardemment.

    — P-Papa ? s’étonne Eliakim. Que fais-tu ici ?

    — Qu’est-ce que moi, je fais ici ? gronde le patriarche.

    Nous faisons tous deux abstraction de ma mère, elle aussi debout dans l’entrée, pour aviser le sexagénaire aux cheveux et à la barbe grisonnantes. Du moins, les yeux horrifiés d’Akim font plutôt la navette entre son père et moi. Puis il répète, en panique totale :

    — Papa, je te promets que ce n’est pas ce que tu crois.

    Mes poings se serrent d’eux-même. Mon corps tout entier se tend lorsque le regard méprisant de Javier Día s’accroche à moi. La vaine tentative d’explications d’Eliakim me renvoie près de vingt ans en arrière. Je revois son connard de paternel m’arracher de ses bras. J’entends ses hurlements enragés comme s’il m’aboyait encore dessus en ce moment même.

    ***

    — Que fais-tu à mon fils ? Sale petit démon dépravé ! Je vais t’apprendre comment je réprouve la perversion dans cette maison !

    Pétrifié par ses yeux remplis de rage, je reste prostré sur le sol de la chambre d’Akim alors que Monsieur Día enlève sa ceinture.

    Je sais ce qui va se passer. Je suis pourtant incapable de bouger.

    — Papa ! Papa, arrête ! C’est pas ce que tu crois.

    Malgré les contestations larmoyantes de son fils, les coups de ceintures commencent à pleuvoir, sans qu’aucun de nous ne puisse les éviter.

    ***

    — Pas ce que je crois… maugrée Javier en ramenant son attention vers Akim, face à qui il amorce de grands gestes. Tu n’as donc pas prévenu ta belle-mère que tu comptais quitter la ville avec le dévergondé qui lui sert de fils ? Une information dont tu as osé spoiler ton propre père !

    — Je lui ai juste demandé de te l’annoncer après mon départ, parce que je savais comment tu réagirais à la nouvelle.

    Je n’apprécie pas la façon dont le regard accusateur d’Eliakim pèse sur ma mère, qui s’excuse dans la seconde.

    — Je suis navrée, mon chéri, je voulais juste que ton père ait l’occasion de te dire au revoir.

    — Parfaite a fait preuve de considération et de respect, embraye Javier. Ce dont mon fils unique ne semble plus témoigner à mon égard. Alors comment, selon toi, devrais-je réagir ? Hein ? ¡Cómo, dime!

    — En tout cas, pas en gueulant bêtement ni en frappant tout ce qui bouge.

    J’ajouterai bien la manipulation émotionnelle à la liste des méfaits de Javier Día, mais m’arrête là de peur de ne plus me contenir si je continue à l’ouvrir.

    À chaque fois que je vois cet homme, la réaction épidermique est fulgurante. Mes poils se dressent comme les piquants d’un hérisson et ma tension grimpe en flèche.

    Je me fiche pas mal de la façon dont il traite son gosse. Ce qui me fait bouillonner de l’intérieur, jusqu’à littéralement en suer, c’est le souvenir de ce qu’il a osé m’infliger àmoi.

    Le vieux cajun* me jauge d’un air rebuté, le regard sévère, et je le lui rend bien. Je ne suis plus un adolescent de 17 piges, incapable de se défendre d’un adulte pesant deux fois son poids. Au moindre faux pas de sa part, je me ferai une joie de le maîtriser d’une bonne clé de bras et plaquerai sans états d’âme sa sale face de rat blanc contre le parquet de cette foutue chambre.

    — Séraphin… Mon grand et si beau garçon, s’exclame d’un coup ma mère en s’élançant vers moi. Je suis tellement heureuse de te revoir après toutes ces années !

    « Tu vois, je t’avais dit que ça lui ferait plaisir ! »

    Volontairement aveugle à nos fractures, Améthyste se réjouit de ces retrouvailles.

    Diluer les tensions familiales dans une rasade de bonhomie, en ignorant sciemment les affronts et les insultes – qui me sont le plus souvent adressés –, c’est du Parfaite Beauchamp tout craché. Elle saisit mon visage entre ses mains et me tire à hauteur du sien pour me faire la bise.

    — Ça ne fait que deux ans, Mum, marmonné-je en me redressant.

    — Mwen santi kòm si sa fè dix ! Tu devrais raser cette horrible barbe et… Qu’est-il arrivé à tes cheveux ?

    Depuis que je suis en âge d’en décider, j’ai adopté un style de rappeur américain des années 2000. Un engouement assez peu conventionnel pour un gosse de protestants, en partie motivé par ma ressemblance frappante avec notre mère.

    Nous en sommes tous deux le portrait craché. Tant et si bien qu’Améthyste et moi avons été confondus pour des jumeaux bon nombre de fois dans notre enfance, bien qu’elle soit de 5 ans ma cadette. Il faut dire que j’ai toujours aimé avoir les cheveux mi-longs. J’ai donc fait mon possible pour me démarquer de ma sœur, la petite fille sage. Résultat, mes parents, aussi bien que mes profs de l’époque et même quelques-uns de mes collègues actuels ont souvent qualifié mon style de prédilection de « dégaine de délinquant ». J’imagine que mes dreadlocks accentuent ce stéréotype.

    — Ça s’appelle une coiffure. Il arrive que les gens en changent, de temps en temps.

    Je serre les dents quand ma vieille me pince aussi fort qu’un bernard-l’hermite.

    — Tu es peut-être un adulte, mais je reste ta mère. Ne t’avise pas de me parler sur ce ton condescendant.

    Voilà la raison exacte pour laquelle je m’attelle à interagir avec elle le plus rarement possible ! Être témoin de son laisser-faire exacerbant vis-à-vis des autres, quand d’un autre côté je subis ce genre d’ordre ridicules, uniquement basés sur la filiation ou le droit d’aînesse, ça me fout assez vite à cran.

    « Ne te fâche pas, grand frère. Tu sais comment est Mummy. Vos échanges seraient sans doute plus légers si tu te montrais patient avec elle. »

    Mais bien sûr ! Comme à l’accoutumé, mon caractère est souligné comme étant le seul problème.

    Rongeant mon frein, je préfère tendre l’oreille du côté d’Eliakim et Javier plutôt que d’écouter ma mère reprendre ses babillages futiles.

    — Inutile de transformer tout ceci en ce que ce n’est pas, papa, plaide Akim. Séraphin est seulement intervenu pour m’éviter de plus gros ennuis après l’accident que j’ai causé. Parfaite a dû te l’expliquer.

    — Et alors ! C’est vraiment ce que tu veux faire ? Suivre l’exemple d’un pécheur qui a tourné le dos à sa famille et la couvre depuis de déshonneur. ¿Estás loco?

    « Pff, ce vieux grognon raconte n’importe quoi. Il s’adresserait d’ailleurs à nous avec plus d’égards s’il me savait présente ! Quant à maman et papa, ils savent que tu es un des héros de notre belle nation et, crois-le ou non, ils en sont très fiers. »

    Fiers de mon statut, à la rigueur, je veux bien le gober. Mais de l’homme que mes choix de vie ont fait de moi, j’en doute fort.

    — Non et ce n’est pas ce que je souhaite, assure Akim. Sauf que, Séra–

    Je fronce des sourcils, choqué d’entendre mon surnom sortir de sa bouche. Mais il s’interrompt net. Alors j’imagine qu’il a simplement arrêté son élan au milieu de sa phrase, avant de poursuivre de manière plus réfléchie :

    — Je suis désolé d’avoir accepté cet arrangement judiciaire dans ton dos, d’accord ? Tu dois tout de même reconnaître qu’il s’agit sans aucun doute de la meilleure issue, compte tenu de la gravité de ma situation.

    — Balivernes ! hurle une voix féminine lointaine. Tu n’as nul besoin de quitter les tiens pour être sauvé du démon perfide qui t’a poussé au fond d’une bouteille.

    ___

    *Cajun : descendants des colons français qui se sont installés en Louisiane, les Cajuns sont principalement des Blancs.

    .

    Personnages introduits :

    • Parfaite Beauchamp / âge non défini / mère de Séraphin et Améthyste / belle-mère d’Eliakim.

    • Javier Día / 60ène / père d’Eliakim / beau-père d’Améthyste.

    .

    Note additionnelle – Le père d’Eliakim est issu d’un métissage français et espagnol, il est typé caucasien. Akim est typé afro-américain, mais est aussi métis (car origines cajun/espagnole coté paternel et créole côté maternel).

  • Chapitre 7

    7 | 𝕁𝕖-𝕊𝕒𝕚𝕤-𝕋𝕠𝕦𝕥

    5–7 minutes

    𝕌n craquement léger du plancher me sort de ma somnolence.

    Bras replié sur mon front, je plisse les yeux lorsque j’aperçois une forme indistincte entre mes paupières mi-closes. Elle passe de manière furtive derrière le grand canapé où je me suis installé pour la nuit.

    Un soupir s’échappe de mes lèvres, puis je me redresse en grognant d’une voix froissée :

    — Tu comptes aller où, là ?

    — Bon sang ! sursaute Akim, pris en flagrant délit à proximité de la porte.

    Il était hors de question que je passe la nuit dans la porcherie qui lui sert de baraque. Le laisser seul là-bas, comme il a tenté de m’en convaincre, n’était pas non plus une option. Je l’ai donc ramené à ma chambre d’hôtel contre son gré.

    Une fois n’étant pas coutume, la justice me pardonnerait assurément cet écart.

    Je m’assois lentement et ancre mes pieds au tapis de sol. Renvoyant en arrière les locks libres qui retombent devant mes yeux d’un geste de la main, je prends le soin d’attendre quelques instants, histoire d’éviter un tournis désagréable, avant de me lever.

    — Je pensais que…

    Sa phrase reste en suspens quand il se détourne de la porte pour constater que je lui fais face, à moitié dénudé.

    Dormir avec l’air conditionné m’assèche la gorge. Le vieux ventilateur au plafond ne suffisant pas à dissiper cette chaleur humide qui flotte encore dans l’air de NOLA même en soirée, je n’ai gardé que mon jogging. Ce qui s’avère déjà être un vêtement de trop, à mon humble avis.

    Demeurant pantois, Akim avise inconsciemment le dessin ancré à mon pectoral droit. Mon tout premier acte de rébellion adressé à mes vieux ; deux mains jointes, entourées d’un long chapelet au bout duquel pend une croix. Bien sûr, comme la plupart des adolescents de 17 ans, je manquais cruellement d’originalité. Mon tatouage arbore ainsi la célèbre inscription « Only God can judge me* ».

    — Tu disais ? insisté-je afin de redémarrer les trois neurones qu’il reste à Eliakim.

    — Euh, j’ai… Je…

    Il bredouille, détourne le regard vers le tapis rectangulaire passionnant sur lequel il se tient pieds nus, croise les bras sur son buste et finit par se racler la gorge, y délogeant enfin le chat qui l’étrangle.

    — Je pensais que tu dormais, articule-t-il de manière presque inaudible.

    — Ouais, je vois ça.

    Ma décision de coucher sur le canapé et de le laisser se vautrer dans le lit king-size était justement motivée par la nécessité d’avorter ce genre de tentative foireuse.

    Visiblement offusqué par ma réplique, Akim reprend du poil de la bête en m’adressant une de ses moues méprisantes.

    — Ce que je peux détester quand tu prends tes airs de Monsieur Je-Sais-Tout. Je n’essayais pas de te fausser compagnie, bien que cette dernière me soit particulièrement désagréable… Je craignais juste que tes parents soient sur le pas de la porte, alors j’ai voulu vérifier.

    — Qu’est-ce que mes vieux foutraient ici ? craché-je, abasourdis. Ne me dis pas que tu les as avertis qu–

    — Tu m’as demandé de prévenir mon père ! Mais je ne pouvais le faire directement. Du moins, pas avant que nous soyons partis. Alors j’ai préféré mettre ta mère au courant.

    — Putain, Akim… grogné-je en pivotant sur moi-même, prêt à m’arracher les cheveux de la tête.

    — Cesse de m’appeler ainsi ! s’agace-t-il. Et sache que, malgré ses nombreuses sollicitations, je n’ai pas révélé à Parfaite que nous étions à cet hôtel. Où tu m’as traîné de force, soit dit en passant.

    Je repousse à nouveau plusieurs de mes locks et les attache avec l’élastique autour de mon poignet en soupirant :

    — Tu t’en remettras.

    « Toi aussi ! »intervient Améthyste, qui apparaît de nulle part.

    Je fronce légèrement des sourcils et la fixe d’un air interrogateur, après une œillade pour m’assurer que son mari ne s’attarde plus sur moi.

    Heureusement, il est bien trop occupé à jouer le pudibond pour oser avoir ma superbe musculature étalée sous ses yeux plus de dix secondes d’affilée.

    Debout à mes côtés, non loin du fauteuil, ma sœur poursuit, curieusement satisfaite :

    « C’est moi qui ai soufflé à Mummy* que vous étiez à La Case Manolia… Même si, et ce malgré tous mes efforts, je ne parviens pas à communiquer avec Eli en dépit du lien affectif qui subsiste entre nous, notre mère semble plus réceptive à mes visites. Elle ne me voit pas, ni ne m’entend clairement, mais je suis pourtant convaincue qu’elle capte parfois les chuchotis glissés à son oreille lorsqu’elle est assoupie. »

    Donc la daronne aussi a eu droit à ses visites !

    Je soupire de dépit en digérant l’idée que je sois encore visiblement ce membre de la famille qui n’a droit à aucun privilège. Alors que, parallèlement, je suis le seul capable de voir Thys et de l’entendre !

    J’ai toutefois remarqué que des vivants normaux sont aussi capables de ressentir la présence des esprits, même s’ils n’en ont pas forcément conscience. Et, bien que mon don de médium ait vraisemblablement sauté une génération, il reste l’héritage de notre mère.

    Ça me fait une belle jambe.

    « Eli a d’ailleurs une bonne raison de penser que les parents sont en route. Mummy le lui a laissé entendre dans un de ses messages, envoyés en réponse à l’annonce fulgurante de son départ. »

    « Elle sera là dans une poignée de minutes, tu ferais mieux de t’y préparer. »

    — Bien joué, Grand Manie-Tout ! m’emporté-je, acerbe. Il est presque minuit, c’est du délire. Et puis, je suis ici pour une raison précise, je n’ai vraiment pas besoin de me coltiner nos parents.

    — Je l’ai bien compris ! Je te répète que je ne leur ai pas donné l’adresse de l’hôtel, se défend Akim qui, en toute logique, pense que je peste après lui.

    Transit d’amertume, je m’abstiens de lui répondre et vais récupérer mon marcel sur l’accoudoir du fauteuil en baragouinant à voix basse.

    — Plus enquiquineuse que toi, y’a vraiment pas, Thys.

    « Allez, cesse de ronchonner,rit-elle toute guillerette.Mummy est impatiente de te revoir et Eliakim ne pouvait décemment pas quitter NOLA sans dire au revoir à ses proches. »

    Je me fige alors que je n’ai enfilé qu’un bras dans mon débardeur.

    Tenant ma sœur en joue d’un regard glacial, je gronde entre mes dents serrées :

    — À ses proches ?

    Améthyste opine, ses lèvres rosées étirées en un sourire radieux et les bras innocemment croisés dans le dos.

    J’ai toujours détesté qu’elle me fasse ce genre d’entourloupe, et elle le sait !

    — Je te jure que tu v–

    Les trois coups secs frappés sur la porte d’entrée interrompent ma vaine menace, accaparant soudain toute mon attention.

    ___

    *« Only God can judge me » : Seul Dieu peut me juger.

    *Mummy ou mum : « maman » en anglais, aussi utilisé dans des familles haïtiennes.

  • Chapitre 6

    6 | 𝔼𝕩é𝕔𝕣𝕒𝕓𝕝𝕖 ?

    7–11 minutes

    « 𝕁e comprends ton raisonnement, Séra. Vraiment. Mais, tout sera différent maintenant que nous veillons tous deux sur Eli. »

    « Je pense d’ailleurs que le moins que tu puisses faire, avant de l’arracher à sa Louisiane natale, c’est lui accorder la faveur de l’accompagner au Big Easy. »

    « Et puis, quelle idée de le traîner dans un autre État du jour au lendemain ! Franchement. Tu pourrais l’aider à se rétablir ici, auprès de sa famille… TA famille. J’imagine toutefois que cela serait trop te demander, puisque l’idée de renouer avec tes racines te rebute tant. »

    Les bras croisés sur sa poitrine, yeux rivés sur ma personne, Améthyste continue de déblatérer. Son ton de cadette mécontente s’intensifie au fur et à mesure de son monologue. Une main ferme autour du volant, je m’accoude à ma portière en me massant mollement le crâne.

    Bien qu’elle sache que je ne peux lui répondre pour l’instant, elle semble espérer me convaincre. C’est mal me connaître. Mes décisions sont le plus souvent irrévocables.

    Voyant qu’elle n’obtient pas gain de cause, ma sœur finit par se renfrogner au bout de quelques kilomètres. Le silence qui retombe dans l’habitable de mon Ram 1500 dure jusqu’à notre arrivée à Bywater.

    Là-bas, je contemple distraitement les maisons défiler le long des trottoirs. Certaines marient les couleurs dans la clarté de la nuit, d’autres s’habillent de sobriété et, quant aux traditionnelles habitations créoles, elles perdurent fièrement au fil des siècles. Contre vents et marées.

    Ma nostalgie me berce tendrement.

    Contrairement à ce que laisse entendre Thys, j’aime la façon dont la seule diversité de ces bâtiments reflète l’histoire et une partie de l’identité de NOLA. J’ai grandi en vibrant au rythme des cultures qui s’y entremêlent, à l’ombre de son architecture tout aussi éclectique et admiratif des fresques que l’on retrouve sur les murs de ses différents quartiers. C’est d’autant plus déplorable que j’ai dû quitter la ville pour vivre ma vérité.

    Ma brève sérénité s’échappe lorsque je me gare devant la demeure d’Akim.

    — On est arrivés, soupiré-je malgré moi.

    — Sans blague, grommelle-t-il dans sa barbe. Je n’avais pas remarqué…

    Je ravale l’agacement qui me remonte dans la gorge et descend à sa suite.

    Comme chez moi, à Fort Worth, ce voisinage – principalement composé d’adultes pris dans l’engrenage de la vie active et de leur famille – rassemble des maisons bien alignées et des jardins soigneusement entretenus. Tout est très calme à cette heure de la soirée. La seule exception étant la maison d’en face. Les échos du saxophone de ce vieillard, assis sous son porche, emportent la zone résidentielle entière dans le dans le ballet de notes maîtrisées d’un jazz mélancolique.

    Alors que je monte la dernière marche, le visage légèrement tuméfié d’Eliakim se tourne vers moi, éclairé par les lumières tamisées du porche de sa vieille bicoque. Ses yeux tranchants me ciblent, au lieu de se concentrer sur la serrure dans laquelle il entre machinalement sa clef.

    — Comptes-tu me suivre à la trace, à chaque seconde ?

    Son interrogation incongrue me prend de cours. Surtout que j’en ai autant envie que je souhaite à nouveau m’infliger la puanteur des lieux. Mais ai-je d’autres choix ?

    — C’est vrai que ma présence quotidienne à tes côtés ne fait aucunement partie de notre accord, pesté-je en pénétrant à l’intérieur sur ses talons.

    Je me retiens de retrousser mes lèvres sous mon nez tandis que mon sarcasme indolent achève de l’irriter.

    — Tu gagnerais haut la main au concours de l’individu le plus exécrable des États-Unis, crache-t-il du même ton.

    — Je te retourne le compliment. Mais, eh ! Tes valises ne risquent pas de se boucler toutes seules, surtout si on passe la soirée debout dans ton salon à se mater en chien de faïence.

    À son tour de ravaler sa bile.

    Me laissant planté dans son capharnaüm, Akim slalome d’un pas aisé mais las entre meubles et détritus. Il emprunte en silence les escaliers qui mènent à l’étage, non sans me toiser auparavant.

    « Tu devrais monter avec lui. »

    Je braque un regard ombrageux sur Améthyste. Elle enlace ses mains contre son petit ventre, gênée.

    J’ai un gros pincement au cœur en repensant à la vie qui y germait lorsqu’elle s’est faite faucher par ce salop de chauffard, mais reste ancré dans le présent.

    « Eli a tendance à cacher des bouteilles d’alcool un peu partout et, j’ai beau essayer de toutes mes forces, je ne sais toujours pas déplacer les objets. »

    La force spirituelle de chaque esprit est différente, au même titre que leur charge émotionnelle. Ainsi, ils ne sont pas tous en capacité d’agir sur leur environnement, que ce soient des objets ou des personnes. Je soupire et obtempère donc sans piper mot. Mes pas étant plus vifs, j’évite les obstacles et arrive au premier seulement quelques secondes après Eliakim. Pile poil afin d’intercepter la porte qu’il n’hésite pas à pousser fortement après son passage.

    — Ouverte, annoncé-je paume plaquée sur cette dernière, joignant le geste à la parole.

    Après neuf mois à jouer les matons ripoux dans un centre pénitentiaire, j’ai visiblement assimilé leurs méthodes.

    Quelle horreur.

    Akim interrompt son avancée vers l’armoire, au niveau du champ de bataille qu’est son lit, pour à nouveau me regarder de travers. Il se détourne pourtant sans répliquer, sûrement décidé à se coller à la tâche. Je sens toutefois un autre regard sur moi et quitte le fardeau des yeux pour aviser Améthyste.

    Constatant qu’elle me fixe, tout aussi mécontente que son mec, je grommelle à voix basse :

    — Quoi ?

    « Tu le targue d’y mettre de la bonne volonté, mais vois comme tu le traites ; tantôt tel un détenu, tantôt tel ton ennemi juré. Maintenir un climat si chargé d’hostilité ne donnera pas un meilleur résultat que ses précédentes tentatives. »

    Sauf que, contrairement à son père et sa tante, je fonde toute mon assurance concernant sa réhabilitation sur l’expertise de professionnels durant un programme bien rodé, et non sur des prières sollicitant la miséricorde d’une entité céleste.

    Je glisse mes mains dans les poches de ma veste et guette les mouvements désordonnés d’Akim du coin de l’œil, sans estimer nécessaire de répondre aux complaintes de ma sœur dans l’immédiat.

    « Séraphin ! Je suis en train de te parler ! Il est déjà assez douloureux d’être invisible aux yeux des personnes que j’aime pour que la seule qui m’entende encore m’ignore royalement. »

    — Pardon, mais je me démerde surtout pour ne pas finir en psychiatrie comme Na Gerlinda ! m’emporté-je à mon tour, aussi discrètement que possible.

    Le fait que le fantôme qui me gravite autour en ce moment soit ma sœur ne change rien à cette préoccupation perpétuelle. Je tiens Thys entre mes yeux insistants pour qu’elle le comprenne, puis lance une œillade à son mari. Pensant sûrement que je m’embrouille au téléphone, il m’observe quelques secondes où nos prunelles s’accrochent. Le genre d’échange qui nous dérange tous les deux. Mais je refuse de céder avant lui, question d’orgueil. Je suis satisfait qu’il se remette bien vite à trier son bordel et m’en retourne à Améthyste, qui reprend :

    « C’est à moi de m’excuser. Avec tout le chaos qui entoure mon bien-aimé, je… j’ai perdu de vue combien il est périlleux pour toi d’avoir en permanence une oreille attentive au monde des vivants et l’autre tendue vers les esprits qui y errent. »

    La tendresse à présent imprimée dans ses iris limpides et ses traits compatissants m’adoucit autant que ses mots.

    « Cela est si injuste que les personnes comme toi et Mamie Gerlinda risquent l’internement en révélant l’existence de leur don. En particulier après s’être confiées à des proches… Je suis si heureuse que tu m’aies jugée assez loyale pour accueillir un tel secret lorsque tu t’es miraculeusement réveillé avec cet incroyable don de Dieu. »

    J’esquisse un rictus de circonstance.

    Mon incroyable don de Dieu, louange-t-elle… La majeure partie du temps, je le vis plutôt comme un calvaire.

    J’aurais préféré qu’il ne se manifeste jamais. Que cette expérience de mort imminente, après ma stupide noyade sur ma stupide première intervention de bleu, il y a de ça 18 ans, n’ait été qu’un mauvais rêve. Et que toutes ces problématiques de fantômes soient restées exclusives à des foutus programmes de divertissement, où tout le monde se marre à la fin en criant: « Vous êtes dans une émission canular ! ».

    Mais ça se saurait si on obtenait toujours ce qu’on veut dans la vie.

    Je m’écarte un peu dans le couloir pour discuter avec Améthyste de manière plus sereine.

    — Je n’emmène pas Akim au Texas dans l’unique but d’éviter de me coltiner ses parents, ni même les nôtres.

    Son air dubitatif me pousse à avouer :

    — OK. Est-ce que je trouve mon compte dans cette nécessité d’éloignement ? Bien sûr ! Mais, en toute objectivité, il a juste de meilleures chances de briser le cercle vicieux dans lequel il s’est enfoncé s’il quitte son quotidien et tous les lieux qu’il a pu fréquenter avec toi.

    « En gros, tu prévois qu’il m’oublie ? » me reproche-t-elle, effarée.

    Je lui adresse un sourire compatissant.

    — Aucune des personnes qui t’aient jamais connue ne saurait t’oublier, petit rayon de soleil. Celles qui t’ont aimée moins encore. Mais pour guérir, il doit aussi réussir à faire son deuil.

    Thys opine, lentement. Son regard, tout d’un coup absent, indique combien elle est dévastée par cette fatalité. Elle semble pourtant y être résignée.

    Sans doute machinalement, sa main caresse son bout de ventre par-dessus sa robe lavande aux plumes imprimées blanches. Une de ses préférées, offerte par notre mère si je me souviens bien. Puis elle avance avec un sourire marqué de tristesse.

    « Tu as raison. Je vais aller m’assurer qu’il ne fourre rien de fâcheux dans sa valise. » 

    J’acquiesce et pivote vers la porte de la chambre, prétendant scanner avec attention les faits et gestes d’Eliakim afin de fuir ces mimiques de grossesse particulièrement douloureuses.

    Bien que je ne souhaite pas avoir d’enfants, je me réjouissais du bonheur de ma cadette et m’étais même fait à l’idée de devenir oncle…

    Contre toute attente, ma sœur me prend au dépourvu avec un câlin sur le côté et une bise sonore.

    « Je t’aime, grand frère. Merci d’être là pour nous. Oh, et, je me dois aussi de te confier que je n’étais pas certaine de parvenir à te prendre dans mes bras. Je suis ravie d’y être parvenue. Cela me fait un bien fou ! » 

    — À moi aussi, petite sœur, haleté-je dans un souffle bouleversé.

  • Chapitre 5

    5 | 𝕁𝕦𝕤𝕥𝕖 𝕦𝕟𝕖 𝕗𝕒𝕧𝕖𝕦𝕣

    8–12 minutes

    𝕃’évaluation psychologique d’Akim a été retardée par une urgence au sein du service psychiatrique de l’hôpital. L’entrevue avec le juge s’est ainsi déroulée en début de soirée. Et mieux que je ne l’aurais jamais espéré, je dois dire.

    J’ai dû ramener mon beau-frère chez lui avant sa comparution, afin qu’il se douche, se rase et s’apprête de vêtements propres. Le débardeur et le jean qu’il portait le soir de l’accident étaient couverts de sang et d’autres fluides séchés que j’ai refusé d’identifier. L’état de sa baraque ne s’est pas avéré plus encourageant. Habits, emballages, restes de bouffe et carcasses de bouteilles en tout genre jonchaient la majeure partie de l’espace, transformant en dépotoir une demeure jadis si accueillante.

    Thys m’a alors révélé, les yeux embrumés de larmes, qu’Akim est parti à la dérive depuis un peu plus d’un an. Les efforts acharnés de nos parents et des siens, selon elle déterminés à lui garder la tête hors de l’eau, ont apparemment été vains. Il a perdu son poste à l’église, sa vocation, en même temps que son intégrité et questionne quotidiennement sa foi, autrefois inébranlable… Je ne pensais même pas qu’il parviendrait à se débarrasser de cette puanteur prenant à la gorge en sortant de chez lui. Ni qu’un homme tombé dans une telle misère émotionnelle parviendrait à porter sa croix aussi bien face aux exigences inflexibles de la justice. C’était oublier quel menteur invétéré s’avère être Eliakim Día. Ce type parvient sans doute à se convaincre lui-même qu’il est sincère. Il s’en est donc parfaitement sorti, en portant Dieu et la repentance en étendard. Comme à son habitude.

    — J’avais dit ne pas avoir besoin d’avocat.

    Sa voix nasillarde, accusatrice, me tire de mes songes alors que nous nous évoluons sur le grand parking du bâtiment administratif où se trouve le bureau du procureur. Je tourne machinalement mon attention vers Maître Williams, l’avocat qui s’est brillamment chargé de sortir Akim de la mouise les fois précédentes. Il se dirige lui aussi vers son véhicule, à grands pas, téléphone à l’oreille. Sans doute déjà plongé dans l’affaire d’un autre client.

    — J’ai préféré qu’il soit présent pour t’assister. Histoire d’attester qu’un professionnel t’a conseillé, a veillé à ce que cet accord serve effectivement tes intérêts et que t’as accepté de le signer en ton âme et conscience.

    Je ne récolte qu’un grognement en réponse, ce qui m’importe peu. Je sais devoir couvrir mes arrières avec lui, aussi altruiste que soit mon implication.

    « Eli a tendance à être sur la réserve avec les personnes extérieures à son cercle. Je reste sûre que vous finirez par mieux vous entendre si vous vous décidez enfin à apprendre à vous connaître. »

    Améthyste n’a jamais pu s’empêcher de justifier l’attitude distante qu’affiche son mec envers moi… Bien qu’elle n’ait pas foncièrement tort concernant son caractère, elle se trompe sur toute la ligne. J’occulte ses encouragements fantaisistes avec un soupir et grimpe au volant de mon pick-up.

    Eliakim me suit en silence. Ma sœur, qui semble ne jamais le quitter d’une semelle, apparaît au centre de la banquette arrière tandis qu’il s’installe docilement à mes côtés sur le siège passager. Je l’avise du coin de l’œil en démarrant. Il croise les bras contre son buste dans une posture protectrice et trépigne d’une jambe. Sa façon d’entailler le coin de ses doigts avec ses ongles, de les ronger ou de mâchouiller ses lèvres, le tout en l’espace de quelques secondes, ne peut traduire que deux hypothèses : soit il est mal à l’aise en ma compagnie, soit il ressent le besoin irrépressible de se bourrer la gueule pour étourdir ses émotions tant elles le dépassent.

    L’un n’empêcherait cependant pas l’autre. Dans les deux cas, je dois trouver un moyen de l’occuper.

    — T’as faim ?

    — Non.

    Eh merde.

    — OK… Vu l’heure, il est préférable qu’on prenne la route pour Fort Worth demain matin. Je vais te ramener chez toi pour que tu prépares tes affaires.

    — Suis-je dorénavant sous ta tutelle ?

    — Quoi ? Non ! Vois ça plutôt comme… un accompagnement dans ton parcours vers la sobriété.

    — Un accompagnement des plus pointilleux, j’imagine, ranger Beauchamp.

    La condescendance dont il ose faire preuve me titille, mais il vise juste. Je ne prends donc pas la peine de répondre à ce sujet.

    — Je n’ai planifié que les étapes essentielles avant ton départ. Une fois tes valises faites, tu pourras passer la soirée avec ta famille si tu veux. Sinon, je suis OK pour qu’on fasse ce que bon te semble pour ta dernière nuit à NOLA.

    Je n’ai pas envie de lui imposer un programme dès ce soir. Je grimace toutefois en me rendant compte que ma proposition sonne plus ambiguë qu’elle ne le devrait.

    Akim ouvre la bouche, mais je le devance avec un regard intransigeant.

    — Rien qui implique un lieu vendant de l’alcool.

    Il se renfrogne.

    Les lumières excentriques du centre-ville lèchent son visage à travers les vitres teintées. Je remarque qu’elles couvrent de couleurs diverses les bandes adhésives blanches maintenant son attelle nasale au fur et à mesure qu’elles défilent. Je m’aperçois aussi que les dents d’Akim malmènent à nouveau sa lèvre inférieure, puis ses ongles.

    J’essaie d’ignorer ses tics en me concentrant sur la circulation. Sauf qu’après quelques minutes de ce manège dans un silence pesant, je finis par craquer. Il lui faut occuper ses mains, et surtout son esprit, autrement qu’en se faisant du mal.

    — Je pense que tu devrais déjà commencer par contacter ton père. Il sera soulagé d’apprendre que t’es sorti de l’hosto et que les poursuites à ton encontre ont débouché sur un accord qui prend en compte la globalité de ta situation.

    Ce conseil avisé est accueilli par un rire dédaigneux.

    — Et tout ça grâce à toi… Tu as rencontré mon père plus d’une fois, Séraphin. Tu sais donc qu’il vaut mieux qu’il apprenne le plus tard possible que je te suis gentiment jusqu’au Texas. Toi, un pécheur éhonté. Il vous exècre au plus haut point.

    Super, je me fais toiser en prime…

    « Je nai eu de cesse de lui répéter doublier ces idées du siècle dernier véhiculées par son père ! Le Seigneur taime tel que tu es, grand frère, et moi aussi. »

    — Mh…

    Elle est mignonne, mais les chiens ne font pas des chats. Javier Día est l’archétype parfait du connard intolérant déguisé en homme de foi ; il a façonné son fils à son image.

    — Sinon, je… Il y a bien quelque chose que je souhaite du plus profond de mon cœur si je dois quitter NOLA pour une durée indéterminée.

    Mes yeux curieux glissent sur ses traits attristés.

    — Je t’écoute.

    — Promets que tu écouteras mes explications jusqu’à la fin.

    Je pensais qu’il demanderait à visiter la tombe de ma sœur. Mais ce genre d’entrée en matière annonce toujours une entourloupe.

    — Je crois avoir déjà assez fait de promesses en ta faveur, Día. Parle maintenant et vois ce que j’en dis, ou alors tais-toi. La décision est tienne.

    — Très bien ! Je voudrais me rendre au Big Easy une dernière fois.

    — Tu te fous de moi, là ?

    Tournant brusquement la tête vers lui, je manque de faire un trop gros écart durant mon dépassement. La voiture qui arrive en sens inverse klaxonne. Je me rattrape de justesse, sans toutefois secouer mes passagers.

    — Pas du tout, poursuit-il avec conviction, soudain entièrement focalisé sur moi. Crois-le ou pas, j’ai conscience de ton sacrifice. Je veux dire, je sais que tu n’as pas plus envie de me chaperonner que j’ai envie de passer du temps en ta présence. Si tu le fais, c’est uniquement en mémoire d’Ami. C’est aussi pour elle que j’aimerais me rendre au Big Easy ce soir. C’était son club de Jazz favori.

    Ah… Je comprends d’un coup pourquoi Akim s’est montré si résilient face au juge. Il préparait le terrain pour mieux me manipuler.

    « Il dit vrai. Nous avions pour habitude dy aller au moins une fois par mois. Il a maintenu cette routine au début, jusquà ce que mon absence devienne trop lourde à porter… Jimagine que cest lendroit où il se sent le plus connecté à moi, alors, sil te plait, accepte, Séra. »

    — C’en est hors de question, craché-je, les yeux rivés à ceux d’Améthyste via le rétroviseur central.

    Je suis à deux doigts de lui demander quand elle est devenue si stupide. Mais impossible de m’adresser à elle avec Eliakim à portée de voix.

    Contenant l’indignation qui me griffe de l’intérieur, je me reprends et enchaîne :

    — Je ne compte pas courir le risque que le condamné sous sursis au nom duquel je me porte garant finisse sa première soirée sous ma surveillance complètement…

    Torché.

    Ou foutu, compte tenu du fait qu’il ira directement en taule s’il se refait choper en récidive.

    — … englouti par sa peine et sa dépendance, argué-je finalement.

    — Ça va, s’agace-t-il, la mine contrariée. Je suis capable de me contrôler. Je te demande juste une faveur. La première et la dernière. Je te jure sur tout ce qu’il me reste de plus cher que ma seule motivation pour cette requête, c’est Ami.

    — Sauf que je ne te crois plus sur parole. J’ai bien retenu la leçon.

    — Oh, je n’y crois pas ! Comptes-tu vraiment mettre cette vieille histoire sur le tapis, maintenant ?

    « À quoi faites-vous référence ? »

    Mon regard croise encore celui d’Améthyste à travers le rétro. J’y lis toute sa curiosité quant à cette « vieille histoire » que chacun de nous deux préfère taire, mais qu’aucun ne semble capable d’oublier.

    Ce n’est toutefois pas ce soir que ma sœur en prendra connaissance.

    — D’accord, écoute, éludé-je, essayons de faire en sorte que cet arrangement ne débute pas à coups de crocs acharnés.

    — À mon humble avis, il est bien trop tard pour cela.

    — Peut-être, mais y mettre du tien aidera sans aucun doute à limiter les accrochages. La Rédemption n’est-elle pas ce que tu prêches ?

    « Pourquoi continuer à battre un homme à terre, Séraphin ? Lui comme toi avez toujours refusé de me confier l’origine de votre inimitié, très bien ! Mais tu décèles aussi bien que moi la sincérité dans ses prunelles. »

    Cette fois, elle voit juste. Mais quelle force a la sincérité lorsque l’on perd sa lutte contre son addiction ?

    Je tente néanmoins d’adoucir ma conclusion, en gage d’empathie, et me râcle la gorge avant de lancer :

    — Je conçois que tu veuilles te rendre dans ce club pour te sentir plus proche de Thys avant de partir. Et je veux bien croire que tu ne penses pas à mal, ça me paraît juste être une mauvaise idée… Sans être spécialiste, je doute qu’il soit judicieux que tu te retrouves dans ce genre d’environnement les premiers mois de ta réhabilitation. Encore moins avant d’avoir consulté.

    Aucune contestation ne s’élève. Les yeux perdus dans les ombres fugaces du paysage urbain défilant par-delà les vitres, Akim me tourne à présent le dos. Muré dans le silence.

    Ce n’est pas plus mal.

    Nous parvenions aisément à camoufler les raisons de notre antipathie du vivant d’Améthyste. En nous évitant, le plus souvent, ou en évitant tout bêtement de nous lancer des piques en sa présence. Mais la donne a changé, et je suis le seul à le savoir.