38 | ℙ𝕣𝕠𝕓𝕝𝕖̀𝕞𝕖 𝕖𝕟 𝕧𝕦𝕖
𝕁e souffle une énième fois devant mon écran. Maintenant que mes recherches de correspondances faciales sont terminées, je dois passer en revue chaque résultat et le comparer aux portraits dessinés sur la base des descriptions de Nehemiah. Le processus aurait été beaucoup plus simple si elle était là pour m’aider à faire le tri, mais les fantômes sont rarement joignables sur simple appel. Donc, pour l’instant, je vais devoir me débrouiller. Quitte à ratisser large.
— Salut, Séra.
Je crois un instant rêver en reconnaissant la voix d’Eliakim. Quand je lève le nez de l’ordi, il est bien en approche de mon bureau. Je range mes portraits et ferme les dossiers physiques éparpillés sur la table avant de réduire tous les onglets ouverts sur l’écran. Assez vite, ce dernier n’affiche plus que l’étoile des Rangers. Mon regard interrogateur détaille ensuite Akim, qui s’arrête lentement face à moi. L’air mal à l’aise. Je me lève pour l’accueillir et reporte mon attention sur celui qui l’a certainement aidé à passer les contrôles de sécurité.
— Hey. Qu’est-ce que vous faites ici, y’a un problème ?
— Ouais… lance Sawyer, debout un peu en retrait derrière Eliakim qu’il dépasse d’une bonne tête. Et un gros ! T’es terré dans ton fichu bureau de Rangers au lieu de célébrer la fête nationale avec les rares potes qu’il te reste.
Leurs shorts de bain auraient dû me mettre la puce à l’oreille. Son insistance me tire un soupir. Je m’assois à moitié sur le bureau et me frotte légèrement les yeux.
— J’ai du boulot, je te l’ai dit.
— T’as pas encore bouclé la paperasse d’hier ?
— Si. Je suis sur autre chose.
— Sur quoi ? s’enquiert Sawyer.
Fronçant des sourcils, il approche et prend appui d’une main sur le meuble. Son visage frôle le mien et l’odeur boisée de parfum m’embaume tandis qu’il continue à mon oreille :
— Me dis pas que t’es encore sur ton fantôme d’étudiante… Ça fait des mois que tu bosses sur cette affaire. La nana est morte, Séra ! Je crois pas qu’elle t’en voudras de prendre un jour off.
Il se redresse et continue à voix haute.
— Le 4 juillet, c’est le jour de tous nos nationaux ! Desquels tu fais toi aussi partie, je te rappelle. Tu peux pas rater le rassemblement annuel avec les sauveteurs. Surtout que ça ferait super plaisir à Akim d’y aller. Hein ? Dit lui, Akim.
Sawyer glisse les doigts dans les plus longues mèches de sa coupe dégradée. Il les replace en arrière d’un geste machinal, tout en s’écartant pour laisser la parole à son acolyte du jour.
Visiblement pris de cours, Eliakim lui jette une œillade et semble articuler sa réponse un peu au hasard.
— Eh bien… Quand tu es passé proposer qu’on y aille tous les trois, je me suis dis que ce serait sympa. Mais, si Séraphin a trop de travail…
— Hep hep ! Lui tends pas cette perche.
Sawyer agite son index en réprimande. Il passe ensuite un bras autour des épaules d’Eliakim et se penche vers lui.
— Ton rôle, mon ami, c’est de m’aider à convaincre l’homme des cavernes de venir avec nous. N’oublie pas.
Akim lui adresse un timide sourire. Sawyer a cette fâcheuse manie de tout faire pour arriver à ses fins. Je ne suis pas étonné qu’il l’ait embarqué avec lui sur ce coup et, bien évidemment, malgré ses nouvelles résolutions, Akim a toujours autant de mal à se détacher de sa complaisance.
Toujours assis à l’angle de mon bureau, je l’observe, un rictus amusé au coin des lèvres, et demande d’un ton léger :
— Il t’a dit pourquoi il tient absolument à ce que je vienne ?
Akim secoue la tête en une réponse négative. Alors je lui explique.
— Ce rassemblement n’est pas juste « amical ». Notre fameux groupe de potes se compose de quelques policiers et sauveteurs de Fort Worth. Ils s’affrontent tous les ans dans une compétition de quatre épreuves, dont une de natation… Sawyer et les autres flics savent que je faisais partie d’un club au lycée.
Eliakim lâche un petit « Oh… » en comprenant les enjeux du blondinet.
— Aller, Séra ! pleurniche l’intéressé. C’est la tradition, vieux ! Y’a qu’avec toi dans l’équipe qu’on a une chance de gratter des points sur leur épreuve favorite. Hier encore t’as sauvé un mioche. Une victime bien vivante. Tes autres dossiers peuvent bien attendre.
Mouais… Autant dire qu’en acceptant d’accompagner Akim au car wash caritatif auquel Jacqueen l’a invité, je ne m’attendais pas à être aux premières loges d’une tentative d’enlèvement.
La photo du petit rouquin aux yeux bleus est relayée sur toutes les chaînes d’informations depuis hier soir et émeut encore tout le monde. Je l’ai pourtant retrouvé saint et sauf, bien qu’en larmes, quelques minutes après que la détraquée l’ait tiré dans sa voiture.
Quand il s’agit de la disparition d’une latina trans ou d’un gamin noir à problèmes, la mobilisation des médias est toute autre. L’amertume de cette réalité me tire un nouveau soupir.
— J’ai fais que mon travail, Haddison. Et c’est ce que j’essaie de continuer à faire.
— Roooh… Tu peux quand même arrêter de faire ton rabat-joie 24 heures. Ça te fera pas de mal !
— Tu sais quoi, OK, finis-je par céder avant qu’il n’accentue ce début de migraine qu’il me cause. Je fais un saut de quelques heures à Twin Points si tu m’aides sur mon affaire.
— Vendu ! On y va.
Un énorme sourire aux lèvres, il tape dans ses mains et se détourne, prêt au départ. Son entrain enfantin me fait rire.
— Je ne t’ai même pas encore dit comment, le bleu.
— Peu importe, tu peux compter sur moi. Mais là, on doit y aller ! J’entends déjà Aleks réclamer un forfait si on est trop à la bourre.
— Elle attendra. Je dois passer chez moi me changer.
— Ah, non non non !
Il revient sur ses pas en gesticulant des mains.
— Akim et moi on a tout prévu. Enfin, surtout moi. Mais c’est lui qui t’a préparé un sac avec des affaires de rechange.
Je fronce les sourcils. Eliakim s’empresse de poursuivre :
— Eum, oui. J’ai un peu farfouillé dans ta chambre. J’espère que ça ne t’embête pas.
— J’ai rien à cacher, t’en fais pas.
Je suis tout de même plutôt surpris qu’il ait osé.
Le téléphone de Sawyer sonne. Il décroche après avoir jeté un œil à l’identifiant et s’éloigne en le portant à son oreille.
— Bon, tu remballes et on se retrouve là-bas ? lance-t-il. Callum arrête pas de me harceler. Je lui confirme que tu viens, ils n’attendent plus que nous.
— OK, pars devant. Rendez-vous au parc dans une vingtaine de minutes.
Il colle deux doigts contre son front et les lève pour me saluer, sans oublier de m’adresser un clin d’œil. Il quitte ensuite la grande salle d’un pas pressé. Je secoue légèrement la tête et lance un coup d’œil à Akim tandis que je range mes dossiers dans ma sacoche.
— Tu t’es encore laissé embobiner juste pour faire plaisir à quelqu’un.
— Je plaide coupable, rit-il en se triturant les doigts. Ça avait l’air d’être important pour lui et, je me suis dis que ce serait l’occasion de te changer les idées avec des personnes de ton entourage, pour une fois. Mais loin de moi l’envie de décider à ta place de ce qui serait mieux pour toi !
— Ça c’est la spécialité d’Améthyste.
Akim incline la tête sur le côté et plisse les yeux. Sans doute abasourdi que j’évoque sa défunte épouse uniquement pour lui casser du sucre sur le dos.
— Désolé, je pensais à haute voix. Thys a… avait cette habitude ; toujours penser savoir mieux que moi ce qui est bon pour mon bien. Ma mère aussi, quand je lui en laissait encore l’occasion. Ça partait d’un bon sentiment, mais ça devenait vite lassant… Tout ça pour dire que je sais que t’étais pas dans cette démarche. Sawyer a l’art et la manière de retourner le cerveau des gens jusqu’à ce qu’il obtienne ce qu’il veut.
Il hoche la tête en agrément.
— Ce qui m’étonne le plus, c’est que sa méthode fonctionne avec toi.
— Ah oui ? Et pourquoi ? Tu me vois encore comme un mur en béton que rien n’atteint ?
— Non ! Mais… tu es moins, disons, malléable.
J’esquisse un bref sourire.
— Faut croire que Sawyer Haddison a trouvé ma faille. On devrait y aller avant qu’il ne commence à appeler pour demander pourquoi on n’est pas encore arrivés.
Eliakim opine encore.
Moins de trente minutes plus tard, nous arrivons dans la région d’Eagle Mountain. Le parc de Twin Points offre une plage artificielle aménagée sur les rives du lac. Je trouve difficilement une place sur le parking bondé. Puis, entre les gamins qui courent partout en criant et les gens qui nous envoient tout ce qui est resté accroché à leurs cheveux mouillés en nous les secouant en pleine face, l’attente pour les vestiaires me met les nerfs à rude épreuve.
Eliakim doit sentir mon irritation. Il s’évertue à me questionner sur notre groupe d’amis et notre compétition culte pour me détourner de toute cette agitation, jusqu’à ce que je puisse enfin me changer dans les vestiaires. Une fois en tenue de plage, je traverse les petits pavillons et nous conduit à celui construit à la lisière de la forêt. Mon regard avisé glisse sur les visages familiers réunis autour des tables de pique-nique.
— Chaque année, les sauveteurs en repos le 4 juillet réservent le même emplacement. Ils sont assez populaires auprès des usagers, donc les habitués viennent les saluer et boire un verre avec eux.
— Il risque donc d’y avoir beaucoup de passage, en déduit Akim.
— Mh, et encore plus d’agitation. Une poignée de pompiers se joint aux lifeguards. Ces mecs-là ont tous un égo surdimensionné. Ils adorent entretenir la guéguerre contre les flics. Je te dis pas comment te comporter, mais je te déconseille de prendre parti.
— Cela m’attirerait une montagne d’antipathie dont je n’ai pas envie, rétorque-t-il.
Un brin d’affront dans le regard, il ajoute d’une voix tempérée :
— J’ai retenu le mémo. Merci.
C’étaient effectivement mes mots lors de notre passage au DPS.
Je suis tenté de lui demander pourquoi il accepte toujours de se retrouver au beau milieu de représentants des forces de l’ordre, puisque sa rancœur est si tenace. L’entente de mon prénom, hurlé comme sur un marché aux poissons, me détourne toutefois de cette considération.
— Hé, les gars, Séraphin se pointe enfin !
— C’est tout le renfort que t’as ramené, Ranger ?
Les cris de Logan, un des pompiers, et Callum, le deuxième vétéran du groupe, attirent l’attention de la cinquantaine de personnes rassemblées autour des tables et des grills. Je lance une œillade amusée vers Eliakim, qui n’apprécie guère d’être au centre de l’attention s’il n’est pas entièrement maître de la situation. Sawyer n’arrange rien lorsqu’il s’avance à l’extrémité du pavillon en nous faisant de grands signes.
— C’est pas trop tôt. Aller, viens, Akim ! Je vais te présenter à tout le monde.
Sawyer prend visiblement sa tâche à cœur. On peut au moins lui accorder le mérite de tout faire pour que ses connaissances se sentent à l’aise dans son environnement. J’en profite pour saluer nos camarades et écoute un peu les nouvelles de chacun. Pour la plupart, je ne les avais pas revus depuis l’an dernier. Logan est en plein récit de son intervention d’urgence la plus loufoque quand Aleks, la chef d’équipe des sauveteurs, manque de s’étouffer avec sa dernière gorgée de Corona.
— Bah merde alors… Gros problème en vue à dix heures, souffle-t-elle d’un air médusé.
Logan tourne la tête pour suivre le regard de la rousse, qui s’essuie le menton d’un revers de main avant de renvoyer une de ses mèches auburn derrière son oreille.
— Je croyais que ce p’tit con prétentieux avait déménagé à L.A, crache-t-il.
— Aux dernières nouvelles, grimace Aleks.
Leurs regards surpris convergent ensuite vers moi. Tout comme Eliakim, je jette un œil au nouveau venu. Je m’efforce de réfréner le grognement qui monte dans ma gorge en voyant de qui il s’agit. Il se pavane sous les yeux ébahis des visiteurs avec sa fierté légendaire, comme si la plage de Twin Points était encore son territoire.
— Tu te doutais qu’il viendrait ? demande Aleks.
— Pas du tout, concédé-je entre mes dents serrées.
— Qui est-ce ? s’enquiert Akim.
— Personne à qui tu doives accorder d’intérêt.
— Eh ! Vous avez vu qui vient d’arriver ?
Sawyer nous rejoint au pas de course.
Sa question est rhétorique. Les visiteurs s’agglutinent autour du gars en question. Avec tout le remue-ménage que sa présence génère, impossible de le rater.
Logan et Aleks, qui a repris le poste de cheffe après le départ du « p’tit con prétentieux » pour Los Angeles, s’éloignent pour discuter de leur côté. Sawyer reprend sans attendre de réponse :
— Je vais aller l’accueillir, histoire de prendre la température.
Je lui lance une œillade en biais.
— T’as déjà eu de meilleures idées, Haddison.
— Je gère. T’inquiètes.
— Je t’aurais prévenu. Pense pas que j’interviendrais s’il te colle une droite.
Sawyer s’éloigne déjà. Sûr de lui, il m’adresse un sourire en coin agrémenté d’un clin d’œil.
Je le suis du regard, mes yeux voguent malgré moi sur l’ancien sauveteur favori de Twin Points. Akim pose une main chaude sur mon bras bandé, pile au moment où son regard perçant tombe dans le mien.
— Séra…
Je me détourne volontiers du nouvel arrivant, attaché à reporter mon attention n’importe où plutôt que sur lui.
— Je t’ai rarement vu si tendu. Dis-moi ce qui ne va pas, s’il te plaît. Cet homme est-il, à tout hasard, quelqu’un avec qui tu as eu un différend ? Ou sur qui tu as dû enquêter ?
— Pire encore, finis-je par grogner après quelques secondes. C’est mon ex, Welsley O’Bright.
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