Chapitre 42

42 | 𝕁𝕒𝕣𝕕𝕚𝕟 𝕤𝕖𝕔𝕣𝕖𝕥

8–12 minutes

𝕁e me suis décidé à descendre de voiture pour entrer au country club après être tombé sur la messagerie de Sawyer pour la troisième fois.

Épousant les lieux du regard, j’avance lentement et opine en réponse aux inconnus qui me saluent. Je glisse les mains dans mes poches et m’arrête à la limite de la piste, tellement pleine que les vapeurs des danseurs remplacent la fraîcheur de la nuit sur ma peau. Le bruit synchronisé des bottes sur le sol en bois résonne aussi fort que la chanson de Beyoncé, une des nombreuses figures emblématiques de la fierté texane.

Toujours aussi conquis par l’unité qui émane des danses en ligne, j’esquisse un sourire tout en balayant le club des yeux. Par chance, Sawyer est plus facile à trouver que prévu. Il s’enjaille dans la cabine du DJ, placée en hauteur à côté de la scène réservée aux spectacles. Je m’apprête à contourner la piste de danse pour arriver face à eux, quand la musique cesse d’un coup.

Visiblement moins surprise que moi, la foule s’anime davantage et scande :

« I ain’t in no gang, but I got shooters and I « bang, bang » !* »

Deux tirs factices se succèdent, et la musique reprend doucement. Des voix légères s’élèvent en chœur des enceintes, portées par les variations d’une mélodie a priori plus douce, mais tout aussi entraînante que le tempo brut et saccadé de la chanson précédente. Les danseurs repartent de plus belle. Je reprends mon avancée sur ces notes exotiques que pense reconnaître comme la touche d’une artiste sud-africaine, dont la cote de popularité semble exploser à l’international.

Une fois arrivé devant le DJ, j’agite une main pour attirer l’attention du blond. Quand il me remarque enfin, il se penche à l’oreille de son ami et descend ensuite de l’estrade, les doigts glissés dans ses cheveux en bataille qu’il discipline en les renvoyant en arrière.

— Fallait que t’arrive au meilleur moment ! hurle-t-il alors qu’il enroule le bras autour de mon épaule.

Je lève le poignet et allume le cadran de ma montre digitale. Elle affiche 22 h 04, on avait rendez-vous à l’extérieur il y a quatre minutes.

Il ricane.

— Ha ! J’oublie toujours à quel point t’es ponctuel.

— T’as bu ? m’enquiers-je, mitigé quant à l’odeur sucrée de son haleine.

— Ouais, souffle Sawyer alors que nous sortons du club à pas modérés. Que des cocktails non-alcoolisés… T’imagines même pas à quel point ça me rend triste.

Je secoue la tête face à son piètre jeu d’acteur et déverrouille mon RAM. Il bifurque à la dernière minute, comme s’il avait oublié quelque chose.

— Je dois aller à ma caisse. J’ai acheté des snacks, et tout le bordel indispensable pour une planque en bonne et due forme.

J’opine, sans toutefois l’attendre pour monter en voiture.

Près de deux heures plus tard, nos regards attentifs épient les visages rassemblés sous l’enseigne lumineuse du Whispers ; un tout autre genre de club.

Ce ne sont cependant pas les clients qui m’intéressent. Du moins, pas pour l’instant. Je longe la rue et m’engouffre dans l’allée que j’ai repérée sur Google Maps lors de mes préparatifs. Elle donne une vue parfaite sur l’entrée de service. C’est généralement celle utilisée par le personnel et les prestataires dans ce type d’établissement.

J’éteins mes phares pour limiter le risque d’être grillé dès mon arrivée et roule au pas dans la ruelle. Je m’arrête à une distance raisonnable afin de ne pas apparaître sur leurs caméras de sécurité, mais tout de même assez proche pour pouvoir prendre des photos exploitables si l’occasion se présente.

J’ai eu plus de temps que nécessaire pour faire un topo à Sawyer durant le trajet. L’objectif, c’est de valider ma théorie quant au lien crapuleux entre la propriétaire du Whispers et un des noms ressortis par le réseau lors des recherches de correspondance faciale. Leur lien familial est déjà confirmé.

— Si par miracle un des visages de ta liste fait son apparition ce soir, ce sera déjà une sacrée avancée vu le peu d’indices que t’as.

— Il ne nous reste plus qu’à prier pour, soufflé-je d’un ton tranquille.

Sawyer soupire et s’enfonce dans le siège arrière, le siège passager avant étant trop proche du mur pour lui offrir un bon angle de vue. Il plonge sa main libre dans le paquet de chips flanqué à sa hanche et continue à feuilleter les fiches d’identification de mes suspects de l’autre. Pendant près d’une heure, nous n’avons vu passer que des danseuses et quatre agents de sécurité qui se sont relayés. Les bruits de mastication de Sawyer, dont les dents s’acharnent dorénavant sur un chewing-gum, me rappellent l’époque où nous passions toutes nos journées ensemble en patrouille. Ses sales manies m’emmerdent toujours autant, mais je m’y suis fais. Le son inattendu d’une vidéo me fait toutefois lever les yeux sur le rétroviseur central. Le blond grimace et me lance un regard d’excuse.

— J’ai oublié de baisser le volume, désolé.

— T’es là parce que j’ai besoin de tes yeux, Haddison.

— Tu sais que j’ai du mal à rester concentré quand il se passe rien ! Je me fais trop chier.

— Je ne connais personne qui se coltine une planque par amusement…

— Je sais bien, mais t’es toujours hyper silencieux aussi. Ça aide pas.

— Tu parles assez pour deux.

— C’est vrai, rit-il. Toujours aucun signe de ton infiltrée ?

Nehemiah m’a rendu visite hier, peu après mon retour de Twin Point. J’ai eu la regrettable idée de l’informer que la surveillance de ce club est peut-être l’étape clé qui me permettra d’élucider son meurtre. Depuis, impossible de la convaincre de rester en dehors de l’affaire. Elle insiste pour participer à toutes mes planques et je n’ai malheureusement pas le pouvoir d’empêcher un esprit d’agir comme il l’entend.

— Négatif, soupiré-je. Mais je lui fais confiance pour rappliquer illico si elle reconnaît un des types.

— OK. Et ta sœur, elle suit toujours Akim comme son ombre ?

— Je lui ai demandé de me laisser respirer y’a quelques semaines. Elle s’y tenait, jusqu’à ce qu’Eliakim manque de se noyer.

— Oh, elle était avec nous, hier ?

— Oui. Enfin, pas au début. Mais depuis l’incident elle est de nouveau collée à lui H24, donc je l’ai à nouveau dans les pattes.

— Purée… Mais Akim, il sent vraiment pas sa présence ?

— Heureusement pour lui, j’en ai pas l’impression.

— Mon pauvre chéri. Avec elle et tous les autres fantômes qu’il doit y avoir à Forth Worth, j’sais pas comment tu fais pour pas virer fou.

Je m’efforce simplement d’ignorer la grande majorité des esprits que je croise. C’est la seule solution pour qu’ils m’ignorent en retour.

Quand, par malheur, ils se rendent compte que je les vois, ils ne me lâchent plus jusqu’à ce que je les aide à résoudre ce qui, selon eux, les retient sur terre. Assez souvent, il ne s’agit que de querelles et de rancœurs familiales. Cela dit, depuis que j’ai accepté mon don, j’ai appris à distinguer les victimes de crimes et je mets mes capacités à contribution du mieux que possible pour leur rendre justice.

Sawyer reprend lentement :

— Même pour un million, j’échangerai pas mon don avec le tien. D’ailleurs, ça me fait penser à un truc que je voulais te dire.

— Je t’écoute.

— Pour Akim, hier, j’aurais remonté le temps si jamais ça avait mal tourné.

— Mh, je m’en doute.

— OK… Et toi, t’as rien à me dire ?

— À quel sujet ?

— Akim, peut-être ?

Je quitte à nouveau la porte de service des yeux pour lever mon regard vers le rétroviseur central.

— Quoi, Akim ?

Ma voix se fait plus sèche que je le voudrais, ce qui est loin de déstabiliser Sawyer.

— Ben, il traverse une période difficile avec son deuil et sa désintox. Il fait partie de ta famille et t’es responsable de lui pendant sa liberté conditionnelle. Alors c’est normal que t’aies flippé pour lui, hier. Je dis pas le contraire. Même moi, j’ai grave flippé.

— Et donc, m’impatienté-je. Où tu veux en venir ?

— C’est pas tant le fait que t’aies eu peur pour lui qui m’a surpris, mais plutôt que tu le montres. Virer émotionnel, ça te ressemble pas.

Après ma mère, Améthyste, Eliakim, Welsley et j’en passe, voilà qu’il s’y met…

— Qu’est-ce que vous avez tous, à insinuer que j’ai pas de sentiments ? m’agacé-je, sourcils froncés. Je suis pas un bloc de glace, je te signale. Tu le sais mieux que personne.

— Justement, Séra, j’te connais bien. Sans doute mieux que tu le penses.

Sawyer maintient mon regard, ses yeux bleus toujours incroyablement tranquilles. Sa remarque est pourtant loin d’être anodine.

Un profond mal aise remplace ma légère irritation. Derrière son attitude frivole, il est tout sauf bête. J’imagine qu’il a compris ce que je tente à tout prix d’ignorer : des sentiments que je pensais enfouis renaissent de leurs cendres.

Plus j’essaye de m’ôter cette idée de la tête, plus elle s’impose. Mais l’accepter, ce serait souffler sur des braises qui raviveraient un feu intense. Un feu que je ne pourrais contrôler. Chose inenvisageable. Je reste donc silencieux, comme si garder la bouche fermée scellerait aussi mon esprit et mettrait un terme à toutes ses divagations indésirables.

Sawyer attrape le haut de mon siège en se penchant par-dessus mon épaule.

— Je te juge pas, tu sais ? On cultive tous notre jardin secret. Quoique, dans ton cas, ça doit être une forêt bien dense.

— Si tu cherches à me faire regretter de t’avoir embarqué sur cette surveillance, c’est réussi.

— Pff, à d’autres ! ricane-t-il. Je me mêle jamais de tes histoires de cœur. Enfin, pas quand t’as aucune envie d’en parler. Mais, si c’est le cas, te sens pas gêné, quoi.

— Y’a du mouvement.

Je me redresse pour mettre de la distance entre nous, les yeux rivés au loin et mon téléphone serré entre mes doigts nerveux. L’arrivée d’un véhicule noir dans l’arrière-cour m’arrache à la sollicitude intrusive de Sawyer. La voiture se gare à quelques mètres de la porte. Un quadragénaire poivre et sel descend du côté passager. Costume sombre, chemise ouverte, bijoux et chaussures de luxe ; une panoplie qui renforce sa dégaine de proxénète. Je le mitraille avec mon appareil photo, mais cet homme n’est pas celui auquel je m’attendais.

— Ce type apparaît la liste ?

— Deux secondes…

Sawyer reprend le dossier et épluche rapidement les pages.

— Euh… Oui ! Roy Daniels, 42 ans : diverses voies de faits, bagarres ayant entraîné coups et blessures, violence conjugale et pour finir, onze ans à x pour homicide involontaire. Autant dire qu’il n’a pas chômé dans sa vie… Il a été libéré sur parole y’a 13 mois et depuis, il reste hors des radars. Tu veux qu’on entre jeter un coup d’œil, histoire de voir ce qui se trame ?

— Vas-y. Je reste ici, au cas où le chauffeur reparte.

— OK. Sawyer en infiltration. Ça, ça me plaît ! se réjoiuit-il tandis qu’il ouvre la porte.

Je lance avec un regard de biais :

— Eh, te fais pas remarquer.

— Non, tu me connais.

— Justement… T’entres, t’observes, tu prends des photos si possible et tu ressors. En cas de flagrant délit, tu me préviens et on appelle du renfort si nécessaire. Mais si t’agis de manière impulsive parce que tu vois un truc qui te plaît pas, c’est toute mon affaire que tu risques de plomber.

— Fais-moi confiance, Séra. Je vais gérer.

Le doute est toujours de mise avec cette tête brûlée.

Je regarde Sawyer descendre de la voiture. Il emprunte la ruelle sombre pour retourner à l’entrée du Whispers. Je mentirais si je disais que je suis totalement serein de le laisser y aller seul, mais c’était la bonne décision. Une vingtaine de minutes après, mon téléphone vibre. Sawyer m’annonce que le suspect ressort du club. Je démarre mon RAM et enclenche la marche arrière pour déboucher dans la rue principale, prêt à les prendre en filature.

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Commentaires

Une réponse à « Chapitre 42 »

  1. Avatar de Chapitre 41 – Daneesha Kat – Auteure MxM

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